Accepteriez-vous que votre femme puisse gagner 1000 euros en donnant ses ovules en Espagne ?

Bonjour

C’est la question que l’on ne pose jamais aux candidats à la fonction française suprême. Est-il licite, éthique, de percevoir de l’argent contre une fraction de son corps ? Faut-il voir là une forme d’esclavage moderne et capitaliste ? Est-ce au contraire une version moderne de l’altruisme, de la générosité, de l’empathie dès lors que la fraction « cédée » sera l’objet d’une action à visée thérapeutique ?

La question n’a pas été posée hier, lors du débat télévisé opposant, sur le thème du « revenu universel », les deux socialistes que sont Benoît Hamon et Manuel Valls. Pour l’heure, à gauche, seul Jean-Luc Mélenchon s’est exprimé acceptant, assez courageusement, de défendre le concept d’indisponibilité du corps humain. On attend toujours les positions d’Emmanuel Macron, perçu (à gauche et sur France Culture) comme un « signifiant flottant ». Celle de François Fillon, ancien élu de la Sarthe (victime, selon ses termes, d’une affaire politique et domestique de « boules puantes » 1) est, elle aussi, attendue – de même que celle de la droite extrême.

Altruisme et solidarité espagnols

Celle question n’est en rien hors-sol. De l’autre côté des Pyrénées des femmes échangent une fraction de leur « capital d’ovocytes » contre de la menue monnaie. Les dernières informations disponibles sur ce sujet viennent d’être diffusées, en France, par les responsables du puissant groupe IVI de cliniques privées 2. Ces responsables ne se cachent nullement pour inciter les Françaises à bénéficier en Espagne de techniques de PMA interdites en France pour des raisons éthiques (ou impossibles à mettre en œuvre du fait d’une pénurie d’ovocytes disponibles). Cela donne ceci :

« Le traitement avec don d’ovules est l’un des plus efficaces en matière de procréation assistée, avec un taux de réussite supérieur à 68% chez IVI, le leader européen en médecine de la reproduction. Face à la pénurie d’ovocytes et aux listes d’attente de plus de deux ans, les Françaises sont de plus en plus nombreuses à se rendre chez IVI, en Espagne. Ce traitement reste aujourd’hui encore le plus demandé par les Françaises, ce qui représente 44 % des traitements (Insémination artificielle, FIV, FIV Plus et Préservation de la fertilité). Une progression de plus de 253% par rapport à 2011. » 

D’autres explications sont fournies à la presse française, féminine ou généraliste :

« La raison de ce succès tient au fait que les Espagnoles donnent plus volontiers leurs ovocytes pour des raisons culturelles et par esprit de solidarité. Il n’existe donc pas de pénurie d’ovocytes en Espagne. C’est notamment le cas des cliniques IVI qui disposent de la plus grande banque d’ovocytes dans le monde. IVI Valence a même mis en place un programme ‘Egg Donation’, dirigé par le Dr. Pilar Alamá, qui a pu identifier le profil de ces femmes qui font don de leurs ovules et les a classées en trois groupes. »

Trois groupes ? Tout d’abord la « femme entre 18 et 25 ans » (62% du total des dons d’ovules). Elle « évolue aujourd’hui dans une culture plus altruiste envers la société que les générations précédentes ». « Empathie, solidarité sont des valeurs qui ne suscitaient avant qu’un intérêt social mineur » affirme la Dr  Alamá.

Le montant de la compensation

Ensuite les « femmes entre 26 et 31 ans » (« qui ont pour la plupart déjà connu la maternité ». « Ce sont elles qui, après avoir donné la vie, ressentent une plus grande sensibilité quant à la situation des femmes ayant des problèmes de reproduction, précise la Dr  Alamá. Elles veulent donc partager leur bonheur avec les patientes qui ne peuvent pas réaliser leur rêve d’être mère avec leurs propres ovules. Elles leur concèdent alors, de manière altruiste, le plus grand des cadeaux : des ovules qui seraient sans quoi perdus à chaque menstruation ». Ce groupe Soit 29% de tous les dons reçus dans les cliniques IVI en Espagne.

Enfin les « femmes entre 32 et 35 ans » (9% des dons). « Elles font don de leurs ovocytes par pure solidarité, conscientes de l’importance de ce geste pour ces femmes privées par la nature de la possibilité d’être mères avec leurs propres gamètes ».

Le meilleur des mondes altruiste en somme.  Mais encore ?  « Les donneuses reçoivent une compensation financière pour le désagrément physique, fixé par le ministère de la Santé espagnol » répond IVI. On insiste.

« Pourriez-vous en préciser le montant ? 

Pour répondre à votre question : le ministère de la Santé espagnol établit un barème pour cette compensation. Elle est habituellement entre 800 et 1000 euros par donation.»

A demain

1 « Boule puante » : petite boule qui contient un liquide répandant une odeur généralement nauséabonde. L’objet n’est plus guère commercialisé. C’est aussi une expression dont l’usage tend à disparaître, à l’exception des sphères politiques. Dans son célèbre « Journal » Léon Bloy (1846-1917) évoque métaphoriquement un « lanceur de boules puantes dans les salons ». Nous sommes en 1892.

Sans doute François Fillon aurait-il dû rappeler (comme le fait aujourd’hui l’éditorialiste politique du Monde) qu’en novembre  1965, trois semaines avant la première élection présidentielle au suffrage universel, le ministre de l’Intérieur, Roger Frey, avait conseillé au général de Gaulle d’attaquer directement son principal adversaire. Il extrait alors d’un dossier la photo de François Mitterrand, arborant la (célèbre) francisque et serrant la main du maréchal Pétain, en  1943.  » Pourquoi ne permettriez-vous pas que sortent quelques bonnes vérités cachées ? « , demande le ministre.  » Non, je ne ferai pas la politique des boules puantes « , tranche le général. C’était de Gaulle.

2 Le groupe se présente ainsi : « IVI, fondée en 1990, est la première institution médicale en Espagne entièrement dédiée à la reproduction assistée. Aujourd’hui leader européen en médecine de la reproduction, elle compte plus de 60 cliniques dans 11 pays (Espagne, Brésil, Argentine, Chili, Émirats Arabes Unis, Inde, Italie, Mexique, Panama, Portugal et Royaume-Uni). Depuis cette date, IVI a contribué à la naissance de plus de 126 000 enfants, grâce à la mise en œuvre de méthodes de reproduction assistée particulièrement innovantes et 20 % des patients viennent de l’étranger. »

Sexualité, mères porteuses, fin de vie : en attendant Macron, la bioéthique selon Mélenchon

Bonjour

On peut (ou pas) apprécier Jean-Luc Mélenchon, son idéologie, sa facture, son ego si particulier. Reste que même ses ennemis déclarés lui reconnaissent quelques qualités. La moindre n’est pas d’oser s’exprimer sur des sujets généralement laissés sous les lourdes moquettes politiques. A commencer par les grandes questions bioéthiques. Il  s’en explique aujourd’hui, non sans clarté, dans Le Journal du Dimanche : « Mélenchon au JDD : « Je suis pour le droit au suicide assisté » » (Anna Cabana Et Arthur Nazaret). Résumons son propos.

1 Le « suicide médicalement assisté ». Avant le premier tour de la primaire de gauche, François de Rugy et Benoît Hamon, ont plaidé pour le « droit à mourir dans la dignité ». Jean-Luc Mélenchon :

« Ils ont fait œuvre utile. Cela facilite mon travail. Mais il faut parler clair et nommer les choses par leur nom : je suis pour le droit au suicide assisté. Ne nous cachons pas derrière des euphémismes. Les Français sont prêts à regarder cette idée en face. Le débat nous grandira tous. C’est un sujet sur lequel il y a un grand décalage entre les Français, massivement pour, et les responsables politiques, plutôt frileux… En politique, les questions philosophiques font souvent très peur. Parler de la mort, pour un politicien, c’est typiquement le genre de sujet sur lequel il va biaiser. La formation moyenne des responsables politiques est extrêmement technocratique, elle est très peu littéraire et peu philosophique. Ce sont des sujets qui les encombrent.

« Il faut un débat sur la nature de la civilisation humaine à notre époque. L’avenir de la planète et celui de l’être humain sont à l’ordre du jour. Il ne faudrait pas que les questions de la présidentielle se résument à : combien ça coûte? Je veux introduire dans le débat le droit à être maître de soi-même. Il y a un lien direct entre le droit à l’avortement et le droit au suicide assisté. Je propose que ces deux droits soient inscrits dans la Constitution.

2 La fin de vie. Depuis 2016, le droit à la « sédation profonde et continue » est autorisé… Cela ne suffit-il pas?

« Je récuse la loi qui s’applique aujourd’hui. Elle consiste à priver un mourant d’eau et d’alimentation. C’est la « diète noire », une torture qu’infligeait le dictateur Sékou Touré. S’ensuit une mort atroce. Le suicide assisté est le droit ultime de rester maître de soi-même, de rester libre dans une circonstance contre laquelle on ne peut rien. C’est une liberté, pas une obligation, bien sûr. Il est misérable de devoir aller en Suisse ou en Belgique pour bénéficier du suicide assisté, comme autrefois on allait en cachette en car à Amsterdam pour un avortement. »

3 Les mères porteuses. Jean-Luc Mélenchon est « hostile à la GPA ». On lui demande pourquoi « alors même que c’est le point d’aboutissement de cette liberté de disposer de soi-même que vous jugez fondamentale ».

« Je comprends qu’en toute logique on pose cette question. J’y suis opposé pour une raison philosophique. Le corps n’est pas une marchandise. Ne sommes-nous pas tous pour la gratuité du don des organes ou du sang ? Quand vous vous êtes vendu comme une marchandise, vous n’êtes plus maître de vous-même. La GPA fait d’une femme un outil de production. Le jour où l’on me présentera une milliardaire qui par amour d’une femme pauvre d’un bidonville acceptera de porter son enfant, je réviserai mon point de vue. »

On observera que Jean-Luc Mélenchon est l’un des rares hommes politiques (  fortiori à gauche) à user du concept d’indisponibilité (de non patrimonialité) du corps humain. « La GPA est fondée sur une illusion : que la filiation reposerait sur autre chose que de l’amour, ajoute-t-il. Le lien biologique n’est pas fondateur de la relation humaine. L’amour prime sur la génétique. »

4 La prostitution. Depuis 2016, « l’achat d’acte sexuel » est sanctionné d’une amende de 1.500 euros maximum. Faut-il aller plus loin ? « Il faut assumer un parti pris abolitionniste ferme, estime Jean-Luc Mélenchon. À tous ceux qui disent que la prostitution est un métier comme un autre, je demande pourquoi ils ne le proposent pas à leur mère, à leur femme ou à leur fille. » Il ajoute que « tous les désirs ne sont pas des droits » – ce qui pourrait ravir ses adversaires de droite, à commencer par le chrétien François Fillon.

5 La PMA pour les couples de femmes. Jean-Luc Mélenchon y est favorable. « Il s’agit d’une capacité biologique que n’ont pas les hommes, explique-t-il. C’est encore une fois la libre disposition de ses aptitudes qui ne nuit ni aux principes, ni aux personnes. »

Emmanuel, « signifiant flottant »

Nos confrères du JDD lui font observer que dans cette campagne, il n’est pas seul à parler de philosophie, qu’Emmanuel Macron aussi s’en réclame… Réponse :

« Quelle perfection n’a-t-il pas? [Rire.] Mais la philosophie, c’est l’amour de la sagesse. L’attitude de Macron à l’égard de l’argent est contraire à la sagesse. Proposer aux jeunes d’avoir comme rêve d’être milliardaire est certainement la chose la plus laide que l’on ait entendue en politique. »

Philosopher ? On attend toujours les positions d’Emmanuel Macron (libéral et de gauche) sur les cinq points traités, dans le JDD par son futur adversaire. Emmanuel Macron, bulle toujours en expansion, une lévitation qui ne dit pas son nom, un étrange « signifiant flottant » selon  Thierry Pech, directeur général de la fondation Terra Nova. C’était sur France Culture le jour où Jean-Luc Mélenchon professait dans le JDD.

A demain

France Culture témoigne de ce qui peut se passer dans certains EHPAD. Douloureux à entendre

 

Bonjour

Pourquoi certaines affaires le deviennent-elles ? Et pourquoi d’autres pas ? Les faits avaient été évoqués à la mi-décembre à Marseille – notamment par FR3 Provence-Alpes: « Marseille : des aides-soignantes licenciées témoignent sur des cas de maltraitances en maison de retraite » :

« Deux aides-soignantes d’un établissement du groupe Korian à Marseille [l’Ehpad « Les Parents »]. ont été licenciées et réclament leur réintégration. Selon elles, il y aurait des maltraitances de personnes âgées dans cette maison de retraite. Elles ont témoigné dans une émission de France-Culture début décembre. »

Prendre soin

L’émission de France Culture dont il est question est, à juste titre, bien connue : « Les Pieds sur terre » (Sonia Kronlund). Celle datée du 9 décembre avait un bien joli titre : « Prendre soin » » ; on peut l’écouter ici : https://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/prendre-soin (28minutes).

« Hella, Pauline, Farida et Murielle sont aides-soignantes dans une maison de retraite médicalisée (Ehpad) à Marseille. En sous-effectif, avec un manque de matériel, des cadences de travail insoutenables, Hella, Pauline, Farida et Murielle ont décidé de sortir du silence et d’alerter sur leurs conditions de travail et sur la maltraitance dans cet établissement où résident quatre vingt onze retraités.

« Les gens payent la maltraitance et la mort de leurs parents. » Chanson de fin : « O canal » par Elza Soares – Album : « A mulher do fim do mundo » (2016) – Label : Mais um discos. Reportage : Pascale Pascariello Réalisation : Marie Plaçais »

Intra-muros

On y entend un combat – combat syndical, combat soignant. On n’entend jamais parler des médecins. On y apprend notamment que l’inspection du travail va mener une enquête sur les risques psycho-sociaux dans cet établissement du puissant groupe Korian. On y entend, aussi, ce que peut être le quotidien d’un Ehpad, Ehpad de Marseille ou d’ailleurs. Il faut ici écouter France Culture pour commencer à comprendre ce qu’il peut en être, sans gants, de certaines  coûteuses fins de vie.

Que s’est-il passé ensuite ? Après le sujet de FR3 la CGT a lancé une pétition de soutien : « Licenciées pour avoir dénoncé des faits de maltraitance ». Peu de signatures. L’Ehpad effraie. L’affaire rebondira-t-elle, demain, avec la reprise du sujet sur le site « Révolution Permanente, site d’information du Courant Communiste Révolutionnaire du NPA » : « Marseille. Deux aides-soignantes virées pour avoir dénoncé pressions et maltraitance ! » ?  Voilà bien, au delà des syndicats, un combat intra-muros auquel les politiques en place ne s’intéressent guère. On ajoutera, pour en avoir été le témoin, que tous les Ehpad ne se ressemblent pas.

A demain

François Roustang l’insoumis (1923-2016) : jésuite, psychanalyste, hypnothérapeute

 

Bonjour

François Roustang est mort dans la nuit du 22 au 23 novembre. Il avait 93 ans. Souvent qualifié de « dissident », ou de « loup solitaire », il fut tout à la fois  expert en psychopathologie, hypnothérapeute, philosophe, théologien… De ses vingt premières années, au lendemain de sa mort, les gazettes ne disent rien, ou presque. On le retrouve, à sa majorité, dans la Compagnie de Jésus. Il y poursuit des études de philosophie et de théologie avant d’être ordonné prêtre. Les mêmes gazettes se souviennent que, dans les années 1950, il participe de l’aventure d’une revue jésuite, Christus dont il deviendra directeur en 1964.

On réfléchit beaucoup, en France, dans ces années-là. François Roustang y fréquente des hommes au croisement de bien des chemins, à commencer par le jésuite Michel de Certeau. Pour sa part, il ne résiste pas à la psychanalyse, entame une cure (rapide) avec Serge Leclaire (1924–1994), devient membre de l’Ecole freudienne de Paris de Jacques Lacan (1901–1981).

Béatitude bousculée

Philosophie, théologie, psychopathologie, psychanalyse… L’homme ne craint pas de sortir des sillons tracés. Il y a un demi-siècle, on le voit bousculer la béatitude du Concile Vatican II. Il lui faudra quitter les Jésuites – il y était « écartelé ». Quitter la religion catholique pour migrer vers cette autre Eglise qu’est la psychanalyse. Autre Eglise, qui le débarrasse de toute croyance. Et pourtant autres étouffements. Ce n’est pas la libération en laquelle il croyait. Au contraire : l’homme est, dit-on, frappé de constater l’esprit de soumission qui règne au sein de l’Ecole freudienne. Voilà un bien bel objet d’étude : le voici qui, sacrilège, s’intéresse alors à la question des relations maître-disciple dans l’histoire des chapelles analytiques.

C’est le début de nouveaux déchirements : Un destin si funeste (1976), lecture critique des relations entre Sigmund Freud et certains de ses disciples évadés ; Suggestion au long cours (1978), étude du rôle de la suggestion dans la cure analytique. Son intérêt pour les dimensions thérapeutiques de la thermodynamique de l’inconscient va diminuant tandis que croît celui qu’il nourrit pour l’hypnose.

Saint des saints

En France, il est l’un des premiers à s’intéresser à cette pratique thérapeutique méconnue, toujours scrutée de loin avec beaucoup de suspicion. François Roustang remonte aux sources, met en évidence l’intérêt que porta Freud à l’hypnose à ses débuts. Il travaille et fait connaître les textes de l’Américain Milton H. Erickson, « père » de cette discipline qui commence seulement à entrer dans le saint des saints hospitalo-universitaire.

Peu avant l’annonce de sa mort, le neuvième colloque de l’Association française pour l’étude de l’hypnose médicale était consacré à ses travaux sur l’hypnothérapie. On y rappela qu’il avait cofondé le premier diplôme universitaire d’hypnose médicale à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière (Paris) au sein du département d’anesthésie-réanimation. C’était au début de ce siècle. Objectif : associer une réflexion médicale, thérapeutique, philosophique à la compréhension du phénomène hypnotique. « L’œuvre de François Roustang a permis de mieux définir le phénomène hypnotique, la place du thérapeute dans la relation patient-praticien et surtout de s’intéresser, en plus des moyens d’entrer en hypnose, à ce qui se passe dans la transe hypnotique, ce qu’il a appelé “la perceptude hypnotique” » soulignent ceux qui l’ont connu dans cet exercice.

Relation hypnotique

On y a rappelé, aussi, la place centrale du thérapeute dans la relation hypnotique – ce thérapeute qui « organise la rencontre » et crée un « espace de correspondance ». On y a éclairé son propos sur l’apprentissage de « l’expérience hypnotique » et l’acceptation de la confusion de la suggestion hypnotique. Et tous ont salué la richesse de ses visions, de ses écrits, de son enseignement. Certains, dont nous sommes, se souviennent d’un exercice à haut risque : user de l’image de Michel Platini (alors joueur de football) pour éclairer sur ce que peut être l’apport de l’hypnose sur le terrain de la thérapeutique.

C’était dans une émission télévisée alors animée par Bernard Pivot. 1 Nous étions en l’an 2000 et chacun se souvenait encore de Platini n° 10 distributeur de jeu : immergé dans l’action et pourtant capable de percevoir toutes les possibilités offertes. « Dormez, je le veux » : tout le contraire de l’enfermement, le symbole d’une libération, d’une ouverture à la conscience. Guérir ? C’est assez simple : s’ouvrir pleinement aux autres – et donc à soi-même.

Ruptures

« Successivement jésuite, psychanalyste et hypnothérapeute, cet homme inclassable avait consacré sa pratique et sa réflexion au mystère de la vie, vient d’écrire de lui La Croix, quotidien catholique et français. De l’extérieur, il fut incontestablement un homme de ruptures. De l’intérieur, il était celui d’une grande fidélité : une fidélité à la vie, qu’on écrirait presque avec une majuscule si cela ne risquait de masquer l’humilité de l’homme et son souci des vies toujours singulières, la sienne et celle de ceux qui venaient à lui – ou le lisaient – pour aller mieux. »

« Avec l’hypnose, François Roustang se fait l’avocat d’une nouvelle posture dans l’existence, plus souple, plus relâchée, plus détachée, poursuit La Croix. Pour lui, l’hypnose a pour but de déplacer le patient dans un autre état de conscience pour le faire habiter autrement sa vie. Elle fait cesser le flux du langage, la plainte, les ratiocinations diverses liées à la névrose. C’est un “exercice par lequel on cesse de vouloir la maîtrise de notre existence pour se couler dans le flot de la vie”, plaide François Roustang. Grâce à elle, l’humain cesse de “se regarder vivre et accepte de vivre, tout simplement”. »

De Socrate à René Girard

Dans le quotidien Libération, Robert Maggiori complète utilement ce portrait compliqué : « Polémiste né, d’une culture immense, qui allait de la pensée grecque et de Socrate (à ses yeux “trahi” par le Platon de la maturité) à Nietzsche, à Wittgenstein, à Kierkegaard ou à René Girard, il ne se satisfaisait d’aucune orthodoxie, cueillait ce qui lui semblait bon à des fins thérapeutiques aussi bien chez l’“autre père” de la psychanalyse Carl Gustav Jung que chez les théoriciens de l’école californienne de Palo Alto, entre autres Gregory Bateson, où les hypnothérapeutes américains disciples de Milton Erikson. »

Maggiori ajoute que l’auteur d’Un destin si funeste (1976) savait être sardonique, ironique, féroce ; qu’il avait subi durant sa vie autant de critiques qu’il en adressa à ses pairs. Quant au Monde, il rapporte la manière dont, un jour de 2005, il traita en une séance unique l’écrivain Emmanuel Carrère, qui lui rendit visite en songeant au suicide : « Oui, c’est une bonne solution », lui dit-il. Et il ajouta après un silence : « Sinon vous pouvez vivre. »

Redevenir vivant

Vivre c’était, expliquait-il en substance, respirer sur deux registres. Celui de la conscience et celui, organique, du vivant animal. Quant à soigner c’est faire comprendre au souffrant qu’il a une force en lui, la force énergétique de guérir. C’est là une autre dimension, une dimension hypnotique sans laquelle la psychothérapie ne saurait pleinement se pratiquer. Ne pas chercher à guérir mais redevenir, simplement, vivant. Comme une souche. Oublier, enfin, l’humain qui est en soi. Participer, magiquement,au vivant.

Dans son dernier opus  sont réunis quelques uns de ses écrits majeurs 2. Il nous explique que la meilleure manière de transformer sa vie, c’est d’effectuer un « retour au présent », de s’asseoir, de cesser de se lamenter sur son passé et, enfin, d’accepter sa souffrance pour mieux l’évacuer. Parvenir, de très loin, à entendre la voix de Socrate, guérisseur des maladies de l’âme.

A demain

1 Une extrait vidéo de cette émission est disponible à cette adresse http://www.ina.fr/video/I16334709 (Bouillon de culture, 18 février 2000).

On peut aussi l’entendre, sur France Culture, revenir sur son parcours,  lors d’un échange avec Laure Adler : https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/francois-roustang (Hors Champ, 9 janvier 2012). On y entend aussi Michel de Certeau, Serge Leclaire et Léon Chertok.

2  Roustang F. « Jamais contre, d’abord, La présence d’un corps » Odile Jacob, Paris 2015.

 NB Ce texte a initialement été publié dans la Revue Médicale Suisse : « François Roustang (1923-2016) – jésuite, psychanalyste, hypnothérapeute »

 

Etienne Klein, physicien plagiaire flashé au-delà de la vitesse de la lumière

Bonjour

C’est un nouveau cas de plagiat. Il est épinglé dans un article pendable de L’Express (Jérôme Dupuis). Le coupable désigné est une célébrité : Etienne Klein, physicien omniprésent depuis des années sur les meilleures ondes. Des compétences outrancières. Un CV de rêve :

« Directeur de recherche au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), dirige actuellement le « Laboratoire de recherche sur les sciences de la matière », installé à Saclay. Aparticipé à divers grands projets, en particulier la mise au point du procédé de séparation isotopique par laser et l’étude d’un accélérateur à cavités supraconductrices. Président de l’IHEST depuis le 29 septembre 2016. »

Le monde selon lui

A enseigné pendant plusieurs années la physique quantique et la physique des particules à l’École centrale Paris. Professeur de philosophie des sciences et spécialiste de la question du temps en physique A notamment démontré qu’il est possible de traiter de la mécanique quantique sans tomber dans le travers consistant à la présenter avec les ingrédients de la mécanique classique. Etienne Klein a 58ans. Il a écrit d’innombrables ouvrages, tenu mille et une conférences, virevolte sur France Culture où il a un monde selon lui.

Habituellement le plagiaire est dans le déni, évoque l’intertextualité. Tel n’est pas le cas ici : il a immédiatement reconnu les « emprunts » mis en lumière par le journaliste Jérôme Dupuis. Ce dernier est un expert, nous dit Wikipédia :

« Il a notamment révélé, en janvier 2011, et surtout démontré, citations à l’appui, le plagiat commis par Patrick Poivre d’Arvor dans son livre sur Hemingway, Hemingway, la vie jusqu’à l’excès, où il a démarqué une centaine de pages inspirées d’une biographie d’Hemingway par Peter Griffin, publiée en France chez Gallimard en 1989. L’ouvrage de Patrick Poivre d’Arvor avait été envoyé – pratique courante – avant sa mise en vente aux journalistes spécialisés et dédicacé de la main même de l’auteur. »

Ancien chroniqueur à La Croix, Etienne Klein a quant à lui signé une kyrielle de livres sur la science et l’histoire des sciences, en particulier sur la révolution de la physique quantique au début du XXe siècle. « Dans son dernier livre, Le pays qu’habitait Albert Einstein (Actes Sud) il se rend sur deux roues dans la Suisse où Albert Einstein a séjourné, nous raconte Le Monde (Julie Clarini). Cette promenade personnelle sur les traces d’un homme qui eut si peu d’ancrages correspond bien à Etienne Klein : il aime par-dessus tout les paradoxes – ses livres regorgent de ceux dont la vie et la physique sont fertiles. »
Recopié « sans guillemets »

Or le voici flashé hors sol, bien au-delà du plausible : il a recopié « sans guillemets » des formules appartenant (entre autres)  à Gaston Bachelard, Louis Aragon, Emile Zola ou Stefan Zweig.  « J’ai pris beaucoup de notes de lecture et, en les intégrant à l’ouvrage, j’ai pu oublier qu’elles provenaient d’autres auteurs et croire qu’elles étaient de moi. C’est ce qui a pu se passer pour les emprunts à Bachelard, par exemple », a-t-il répondu l’intéressé à L’Express. Fera-t-il pénitence ? IL explique qu’il a voulu répondre à la demande de son éditeur qui exigeait un ouvrage littéraire : « C’est peut-être pour cela que j’ai intégré un passage d’Aragon sans le citer. C’était une erreur. »

Une erreur ou une faute ? « Certains auteurs contemporains voient des paragraphes ou des images leur être volés » accuse Le Monde. C’est le cas de l’écrivain Philippe Claudel ou du théologien François Cassingena-Trévedy , moine de Saint-Martin de Ligugé, ancien élève de l’ENS (Ulm), docteur en théologie, maître de conférences à l’Institut catholique de Paris, par ailleurs membre associé du Laboratoire d’études sur les monothéismes.  Michel Houellebecq, accusé lui aussi de plagiat-Wikipédia, s’était lui également imprégné de Saint-Martin de Ligugé. Saint-Martin : symbole chrétien du partage.

La chrétienté ? L’Express évoque encore un « gigantesque copier-coller » dans une chronique donnée à La Croix« Je plaide coupable pour certains copier-coller dans mes chroniques, notamment celles données à La Croix au printemps 2016, répond le physicien. J’aurais dû citer mes sources ou réécrire les extraits empruntés à d’autres. »

C’est Etienne Klein, aussi, qui nous dit que l’on peut s’étonner ou s’émerveiller de ce que La vitesse de la lumière soit l’anagramme de Limite les rêves au-delà. 

A demain

Les deux paniers de Fillon : celui de la Sécurité sociale et celui de la «bobologie élargie»

 

Bonjour

Lieutenant de la première heure du grand vainqueur Bruno Retailleau est un homme qui monte, un homme avec qui il va falloir apprendre à compter. Sénateur de la Vendée, président du groupe Les Républicains au Sénat, président du conseil régional des Pays de la Loire, ancien proche et fidèle de Philippe de Villiers.

Au lendemain d’Austerlitz il était au journal de 12h30 de France Culture. Quelques mots qu’il faudra graver dans le marbre de la solidarité médicale et nationale. Les journalistes de la station invitent le vainqueur à parler de la Sécurité Sociale, ce socle commun né de la Résistance que François Fillon le gaulliste veut, en partie, privatiser…

Caricatures et inepties

« – Non, non, non, c’est une caricature (….) Les débats télévisés n’ont pas permis d’approfondir le sujet. Non. Il ne s’agit pas de privatiser. Il s’agit de redistribuer les cartes entre la Sécurité Sociale et les Complémentaires – et aujourd’hui c’est déjà le cas. L’idée principale c’est qu’il y a deux paniers. Il y aura un panier (à définir) qui sera du seul ressort de la Sécurité Sociale et un autre panier – disons bobologie élargie si j’ose dire (sic) qui pourrait-être justement du ressort des Complémentaires.

« Mais il ne s’agit pas de faire en sorte que ceux qui n’ont pas les moyens de se payer des soins soient laissés sur le bord de la route. Alors là, le projet de François Fillon c’est 100% Sécurité Sociale. On est très, très,  très loin des inepties qu’on a pu entendre sur la privatisation de la Sécurité Sociale. »

Crocodiles complémentaires

Où sont les frontières de la bobologie ? S’agit-il d’une sous-pathologie? Et où sont les possibles élargissements ?  Qu’est-ce qu’un « désordre digestif temporaire », qu’un « embarras gastrique »?  Quels sont, ici, les appétits d’Axa et des autres crocodiles complémentaires qui commencent à lever la paupière ?

Pour Bruno Retailleau il s’agit ici de l’un des points que François Fillon devra bien repréciser, et enrichir. M. Retailleau est vainqueur. Il parle d’or.

A demain

Anti-Alzheimer : «ce sont des médicaments qui tuent» (le 28 janvier 2011, sur France Culture)

 

Bonjour

Tout, très bientôt, va s’accélérer. Candidate déclarée aux prochaines élections législatives en Indre-et-Loire, Marisol Touraine aura-t-elle le temps et l’énergie de boucler le dossier plus qu’épineux des quatre médicaments inefficaces et remboursés toujours officiellement indiqués contre la maladie d’Alzheimer ? (1).

Va-t-elle, en d’autres termes, choisir la logique et la cohérence : faire procéder à leur déremboursement plus de 150 millions d’euros d’économie annuelle) en organisant parallèlement une amélioration substantielle de la prise en charge de ces personnes ? Va-t-elle, pressée par le tempo politique, laisser les choses en l’état comme l’avait fait son prédécesseur Xavier Bertrand aujourd’hui disparu (mais pour combien de temps ?) du paysage politique national.

Gouvernement Fillon III

Xavier Bertrand, précisément. Nous étions fin janvier 2011. Il était, pour seize mois encore, ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité du gouvernement Fillon III. Nous participions, sur France Culture, à l’émission « Science Publique » de notre confrère Michel Alberganti : « Comment les médecins prescrivent-ils les médicaments ? ». Argumentaire d’époque :

« Après l’affaire du Mediator, ce médicament qui serait responsable de 500 à 2000 décès entre 1975 et fin 2009, c’est un traitement contre l’acné qui est soupçonné d’être à l’origine de 25 à 27 suicides d’adolescents entre 1986 et 2009, selon l’Agence française de sécurité sanitaire, l’Afssaps. Cette semaine, le père d’un jeune de 17 ans qui s’est donné la mort en juillet 2007 alors qu’il suivant un tel traitement, a saisi la justice (…).

Dans ce contexte, Nicolas Sakozy a chargé Bernard Debré, professeur de médecine et député UMP de Paris, d’une mission pour proposer, dès mars 2011, des mesures destinées à assainir la filière du médicament. C’est donc toute la structure actuelle des Agences et autres Commissions qui se retrouve sur la sellette. Néanmoins, en marge de ce tumulte et du parfum de scandale qui flotte sur la médecine, les patients continuent à consulter et les généralistes à prescrire. Et chacun d’entre nous est en droit de s’interroger sur le processus qui conduit le praticien à délivrer la fameuse ordonnance, sésame d’un traitement.»

Au temps de l’Afssaps

Parmi les invités : Fabienne Bartoli, alors directrice adjointe de l’Agence française de sécurité sanitaire, (Afssaps) ; Christian Lajoux, alors président des entreprises du médicament, le LEEM ; le Dr  Claude Leicher , président du Syndicat de la Médecine Générale et Bruno Toussaint , directeur de la rédaction de la revue Prescrire. Extraits, au sujet des quatre spécialités (2) que Marisol Touraine ne veut pas dérembourser (contre l’avis de la Haute Autorité de Santé) :

Dr Bruno Toussaint:

«Ce sont des médicaments qui tuent. Certes, ils ne tuent pas toujours et pas tout de suite, mais ce sont des médicaments qui tuent comme le montrent les quelques études qui ont comparé les conséquences, au-delà de six ou neuf mois, de la prise de ces médicaments à celle d’un placebo. La maladie d’Alzheimer est souvent un drame et nous ne savons ni guérir ni prendre en charge d’un point de vue médicamenteux. Le placebo peut être très utile. Mais un vrai placebo, qui n’a pas d’effets indésirables.»

Dr Claude Leicher:

«Pourquoi continue-t-on à mettre systématiquement des personnes de plus de 80 ans qui ne demandent rien à personne sous des médicaments dont le service médical rendu est considéré comme nul et dont la toxicité commence à émerger? Il y a beaucoup plus besoin d’un accompagnement des patients que d’une prescription médicamenteuse (…) Nous devenons prisonniers de la prescription des spécialistes parce que les patients eux-mêmes sont devenus prisonniers de ces prescriptions. Il faut retirer ces médicaments du marché.»

 Combien d’années avant le retrait ? 

Six ans plus tard les trois syndicats signataires de la convention médicale (Le BLOC, MG France, FMF) invitent les médecins libéraux «à cesser complètement la prescription» des quatre médicaments officiellement indiqués contre la maladie d’Alzheimer:

«Plus de dix ans ont été nécessaires pour que les autorités sanitaires françaises se décident au retrait du Mediator, dont la dangerosité et l’inefficacité étaient prouvées. Combien d’années seront nécessaires pour que l’inutilité et les effets secondaires des médicaments de la maladie d’Alzheimer, confirmés par la Haute Autorité de santé (HAS), aboutissent à leur retrait?

 En cas de plainte d’une famille, les responsables politiques et sanitaires seront mis en cause. Les prescripteurs, informés des risques, et qui continueraient à prescrire pourraient l’être aussi. Pour autant, il ne s’agit pas de laisser ces patients sans soin ni accompagnement. Leurs parcours doivent être fondés sur une prise en charge médicale et sociale, et non sur la prescription d’un médicament.»

Le sentiment que rien n’avance. Dans six mois, les législatives. Tout, bientôt, va-t-il enfin s’accélérer ?

A demain

 1 Sur ce thème on peut, sur Slate.fr, se reporter à notre synthèse : « Alzheimer: les malades doivent-ils encore prendre leurs médicaments? »

2 Il s’agit de l’Aricept® (donepezil) de la firme Eisai (commercialisé en France depuis septembre 1997), de l’Exelon® (rivastigmine) de Novartis® (mai 1998), du Reminyl® (galantamine) de Jansen-Cilag (octobre 2000) et de l’Exiba® (mémantine) de Lundbek (mai 2002).