Vaccins : Agnès Buzyn laissera-t-elle Isabelle Adjani dénoncer un «crime contre l’immunité» ?

Bonjour

Une actrice, un sociologue peuvent-ils.elles se tromper ? Jocelyn Raude est sociologue à l’Ecole des hautes études en santé publique de Rennes (EHESP) où il travaille sur les « controverses sanitaires ». Dans Libération de ce jour il dit constater qu’en dépit du nouveau régime français d’obligations « la mobilisation antivaccinale n’a pas vraiment pris ». Du moins pour l’heure.

« Dans la blogosphère, depuis les annonces de la ministre de la Santé, il y a eu beaucoup de mobilisation pour défendre la liberté vaccinale et donc contre l’obligation. Cela a été bien relayé dans la nébuleuse vaccinosceptique. Pour autant, publiquement, ça ne s’est pas traduit par une mobilisation forte, à l’image de l’échec de la manifestation pour la liberté vaccinale, le 9 septembre devant le ministère de la Santé, qui a réuni à peine 300 personnes. Cet échec peut surprendre quand on regarde ce qui s’est passé pour le Levothyrox, avec des manifestations alors importantes. »

Sensibilité politicosceptique

Plus que le journaliste le sociologue est prudent, reconnaît volontiers ses erreurs. « Cela marque-t-il un revers sévère pour les antivaccins ? » lui demande notre confrère Eric Favereau. Réponse de Jocelyn Raude :

« C’est très difficile de l’affirmer. D’autant que nous nous sommes tous beaucoup trompés. Je pensais que la mobilisation antivaccinale allait fléchir vu le peu d’affaires autour des vaccins ces dernières années, or cela n’a pas été le cas. En juillet, un sondage du Figaro interrogeait les Français sur les 11 vaccins obligatoires : 50 % des sondés s’y sont dits hostiles, et 50 % favorables. Bref, difficile de prévoir. Cela étant, un des éléments qui s’est révélé très apaisant a été l’annonce de la dépénalisation de la non-vaccination. Certes, l’enfant ne pourra pas aller en crèche ou à l’école s’il n’est pas vacciné, il y a donc une sanction sociale, mais pas de sanction pénale. » 1

 Agnès Buzyn aurait donc ainsi imposé la contrainte et, en même temps, détendu le débat ?

« Dans le monde de la santé publique, personne ne s’attendait à une position aussi ferme : c’était une grande surprise. C’était même courageux, allant à l’encontre de l’attentisme ambiant. Mais même si ce changement de ton est important, la suite reste incertaine. La sensibilité politicosceptique à l’égard des vaccins s’est beaucoup étendue. On va vite voir si cette obligation se passe bien. On peut aller vers une situation apaisée, ou au contraire nous sommes dans le creux d’une vague et les tensions réapparaîtront. »

Un sociologue peut-il être surpris ? Jocelyn Raude l’a été. Et ce parce qu’il nomme la «pipolisation» de la lutte antivaccinale. « En France, il n’y avait aucune figure publique forte qui avait pris position contre le vaccin, à la différence des Etats-Unis, observe-t-il. Or en septembre dernier, il y a eu les déclarations d’Isabelle Adjani. Des propos durs, étonnants de la part d’une personnalité aussi connue. Il n’y avait jamais eu de phénomène similaire auparavant. »

« En finir avec Pasteur » ?

Nous avions oublié les propos de la célèbrissime artiste. Nous les avons retrouvés dans le magazine papier glacé du Monde : « Isabelle Adjani, nouvelle icône des ‘’antivax’’. Sur l’antenne de France Inter, début septembre, la comédienne a profité d’une carte blanche pour développer son argumentaire antivaccin. » . C’était  le 3 septembre 2017, dans « Le Grand Atelier » de France Inter. Isabelle Adjani ayant carte blanche, elle avait exprimé son souhait de parler des vaccins. A la seconde où elle prend la parole sur le sujet, elle condamne la vaccination, cette « façon de détériorer, pour ne pas dire détruire, l’éclat biologique d’un être dès sa naissance ». Pendant de longues minutes, elle évoque ses enfants, tenus à l’écart des vaccins et des antibiotiques, et « en excellente santé » ; cite chiffres et études sur des épidémies d’oreillons et de rougeole qui auraient touché des populations vaccinées ; utilise l’expression « en finir avec Pasteur », etc. Puis conclut :

« C’est un crime contre l’immunité qui, probablement, dans les vingt, trente, quarante, cinquante prochaines années sera appelé un crime contre l’humanité. »

Agnès Buzyn, ministre des Somidarités et de la Santé tiendra, le 5 janvier une conférence de presse «sur l’extension de l’obligation vaccinale». La ministre y tentera un tour de force démocratique: parvenir à démontrer qu’il faut contraindre pour convaincre. Elle qui avait souhaité faire disparaître le tabac des écrans de cinéma rétablira-t-elle une vérité scientifique bafouée sur les ondes de la radio publique ?

A demain

1 Sur ce thème : « Onze vaccins obligatoires depuis le 1er janvier 2017: une loi en trompe-l’œil ? » Slate.fr, 2 janvier 2018.

 

Etrange : Jean-Luc Hees (ex- Radio-France) entre au comité d’éthique de radio Kremlin-France

Bonjour

Veille de Noël. C’est une information développée par Le Monde (Alexandre Piquard) : Jean-Luc Hees au comité d’éthique de RT (ex-RussiaToday). Plus que bizarre : étrange.  Jean-Luc Hees : un monument sonore sculpté par Wikipédia :

« Après des débuts en 1972 à l’ORTF, il est correspondant de France Inter à Washington dans les années 1980. À son retour en France, il présente le journal de 13h00 de France Inter en direct et en public, et le magazine Synergie de 1990 à 1999.

Il est nommé directeur de France Inter en 1999 par le PDG de Radio-France Jean-Marie Cavada. En 2003, il supprime brutalement de la matinale de France Inter la chronique scientifique Odyssée du médecin et romancier Martin Winckler, à la suite de pressions de l’industrie pharmaceutique. En tant que directeur de France Inter, Jean-Luc Hees a mis (ou remis) à l’antenne Pascale ClarkFrédéric BonnaudStéphane BernGérard LefortPhilippe Val et Michel Polac. En 2004, à l’arrivée de Jean-Paul Cluzel à la tête de Radio France, il est remplacé par Gilles Schneider.

En 2006, Jean-Luc Hees revient à l’antenne sur Radio Classique. En 2007, il est chargé sur cette antenne de l’émission culturelle « Hees bien raisonnable « de 18 à 20 heures. À la rentrée 2008, il est à la tranche matinale de 8 à 10 heures. En 2008, il tient une chronique dans Charlie Hebdo sur la campagne présidentielle américaine. Nommé président de Radio France en mai 2009 par Nicolas Sarkozy en mai 2009, Puis le CSA nomme Mathieu Gallet PDG de Radio France pour lui succéder à compter du 8 mai 2014.

Gracieusement, coups et rage

24 décembre 2017 : la chaîne russe RT, plus que controversée 1, vient de commencer à émettre. Elle dévoile la composition de son comité d’éthique. Notamment : Anne Gazeau, ancienne ambassadrice, le journaliste Jacques-Marie Bourget, l’ancien ministre des transports de François Fillon Thierry Mariani, aujourd’hui membre du bureau politique des Républicains, le journaliste Majed Nehmé et Jean-Luc Hees, ancien président de Radio France (2009-2014).

S’émouvoir ? S’indigner ? Ignorer ? Contacté par Le Monde, Jean-Luc Hees précise que sa fonction au comité d’éthique est exercée à titre gracieux. Il se défend d’être « acheté par une présence étrangère ». Il ajoute : « Je suis journaliste depuis près de cinquante ans. Je ne crois pas avoir jamais failli à l’honneur de notre métier. »

« Si j’étais dans une école de journalisme, je dirais que si on veut tuer son chien, on dit qu’il a la rage, mais si on est journaliste, on doit attendre qu’il ait réellement la rage pour le tuer”. » (sic)

Ce sont là des propos qui, au pays de Pasteur et des obligations vaccinales, peuvent être diversement interprétés. Pour ce qui est des critiques formulées sur « RT » dans la presse, le journaliste déclare en avoir « marre du chœur des vierges »« Je me suis dit : “Sois courageux”. Ce serait plus simple de ne pas être dans ce comité d’éthique. Il n’y a que des coups à prendre. Mais je m’en fous. » Même commentaire.

Selon lui : « Il vaut mieux regarder de l’intérieur que de constater de l’extérieur que quelque chose ne va pas. C’est une affaire de principes. » Il assure que « si un truc [le] dérange, [il partira] dans l’instant. Et alors, une preuve sera faite. » Idem.

 A demain

1 Déjà diffusée en langue arabe, espagnole et anglaise cette chaîne est régulièrement accusée de propagande pro-Kremlin. Au Royaume-Uni, l’organe de réglementation de l’audiovisuel a déjà émis quatorze mises en demeure et l’a menacée de sanction, pour des sujets notamment sur la Syrie et l’Ukraine, où l’armée russe est présente. Twitter est allé jusqu’à interdire les publicités provenant de RT et d’autres organes de presse financés par le gouvernement russe.

 

Urgences : la relecture, par Martin Hirsch, de l’affaire de la femme morte de Cochin

 

Bonjour

C’était le 15 février 2014. Une femme de 61 ans avait été transférée à 16h 48 par les sapeurs-pompiers aux urgences de l’hôpital Cochin « pour une plaie au pied » à la suite d’une « chute sans signe de gravité ». Elle était retrouvée morte six heures plus tard – morte dans un fauteuil d’une salle des urgences de ce célèbre hôpital. Une enquête interne  avait  été ouverte par l’AP-HP. La règle de l’entre-soi.

« A ma connaissance (…), il n’y a pas de faute individuelle qui justifierait des sanctions individuelles, il y a des erreurs d’organisation suffisamment graves pour qu’on prenne des corrections, pour qu’on les prenne au sérieux et qu’on rende des comptes », déclarait le 25 février 2014, sur France Inter, Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP

 Il dira encore : « Dans l’état actuel de l’enquête, même si [la patiente] avait été tout de suite prise en charge correctement, ça n’aurait pas eu d’influence, ça ne l’aurait pas sauvée ». Sans jamais apporter la preuve de cette affirmation.

Suivit une invraisemblable affaire de cache-cache marquée par l’incompréhensible absence d’une autopsie médicolégale, l’inaction, le silence et l’embarras du procureur de la République de Paris, la fuite et l’effacement des responsabilités, l’écriture d’une impossible vérité 1.

Quatre ans plus tard

Nous sommes le 21 novembre 2017. Le directeur général de l’AP-HP est l’invité des « Matins » de France Culture. Il y parle de l’hôpital et de son nouvel ouvrage « à cœur ouvert ». Guillaume Erner l’interroge sur les urgences et leurs abcès. Martin Hirsch :

« Je raconte dans ce livre que quand je suis arrivé [à la tête de l’AP-HP] il n’était pas possible qu’on laisse des temps d’attente qui soit en moyenne de quatre heures. J’ai entendu le discours habituel – pas de tous mais de certains – me disant et bien finalement c’est pas si mal d’attendre, c’est ce qui permet d’identifier ceux qui en ont vraiment besoin, de les discriminer par rapport aux autres. Un discours aussi absurde que le discours d’il y a vingt ans quand on disait que la douleur c’était bien, qu’il ne fallait pas la calmer, parce qu’elle était l’auxiliaire de la médecine ; parce qu’elle apportait des informations tout à fait utiles (…)

 « Malheureusement les faits m’ont donné raison puisque … une patiente est morte, en attendant, au milieu d’une salle d’attente … Vous vous rappelez peut-être, c’était il y a trois ans et demi, et on a mis trois heures pour s’apercevoir  qu’elle était morte au milieu des autres patients dans une salle d’attente. Donc attendre n’est pas bon. »

 Près de quatre ans plus tard, à quelques éléments près, la démonstration est parfaite. Où il est démontré que les faits, ainsi racontés, donnent raison au directeur général de l’AP-HP. Où il est aussi confirmé qu’en matière d’urgences trop attendre n’est jamais très bon.

A demain

1 Tous les articles de ce blog consacrés à cette affaire sont disponibles ici : https://jeanyvesnau.com/?s=cochin+femme+morte. Et sur Slate.fr : « Urgences de Cochin: faute d’autopsie, on ne saura jamais la vérité » (1er mars 2014) ; « Décès de Cochin: le Parquet ouvre une enquête. Enfin » (10 mars 2014).

Contre le déni politique de la cigarette électronique : écoutez France Inter, lisez Slate.fr  

Bonjour

Le trou de souris s’agrandit. Hier ignorée quand elle n’était pas méprisée la cigarette électronique fait, petit à petit son entrée dans les espaces officiels ; et avec elle un nouveau discours, politique, sur les incohérences politiques majeures de la lutte contre le tabagisme. A la veille de la Toussaint et du « Moi(s) sans tabac » une démonstration éclairante en a été apportée sur les ondes publiques, avec l’inusable « Téléphone sonne » de France Inter :  « Tabac, j’arrête » 35 minutes avec les Drs William Lowenstein et Marion Adler.1

Un président de SOS Addiction à la pédagogie tranchante, une tabacologue hospitalo-universitaire en contrepoint (soutenant étrangement le Champix®…), une productrice (Fabienne Sintes) personnellement concernée par le sujet : cela donne une émission du tonnerre, à faire siffler les tympans de bien des autorités sanitaires. On y a redit des vérités déniées sur la cigarettes électronique, sur le scandale que constitue le non remboursement intégral des substituts nicotiniques, sur la duplicité de Bercy et des buralistes vendant du tabac aux mineurs, sur l’inefficacité programmée de la trop lente montée des prix annoncée par le gouvernement.

Déni quinquennal

Et osons une auto-citation : nous avons, pour notre part, sur Slate.fr, cherché à décrypter sinon les causes premières du moins la mécanique et les conséquences du mortel déni politique qui, depuis un quinquennat, frappe ce puissant levier anti-tabac que constitue la cigarette électronique – et ce en donnant la parole à quelques chevau-léger de la révolution des volutes : « La cigarette électronique : pourquoi tant de déni ? ».

On ajoutera un autre décryptage, complémentaire, sur Medscape France, qui traite aussi de la promotion par Big Tobacco de ses tabacs à chauffer : « E-cigarette et tabac à chauffer : les nouvelles stratégies des cigarettiers expliquées aux oncologues ». C’est ainsi : le trou de souris s’agrandit.

A demain

1 Pour l’heure ce lien ne renvoie pas à l’émission du 31 octobre mais à celle de la veille … Nous demandons à France Inter de corriger cette erreur …

Harcèlements à l’hôpital : les administratifs auront-ils bientôt la peau des salles de garde ?

 

Bonjour

Tout diriger, de la cave au grenier, dans les espaces hospitaliers. Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP, mesurait-il la portée de son annonce « anti-harcèlement sexuel » quand il évoquait hier, à haute voix, l’effacement les fresques des « salles de garde » ? Effacer pour mieux régenter. C’est là une bien vieille histoire, aussi vieille que celle des internes, de leurs « tonus », de leurs rituels. Deux siècles au bas mot, pas loin d’un millénaire selon d’autres calculs.

« La suppression des salles de garde est un vieux rêve des « administratifs », rappelle le Dr William Lowenstein, ancien de l’AP-HP et président de SOS Addictions. L’économe de salle de garde que j’ai été peut assurer d’une chose : les prédateurs ne venaient pas aux tonus : trop voyant ! Ah le vieux rêve de certains chefs de rayon … pouvoir harceler, abuser dans son coin, dans son bureau, avec la photo de sa femme et de ses enfants parfois retournée… »

La « salle de garde » a deux visages. C’est, bien sûr, le lieu clos d’un centre hospitalier où se réunissent les internes (et leurs invités) – repas, repos, détente. C’est aussi, au sens figuré, l’état d’esprit et les rituels qui règnent dans ce lieu. Effacer les fresques peut, dès lors, être perçu comme une agression contre une histoire et une culture communes. C’est  là le dernier symbole en date de la puissance montante de l’administratif sur le médical. Un administration qui, faute de connaître l’intérieur des corps et de lutter contre la mort, ne dépasse pas le grivois, l’obscène qui lui fait peur.

« Je la mettrai près de la morgue ! »

Le directeur général de l’AP-HP connaît sans aucun doute « Fermeture d’hôpitaux, quelles clefs ? » de Marie-Christine Pouchelle (Revue d’ethnologie française) ? Extrait :

« Les salles de garde furent et sont traditionnellement hostiles aux directions hospitalières. Aujourd’hui, les administratifs ne sont pas fâchés, par exemple, d’arguer de nécessités économiques pour en supprimer la cuisine, fondement de rituels conviviaux où se fabrique l’identité médicale. « Ils n’ont qu’à manger au self, comme tout le monde. »

Dans l’hôpital Pompidou en construction, la salle de garde n’avait pas été prévue, et il fallut la mobilisation des patrons pour qu’on lui trouve un lieu. « Je la mettrai près de la morgue ! » aurait lancé le directeur de l’hôpital. Ce contexte menaçant explique que certaines des fresques de la salle de garde de l’hôpital Boucicaut, qui avaient été peintes sur des panneaux de contreplaqué, furent finalement confiées au musée des Arts et Traditions Populaires (ATP).

Une telle donation, faite par l’entremise d’un jeune médecin, va à l’encontre du secret caractéristique de la culture des salles de garde. Elle a parfois été diversement commentée au sein du corps médical (« Rien ne doit sortir de la salle de garde »), comme chez le personnel des ATP, surpris par le caractère obscène des fresques en question. Cependant, c’est avec une jubilation manifeste que tout récemment, en cours d’opération, un chirurgien auquel je confirmais que les panneaux se trouvaient bien désormais dans les réserves du musée m’a indiqué comment retrouver son propre portrait sur la fresque en question. »

Dynamitage des exutoires

On peut certes connaître et ne pas partager tout ce que des non-médecins désignent comme des outrances de carabins. On pourrait même, parfois, les regretter. On ne saurait pour autant réclamer leur disparition, l’effacement des fresques, la démolition des « salles de garde », le self obligatoire, le dynamitage du partage et des exutoires.

« A ce compte, supprimons également Charlie, Rabelais, Virginie Despentes, Leila Slimani et toutes celles et ceux qui peignent des fresques de vie insupportables, ajoute le Dr Lowenstein.  Détruisons en urgence les bobines de MASH et l’insupportable sexisme médico-chirurgical de Robert Altman. Effaçons les affreux personnages incarnés perversement par Donald Sutherland et Elliott Gould qui pourraient induire de scandaleuses idées aux jeunes générations d’internes … Derrière l’objectif du soucieux et offusqué intérêt pour les  fresques, surfant sans vergogne sur l’actualité des prédateurs et autres criminels sexuels, l’idée est bien de tuer cette espace de résistance des médecins. »

« De toutes façons, nous connaissons tous le rêve absolu de nombre d’administratifs de l’AP-HP, ajoute l’ancien économe. C’est un hôpital sans lits, avec des e-malades et quelques médecins bien dressés …Mais il reste les salles de garde, la maison interdite !  Entre la bigoterie et les « maisons de tolérance des abus et harcèlement » il est un espace commun à promouvoir : celui du respect de l’autre et de soi-même. »

Nul ne saurait, depuis sa cabine, tout diriger, de la cave au grenier, dans les espaces hospitaliers.

A demain

 

 

 

Harcèlement sexuel à l’hôpital : faut-il dynamiter les fresques obscènes des salles de garde ?

Bonjour

La « libération de la parole » jusqu’au religieux effacement des images ? Où situer la nouvelle frontière entre le respect des personnes et une tartuferie de piètre qualité ? Comment ne pas mal étreindre en voulant trop embrasser ? Trois questions soulevées par les deux récentes et symptomatiques sorties médiatiques (sur France Inter puis dans Le Monde) de Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP. Il y explique, pour résumer, que « de vieilles traditions ne sont plus tolérables ». Des traditions furent (trop) longtemps tolérées ? Lesquelles ? En écho des propos directoriaux, ceux de la ministre-médecin Agnès Buzyn, dénonçant les anciens comportements très déplacés dont elle avait fait l’objet à l’AP-HP (des « chefs de service l’invitant à s’asseoir sur leurs genoux »).

Que nous dit Martin Hirsch ? Que sa « grande maison » (39 hôpitaux, près de 100 000 salariés) n’est pas indemne de « harcèlement sexuel ».

« Cette réalité est impossible à nier, mais difficile à mesurer. Impossible à nier parce qu’il faudrait être sourd pour ne pas entendre des multitudes d’histoires, parfois racontées comme des anecdotes, lorsqu’on demande à une femme si elle a été confrontée dans sa carrière à une situation inappropriée, inacceptable. Difficile à mesurer, parce que, quand on regarde rétrospectivement les comportements qui ont été signalés et caractérisés pour donner lieu à procédure disciplinaire ou plainte, ils sont peu nombreux : moins d’une dizaine par an. »

Antiques conseils de discipline

L’hôpital, ici, n’a rien de spécifique : « Pour la victime, il est délicat de dénoncer, de peur de conserver l’image de la victime ou de la dénonciatrice. Pour les collègues, il est préférable d’admonester entre quatre yeux que de signaler, de prendre le risque que cela vienne sur la place publique, ou d’avoir à trancher entre deux versions contradictoires, quand il n’y a pas de témoin ». Mais, en même temps, l’hôpital a ses traditions ; « de vieilles traditions présentées comme sympathiques ne sont plus tolérables » assène le directeur général qui, le cas échéant, convoque d’anciens « conseils de discipline ».

« L’administration que je dirige n’est pas inerte face aux plaintes » assure-t-il, tout en laissant entendre que cette administration hospitalière n’est, elle, nullement touchée par ce phénomène. Ce dernier ne serait que l’apanage de la sphère médicale et soignante ? Et faudrait-il dissocier le harcèlement sexuel du harcèlement moral qui peut prévaloir à l’hôpital ?

« L’hôpital est un lieu particulièrement exposé pour des raisons cumulatives, dont aucune ne peut être une excuse. Il y a ce stress de l’urgence et de la vie à sauver, il y a ces traditions de pouvoir et de domination, il y a le rapport au corps et à la science anatomique, il y a le travail de nuit, l’ambiance des gardes. On me signalait qu’il y a encore des vestiaires qui sont mixtes ! Il y a aussi, probablement, cette sorte de décalage lié à la réputation : il est difficile d’admettre qu’il puisse y avoir le mal chez des professionnels dont la vocation est de faire le bien. »

« Vieille culture carabine » et « blagues grivoises »

Et Martin Hirsch de faire le parallèle avec les accidents médicaux :

« C’est comme les accidents médicaux, les événements indésirables graves : ça se déclare, ça ne se planque pas. Nous avons réussi à faire augmenter très sensiblement le nombre de cas déclarés depuis trois ans pour ces événements, et cela nous renforce dans la qualité des soins. Nous devons réussir de même pour les agressions à caractère sexiste et cela nous renforcera dans la qualité du travail, et donc aussi des soins. »

 Tenter de mettre fin à ces « pratiques » ? Il faudra « agir à tous les niveaux ». Pa exemple « réunir les responsables des salles de garde pour que nos messages passent ». « Cela sera-t-il suffisant pour mettre fin à une vieille ‘’culture carabine’’ à base de blagues grivoises ? » demande Le Monde (François Béguin). Réponse du directeur général, qui n’est pas médecin :

« Une culture carabine, c’est savoir être drôle, savoir utiliser la dérision, mais pas abuser d’un pouvoir de domination. Nous aurons à trancher la question de savoir s’il faut ou non repeindre les salles de garde dont les fresques doivent être considérées comme un témoignage de pratiques révolues, pas comme une incitation à maintenir des traditions malsaines. »

Savoir être drôle… Ne pas, ne jamais, abuser d’un pouvoir de domination… Où l’on voit réémerger les fameuses fresques obscènes, grivoises, pornographiques des internats de médecine – celles qui firent scandale il y aura bientôt trois ans. Tout alors fut dit. Ou presque 1. Et voici que la même question resurgit : ces images-témoignages incitent-elles à la perpétuation de traditions malsaines ? Ripoliner prévient-il  les errements du passé ? De très vieux psychanalystes, spécialistes du palimpseste, en douteraient. Pourquoi ne pas dynamiter ?

A demain

1 Lire notamment : « ‘’J’étais une fresque’’, ou les obscénités condamnées d’une salle de garde d’internat » Journalisme et santé publique, 21 janvier 2015, et  « Fresques obscènes (suite) : seriez-vous plutôt médecin ou plutôt chirurgien ? »  Journalisme et santé publique du 22 janvier 2015

« Harcèlements à l’AP-HP » : quand l’association Jean-Louis Mégnien réplique à Martin Hirsch

 

Bonjour

Le retour de volée n’aura guère tardé. Invité de France Inter  pour la promotion de son dernier livre Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP évoquait hier 26 octobre le problème du harcèlement sexuel au sein du monde hospitalier. Il venait, précisément, de « suspendre un professionnel » qui devra passer devant un « conseil de discipline » après avoir été accusé de « harcèlements sur une jeune étudiante en médecine ». « L’hôpital est un milieu où on a du mal à distinguer la plaisanterie lourdingue et harcèlement » expliquait le directeur général (qui revient longuement sur le sujet dans Le Monde daté du 28 octobre).

« On a régulièrement des passage en conseil de discipline. On ne laisse rien passé quand c’est signalé. Je vais recevoir les ‘’économes’’ des salles de garde… On a toléré pendant des années…. On en a fait des films… on en a fait toute une série de choses…  les grandes blagues par rapport aux étudiantes en médecine ou aux infirmières … il y avait une époque où l’on disait que pour des raisons d’hygiène les infirmières étaient nues sous les blouses mais que cela ne s’appliquait pas aux médecins qui pouvaient être habillés. Ce qui montre le type de rapport de domination qui pouvaient exister. »

Du harcèlement sexuel au harcèlement moral

 Le moment est venu de « remettre les pendules à l’heure. Et sur les ondes de France Inter le directeur général de l’AP-HP lançait un message : « Si vous êtes victime de quelque chose, il y a des endroits où vous pouvez le signaler, où l’on peut vous écouter. Et il n’y a pas de faiblesses vis-à-vis de ceux qui harcèlent. » Un message qui concernait « les médecins, les infirmières et les aides-soignantes » de cette « grande maison ». Où l’on comprenait que l’administration n’était pas concernée.

Vingt-quatre heures plus tard, communiqué du bureau de l’association nationale Jean-Louis Mégnien ; communiqué qui, loin de minorer les faits, élargit le champ de la pratique du harcèlement hospitalier. Extraits :

« L’AP-HP connaît un grand nombre d’affaires de harcèlement moral. Certaines ont eu une fin tragique, comme celle qui a touché le Pr Jean-Louis Mégnien, alors qu’une alerte sur le harcèlement présumé dont il a été victime avait été lancée directement auprès de M. Martin Hirsch.

« Plusieurs autres situations de harcèlement moral ont valu à l’AP-HP d’être condamnée, et ce de façon définitive dans au moins deux cas récents, l’un à l’hôpital Ambroise Paré, l’autre à l’hôpital Henri Mondor. Les décisions de justice mettent en cause principalement des responsables médicaux comme auteurs du harcèlement, mais pointent aussi des responsabilités administratives. De nombreux autres cas nous ont été signalés, dont certains font l’objet de procédures administratives ou pénales. »

Pratiques managériales pathogènes

Les responsables de cette association nationale précisent avoir écrit à deux reprises au directeur général de l’AP-HP (avec copie à la ministre) : la première fois en février 2017 (copie à Mme Marisol Touraine) ; a deuxième en juin 2017 (copie à Agnès Buzyn). L’association s’étonnait que les personnes désignées par la justice administrative comme auteurs de faits de harcèlement moral n’aient été en aucune manière sanctionnées.

« M. Martin Hirsch ne nous a pas répondu, révèlent-ils. L’attitude de la direction générale de l’AP-HP n’est pas acceptable car elle ne fait qu’encourager de tels agissements. Nous constatons aussi des actes de maltraitance de la part de certains hauts responsables administratifs, sans réaction de la part de leur hiérarchie. L’un d’eux accusé de harcèlement sexuel a même été promu. »

L’association dit encore regretter « le décalage entre un discours officiel qui se donne les apparences de la rigueur et de la vertu, et, dans la réalité, des pratiques visant à protéger les harceleurs ». Plus généralement, et au-delà des cas individuels, l’association s’interroge sur la détérioration des conditions de travail à l’hôpital public. « La gestion des ressources humaines est marquée par la dureté, la déshumanisation, la soumission brutale aux impératifs comptables plutôt qu’au respect de l’Etat de droit, de la qualité des soins et de la dignité des personnels, concluent les responsables. La succession de suicides d’agents de l’hôpital public en est le symptôme le plus inquiétant. Il est grand temps de remettre en cause ces pratiques managériales pathogènes. »

A demain

NB. L’Ordre des médecins vient pour sa part de faire savoir « qu’il dénonçait sans réserve tout harcèlement sexuel dans le milieu médical». Le Conseil National rappelle que l’Institution est en capacité d’entendre les victimes de harcèlement sexuel et d’en sanctionner les auteurs dès lors qu’ils sont inscrits à l’Ordre des médecins. Il encourage les victimes de harcèlement sexuel dont l’auteur serait un médecin à porter plainte
devant les conseils départementaux de l’Ordre des médecins habilités à les transmettre et/ou porter plainte eux-mêmes devant les chambres disciplinaires ordinales afin que ces abus soient dévoilés et sanctionnés.