France Culture témoigne de ce qui peut se passer dans certains EHPAD. Douloureux à entendre

 

Bonjour

Pourquoi certaines affaires le deviennent-elles ? Et pourquoi d’autres pas ? Les faits avaient été évoqués à la mi-décembre à Marseille – notamment par FR3 Provence-Alpes: « Marseille : des aides-soignantes licenciées témoignent sur des cas de maltraitances en maison de retraite » :

« Deux aides-soignantes d’un établissement du groupe Korian à Marseille [l’Ehpad « Les Parents »]. ont été licenciées et réclament leur réintégration. Selon elles, il y aurait des maltraitances de personnes âgées dans cette maison de retraite. Elles ont témoigné dans une émission de France-Culture début décembre. »

Prendre soin

L’émission de France Culture dont il est question est, à juste titre, bien connue : « Les Pieds sur terre » (Sonia Kronlund). Celle datée du 9 décembre avait un bien joli titre : « Prendre soin » » ; on peut l’écouter ici : https://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/prendre-soin (28minutes).

« Hella, Pauline, Farida et Murielle sont aides-soignantes dans une maison de retraite médicalisée (Ehpad) à Marseille. En sous-effectif, avec un manque de matériel, des cadences de travail insoutenables, Hella, Pauline, Farida et Murielle ont décidé de sortir du silence et d’alerter sur leurs conditions de travail et sur la maltraitance dans cet établissement où résident quatre vingt onze retraités.

« Les gens payent la maltraitance et la mort de leurs parents. » Chanson de fin : « O canal » par Elza Soares – Album : « A mulher do fim do mundo » (2016) – Label : Mais um discos. Reportage : Pascale Pascariello Réalisation : Marie Plaçais »

Intra-muros

On y entend un combat – combat syndical, combat soignant. On n’entend jamais parler des médecins. On y apprend notamment que l’inspection du travail va mener une enquête sur les risques psycho-sociaux dans cet établissement du puissant groupe Korian. On y entend, aussi, ce que peut être le quotidien d’un Ehpad, Ehpad de Marseille ou d’ailleurs. Il faut ici écouter France Culture pour commencer à comprendre ce qu’il peut en être, sans gants, de certaines  coûteuses fins de vie.

Que s’est-il passé ensuite ? Après le sujet de FR3 la CGT a lancé une pétition de soutien : « Licenciées pour avoir dénoncé des faits de maltraitance ». Peu de signatures. L’Ehpad effraie. L’affaire rebondira-t-elle, demain, avec la reprise du sujet sur le site « Révolution Permanente, site d’information du Courant Communiste Révolutionnaire du NPA » : « Marseille. Deux aides-soignantes virées pour avoir dénoncé pressions et maltraitance ! » ?  Voilà bien, au delà des syndicats, un combat intra-muros auquel les politiques en place ne s’intéressent guère. On ajoutera, pour en avoir été le témoin, que tous les Ehpad ne se ressemblent pas.

A demain

François Roustang l’insoumis (1923-2016) : jésuite, psychanalyste, hypnothérapeute

 

Bonjour

François Roustang est mort dans la nuit du 22 au 23 novembre. Il avait 93 ans. Souvent qualifié de « dissident », ou de « loup solitaire », il fut tout à la fois  expert en psychopathologie, hypnothérapeute, philosophe, théologien… De ses vingt premières années, au lendemain de sa mort, les gazettes ne disent rien, ou presque. On le retrouve, à sa majorité, dans la Compagnie de Jésus. Il y poursuit des études de philosophie et de théologie avant d’être ordonné prêtre. Les mêmes gazettes se souviennent que, dans les années 1950, il participe de l’aventure d’une revue jésuite, Christus dont il deviendra directeur en 1964.

On réfléchit beaucoup, en France, dans ces années-là. François Roustang y fréquente des hommes au croisement de bien des chemins, à commencer par le jésuite Michel de Certeau. Pour sa part, il ne résiste pas à la psychanalyse, entame une cure (rapide) avec Serge Leclaire (1924–1994), devient membre de l’Ecole freudienne de Paris de Jacques Lacan (1901–1981).

Béatitude bousculée

Philosophie, théologie, psychopathologie, psychanalyse… L’homme ne craint pas de sortir des sillons tracés. Il y a un demi-siècle, on le voit bousculer la béatitude du Concile Vatican II. Il lui faudra quitter les Jésuites – il y était « écartelé ». Quitter la religion catholique pour migrer vers cette autre Eglise qu’est la psychanalyse. Autre Eglise, qui le débarrasse de toute croyance. Et pourtant autres étouffements. Ce n’est pas la libération en laquelle il croyait. Au contraire : l’homme est, dit-on, frappé de constater l’esprit de soumission qui règne au sein de l’Ecole freudienne. Voilà un bien bel objet d’étude : le voici qui, sacrilège, s’intéresse alors à la question des relations maître-disciple dans l’histoire des chapelles analytiques.

C’est le début de nouveaux déchirements : Un destin si funeste (1976), lecture critique des relations entre Sigmund Freud et certains de ses disciples évadés ; Suggestion au long cours (1978), étude du rôle de la suggestion dans la cure analytique. Son intérêt pour les dimensions thérapeutiques de la thermodynamique de l’inconscient va diminuant tandis que croît celui qu’il nourrit pour l’hypnose.

Saint des saints

En France, il est l’un des premiers à s’intéresser à cette pratique thérapeutique méconnue, toujours scrutée de loin avec beaucoup de suspicion. François Roustang remonte aux sources, met en évidence l’intérêt que porta Freud à l’hypnose à ses débuts. Il travaille et fait connaître les textes de l’Américain Milton H. Erickson, « père » de cette discipline qui commence seulement à entrer dans le saint des saints hospitalo-universitaire.

Peu avant l’annonce de sa mort, le neuvième colloque de l’Association française pour l’étude de l’hypnose médicale était consacré à ses travaux sur l’hypnothérapie. On y rappela qu’il avait cofondé le premier diplôme universitaire d’hypnose médicale à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière (Paris) au sein du département d’anesthésie-réanimation. C’était au début de ce siècle. Objectif : associer une réflexion médicale, thérapeutique, philosophique à la compréhension du phénomène hypnotique. « L’œuvre de François Roustang a permis de mieux définir le phénomène hypnotique, la place du thérapeute dans la relation patient-praticien et surtout de s’intéresser, en plus des moyens d’entrer en hypnose, à ce qui se passe dans la transe hypnotique, ce qu’il a appelé “la perceptude hypnotique” » soulignent ceux qui l’ont connu dans cet exercice.

Relation hypnotique

On y a rappelé, aussi, la place centrale du thérapeute dans la relation hypnotique – ce thérapeute qui « organise la rencontre » et crée un « espace de correspondance ». On y a éclairé son propos sur l’apprentissage de « l’expérience hypnotique » et l’acceptation de la confusion de la suggestion hypnotique. Et tous ont salué la richesse de ses visions, de ses écrits, de son enseignement. Certains, dont nous sommes, se souviennent d’un exercice à haut risque : user de l’image de Michel Platini (alors joueur de football) pour éclairer sur ce que peut être l’apport de l’hypnose sur le terrain de la thérapeutique.

C’était dans une émission télévisée alors animée par Bernard Pivot. 1 Nous étions en l’an 2000 et chacun se souvenait encore de Platini n° 10 distributeur de jeu : immergé dans l’action et pourtant capable de percevoir toutes les possibilités offertes. « Dormez, je le veux » : tout le contraire de l’enfermement, le symbole d’une libération, d’une ouverture à la conscience. Guérir ? C’est assez simple : s’ouvrir pleinement aux autres – et donc à soi-même.

Ruptures

« Successivement jésuite, psychanalyste et hypnothérapeute, cet homme inclassable avait consacré sa pratique et sa réflexion au mystère de la vie, vient d’écrire de lui La Croix, quotidien catholique et français. De l’extérieur, il fut incontestablement un homme de ruptures. De l’intérieur, il était celui d’une grande fidélité : une fidélité à la vie, qu’on écrirait presque avec une majuscule si cela ne risquait de masquer l’humilité de l’homme et son souci des vies toujours singulières, la sienne et celle de ceux qui venaient à lui – ou le lisaient – pour aller mieux. »

« Avec l’hypnose, François Roustang se fait l’avocat d’une nouvelle posture dans l’existence, plus souple, plus relâchée, plus détachée, poursuit La Croix. Pour lui, l’hypnose a pour but de déplacer le patient dans un autre état de conscience pour le faire habiter autrement sa vie. Elle fait cesser le flux du langage, la plainte, les ratiocinations diverses liées à la névrose. C’est un “exercice par lequel on cesse de vouloir la maîtrise de notre existence pour se couler dans le flot de la vie”, plaide François Roustang. Grâce à elle, l’humain cesse de “se regarder vivre et accepte de vivre, tout simplement”. »

De Socrate à René Girard

Dans le quotidien Libération, Robert Maggiori complète utilement ce portrait compliqué : « Polémiste né, d’une culture immense, qui allait de la pensée grecque et de Socrate (à ses yeux “trahi” par le Platon de la maturité) à Nietzsche, à Wittgenstein, à Kierkegaard ou à René Girard, il ne se satisfaisait d’aucune orthodoxie, cueillait ce qui lui semblait bon à des fins thérapeutiques aussi bien chez l’“autre père” de la psychanalyse Carl Gustav Jung que chez les théoriciens de l’école californienne de Palo Alto, entre autres Gregory Bateson, où les hypnothérapeutes américains disciples de Milton Erikson. »

Maggiori ajoute que l’auteur d’Un destin si funeste (1976) savait être sardonique, ironique, féroce ; qu’il avait subi durant sa vie autant de critiques qu’il en adressa à ses pairs. Quant au Monde, il rapporte la manière dont, un jour de 2005, il traita en une séance unique l’écrivain Emmanuel Carrère, qui lui rendit visite en songeant au suicide : « Oui, c’est une bonne solution », lui dit-il. Et il ajouta après un silence : « Sinon vous pouvez vivre. »

Redevenir vivant

Vivre c’était, expliquait-il en substance, respirer sur deux registres. Celui de la conscience et celui, organique, du vivant animal. Quant à soigner c’est faire comprendre au souffrant qu’il a une force en lui, la force énergétique de guérir. C’est là une autre dimension, une dimension hypnotique sans laquelle la psychothérapie ne saurait pleinement se pratiquer. Ne pas chercher à guérir mais redevenir, simplement, vivant. Comme une souche. Oublier, enfin, l’humain qui est en soi. Participer, magiquement,au vivant.

Dans son dernier opus  sont réunis quelques uns de ses écrits majeurs 2. Il nous explique que la meilleure manière de transformer sa vie, c’est d’effectuer un « retour au présent », de s’asseoir, de cesser de se lamenter sur son passé et, enfin, d’accepter sa souffrance pour mieux l’évacuer. Parvenir, de très loin, à entendre la voix de Socrate, guérisseur des maladies de l’âme.

A demain

1 Une extrait vidéo de cette émission est disponible à cette adresse http://www.ina.fr/video/I16334709 (Bouillon de culture, 18 février 2000).

On peut aussi l’entendre, sur France Culture, revenir sur son parcours,  lors d’un échange avec Laure Adler : https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/francois-roustang (Hors Champ, 9 janvier 2012). On y entend aussi Michel de Certeau, Serge Leclaire et Léon Chertok.

2  Roustang F. « Jamais contre, d’abord, La présence d’un corps » Odile Jacob, Paris 2015.

 NB Ce texte a initialement été publié dans la Revue Médicale Suisse : « François Roustang (1923-2016) – jésuite, psychanalyste, hypnothérapeute »

 

Etienne Klein, physicien plagiaire flashé au-delà de la vitesse de la lumière

Bonjour

C’est un nouveau cas de plagiat. Il est épinglé dans un article pendable de L’Express (Jérôme Dupuis). Le coupable désigné est une célébrité : Etienne Klein, physicien omniprésent depuis des années sur les meilleures ondes. Des compétences outrancières. Un CV de rêve :

« Directeur de recherche au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), dirige actuellement le « Laboratoire de recherche sur les sciences de la matière », installé à Saclay. Aparticipé à divers grands projets, en particulier la mise au point du procédé de séparation isotopique par laser et l’étude d’un accélérateur à cavités supraconductrices. Président de l’IHEST depuis le 29 septembre 2016. »

Le monde selon lui

A enseigné pendant plusieurs années la physique quantique et la physique des particules à l’École centrale Paris. Professeur de philosophie des sciences et spécialiste de la question du temps en physique A notamment démontré qu’il est possible de traiter de la mécanique quantique sans tomber dans le travers consistant à la présenter avec les ingrédients de la mécanique classique. Etienne Klein a 58ans. Il a écrit d’innombrables ouvrages, tenu mille et une conférences, virevolte sur France Culture où il a un monde selon lui.

Habituellement le plagiaire est dans le déni, évoque l’intertextualité. Tel n’est pas le cas ici : il a immédiatement reconnu les « emprunts » mis en lumière par le journaliste Jérôme Dupuis. Ce dernier est un expert, nous dit Wikipédia :

« Il a notamment révélé, en janvier 2011, et surtout démontré, citations à l’appui, le plagiat commis par Patrick Poivre d’Arvor dans son livre sur Hemingway, Hemingway, la vie jusqu’à l’excès, où il a démarqué une centaine de pages inspirées d’une biographie d’Hemingway par Peter Griffin, publiée en France chez Gallimard en 1989. L’ouvrage de Patrick Poivre d’Arvor avait été envoyé – pratique courante – avant sa mise en vente aux journalistes spécialisés et dédicacé de la main même de l’auteur. »

Ancien chroniqueur à La Croix, Etienne Klein a quant à lui signé une kyrielle de livres sur la science et l’histoire des sciences, en particulier sur la révolution de la physique quantique au début du XXe siècle. « Dans son dernier livre, Le pays qu’habitait Albert Einstein (Actes Sud) il se rend sur deux roues dans la Suisse où Albert Einstein a séjourné, nous raconte Le Monde (Julie Clarini). Cette promenade personnelle sur les traces d’un homme qui eut si peu d’ancrages correspond bien à Etienne Klein : il aime par-dessus tout les paradoxes – ses livres regorgent de ceux dont la vie et la physique sont fertiles. »
Recopié « sans guillemets »

Or le voici flashé hors sol, bien au-delà du plausible : il a recopié « sans guillemets » des formules appartenant (entre autres)  à Gaston Bachelard, Louis Aragon, Emile Zola ou Stefan Zweig.  « J’ai pris beaucoup de notes de lecture et, en les intégrant à l’ouvrage, j’ai pu oublier qu’elles provenaient d’autres auteurs et croire qu’elles étaient de moi. C’est ce qui a pu se passer pour les emprunts à Bachelard, par exemple », a-t-il répondu l’intéressé à L’Express. Fera-t-il pénitence ? IL explique qu’il a voulu répondre à la demande de son éditeur qui exigeait un ouvrage littéraire : « C’est peut-être pour cela que j’ai intégré un passage d’Aragon sans le citer. C’était une erreur. »

Une erreur ou une faute ? « Certains auteurs contemporains voient des paragraphes ou des images leur être volés » accuse Le Monde. C’est le cas de l’écrivain Philippe Claudel ou du théologien François Cassingena-Trévedy , moine de Saint-Martin de Ligugé, ancien élève de l’ENS (Ulm), docteur en théologie, maître de conférences à l’Institut catholique de Paris, par ailleurs membre associé du Laboratoire d’études sur les monothéismes.  Michel Houellebecq, accusé lui aussi de plagiat-Wikipédia, s’était lui également imprégné de Saint-Martin de Ligugé. Saint-Martin : symbole chrétien du partage.

La chrétienté ? L’Express évoque encore un « gigantesque copier-coller » dans une chronique donnée à La Croix« Je plaide coupable pour certains copier-coller dans mes chroniques, notamment celles données à La Croix au printemps 2016, répond le physicien. J’aurais dû citer mes sources ou réécrire les extraits empruntés à d’autres. »

C’est Etienne Klein, aussi, qui nous dit que l’on peut s’étonner ou s’émerveiller de ce que La vitesse de la lumière soit l’anagramme de Limite les rêves au-delà. 

A demain

Les deux paniers de Fillon : celui de la Sécurité sociale et celui de la «bobologie élargie»

 

Bonjour

Lieutenant de la première heure du grand vainqueur Bruno Retailleau est un homme qui monte, un homme avec qui il va falloir apprendre à compter. Sénateur de la Vendée, président du groupe Les Républicains au Sénat, président du conseil régional des Pays de la Loire, ancien proche et fidèle de Philippe de Villiers.

Au lendemain d’Austerlitz il était au journal de 12h30 de France Culture. Quelques mots qu’il faudra graver dans le marbre de la solidarité médicale et nationale. Les journalistes de la station invitent le vainqueur à parler de la Sécurité Sociale, ce socle commun né de la Résistance que François Fillon le gaulliste veut, en partie, privatiser…

Caricatures et inepties

« – Non, non, non, c’est une caricature (….) Les débats télévisés n’ont pas permis d’approfondir le sujet. Non. Il ne s’agit pas de privatiser. Il s’agit de redistribuer les cartes entre la Sécurité Sociale et les Complémentaires – et aujourd’hui c’est déjà le cas. L’idée principale c’est qu’il y a deux paniers. Il y aura un panier (à définir) qui sera du seul ressort de la Sécurité Sociale et un autre panier – disons bobologie élargie si j’ose dire (sic) qui pourrait-être justement du ressort des Complémentaires.

« Mais il ne s’agit pas de faire en sorte que ceux qui n’ont pas les moyens de se payer des soins soient laissés sur le bord de la route. Alors là, le projet de François Fillon c’est 100% Sécurité Sociale. On est très, très,  très loin des inepties qu’on a pu entendre sur la privatisation de la Sécurité Sociale. »

Crocodiles complémentaires

Où sont les frontières de la bobologie ? S’agit-il d’une sous-pathologie? Et où sont les possibles élargissements ?  Qu’est-ce qu’un « désordre digestif temporaire », qu’un « embarras gastrique »?  Quels sont, ici, les appétits d’Axa et des autres crocodiles complémentaires qui commencent à lever la paupière ?

Pour Bruno Retailleau il s’agit ici de l’un des points que François Fillon devra bien repréciser, et enrichir. M. Retailleau est vainqueur. Il parle d’or.

A demain

Anti-Alzheimer : «ce sont des médicaments qui tuent» (le 28 janvier 2011, sur France Culture)

 

Bonjour

Tout, très bientôt, va s’accélérer. Candidate déclarée aux prochaines élections législatives en Indre-et-Loire, Marisol Touraine aura-t-elle le temps et l’énergie de boucler le dossier plus qu’épineux des quatre médicaments inefficaces et remboursés toujours officiellement indiqués contre la maladie d’Alzheimer ? (1).

Va-t-elle, en d’autres termes, choisir la logique et la cohérence : faire procéder à leur déremboursement plus de 150 millions d’euros d’économie annuelle) en organisant parallèlement une amélioration substantielle de la prise en charge de ces personnes ? Va-t-elle, pressée par le tempo politique, laisser les choses en l’état comme l’avait fait son prédécesseur Xavier Bertrand aujourd’hui disparu (mais pour combien de temps ?) du paysage politique national.

Gouvernement Fillon III

Xavier Bertrand, précisément. Nous étions fin janvier 2011. Il était, pour seize mois encore, ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité du gouvernement Fillon III. Nous participions, sur France Culture, à l’émission « Science Publique » de notre confrère Michel Alberganti : « Comment les médecins prescrivent-ils les médicaments ? ». Argumentaire d’époque :

« Après l’affaire du Mediator, ce médicament qui serait responsable de 500 à 2000 décès entre 1975 et fin 2009, c’est un traitement contre l’acné qui est soupçonné d’être à l’origine de 25 à 27 suicides d’adolescents entre 1986 et 2009, selon l’Agence française de sécurité sanitaire, l’Afssaps. Cette semaine, le père d’un jeune de 17 ans qui s’est donné la mort en juillet 2007 alors qu’il suivant un tel traitement, a saisi la justice (…).

Dans ce contexte, Nicolas Sakozy a chargé Bernard Debré, professeur de médecine et député UMP de Paris, d’une mission pour proposer, dès mars 2011, des mesures destinées à assainir la filière du médicament. C’est donc toute la structure actuelle des Agences et autres Commissions qui se retrouve sur la sellette. Néanmoins, en marge de ce tumulte et du parfum de scandale qui flotte sur la médecine, les patients continuent à consulter et les généralistes à prescrire. Et chacun d’entre nous est en droit de s’interroger sur le processus qui conduit le praticien à délivrer la fameuse ordonnance, sésame d’un traitement.»

Au temps de l’Afssaps

Parmi les invités : Fabienne Bartoli, alors directrice adjointe de l’Agence française de sécurité sanitaire, (Afssaps) ; Christian Lajoux, alors président des entreprises du médicament, le LEEM ; le Dr  Claude Leicher , président du Syndicat de la Médecine Générale et Bruno Toussaint , directeur de la rédaction de la revue Prescrire. Extraits, au sujet des quatre spécialités (2) que Marisol Touraine ne veut pas dérembourser (contre l’avis de la Haute Autorité de Santé) :

Dr Bruno Toussaint:

«Ce sont des médicaments qui tuent. Certes, ils ne tuent pas toujours et pas tout de suite, mais ce sont des médicaments qui tuent comme le montrent les quelques études qui ont comparé les conséquences, au-delà de six ou neuf mois, de la prise de ces médicaments à celle d’un placebo. La maladie d’Alzheimer est souvent un drame et nous ne savons ni guérir ni prendre en charge d’un point de vue médicamenteux. Le placebo peut être très utile. Mais un vrai placebo, qui n’a pas d’effets indésirables.»

Dr Claude Leicher:

«Pourquoi continue-t-on à mettre systématiquement des personnes de plus de 80 ans qui ne demandent rien à personne sous des médicaments dont le service médical rendu est considéré comme nul et dont la toxicité commence à émerger? Il y a beaucoup plus besoin d’un accompagnement des patients que d’une prescription médicamenteuse (…) Nous devenons prisonniers de la prescription des spécialistes parce que les patients eux-mêmes sont devenus prisonniers de ces prescriptions. Il faut retirer ces médicaments du marché.»

 Combien d’années avant le retrait ? 

Six ans plus tard les trois syndicats signataires de la convention médicale (Le BLOC, MG France, FMF) invitent les médecins libéraux «à cesser complètement la prescription» des quatre médicaments officiellement indiqués contre la maladie d’Alzheimer:

«Plus de dix ans ont été nécessaires pour que les autorités sanitaires françaises se décident au retrait du Mediator, dont la dangerosité et l’inefficacité étaient prouvées. Combien d’années seront nécessaires pour que l’inutilité et les effets secondaires des médicaments de la maladie d’Alzheimer, confirmés par la Haute Autorité de santé (HAS), aboutissent à leur retrait?

 En cas de plainte d’une famille, les responsables politiques et sanitaires seront mis en cause. Les prescripteurs, informés des risques, et qui continueraient à prescrire pourraient l’être aussi. Pour autant, il ne s’agit pas de laisser ces patients sans soin ni accompagnement. Leurs parcours doivent être fondés sur une prise en charge médicale et sociale, et non sur la prescription d’un médicament.»

Le sentiment que rien n’avance. Dans six mois, les législatives. Tout, bientôt, va-t-il enfin s’accélérer ?

A demain

 1 Sur ce thème on peut, sur Slate.fr, se reporter à notre synthèse : « Alzheimer: les malades doivent-ils encore prendre leurs médicaments? »

2 Il s’agit de l’Aricept® (donepezil) de la firme Eisai (commercialisé en France depuis septembre 1997), de l’Exelon® (rivastigmine) de Novartis® (mai 1998), du Reminyl® (galantamine) de Jansen-Cilag (octobre 2000) et de l’Exiba® (mémantine) de Lundbek (mai 2002).

 

Rires, tabac et salle de shoot : MM. Nicolas Sarkozy et Canteloup sont dans un bateau

 

Bonjour

Comment faire rire avec la création de la première salle de shoot française ? Comment faire s’esclaffer les foules avec une entreprise qui vise à sauver des personnes droguées voguant vers une mort prématurée ? Il faut, ici, compter avec les vrais professionnels. Lemondedutabac.com site des buralistes français, ratisse large et peut nous y aider.

Il se souvient des propos tenus par Nicolas Sarkozy au lendemain de l’ouverture officielle de la salle dans les locaux, libres d’accès, de l’hôpital Lariboisière (Assistance Publique-Hôpitaux de Paris). Première salle, trente ans après la Suisse. L’ancien président de la République qui veut le redevenir tenait meeting en Haute-Savoie. Et de tacler petitement  cette salle de shoot« aimablement rebaptisée salle de consommation à moindre risque ».  Et d’ajouter :

 « Rassurons-nous, car l’arrêté ministériel (…) a bien précisé qu’il est interdit d’y consommer … du tabac, car c’est dangereux pour la santé ».

Lettres d’amour

Il y a trente ans la droite parlait et agissait autrement.  En France François Mitterrand était président et Michèle Barzach ministre de la Santé du gouvernement Chirac. Elle inaugurait, d’un trait de plume et en dépit de l’idéologie de son camp, la politique de réduction des risques en toxicomanie. Puis trente ans ont passé. Michèle Barzach a disparu des écrans et dans les gares on vend les lettres d’amour de François Mitterrand. Des lettres que la destinatrice commente en riant sur France Culture.

 Comment faire rire avec la création de la première salle de shoot française ? Nicolas Canteloup, célèbre et omniprésent imitateur s’y emploie. Il y a quelques jours, après le 20 heures de TF1 il tentait de singer Anne Hidalgo, maire de Paris jouant la rabatteuse devant Lariboisière. On peut le voir ici . C’est Canteloup : c’est rien et c’est tout.  MM Nicolas Sarkozy et Nicolas Canteloup étaient il y a peu face à face sur Europe 1. Impayable, redoutable, suicidaire.

Coluche est mort il y a trente ans. Lui aussi avait osé la toxicomanie. Avec son chef d’œuvre « Gérard ». Le haschisch, les beatniks, le patriotisme, le chômage. On peut le retrouver ici.

A demain

 

Marisol Touraine osera-t-elle, enfin, dérembourser les quatre «médicaments anti-Alzheimer»

 

Bonjour

C’est important et c’est à lire dans Libé de demain (Eric Favereau): « Alzheimer : ‘’Les produits prescrits ne sont pas utiles’’». On y apprend que la Commission de la transparence de la Haute Autorité de Santé prône désormais le déremboursement de quatre médicaments jugés inefficaces :

« Sanction terrible, sans appel«insuffisant pour être pris en charge par la solidarité nationale». La Commission de la transparence, en charge de l’évaluation des médicaments au sein de la Haute Autorité de santé a rendu ce mercredi son avis : pour ces experts, les quatre médicaments encore largement prescrits contre la maladie d’Alzheimer ne servent à rien. C’est maintenant à la ministre de la Santé d’acter leur avis, et de retirer ces produits de la liste des traitements remboursables. »

 Aricept ®, Exelon ®, Reminyl ® et Exiba ®

L’annonce (qui n’a pas encore été confirmée par la HAS) fera peut-être tristement sourire ceux qui, dans le désert, prône ce déremboursement depuis des années. A la fois parce que ces médicaments sont inefficaces, potentiellement dangereux et particulièrement coûteux. Pour notre part nous avions déjà exposé les termes de cette situation invraisemblable sur Slate.fr il y a cinq ans : « Alzheimer: quatre médicaments à oublier » (Slate.fr, 20 septembre 2011). Nous n’avions que cinq ans d’avance :

« La messe semble sur le point d’être dite pour Aricept, Exelon, Exiba et Reminyl. A la veille de la 16e journée mondiale de lutte contre la maladie d’Alzheimer une série d’informations convergentes laissent entendre que la Haute autorité de santé (HAS) devrait, sous peu, se prononcer en faveur d’un déremboursement des quatre médicaments officiellement indiqués, en France, dans le traitement de la maladie d’Alzheimer; des médicaments pris en charge à 100% par la sécurité sociale. »

Déjà dans la la ligne de mire de la HAS, quatre spécialités qui ne sont pas véritablement des nouveautés: l’Aricept ® (donepezil) de la firme Eisai (commercialisé depuis septembre 1997) l’Exelon ® (rivastigmine) de Novartis ® (mai 1998), le Reminyl ® (galantamine) de Jansen-Cilag (octobre 2000) et l’Exiba ® (mémantine) de Lundbek (mai 2002). Rien n’a changé.

Alerte sur France Culture (janvier 2011)

Une alerte avait été publiquement lancée en janvier 2011 sur France Culture par les Drs Claude Leicher, président du syndicat de la médecine générale et Bruno Toussaint, directeur de la rédaction de la revue Prescrire. Ces deux médecins y dénonçaient le maintien sur le marché français de ces quatre médicaments. Dr Toussaint :

«Ce sont des médicaments qui tuent. Certes ils ne tuent pas toujours et pas tout de suite, mais ce sont des médicaments qui tuent comme le montrent les quelques études qui ont comparé les conséquences, au-delà de six ou neuf mois, de la prise de ces médicaments à celle d’un placebo. La maladie d’Alzheimer est souvent un drame et nous ne savons ni guérir ni prendre en charge d’un point de vue médicamenteux. Le placebo peut être très utile. Mais un vrai placebo, qui n’a pas d’effets indésirables.»

Le Dr Claude Leicher ajoutait:

«Pourquoi continue-t-on à mettre systématiquement des personnes de plus de 80 ans qui ne demandent rien à personne sous des médicaments dont le service médical rendu est considéré comme nul et dont la toxicité commence à émerger? Il y a beaucoup plus besoin d’un accompagnement des patients que d’une prescription médicamenteuse (…) Nous devenons prisonniers de la prescription des spécialistes parce que les patients eux-mêmes sont devenus prisonniers de ces prescriptions. Il faut retirer ces médicaments du marché.»

Ainsi, dès janvier 2011 tous les éléments étaient réunis pour faire du dossier des médicaments «anti-Alzheimer» une crise sanitaire. Depuis près de vingt ans ce sont plusieurs milliards d’euros dépensés en pure perte pour leur remboursement 1. Xavier Bertrand, alors ministre de la Santé, n’eut pas le courage de trancher.

Boomerang avec six ans de retard

Six ans plus tard le dossier revient, comme un boomerang, devant Marisol Touraine. Libération a (une nouvelle fois) interrogé le Pr Olivier Saint-Jean (voir sa vidéo), qui dirige le service de gériatrie de l’Hôpital européen Georges-Pompidou, ainsi que le service de soins de suite de l’hôpital Corentin-Celton. Il est aussi membre de la Commission de la transparence de la HAS. Extraits :

« La Commission remarque qu’elle n’a aucune mesure de l’impact de ces médicaments au long cours. Cela ne permet pas de savoir s’ils changent le destin des malades, en termes d’autonomie, de qualité de vie, ou de pouvoir choisir de rester à domicile. Les seuls effets observés l’ont été à partir d’une échelle de mesure des fonctions intellectuelles peu pertinente, et même sur cette échelle le seuil minimum n’a pas été atteint. Donc, efficacité au mieux extrêmement marginale, à court terme.

« Les données de tolérance pointent des effets indésirables importants, notamment digestifs fréquents, cardiovasculaires (potentiellement graves bien que peu fréquents), mais aussi des symptômes psychiques comme des cauchemars, des crises d’angoisse et, enfin, d’autres effets variés comme des crampes, des rhinites, pas forcément graves mais qui empoisonnent la vie quotidienne des malades. La conclusion de la Commission de la transparence est donc que le rapport bénéfice-risques n’est pas favorable à ces quatre médicaments. Insuffisant pour qu’ils soient considérés comme utiles. Nous émettons un avis défavorable. La conséquence est qu’ils doivent être retirés de la liste des médicaments remboursables. »

Que s’est-il donc passé entre 2011 et 2016 ?

« Nous avons porté un regard plus rigoureux sur ces médicaments. Et surtout, un des éléments nouveaux est qu’aujourd’hui nous avons des aides non pharmacologiques. Nous disposons d’une autre prise en charge crédible. Je rappelle aussi qu’en 2011 le vote au sein de la Commission avait été très serré, à une voix près.

« Quant à l’argument qui était de maintenir ces médicaments car ils maintenaient un lien thérapeutique avec le patient [argument défendu par voie de presse par quelques mandarins proche de l’industrie pharmaceutique ndlr] cela renvoie à une approche archaïque. C’est de la médecine à l’ancienne. En plus il n’a jamais été montré que ces médicaments apportaient le moindre bénéfice dans la vraie vie des patients. Pire, une vaste étude qui a suivi plus de 10 000 personnes en France montre des résultats déroutants. Certes, il y a des biais méthodologiques mais les personnes qui sont passées par les consultations mémoire et qui ont reçu des médicaments ont un plus mauvais pronostic et vont plus souvent que les autres en Ehpad. »

 Dans Libé le Pr Olivier Saint-Jean porte le fer loin dans la plaie. Il explique que la Commission de transparence a reçu un certain nombre de courriers (aussi bien signés par des médecins des centres mémoire que par les sociétés savantes – de neurologie, de gériatrie, de psycho-gériatrie) développant un argumentaire « pro-médicaments) identique à celui présenté par les firmes devant la Commission. « Au mot près », dit-il.

Tout est désormais expliqué au grand jour. Que décidera Marisol Touraine ? Et quand ?

A demain

1 On estime aujourd’hui entre 30 000 à 40 000 le nombre des patients qui reçoivent ces « médicaments » pendant quelques mois. Soit une dépense pour la collectivité d’encore 100 à 130 millions d’euros par an. Dans les années 2000, ce chiffre était monté à près de 400 millions par an. « Vous mesurez l’ampleur des sommes dépensées… à perte. Et le nombre d’aides humaines pour les patients et leurs aidants que l’on aurait pu financer avec ces milliards d’euros. Quel gâchis, quelle honte ! » déclare le Pr Saint-Jean.