Trafic d’esclaves et «athlètes Pikachu». Les dernières outrances de France Télévisions

 

Bonjour

Les temps sont bien difficiles pour Daniel Bilalian, 69 ans, « patron des sports » à France Télévisions. C’est lui qui, titre oblige, commentait il y a quelques jours la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques d’été à Rio de Janeiro. Et le journaliste-chef de « s’emmêler les pinceaux » – pour reprendre la formule du Figaro. «Le trafic d’esclaves a été nécessaire ici pour le développement industriel (…) Un esclavage qui a duré jusqu’à la fin du XVIIIe siècle (…) Le Brésil a utilisé les services de ces esclaves africains qui venaient de l’ensemble du continent africain», avait déclaré le journaliste, en froid avec ses fiches.

Personnages de mangas

 Autre difficulté pour M. Bilalian : lors de l’épreuve de gymnastique lorsque son consultant (et ancien gymnaste) Thomas Bouhail, 30 an, a cru nécessaire de comparer les athlètes japonaises à des «personnages de mangas», des «petits Pikachu ».

« Pikachu est un petit Pokémon potelé qui ressemble à un rongeur. Il est couvert de fourrure jaune. Ses oreilles sont pointues et leurs bouts sont noirs. Il a une petite bouche, des yeux marron et deux cercles rouges sur les joues. Il y a des poches sous ses joues qui génèrent de l’électricité. Ses bras sont courts, avec cinq doigts chacun, et ses pieds possèdent trois orteils. Il a deux stries marron sur le dos, et sa queue est en forme d’éclair avec un peu de fourrure marron à la base. Il est classé comme un quadrupède, mais il est connu pour se tenir et même marcher sur ses pattes arrière (…)

Pikachu est capable de lâcher des décharges d’électricité à la puissance variante. Pikachu est connu pour générer l’énergie dans les glandes situées sous ses joues, et doit la faire sortir pour éviter des complications. Il est aussi capable de relâcher de l’énergie de sa queue, de la recharger en la plantant dans la terre, ou encore même d’aider à recharger un camarade avec des coups d’électricité. Pikachu peut aussi s’électriser lui-même pour utiliser son attaque signature, Électacle. Quand il est menacé, il relâche l’énergie de ses joues pour créer de l’électricité, et un groupe de Pikachu peut créer de véritables orages. Il est le plus souvent trouvé dans les forêts, et le signe qu’un Pikachu est passé par là est une tache d’herbe brûlée.

Les Pikachu femelles ont au bout de la queue une encoche en V qui ressemble à un cœur. »

Le Figaro observe que depuis l’entame des Jeux Olympiques, les commentateurs de France Télévisions subissent les foudres des internautes sur les réseaux sociaux. Parmi ce flot de critiques (parfois très sévères) ciblant très souvent les approximations des journalistes et des consultants à l’antenne les deux « énormes maladresses » (de MM  Bilalian et Bouhail) reviennent régulièrement.

« Hauteur de ton et de pensée »

La direction de France Télévisions a fait savoir qu’elle « regrettait » certains propos déplacés tenus par les commentateurs au cours de la cérémonie d’ouverture et de l’épreuve de gymnastique. Est-ce un désaveu de M. Bilalian ? Sera-ce suffisant ?

Metronews affirme que le CSA a été saisi. Le CRAN (Comité représentatif des associations noires) a déjà pour sa part  alerté l’instance de surveillance de la télévision en envoyant un courrier pour dénoncer les propos de Daniel Bilalian sur l’esclavage. Sollicité par L’Express, le groupe France Télévisions a réagi par la voix de sa présidente Delphine Ernotte. «La direction regrette ces commentaires, comprend les réactions et considère la situation avec sérieux», a indiqué la responsable. Elle n’a pas souhaité davantage s’étendre sur le sujet.

Le temps n’est plus aux débordements tacitement tolérés de Thierry Roland. Il n’est plus, non plus, à l’acceptation, de fait, de la sortie il y a dix ans de Philippe Candeloro qui, à Turin, avait conclu la prestation d’une patineuse Japonaise en affirmant que l’athlète « méritait un bon bol de riz ce soir ». L’ORTF n’existe plus et France Télévisions n’est certes plus « la voix de la France » encore évoquée, en juillet 1970, par Georges Pompidou dans une célèbre et formidable conférence de presse. Le président de la République demandait alors aux journalistes de la télévision (et de France Inter) une certaine « hauteur de ton et de pensée ». Est-ce vraiment toujours d’actualité ?

A demain

Plus fort encore : la mort par euthanasie, en Belgique, au lendemain des J.O. de Rio

 

Bonjour

C’est le tragique médiatique olympique que l’on n’osait imaginer. Marieke Vervoort , 37 ans, est une athlète handicapée de nationalité belge. Spécialité : sprinteuse en fauteuil. Elle est triple championne du monde 2015 sur 100, 200 et 400 mètres – médaillée d’or aux Jeux paralympiques d’été de 2012.

Marieke Vervoort souffre d’une maladie dégénérative (diagnostic inconnu) qui la prive chaque jour un peu  plus de ses moyens physiques.  « Tout le monde me voit heureuse avec la médaille d’or mais ils ne voient pas le côté sombre. Je peux souffrir énormément, dormir parfois seulement dix minutes par nuit et tout de même aller chercher l’or », a-t-elle déclaré aux caméras de France 2 – « VIDEO. Le dernier combat de Marieke Vervoort »:

« A sept mois des Jeux Paralympiques de Rio (qui seront à vivre en direct sur les antennes de France Télévisions), Patrick Montel est allé à la rencontre de Marieke Wielemie Vervoort, médaillée d’or aux Jeux Paralympiques de Londres en 2012 en 100 mètres fauteuil. Cette athlète de 37 ans est atteinte, depuis l’âge de 14 ans, d’une maladie orpheline qui lui provoque d’extrêmes souffrances. Dans ce reportage, la sportive belge ouvre les portes de son quotidien pour expliquer ses conditions de vie, ses entraînements et ses souffrances. Son dernier objectif est de se battre pour atteindre une nouvelle fois la plus haute marche du podium lors des Jeux Paralympiques à Rio. Un reportage poignant sur une athlète extraordinaire qui surpasse sa douleur pour réaliser son rêve. »

Suit la mise en scène des souffrances et l’hypothèse, mi-glorifiée, de l’euthanasie.

« Pied de nez à la vie »

L’Obs titre, dans la foulée : « JO 2016 : le dernier combat avant la mort de Marieke Vervoort » : « La championne belge de 37 ans prépare ses derniers Jeux à Rio. Rattrapée par la maladie, elle envisage de se faire euthanasier après une dernière victoire. Comme un pied de nez à la vie. »

Le Point.fr : « L’athlète de 37 ans songe donc à mourir en même temps que s’achève sa carrière sportive. « Je commence à penser à l’euthanasie. Malgré ma maladie, j’ai pu vivre des choses dont les autres ne peuvent que rêver. » Quel que soit le dénouement, elle dispute à Rio ses derniers Jeux olympiques et son ultime compétition. À la fin des épreuves, elle décidera ou non d’être euthanasiée, la pratique étant légale en Belgique. »

Où l’on voit que les médias n’ont pas tous les paramètres de la nouvelle tragédie qu’ils mettent en scène. Et qui, sans eux, n’existerait peut-être pas.

A demain

Attentat de Nice : félicitations de Touraine aux professionnels; «excuses» de France Télévisions

 

Bonjour

Comment ne pas (trop) se précipiter ?  Il était 4h 28 ce matin quand, via un tweet, Marisol Touraine, ministre de la Santé a salué « l’extraordinaire réactivité » des professionnels de santé mobilisés depuis l’attaque survenue à Nice peu après le feu d’artifice sur la Promenade des Anglais (84 morts, 18 blessés en « urgence absolue », une cinquantaine de blessés légers).

#Immense merci aux professionnels des hôpitaux pour leur engagement exceptionnel dans cette nouvelle épreuve #Nice06

 « Comme nous l’avions déjà constaté le 13 novembre (lors des attentats de Paris et Saint-Denis), les professionnels de santé sont revenus spontanément à l’hôpital, a ensuite déclaré la ministre à BFM TV depuis Nice. C’est tout à l’honneur du service public français », a-t-elle poursuivi. Mon message, c’est de saluer l’extraordinaire réactivité de l’hôpital et des personnels de santé. » La ministre a encore salué le  travail réalisé « pour sauver et tenter de sauver des vies ».

Les excuses de France Télévisions

 Comment ne pas tarder pour présenter ses excuses ? A 10h37 ce vendredi 15 juillet France Télévisions présente ses excuses. Après l’attentat survenu à Nice vers 23h, France 2 a notamment diffusé des images d’une victime recouverte par des couvertures sur la Promenade des Anglais où un camion est venu foncer sur des dizaines de personnes. Des excuses ? Cela donne ceci :

« Au cours de la nuit du 14 au 15 juillet, l’édition spéciale de France 2 consacrée aux événements dramatiques de Nice a diffusé un sujet montrant des témoignages et des images choquantes. Ces images brutales, qui n’ont pas été vérifiées selon les usages, ont suscité de vives réactions. Une erreur de jugement a été commise en raison de ces circonstances particulières.

La diffusion de ce type d’images ne correspond pas à la conception de l’information des journalistes des équipes et de l’entreprise. France Télévisions tient à présenter ses excuses. »

Emotions-télévision

 On entend déjà le bruit des sanctions. Sur Slate.fr  la journaliste Titiou Lecoq écrit que la télévision française «a sombré» hier soir:

«Sur France 2, la journaliste qui précise qu’ils rediffusent cette vidéo “au ralenti”. Histoire qu’on profite bien de tous les détails. La même journaliste qui nous dit qu’elle a “sans doute été filmée par un touriste”. Ce qui signifie que madame diffuse une vidéo dont elle ignore totalement la provenance. (…) Et ensuite, c’est l’incompréhensible. L’insoutenable. L’accélération du naufrage: France 2 interviewe un homme à côté du cadavre de sa femme.»

L’insoutenable mis en abyme. La tyrannie de l’émotion-télévision. Qui tirera les leçons ?

A demain

 

Leboncoin.fr : « A saisir. Cabinet médical. Parking. Terrain 1500 m2. Patientèle offerte. Mougon (Deux-Sèvres). 280 000 euros»

Bonjour

Quand elle séjournait à Melle, commune voisine, Ségolène Royal a peut-être croisé le chemin Dr Alain Puthon généraliste  de Mougon (Deux-Sèvres). Nous sommes ici à 14 km de Niort, à 19 km au Sud de Saint-Maixent-l’École. La commune de Mougon est constituée de trois villages : le bourg Mougon, Triou et Montaillon. Ici coule le Lambon, affluent de la Sèvre Niortaise. Mougon, essentiellement résidentielle, frôle les 2000 habitants. Depuis 2007 une déviation de la D.948 permet d’éviter la traversée du bourg aux poids lourds.

« Mougon se situe aux confins du pays Mellois, ce qui lui confère des paysages relativement variés. Sur son territoire, il est en effet possible de passer de la plaine au bocage, de l’open-field au couvert, du monotone à l’accidenté. » écrit Wikipédia. Michel Houellebecq est passé par là.

A quarante-cinq minutes de La Rochelle

L’actualité, aujourd’hui à Mougon, c’est le Dr Alain Puthon. Ce généraliste a 67 ans et mille six cents patients (8h-22h). Il exerce ici depuis quarante ans et, comme tant et tant de ses confrères ne trouve pas de successeur. Ne parlons pas de vente de clientèle, un marché depuis longtemps disparu. Le 7 janvier dernier le Dr Puthon a franchi une nouvelle étape, symptomatique, des temps que nous traversons. Il s’est résigné à mettre en vente son cabinet sur le site de vente leboncoin.fr.

« Vends, centre village dynamique, localisé sud-Deux-Sèvres, situé à un quart d’heure de NIORT, trois quarts d’heure de LA ROCHELLE, et à 5 minutes de l’autoroute A10, bâtiment spacieux, conçu par architecte en 1990, aux normes d’accessibilité actuelles, avec parking, sur un terrain de 1 500 m2. L’immeuble pouvant le cas échéant accueillir toutes professions à caractère libéral ou autre (actuellement à usage médical) ».

Un courrier à Delphine Batho

La mise à prix est de 280 000 euros pour des locaux de 265 mètres carrés. Un an de déboires avant d’en arriver au boncoin.fr. L’affaire est aujourd’hui reprise par Le Quotidien du Médecin. Le Dr Alain Puthon, sa femme, la pharmacienne, un patient avaient déjà tout (et parfaitement) raconté à France Télévisions . Il s’est aussi confié à La Nouvelle République du Centre-Ouest.

« Brigitte, son épouse, collaboratrice du cabinet, raconte avoir frappé à la porte du conseil de l’Ordre qui a fourni des contacts, contacts sans lendemain. Le couple a passé des annonces dans « Le Quotidien des Médecins » (sic). « J’ai même fait Pôle emploi », confie Brigitte Puthon qui a également sollicité l’OFI (Office français de l’immigration) et d’autres collègues dans l’espoir que le bouche à oreille fonctionne. Comme « une bouteille à la mer », elle est allée jusqu’à adresser un courrier à la députée Delphine Batho.

Une région disparue, les déserts médicaux

« Le Dr Puthon ne veut pas ‘’faire l’année de trop’’. Quoi qu’il arrive, il cessera son activité en 2016. Si rien ne change, ses 1.600 patients devront trouver un autre médecin. Ce qui n’est pas facile, et c’est ce qui l’angoisse. ‘’Surtout pour les personnes âgées qui ne peuvent pas se déplacer’’.  Beaucoup de médecins refusent tout nouveau patient. ‘’Dire non, déontologiquement, c’est difficile, je ne l’ai jamais fait. Mais il y a des cas où des médecins ne peuvent pas faire autrement’’»

La députée socialiste Delphine Batho a été relevée de ses fonctions de ministre de l’Ecologie et du Développement durable par le président de la République sur proposition du Premier ministre. C’était en juillet 2013. Ségolène Royal a quitté le Poitou-Charentes pour d’autres cieux. Depuis la région Poitou-Charentes n’existe plus. On se souvient que Marisol Touraine était venue, non loin d’ici, présenter « un plan en douze points pour lutter contre les déserts médicaux ». La ministre de la Santé avait fait le déplacement de Scorbé-Clairvaux, dans la Vienne. C’était il y a trois ans.

A demain

 

« Allo, ? Allo ? Monsieur Fignon? On a trouvé des cellules cancéreuses… des métastases…»

Bonjour

Laurent Fignon (1960-2010) fut ce qu’il est convenu d’appeler un champion cycliste. Un grand. C’est aussi, déjà, un profil français à la Simenon ; un profil en voie de disparition. Laurent Patrick Fignon voit le jour en août 1960 à l’Hôpital Bretonneau dans le nord de Paris. Son père, Jacques Fignon, est chef d’atelier dans une usine de tôlerie mécanique et sa mère Marthe est ce qu’on appelait une femme au foyer. Ils vivent rue Davy, du nom de Sir Humphry Davy, physicien et chimiste britannique (mort à Genève en 1829), inventeur de la lampe de sûreté à toile métallique pour les mineurs ; dite «lampe Davy» pour la prévention des explosions dues au grisou. Toujours ce pragmatisme britannique…

Flèche wallonne

Laurent Fignon a trois ans quand ses parents quittent la rue Davy pour Tournan-en-Brie (Seine-et-Marne). Il aura bientôt l’écrivaine Irène Frain comme professeur de français. Le bon élève Fignon obtiendra un baccalauréat D et effectuera une année en faculté. Mais à quinze ans, il a contracté le virus du cyclisme. Le hasard sans doute : il débute sur le vélo (marque «Vigneron») de son père ; il se révèle doué. A seize ans, il prend sa première licence à la «Pédale Combs-la-Villaise» ; il n’en sortira plus. Tous les passionnés connaissent l’essentiel de son parcours : Champion de France sur route 1984 ; Tour de France 1983 et 1984 ; Tour d’Italie 1989 ; 13 étapes remportées dans les grands tours de France, d’Italie et d’Espagne ; une Flèche wallonne et deux Milan-San Remo.

Chevelure blonde tôt suivie d’un début de calvitie, petites lunettes cerclées, une aptitude à l’analyse et à la synthèse, des talents de pédagogue et de vulgarisateur… Fignon gagna vite un surnom dans les pelotons : «L’Intello». L’homme connut de grandes joies et quelques malheurs. Il eut des doutes, nombre de tourments, marqua son époque. Sa carrière fut entachée par deux contrôles antidopage positifs aux amphétamines : en 1987 lors du Grand Prix de Wallonie et en 1989 lors du Grand Prix d’Eindhoven. Il reconnut le second, nia le premier dans lequel il percevait la guerre à laquelle se livraient alors les deux principaux laboratoires pharmaceutiques belges pour le monopole des contrôles dans leur pays. Fignon se déclarera farouchement hostile aux contrôles antidopage inopinés et eut le courage de reconnaître qu’il avait aussi, parfois, usé de corticoïdes.

Ouvrage intellectuel

C’est Laurent Fignon que l’on retrouve aujourd’hui en introduction baroque d’un riche petit ouvrage intellectuel, consacré à l’annonce de la maladie par le médecin à son patient. Un bien bel ouvrage publié (1) signé de Martin Dumont ; ancien élève de l’Ecole normale supérieure, enseignant de philosophie et actuellement aux prises avec une thèse sur «les questions éthiques et épistémologiques soulevées par les greffes non vitales». Rien n’interdit d’imaginer que M. Dumont est un amateur de cyclisme et que Fignon a été un héros de sa jeunesse. On peut avancer une autre explication : Laurent Fignon a vécu un exemple de ce que l’on peut imaginer de pire pour ce qui est de l’annonce à un malade de sa maladie. Que l’on soit «intello» ou qu’on ne le soit pas. Il le raconte, sans pathos ni apitoiement, dans un ouvrage publié en 2009, dont le titre dit tout de lui et de cette époque. (2)

« Fin mars, j’avais enregistré une émission de télévision et je me souviens d’avoir ressenti une terrible douleur dans le dos pendant ce tournage : j’avais mis ça sur le compte d’un torticolis. Mais trois jours après, j’ai senti des ganglions dans mon cou : ils étaient douloureux. Je ne me suis pas inquiété. J’ai même trainé avant d’aller voir le toubib. Des examens furent pratiqués. Trois semaines plus tard, au moins, mon téléphone portable a sonné. J’étais dans la voiture et j’ai entendu la voix du médecin me dire : « Monsieur Fignon, on a trouvé des cellules cancéreuses, des métastases. »

Surtout au téléphone

J’étais fatigué, sans plus. Et ça m’est tombé dessus sans prévenir. Qui peut dire qu’il est préparé à ce genre de nouvelle ? Je n’ai que quarante-neuf ans. (…) Quand j’y repense : apprendre cela, surtout au téléphone, en voiture, ce n’était pas rien.»

A quoi a-t-il pensé, le médecin de Laurent Fignon, en lisant ces lignes ? Et à quoi pensent-ils, en général, ceux qui reçoivent ainsi, par voie/voix téléphonique la signature diagnostique redoutée ? C’est tout l’objet du riche ouvrage de Martin Dumont. Un ouvrage qui ouvre au médecin des abymes de réflexions.

«La violence des tensions liées à la situation, malcommode pour le médecin et sidérante pour le patient, d’une annonce de maladie, marque bien souvent le véritable début de la maladie pour le patient et fragilise la relation médicale. Elle est d’autant plus choquante que ce sont ici les mots, qu’on oppose habituellement à la violence, qui ont des effets délétères. Cela explique que la maladie puisse être mal annoncée, ajoutant au mal déjà présent. Il s’agit alors de rappeler que le langage a bien une origine éthique : on parle à autrui dans la perspective d’une sollicitude pour lui. Annoncer demande de renouer sans cesse avec cette origine et exige un engagement à chaque fois renouvelé du médecin, qui doit lui-même être soutenu dans cette épreuve.»

Les œuvres d’art en général

La sidération. Celle de Fignon. Celle de la personne qui entend la voix de celui qui sait ce qui se passe dans son propre corps ; une réalité qu’elle ne connaissait pas il y a quelques secondes encore. La révélation de la lésion, les calculs à entreprendre… l’émergence d’une vie désormais finie… renouer avec les autres… Peut-on aménager, travailler, améliorer, la prise de parole médicale de cet espace-temps ? Si oui, comment ? Faut-il condamner le téléphone en général, et le médecin de Fignon en particulier ?

L’auteur nous parle aussi d’autres voix que celles de la seule médecine. «Il y aura enfin la ressource d’autres paroles que la seule parole médicale : celles de l’amitié, des proches ; de la littérature, grande ou petite, et des œuvres d’art en général, capables de nous divertir, mais aussi de nous aider à nous approprier, en le formulant mieux que nous le ferions nous-mêmes, nos expériences les plus intimes et les plus décisives.» Puis reviendra la parole médicale, entièrement tournée vers l’action. Entièrement tournée vers le soin – le soin qui, comme nous le dit Donald Winnicot (1896-1971), participe du sentiment de se sentir vivant. (3)

France Télévisions

L’annonce téléphonique faite à Fignon se situe au printemps 2009. On avance un diagnostic de «cancer avancé» des voies digestives. Puis on hésite, on évoque un carcinome primitif d’origine inconnue. Puis, quelques mois plus tard, un cancer primitif d’origine broncho-pulmonaire. L’homme veut garder le secret. C’est bien mal connaître le milieu sportif et médiatique dans lequel il évolue. Suivent quelques épisodes assez peu glorieux dont la profession journalistique ne sort pas grandie.

La question du rôle joué par le dopage dans ce cancer ne peut pas ne pas être soulevée. Fignon assure pleinement, crânement son rôle de consultant du direct pour France Télévisions lors du Tour de France 2009. Il est toujours là lors du Tour de France 2010 – les auditeurs se souviennent peut-être encore de l’enrouement de sa voix due à la progression d’un ganglion en regard d’un nerf laryngé. Epanchement pleural au lendemain de l’arrivée aux Champs-Elysées. Fin août, il commente les Championnats d’Europe d’athlétisme de Barcelone. Il meurt le 31 août 2010 à l’Hôpital de la Salpêtrière. Laurent Fignon venait d’avoir 50 ans.

A demain

 (1)  Dumont M. « L’ annonce au malade ». Presses universitaires de France (Questions de soins) 2015

(2) Fignon L.  « Nous étions jeunes et insouciants ». Le livre de poche 2009

 (3)  Winnicot D. « Jeu et réalité ». Gallimard. 1975

Comment la sublimation de la fonction intestinale se transforme en un succès mondial de librairie

Bonjour

« Cul par-dessus tête ». L’expression exprime assez bien ce qu’est en train de vivre le monde de l’édition  avec « Darm mit Charm ».Un ouvrage écrit par un futur médecin a-t-il jamais connu un tel succès international ? On joue ici dans la cour des grands Même le Dr Frédéric Saldman (« Prenez votre santé en main !» après « Le meilleur médicament c’est vous ») semble définitivement distancé.

 Tête de veau

Nous avions évoqué cet ouvrage avant l’été : « Intestins humains, passion allemande ». Soit un livre inattendu, déroutant, qui nous venait d’Allemagne. Son éditeur français, Actes Sud assurait qu’il s’était déjà vendu, outre-Rhin, «à plus d’un million d’exemplaires». Une auteure (Giulia Enders) qui était le charme même, vive, jeune, blonde, enjouée, bientôt docteure en médecine. Elle était la nouvelle star de la médecine et des médias allemands. Giulia Enders, 24 ans, nourrissait depuis longtemps un solide appétit pour les profondeurs intestinales humaines. Les siennes comme celles de ses prochains. Entendons-nous : un appétit sublimé, un appétit nourri de pédagogie, d’envie de faire comprendre pour mieux aider. L’inverse de l’horreur du Dr Knock et de ses gammes sur la chatouillis, le gratouillis et la tête de veau.

Journalisme et obésité

En Allemagne : Darm mit Charm. Dans l’espace francophone, cela a donné Le charme discret de l’intestin– clin d’œil au troublant chef-d’œuvre de Luis Buñuel millésimé 1972, Stéphane Audran et un repas sans cesse différé ? Il semble que non : plus simplement les hasards du journalisme et du savoir-faire de l’édition.

L’obésité, on le sait, menace le globe, et avec elle une épidémie d’anorexie-boulimie. Voilà qui peut justifier la passion contemporaine pour tout ce qui touche à la digestion et, au-delà, à l’ensemble des tissus et organes qui assurent cette fonction. Darm mit Charm s’emploie à nourrir cette passion. Il le fait en dépassant de beaucoup le seul organe qui en fait à la fois le titre et son charme. Que seraient les intestins sans ce qui les précède et les prolongent? Au-delà du titre, c’est du tout-digestif qu’il s’agit. Et, dans une démarche holistique, du contenant comme du contenu.

Tripes et boyaux

La future docteure Enders embrasse large, englobe le tube et sa fonction dans un grand voyage de la nourriture qui englobe les yeux, le nez, la bouche et le pharynx. Elle n’évite pas les sous-chapitres des vomissements (rendre tripes et boyaux) et des laxatifs. Et encore ne s’agit-il là que de la forme. Le cœur de ce propos digestif porte sur la «planète microbienne», la flore intestinale, les gènes de nos bactéries, les antibiotiques, les probiotiques et les prébiotiques.

Nous sommes sans doute encore bien loin d’avoir pris la mesure de ce qui se joue actuellement dans la découverte moléculaire de ces continents intestinaux, ce microbiote en cours de déchiffrement avec lequel nous vivons, le plus souvent, en symbiose. C’est là une forme de révolution copernicienne corporelle, le passage d’un univers clos (le cérébral) à une infinité de mondes possibles. La découverte, aussi, de nouveaux chemins qui conduisent de la tête au ventre et réciproquement. L’auteure en vient à anthropomorphiser ce sous-continent interne. Elle nous parle du sien et nous nous surprenons à penser au nôtre; et on le fait d’autant plus volontiers que le pli est vite pris de le considérer comme un second cerveau, en prise directe avec le cortex central, l’ordinateur neuronal intracrânien.

Transit (troubles du)

On en viendrait presque, au fil des pages, à redistribuer les places attribuées, depuis Vienne, au ça et au surmoi. Une longue analyse cérébro-digestive en somme, que rebattraient les cartes et les stades de l’oralité. La suite des mouvements tectoniques qui déplacèrent les centres de gravité depuis les humeurs jusqu’au au foie, puis du foie au cœur, et du cœur au cerveau. Giulia Enders témoigne dans le même temps de la puissance des apports de la génétique et de la microbiologie revisitée: nous ne vivons qu’en symbiose avec une gigantesque flore bactérienne qui se repaît de nous et que nous domestiquons (ou pas) tout au long de notre vie.

C’est une flore interne qui dit tout de nos embarras gastriques et de nos mille et un troubles du transit. Le parti pris de l’auteure est qu’il vaut mieux le savoir que faire semblant de l’ignorer. Cela se tient et c’est ainsi que tout fait ventre. Y compris la France et François Rabelasi. Au-delà du digestif, un véritable message géopolitique:

«Les humeurs moroses, la joie, le doute, le bien-être ou l’inquiétude ne sont pas le produit de notre seul crâneNous sommes des êtres de chair, avec des bras, des jambes, des organes sexuels, un cœur, des poumons et un intestin. L’intellectualisation de la science nous a longtemps empêchés de voir que notre « moi » était plus que notre seul cerveau. Pourquoi ne pas ajouter notre grain de sel aux paroles de Descartes et déclarer: « Je ressens, de sorte que je pense, donc je suis ».»

« Top ten » des Etats-Unis

Depuis l’été le succès n’a cessé d’enfler.  Les chiffres de vente en France de puis sa sortie en avril dernier : 300 000 exemplaires … en Allemagne : 1,5 million….  Un livre publié dans trente-quatre pays où il se situe entre la 1ère et la 10ème place des meilleures ventes…. Il vient d’entrer dans le « top 10 » des meilleures ventes aux Etats-Unis.

Comment les choses se sont-elles passées en France ? « D’emblée une grande curiosité pour le livre (la personnalité de l’auteure… le ton… l’objet … les dessins….) confie-t-on chez Actes Sud. Une vidéo et Slate.fr (1) puis  c’est la presse généraliste (L’Obs, L’Express, Libération, Le Figaro, Le Canard enchaîné, Version Femina, Psychologie Magazine, Glamour…) qui s’est emparé de ce livre ; puis un phénomène d’emballement…  Grande couverture dans tous types de médias : presse écrite (surtout nationale  – peu dans la presse régionale), radio, TV –  un sujet aux journaux de 20h de TF1 en plein été, idem sur France 2… ».

Grosses Têtes

Il faudra bien, un jour, reprendre tout cela et disséquer ce phénomène de contagion intestine. Il faudra aussi comprendre pourquoi la presse médicale a le plus souvent fait une allergie marquée. Pourquoi les médecins, auteurs de livres, ont boudé le livre quand les magazines grand public spécialisés (Santé magazine, Top santé…) s’y sont intéressés. Jusque, dit-on aux Grosses Têtes de RTL qui en parle régulièrement depuis quelques semaines sous forme de questions posées aux invités – ce qui alimente le buzz et ravit l’auteure et l’éditeur français.

Et ainsi, au final, cette morale qui veut que cette sublimation allemande de la fonction digestive soit portée par un immense bouche-à-oreille.

A demain

(1) Slate.froù l’on peut aussi découvrir une rencontre vidéo avec Giulia Enders réalisée par Michel Alberganti et Rachel Huet.

Tour 2015 – Soudain, le directeur s’indigne des jets d’urine et flingue certains «consultants »

Bonjour

Journaliste un jour, journaliste toujours ? Christian Prudhomme est directeur du Tour de France. C’est aussi un ancien journaliste sportif (La Cinq, LCI, Europe 1, L’Equipe TV, France Télévisions). Aujourd’hui 19 juillet M. Prudhomme a, avant le départ de Mende-Valence, appelé au respect du maillot jaune. Ces propos faisaient suite aux plaintes du Britannique Chris Froome qui, le 18 juillet, fut aspergé d’urine par un supporteur le soupçonnant d’être dopé. Voici son texte :

« Le comportement de certains spectateurs, une minorité heureusement, est évidemment intolérable,. L’atteinte à l’intégrité du maillot jaune inacceptable.  Je condamne la stigmatisation faite autour du maillot jaune et je condamne surtout les actes qui se sont produits ces derniers jours Oui, il faut respecter le maillot jaune. Merci aux supporters, à l’immense majorité qui le font. 

Coureur dominateur

Le coureur dominateur n’a jamais été aimé dans l’histoire du Tour de France. C’était vrai avec Jacques Anquetil, c’était vrai avec Eddy Merckx, ça se produit là encore. Mais il y a un minimum de respect à avoir. Il y a une sorte de frustration que vivent beaucoup de gens depuis plusieurs jours et la victoire frappante, marquante, de Christopher Froome dans la première étape pyrénéenne, et le fait que ceux que l’on présentait comme ses rivaux n’étaient pas à leur place.

Cette frustration est accentuée par le fait que les Français que l’on espérait étaient aussi plus loin, elle est augmentée par les propos de certains experts ou pseudo-experts qui font que les journaux, les radios et les télés sont remplis de doutes et de suspicions. Il y a un grand écart insensé ces derniers jours entre ce qui se passait sur le terrain et ce qu’on pouvait lire et entendre par ailleurs. »

Tabou médiatique

S’attaquer aussi frontalement à certains consultants – désignés comme des experts ou pseudo-experts ? C’est là une accusation inédite. Une première qui va mettre la caravane en émoi. On les entend déjà. Ce n’est pas tout. Le directeur du Tour, ancien journaliste,  abordé une question généralement considérée comme un tabou : l’impact des commentaires diffusés dans les médias, sur le comportement des foules. Christian Prudhomme a déclaré :

« Il y a forcément une corrélation entre ce qui est dit dans les journaux, à la télévision, à la radio et ce qui se produit au bord des routes. Il y avait un décalage total jusqu’à ces dernières 48 heures entre ce qui était écrit, ce qu’on lisait partout, et la réalité des gens au bord de la route, comme toujours très sympas. Bien sûr, et c’est l’ancien journaliste qui parle, ce qu’on écrit ou ce qu’on dit a une influence sur les esprits les plus faibles qui peuvent avoir ensuite un comportement intolérable, inadmissible. »

Les esprits les plus faibles apprécieront. Les plus forts aussi.

A demain