Scandale au SAMU : le CHU de Strasbourg dira-t-il un jour toute la vérité sur ce qui s’est passé ?

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Dans l’affaire « du Samu de Strasbourg », on ne les avait pas entendu. Les parents de Naomi Musenga viennent de tenir une conférence de presse. « Que justice soit faite, c’est cela notre première préoccupation pour cette enfant qui était aimée de tous », a déclaré son père Polycarpe Musenga. Ce dernier estime avoir été « baladé » en ce qui concerne les circonstances de la mort de sa fille, décédée à l’âge de 22 ans. Il a également remercié « la presse et les réseaux sociaux » sans lesquels « cette histoire » n’aurait pas été mise sur la place publique. On sait que l’affaire avait été révélée par un magazine local : Heb’di

L’écoute de la conversation entre Naomi Musenga et l’opératrice du Samu ? C’est « un enregistrement qui nous foudroie », a déclaré la mère de la jeune fille, Bablyne Musenga. Selon elle sa fille, jeune mère de famille, n’avait pas d’« antécédents médicaux ». « Pourquoi l’appel de ma fille n’a pas eu de réponse ? Pourquoi n’a-t-on pas répondu à son appel et pourquoi l’autopsie n’a-t-elle pas été faite à temps ? ». Le rapport d’autopsie précisait que celle-ci avait été effectuée 112 heures après le décès.

Plus de quatre mois après les faits l’affaire fait aujourd’hui l’objet de trois enquêtes, l’une interne au CHU de Strasbourg (conclusions attendues le 24 mai) une deuxième de l’IGAS et une troisième, préliminaire ouverte par la procureure de la République. Le tout sur fond d’indignation tweetée d’Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé.

« Manquement grave à la procédure » 

Depuis la révélation de cette affaire Le Monde enquête de manière remarquable, prolongeant ainsi le travail d’Heb’di.  Directeur général du CHU de Strasbourg depuis 2014, Christophe Gautier, a contacté le quotidien pour affirmer sa « démarche de recherche de la vérité » et sa « politique de transparence totale ». Il soutient avoir eu connaissance de « l’affaire Naomi » le 28 avril, au lendemain de la parution de l’enquête d’Heb’di. « On ne peut rien préjuger avant la fin de l’enquête, mais des premières auditions découlent une forte présomption de manquement grave à la procédure » confie-t-il. Et de   démentir les informations syndicales selon lesquelles une surcharge de travail aurait influé sur le comportement de l’opératrice du Samu :

« Cette personne travaillait ce jour-là en horaires de douze heures, de 7 h 30 à 19 h 30. L’incident a eu lieu au début de son service, et elle venait par ailleurs de rentrer de quinze jours de congés annuels : la fatigue n’est donc pas en cause. »

Où l’on découvre progressivement qui était cette opératrice, l’une des trente-trois assistants de régulation médicale (ARM) que compte le Samu de Strasbourg. L’opératrice, à ce poste depuis moins d’une dizaine d’années, disposait, selon M. Gautier, d’une « solide expérience », renforcée par vingt ans de service en tant qu’ambulancière. D’autres informateurs assurent qu’elle rentrait d’une période de vacances. Pour l’heure elle est suspendue à titre conservatoire. Lors des auditions inhérentes à l’enquête, elle n’a pas contesté les faits. On la dit « très affectée ».

« SAMU rigole et raccroche » 

L’enquête menée par le CHU devra expliquer pourquoi le comportement de cette opératrice n’a pas été signalé plus tôt à la direction. « Normalement, les équipes confrontées à un événement indésirable grave sont obligées de le signaler », assure Christophe Gautier. Où est, ici, la faille ? La Haute autorité de la santé (HAS) définit comme un « événement indésirable grave » tout événement inattendu au regard de l’état de santé et de la pathologie de la personne, dont les conséquences sont « le décès, la mise en jeu du pronostic vital ou la survenue probable d’un déficit fonctionnel permanent ». Et Agnès Buzyn, affirmait sur France Info, le 10 avril, que « lorsqu’un événement indésirable grave aboutit au décès, on doit obligatoirement en référer à l’Agence régionale de santé [ARS] qui doit mener une enquête, voire le faire remonter au ministère ».

Or, contactée par Le Monde, l’ARS concernée affirmait, le 7 mai, ne pas être informée de l’affaire…. Et ce alors même que le procès-verbal d’admission à l’hôpital de Naomi Musenga (figurant en dernière page du rapport d’autopsie que Le Monde s’est procuré)  rapporte bien le ton « moqueur » des propos échangés et laisse supposer que l’hôpital a pu avoir connaissance de ces détails dès le jour du décès de la jeune femme. « Samu rigole, lui dit d’appeler SOS Médecins et raccroche », lit-on sur le feuillet manuscrit qui vient conclure le rapport d’autopsie. Interrogé sur ce document, Christophe Gautier, dit ne jamais en avoir eu connaissance : « Vous me l’apprenez. Je n’ai jamais eu accès à ce dossier. » Comment est-ce possible ?

Thierry Hans, directeur de publication du magazine Heb’di, affirme quant à lui avoir contacté, à de nombreuses reprises, l’hôpital strasbourgeois avant la parution de son article explosif. « Cela m’étonne un peu, je ne peux pas le confirmer », avance M. Gautier. « J’ai appelé l’hôpital la veille de la parution de l’article, demandé le service de communication et eu au téléphone une personne qui n’était pas au courant de la situation. Elle a pris ça de haut, l’échange a duré trente secondes, et c’était fini », rapporte M. Hans.

Autant de zones d’ombres sur lesquelles la lumière reste à faire. Autant de dysfonctionnements qui restent à comprendre. Avant que la justice se prononce.

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Samu de Strasbourg : le scandale prend une dimension politique, syndicale et nationale

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« Quand le Samu ne répond plus ». L’injustiable affaire de Strasbourg, ce matin, est sur toutes les ondes radiophoniques et France Inter donne des extraits de cetinvraisemblable échange orwellien :

« Allo ne quittez pas le permanencier du samu 67 va vous répondre…. Allo ne quittez pas le permanencier du samu 67 va vous répondre… »

Beaucoup oublient que les faits remontent à la fin du mois de décembre – et que la France ne saurait rien sans un « micro-média » strasbourgeois : le lanceur d’alerte alsacien Heb’di, C’est bien sa révélation de l’affaire (et de l’enregistrement de l’échange entre la malade et la permanencière du Samu)  qui a conduit à l’ouverture de plusieurs enquêtes et à l’indignation d’Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé. Comment ne pas s’interroger sur le caractère tardif de la réaction de la ministre ?

« C’est une histoire stupéfiante et incompréhensible, commente le Dr François Braun, président de l’association Samu-Urgences de France. Il est fréquent qu’une personne appelle pour des maux de ventre. Cela peut être très banal. Mais un assistant de régulation ne doit pas, de lui-même, orienter le patient vers SOS médecins. Il doit passer l’appel à un médecin du Samu. »

 « Visiblement, il y a eu une erreur individuelle sur laquelle l’administration ou la justice devront statuer, souligne le Pr Patrick Goldstein, responsable du Samu de Lille. Mais il ne faudrait pas, à partir de cette erreur qu’on tire à boulets rouge sur le Samu, comme c’est actuellement le cas sur les réseaux sociaux.»

 « Elle a de la fièvre et elle va mourir »

Autre lecture, politique, du Dr Patrick Pelloux, président de l’association des médecins urgentistes de France (AMUF). Et, sur France Info, des propos qui feront crépiter les réseaux sociaux :

« Il faut éviter la banalisation, le burn out et tout ce qui correspond à une saturation du travail. Dans ce drame absolu, on entend la souffrance de la malade, et on entend une banalisation de l’urgence de la part de ceux qui répondent au téléphone et ce n’est pas convenable. C’est cela qu’il faut analyser pour ne pas que cela se reproduise.

 « On ne peut pas dire que c’est normal d’avoir le même nombre de personnes qui répond au téléphone au Samu quand on avait 10 millions d’appels et quand on en a 30 millions aujourd’hui. Ce n’est pas possible. Il faut moderniser le système avec un objectif de dire que chaque appel doit être pris en charge. On doit avoir les moyens de notre ambition qui est de répondre correctement à toute personne qui nous appelle. »

 Prévenir le « burn out » ? Avoir les « moyens de ses ambitions » ? Sans aucun doute. Pour autant il faut écouter et réécouter la totalité de l’échange orwellien (3’ 04’) pour comprendre que la grille syndicale du président de l’AMUF n’est pas, ici, pleinement opérante :

« Allo ne quittez pas le permanencier du samu 67 va vous répondre…. Allo ne quittez pas le permanencier du samu 67 va vous répondre… »

A demain

 

 

Vin, alcool et alcoolisme : Agnès Buzyn a choisi, désormais, de ne plus « emmerder les Français »

Bonjour

Alcoolisme : il n’y aura finalement pas d’affrontement entre Emmanuel Macron et Agnès Buzyn. Tout laissait penser le contraire. Souvenons-nous. Le président de la République avait glissé à des paysans qu’il « buvait du vin ». Et qu’il en buvait « midi et soir ». Et que lui président la loi Evin resterait, sur ce point, « détricotée ». C’était un violent retour de bâton contre Agès Buzyn : quelques heures auparavant la ministre des Solidarités et de la Santé avait osé dire, à la télévision, tout le mal qu’il fallait penser de l’alcool en général – du vin en particulier.

Une vive polémique avait suivi opposant les soignants prenant en charge les victimes de l’alcoolisme et les militants-chroniqueurs du « savoir bien boire » – au premier rang desquels Natacha Polony (Le Figaro) et Périco Légasse (Marianne). Polémique sans espoir chaque camp muré dans ses convictions et ses dénis.

Agnès Buzyn avait, quant à elle, pris grand soin de ne pas heurter à nouveau le locataire du Palais de l’Elysée. La voici qui réapparaît : sur France InterLe MondeFrance Info dans l’émission « Questions politiques » de ce 25 mars. Invitée à réagir (49 ‘) sur les propos d’Emmanuel Macron la tançant, Agnès Buzyn prend soin de dire qu’elle aussi « boit du vin », quelle « aime beaucoup le vin » dans les « moments conviviaux » mais qu’elle  « connaît parfaitement les limites à ne pas dépasser ». Puis elle ajoute :

« Sur le vin, on a deux façons de voir le sujet. Soit on le voit du côté du patrimoine français et ça fait partie de notre patrimoine, de notre culture, de notre savoir-faire.  Soit on le voit du côté de la santé publique et c’est le problème de l’alcoolisme, avec 2,5 millions de personnes dépendantes, les maladies, les violences intra-familiales, les violences routières. Ce sont deux réalités qui existent, il faut les faire se rencontrer, et pour moi la clé c’est l’information. Après les gens sont libres de faire ce qu’ils veulent. 

 « Le Président a raison quand il dit qu’il ne faut pas emmerder les Français. Les Français n’ont pas besoin d’être emmerdés, mais faire de la pédagogie et de l’information, ça n’emmerde personne et c’est ma façon de faire de la santé publique. »

C’est aussi une vieille, une très vieille façon de faire de la politique. Et, malheureusement, avec ce verbe du premier groupe qui ne lui sied guère, de changer de registre de langage – en pensant séduire ainsi ceux que l’on ne connaît pas. L’un des outils séculaires du populisme.

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Homéopathie et «fake news» : réplique de l’Ordre des médecins. Silence d’Agnès Buzyn

Bonjour

Charlatanisme, homéopathie et autres médecines « alternatives » après avoir été « parallèles ». Voilà les dossiers que France Info et France Culture attendaient. Ces deux médias, nous dit Le Monde (François Bougon) vont partir en guerre contre les « fake news », une croisade au nom de « la certification de l’information ». Les deux ont décidé de s’associer pour combattre méconnaissances et fausses informations dans le domaine scientifique. A partir du 30  avril, un podcast de dix minutes, en format vidéo, créé conjointement par les deux radios du service public sera lancé –  animé par Nicolas Martin, présentateur de l’émission « La Méthode scientifique » (France Culture) il se penchera chaque semaine sur un sujet d’actualité.

« On ne peut pas reprocher aux gens d’exercer leur esprit critique, mais il faut travailler pour que le doute ne débouche pas sur la méconnaissance ou le complotisme » explique Sandrine Treiner, directrice de notre radio culturelle. Ce podcast trouvera son prolongement sur les deux antennes : un programme court d’une minute et trente secondes sur France Info et un format long sur la grille d’été de France Culture.

« France Info va se doter d’un conseil scientifique, qui sera composé de sept à huit personnes. Il pourra être saisi non seulement par la rédaction en chef de la radio, mais aussi par les auditeurs et les internautes, explique-t-on, sans hésiter à parler de  » nouvelle alliance entre le journalisme et la connaissance « . L’objectif est de lutter contre  » le relativisme ambiant « , en mettant en place une  » certification de l’expertise « , et pouvoir nourrir un débat scientifique avec les experts les plus qualifiés. »

Dossiers rêvés

Dossiers à point nommé, donc, que celui d’aujourd’hui qui, dans Le Figaro,  voit l’Ordre des médecins et la puissance publique sanitaire accusés de collaboration avec des puissances ennemies. On attendait les premières répliques. Les voici.

Faute d’une réponse, au nom des « pouvoirs publics », d’Agnès Buzyn, nous avons celle de l’institution ordinale. Joint par Le Quotidien du Médecin l’Ordre rappelle qu’il reconnaît officiellement quatre médecines alternatives et complémentaires : l’homéopathie, l’acupuncture, la mésothérapie et la médecine manuelle ostéopathie. « Si, pour exercer les trois dernières, un médecin doit suivre un DIU qui peut donner droit au titre (et donc à l’apposition de la spécialité sur la plaque du médecin), l’homéopathie est considérée comme une simple orientation d’activité – tout médecin peut donc l’exercer », explique-t-on National.

Mais cet exercice doit se « faire avec discernement, et l’homéopathie ne saurait en aucun cas remplacer la médecine », insiste l’institution ordinale. Selon elle plusieurs médecins ayant fait usage de l’homéopathie en lieu et place de traitements conventionnels ont été « sévèrement sanctionnés » par les chambres disciplinaires, au titre de l’obligation pour un médecin d’assurer « au patient des soins consciencieux, dévoués et fondés sur les données acquises de la science » (article 32 du code de déontologie) et de celle d’apporter « une information loyale, claire et appropriée sur son état, les investigations et les soins qu’il lui propose » (article 35).

Victimisation homéopathique

 Autre voix au chapitre : le Syndicat national des médecins homéopathes de France assure dans un communiqué intitulé « La médecine a besoin de tous les médecins », que les homéopathes sont « tout aussi compétents en matière de diagnostic et de prescription médicale, aussi bienveillants envers leurs patients et aussi conscients des limites de leur exercice » que leurs confrères signataires.Sa question :  « Pourquoi notre pratique dérange-t-elle aussi fortement ceux qui veulent lui dénier toute valeur, voire dénoncer sa « dangerosité », jusqu’à exiger que les médecins et professionnels de santé qui l’utilisent ne puissent plus faire état de leur titre professionnel ? ».

Soutien des homéopathes : le syndicat des médecins libéraux dont Le Quotidien nous dit qu’il est bien implantée chez les médecins à expertise particulière (MEP).  « L’homéopathie est faite par des médecins, capables de poser des diagnostics, au même titre que les confrères signataires. Ils n’embarquent par leurs patients sur des pistes de traitement qui ne sont pas pertinentes, fait valoir le Dr Philippe Vermesch, stomatologue et président.  L’homéopathie rend service, beaucoup de patients se sentent soulagés. La question est celle du bien-être. Le but de la médecine est-il de prescrire des traitements prouvés scientifiquement ou de soulager les patients ? »

C’est une très bonne question.

A demain

 

 

Violence et sexualité : une lecture éclairante pour comprendre les déchirements féministes

Bonjour

La polémique ne s’épuise pas. Mieux elle se prolonge, franchit les frontières, se nourrit d’elle-même. Et se réduit parfois à une « tribune de Catherine Deneuve » contre le nouveau monde féministe bien-pensant. Nous avons rapporté ici, il y a peu, le spectaculaire rebondissement français dans la tentaculaire « affaire Weinstein » : « Animalités, violences et sexualités : faudra-t-il en finir avec la « liberté d’importuner ? ».

D’une part, dans Le Monde daté du 10 janvier un collectif de cent femmes signe une tribune détonante : « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle ». Parmi elles Catherine MilletIngrid CavenCatherine Deneuve ou Elisabeth Lévy. Elles affirment leur rejet d’une forme de féminisme qui exprime avant tout une « haine des hommes ». Corollaire : ces femmes prennent la défense de la « liberté d’importuner », après ce qu’elles qualifient de « campagne de délation » visant des hommes accusés de harcèlement sexuel dans la foulée de l’affaire Weinstein.

D’autre part la militante féministe Caroline De Haas. Elle répond aux auteures de la tribune du Monde avec une trentaine de militantes et militants féministes. Un texte disponible sur le site de France Info : « Les porcs et leurs allié.e.s ont raison de s’inquiéter » : Caroline De Haas et des militantes féministes répondent à la tribune publiée dans « Le Monde » ».

« Ne me touche pas »

Comment progresser ? Peut-être en prenant conaissance du texte à coup sûr original, peut-être dérangeant que nous a adressé Magali Croset-Calisto, sexologue clinicienne, psychologue et psychoaddictologue (SOS Addictions). Le voici :

« Faire (simplement) état des divergences féminines/istes accentue le schisme et fait la par belle au sexisme/istes. Il manque une analyse derrière.

« La mienne prendrait sûrement la direction de l’analyse générationnelle derrière la polémique. D’un côté les femmes ex soixante-huitardes qui ont vécu un autre rapport au monde, les mères « ce n’est pas si grave ma fille… » qui autorise le rapt et font leur gloire de la renaissance après coups… (« noli me tangere« , un corps est seulement un corps), de l’autre l’autre la « jeune » génération prête à défendre bec et ongles un nouveau rapport au corps et à la sexualité où le consentement (primordial) déconstruit tout notre rapports aux mythes et mythologies. Deux discours différents. Aucun point de rencontre in fine.

« Et cela s’avere contre productif. 1. pour la cause des femmes. 2. Pour les hommes qui aiment (vraiment) les femmes jeunes et moins jeunes. Ils s’avèrent perdus, les pauvres…

« Ce qui est intéressant dans le débat actuel c’est que l’ on assiste à deux approches divergentes, presque générationnelles (mais pas seulement) qui ne semblent trouver aucun point de rencontre. D’une part les femmes issues de la génération 68 pour lesquelles le corps est objectivé. Ce qui induit une reconnaissance en filigrane de l’histoire de la domination masculine et produit une émancipation possible des femmes face à celle-ci. « Ma conscience ce n’est pas mon corps » disait Catherine Millet dernièrement sur France Culture. Voilà pourquoi certaines femmes comme Virginie Despentes, Christine Angot et bien d’autres derrière elles (souvent des intellectuelles) soulignent qu’un viol par exemple n’est pas l’affaire d’une vie, que ce dernier ne marque que le corps et qu’il est donc possible de s’en remettre.

Générations Y et Z

« D’autre part, les jeunes femmes de la génération Y et de la génération Z qui n’ont pas eu les mêmes repères ni les mêmes combats à mener dans la construction de leur identité sexuée  – cela se retrouve en cabinet de consultations en sexologie – et considèrent le corps comme un continuum indissociable de l’esprit. Ce qui signifie que si le soma est violenté, la psyché l’est aussi. Le clivage psycho-corporel n’est pas aussi efficient (ou intégré selon les points de vue) que pour leurs aînées. Du corps-objet libérateur pour les premières on assiste à la revendication d’un corps-sujet pour  la majorité des jeunes femmes des générations Y et Z (outre l’aspect générationnel,  des critères géo-socio-culturels seraient utile au discernement également).

« Dans les deux cas, l’on assiste à la question réitérée, renouvelée d’un corps-parlant. Et c’est ce que je retiendrais de ce débat actuel. La nécessité de dire par des modes différents, les conséquences de la domination masculine historique sur le corps et/ou le coeur des femmes.

Bataille d’Hernani

«  Dire ou ne pas dire le harcèlement, l’abus, le viol… Faire avec, avancer ou dénoncer, voilà ce qui questionne et divise les femmes aujourd’hui.  Dans chaque discours,  qu’il s’agisse des #notmetoo ou des #metoo, un désir de résurrection pour exprimer sa manière d’être au monde en tant que femme apparaît. Dans chaque discours l’expression d’un « noli me tangere » est à déceler.

« On assiste actuellement à une bataille d’Hernani au féminin entre les Anciens et les Modernes. C’est très violent et cela dessert la cause des femmes. D’un côté le paradigme des femmes qui réfutent #metoo au nom d’une revendication d’un corps objectivé qui fait office de pare-feux préventif et de traitement face aux abus sexuels qui durent et perdurent depuis des siècles.

De l’autre, une plus jeune génération (Y et Z) qui n’a pas vécu l’histoire ni les retombées directes de la libération sexuelle et pense de fait les rapports hommes/femmes selon d’autres paradigmes en laissant entrevoir le consentement comme loi définissant la nouvelle donne des rapports genrés. Deux discours qui recoupent des réalités différentes. L’une tournée vers l’historicité patriarcale des relations hommes/femmes dans notre société, l’autre tournée vers la création de nouveaux systèmes d’échanges relationnels et sexuels.

Selon mon point de vue les deux approches sont et doivent être complémentaires – et non concurrentes – pour comprendre les problématiques féminines d’aujourd’hui. Reste une question, où sont les hommes ? Et à quand leur propre révolution ? »

Merci.

A demain

Animalités, violences et sexualités : faudra-t-il en finir avec la « liberté d’importuner » ?  

 

Bonjour

Rebondissement français dans la tentaculaire « affaire Weinstein ». Un rebondissement qui, au-delà de la violence des termes, pourrait être salutaire. Deux textes qui, pour l’heure, permettent de mieux comprendre les forces et les arguments en présence. Les commentaires et les analyses suivront

Dans Le Monde daté du 10 janvier un collectif de cent femmes signe une tribune détonante : « Nous défendons une liberté d’importuner, indispensable à la liberté sexuelle ». Parmi elles Catherine Millet, Ingrid Caven, Catherine Deneuve ou Elisabeth Lévy. Elles affirment leur rejet d’une forme de féminisme qui exprime avant tout une « haine des hommes ». Corollaire : ces femmes prennent la défense de la « liberté d’importuner », après ce qu’elles qualifient de « campagne de délation » visant des hommes accusés de harcèlement sexuel dans la foulée de l’affaire Weinstein. Extraits de cette tribune qui, hors de l’ordinaire médiatique, pourrait faire date :

« Le viol est un crime. Mais la drague insistante ou maladroite n’est pas un délit, ni la galanterie une agression machiste.

« A la suite de l’affaire Weinstein a eu lieu une légitime prise de conscience des violences sexuelles exercées sur les femmes, notamment dans le cadre professionnel où certains hommes abusent de leur pouvoir. Elle était nécessaire. Mais cette libération de la parole se retourne aujourd’hui en son contraire : on nous intime de parler comme il faut, de taire ce qui fâche, et celles qui refusent de se plier à de telles injonctions sont regardées comme des traîtresses, des complices ! Or c’est là le propre du puritanisme que d’emprunter, au nom d’un prétendu bien général, les arguments de la protection des femmes et de leur émancipation pour mieux les enchaîner à un statut d’éternelles victimes, de pauvres petites choses sous l’emprise de phallocrates démons, comme au bon vieux temps de la sorcellerie.

« De fait, #metoo a entraîné dans la presse et sur les réseaux sociaux une campagne de délations et de mises en accusation publiques d’individus qui, sans qu’on leur laisse la possibilité ni de répondre ni de se défendre, ont été mis exactement sur le même plan que des agresseurs sexuels. Cette justice expéditive a déjà ses victimes, des hommes sanctionnés dans l’exercice de leur métier, contraints à la démission, etc., alors qu’ils n’ont eu pour seul tort que d’avoir touché un genou, tenté de voler un baiser, parlé de choses  » intimes  » lors d’un dîner professionnel ou d’avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à une femme chez qui l’attirance n’était pas réciproque.

Vague purificatoire

« Cette fièvre à envoyer les  » porcs  » à l’abattoir, loin d’aider les femmes à s’autonomiser, sert en réalité les intérêts des ennemis de la liberté sexuelle, des extrémistes religieux, des pires réactionnaires et de ceux qui estiment, au nom d’une conception substantielle du bien et de la morale victorienne qui va avec, que les femmes sont des êtres  » à part « , des enfants à visage d’adulte, réclamant d’être protégées. En face, les hommes sont sommés de battre leur coulpe et de dénicher, au fin fond de leur conscience rétrospective, un  » comportement déplacé  » qu’ils auraient pu avoir voici dix, vingt ou trente ans, et dont ils devraient se repentir. La confession publique, l’incursion de procureurs autoproclamés dans la sphère privée, voilà qui installe comme un climat de société totalitaire.

« La vague purificatoire ne semble connaître aucune limite. Là, on censure un nu d’Egon Schiele sur une affiche ; ici, on appelle au retrait d’un tableau de Balthus d’un musée au motif qu’il serait une apologie de la pédophilie ; dans la confusion de l’homme et de l’œuvre, on demande l’interdiction de la rétrospective Roman Polanski à la Cinémathèque et on obtient le report de celle consacrée à Jean-Claude Brisseau. Une universitaire juge le film Blow-Up, de Michelangelo Antonioni,  » misogyne  » et  » inacceptable « . A la lumière de ce révisionnisme, John Ford (La Prisonnière du désert) et même Nicolas Poussin (L’Enlèvement des Sabines) n’en mènent pas large. (…)

« Nous sommes aujourd’hui suffisamment averties pour admettre que la pulsion sexuelle est par nature offensive et sauvage, mais nous sommes aussi suffisamment clairvoyantes pour ne pas confondre drague maladroite et agression sexuelle. Surtout, nous sommes conscientes que la personne humaine n’est pas monolithe : une femme peut, dans la même journée, diriger une équipe professionnelle et jouir d’être l’objet sexuel d’un homme, sans être une  » salope  » ni une vile complice du patriarcat. Elle peut veiller à ce que son salaire soit égal à celui d’un homme, mais ne pas se sentir traumatisée à jamais par un frotteur dans le métro, même si cela est considéré comme un délit. Elle peut même l’envisager comme l’expression d’une grande misère sexuelle, voire comme un non-événement.

« En tant que femmes, nous ne nous reconnaissons pas dans ce féminisme qui, au-delà de la dénonciation des abus de pouvoir, prend le visage d’une haine des hommes et de la sexualité. Nous pensons que la liberté de dire non à une proposition sexuelle ne va pas sans la liberté d’importuner.  Et nous considérons qu’il faut savoir répondre à cette liberté d’importuner autrement qu’en s’enfermant dans le rôle de la proie. (…). Notre liberté intérieure est inviolable. Et cette liberté que nous chérissons ne va pas sans risques ni sans responsabilités. »

Tomber ou pas dans l’excès

Cette tribune a aussitôt fait réagir la militante féministe Caroline De Haas. Elle répond aux auteures de la tribune du Monde avec une trentaine de militantes et militants féministes. Un texte disponible sur le site de France Info : « Les porcs et leurs allié.e.s ont raison de s’inquiéter » : Caroline De Haas et des militantes féministes répondent à la tribune publiée dans « Le Monde » » Extraits :

 « A chaque fois que les droits des femmes progressent, que les consciences s’éveillent, les résistances apparaissent. En général, elles prennent la forme d’un « c’est vrai, certes, mais… ».  Ce 9 janvier, nous avons eu droit à un « #Metoo, c’était bien, mais… ». Pas vraiment de nouveauté dans les arguments employés. On retrouve ces derniers dans le texte publié dans Le Monde comme au boulot autour de la machine à café ou dans les repas de famille. Cette tribune, c’est un peu le collègue gênant ou l’oncle fatigant qui ne comprend pas ce qui est en train de se passer. 

 « « On risquerait d’aller trop loin.«  Dès que l’égalité avance, même d’un demi-millimètre, de bonnes âmes nous alertent immédiatement sur le fait qu’on risquerait de tomber dans l’excès. L’excès, nous sommes en plein dedans. C’est celui du monde dans lequel nous vivons. En France, chaque jour, des centaines de milliers de femmes sont victimes de harcèlement. Des dizaines de milliers d’agressions sexuelles. Et des centaines de viols. Chaque jour. La caricature, elle est là (…)

 Violences sexuelles et séduction

 « « C’est du puritanisme. » Faire passer les féministes pour des coincées, voire des mal-baisées : l’originalité des signataires de la tribune est… déconcertante. Les violences pèsent sur les femmes. Toutes. Elles pèsent sur nos esprits, nos corps, nos plaisirs et nos sexualités. Comment imaginer un seul instant une société libérée, dans laquelle les femmes disposent librement et pleinement de leur corps et de leur sexualité lorsque plus d’une sur deux déclare avoir déjà subi des violences sexuelles ?

« « On ne peut plus draguer. » Les signataires de la tribune mélangent délibérément un rapport de séduction, basé sur le respect et le plaisir, avec une violence. Tout mélanger, c’est bien pratique. Cela permet de tout mettre dans le même sac. Au fond, si le harcèlement ou l’agression sont de « la drague lourde », c’est que ce n’est pas si grave. Les signataires se trompent. Ce n’est pas une différence de degré entre la drague et le harcèlement mais une différence de nature. Les violences ne sont pas de la « séduction augmentée ». D’un côté, on considère l’autre comme son égal.e, en respectant ses désirs, quels qu’ils soient. De l’autre, comme un objet à disposition, sans faire aucun cas de ses propres désirs ou de son consentement (…)

« Avec ce texte, elles essayent de refermer la chape de plomb que nous avons commencé à soulever. Elles n’y arriveront pas. Nous sommes des victimes de violences. Nous n’avons pas honte. Nous sommes debout. Fortes. Enthousiastes. Déterminées. Nous allons en finir avec les violences sexistes et sexuelles.  Les porcs et leurs allié.e.s s’inquiètent ? C’est normal. Leur vieux monde est en train de disparaître. Très lentement – trop lentement – mais inexorablement. Quelques réminiscences poussiéreuses n’y changeront rien, même publiées dans Le Monde. »

En finir avec les violences sexistes et sexuelles, certes. Et au plus vite. Mais peut-on débattre en animalisant son adversaire ? Pour l’heure peut enrichir sa réflexion avec « Le sexe après sa révolution » Revue Esprit n¨180, juillet-août 2017. Au sommaire : « Face à l’obscénité du monde  » et « Des corps désenchantés »…

A demain

 

 

 

Le Conseil d’Etat a finalement tranché le cas d’Inès, 15 ans, en « état végétatif persistant »

Bonjour

Tragédie moderne. Soit le cas d’ Inès, âgée de 15 ans, en « état végétatif persistant » depuis juin 2017, conséquence d’un arrêt cardio-respiratoire  chez cette jeune fille atteinte d’une myasthénie auto-immune. Inès au cœur d’une bataille médicale et judiciaire opposant ses parents au centre hospitalier régional universitaire (CHRU) de Nancy.

Le 7 décembre, la justice avait donné raison au CHRU qui souhaitait « laisser mourir la jeune fille ». Les parents d’Inès refusent l’arrêt des soins. « Notre fille nous appartient, pas aux médecins, affirme sa mère. Tant qu’il n’y a pas de certitude, c’est comme si j’autorisais son crime.  Je trouve qu’elle est consciente par moments. » « Ils veulent qu’on maintienne leur fille en vie, car ils veulent croire en une guérison » explique Me Frédéric Berna, leur avocat. Des parents persuadés que leur fille est encore capable de certains mouvements – volontaires selon eux. Des « mouvements réflexes » affirment les médecins. Nous avions, il y a peu, évoqué cette tragédie moderne.

 Que peut la justice éclairée par la médecine ? Trois experts, mandatés par le tribunal administratif, ont estimé qu’Inès était plongée « dans un état végétatif persistant » et qu’elle « n’a pas et n’aura plus jamais la capacité d’établir le moindre contact » avec ses proches. Que peut la médecine ? Le CHRU de Nancy a lancé une « procédure collégiale » visant à arrêter les soins. Les parents avaient saisi la justice administrative pour s’y opposer. Ils avaient quinze jours pour contester la décision du tribunal administratif de Nancy devant le conseil d’Etat, ce qu’ils ont fait.

Et le Conseil d’Etat a validé, vendredi 5 janvier, la possibilité que les médecins de l’hôpital de Nancy puissent procéder à l’arrêt des soins d’une adolescente de 14 ans, dans un état végétatif depuis juin, mais que les parents refusent de laisser mourir : « Traitements administrés à une enfant. Le Conseil d’État se prononce sur une décision médicale d’arrêter les traitements administrés à une enfant se trouvant dans un état végétatif persistant ». Ecoutons les magistrats du Palais Royal :

« (…) selon le rapport des trois médecins experts rendu à la demande du tribunal administratif de Nancy, le pronostic neurologique de l’enfant est « catastrophique » et qu’elle se trouve dans un état végétatif persistant, incapable de communiquer avec son entourage, le caractère irréversible des lésions neurologiques étant certain dans l’état actuel de la science.

Nouvelle lecture diagnostique des comas profonds

« Il indique également qu’il est impossible de déterminer quelle aurait été la volonté de l’enfant et relève que les parents de l’enfant s’opposent à l’arrêt des soins. Toutefois, malgré cette opposition, au vu de l’état irréversible de perte d’autonomie de l’enfant qui la rend tributaire de moyens de suppléance de ses fonctions vitales et en l’absence de contestation sérieuse tant de l’analyse médicale des services du CHRU de Nancy que des conclusions du rapport du collège d’experts mandaté par le tribunal administratif, il juge qu’en l’état de la science médicale, la poursuite des traitements est susceptible de caractériser une obstination déraisonnable, au sens des dispositions de l’article L. 1110-5-1 du CSP.

Par conséquent, la décision du 21 juillet 2017 d’interrompre la ventilation mécanique et de procéder à l’extubation de l’enfant répond aux exigences fixées par la loi et ne porte donc pas une atteinte grave et manifestement illégale au respect d’une liberté fondamentale. Le juge des référés du Conseil d’État rejette donc l’appel des parents contre l’ordonnance du juge des référés du tribunal de Nancy.

Il précise toutefois qu’il appartient au médecin compétent d’apprécier si et dans quel délai la décision d’arrêt de traitement doit être exécutée compte tenu de l’ensemble des circonstances de l’espèce. En outre, la mise en œuvre de cette décision imposera en tout état de cause à l’hôpital de prendre les mesures nécessaires pour sauvegarder la dignité de la patiente et de lui dispenser les soins palliatifs nécessaires. »

En écho, donc, les mots d’une mère : « Notre fille nous appartient, pas aux médecins. Tant qu’il n’y a pas de certitude, c’est comme si j’autorisais son crime.  Je trouve qu’elle est consciente par moments. » Des mots qui entrent soudain en résonance avec la nouvelle lecture diagnostique des comas profonds que vient de proposer le PLionel Naccache (Institut du cerveau et de la moelle épinière, Pitié-Salpêtrière) dans la revue spécialisée Brain: « Minimally conscious state or cortically mediated state? »1.

C’est ainsi, parfois, que s’écrivent les tragédies modernes.

A demain

1 « Le coma ne sera plus jamais ce qu’il a trop longtemps été » Slate.fr, 5 janvier 2018