Libération dénonce le « paternalisme » du projet de loi bioéthique, filiation et PMA

Bonjour

Après Le Journal du Dimanche, Libération. Quatre jours après l’hebdomadaire dominical et le « lever de voile » d’Agnès Buzyn, le quotidien de Jean-Paul Sartre (Eric Favereau et Catherine Mallaval) s’est « procuré l’avant projet de loi » qui veut étendre l’accès à la PMA/IAD à « toutes les femmes ». Le texte est toujours en cours d’examen au Conseil d’Etat et devrait être présenté en Conseil des ministres fin juillet.

Surprise : là où le JDD voyait une loi qui allait « révolutionner la famille » l’ex quotidien révolutionnaire ne perçoit qu’une bien maigrelette avancée. Où l’on voit s’éloigner un peu plus – après l’excommunication d’Agnès Thill par les macronistes – le débat « apaisé » voulu par Emmanuel Macron.

« Sérieux, austère, pointilleux, et au final très réglementaire. Lourd de 32 articles, le projet de loi sur la bioéthique,  manque un peu de… vie, commente Libé. Que reste-t-il du rapport du député Jean-Louis Touraine (LREM) destiné à servir de support au projet de loi bioéthique ? Le souffle de décrassage et de levée des interdits n’est plus franchement là. Qu’en est-il même de l’esprit qui se voulait ne pas être ’trop frileux’’, selon les mots de l’auteur du rapport. Voilà un projet certes important et utile, mais il reste d’inspiration très ‘’paternaliste’’.»

Certes « un grand pas va être franchi avec l’ouverture (remboursée) de la PMA/IAD à toutes les femmes, en couple (hétéro ou homo) ou célibataire » mais, ajoute Libé, le détail des articles de cette loi semble surtout obéir à un « désir d’apaisement » souhaité par le président de la République ainsi que par sa ministre des Solidarités et de la Santé… « Tant et tant qu’étrangement, l’Inter-LGBT, qui devait faire de la marche des fiertés prévue ce samedi une fiesta (enfin la PMA pour toutes quand même !), s’apprête à défiler sous le mot d’ordre : ‘’Filiation, PMA : marre des lois a minima !’’. »

Du corps charnel au corps en fabrication

Des sujets de déception, sinon de combat ? Pourquoi continuer à interdire de dépister la trisomie 21 sur les embryons conçus en éprouvette pour de futurs parents souffrant de maladies génétiques ? Pourquoi diable l’Etat se sent-il obligé d’encadrer les « greffes fécales » ?  Pourquoi ce silence pesant sur l’insémination post-mortem ? Quid « des assignations de sexes forcées auxquelles on procède sur les enfants nés intersexes » ? Va-t-on continuer, demande Libé, à les «mutiler», pour reprendre le vocabulaire de nombreuses organisations de défense des droits de l’homme ? Pourquoi ne pas faciliter l’inscription à l’état civil français des enfants nés de GPA à l’étranger ? Pourquoi, en somme, ne pas plus entrouvrir la porte à une GPA toujours prohibée ?

Les attentes progressistes risquent fort d’être également décues au chapitre (encore en gestation) de « l’accès aux origines » la filiation entre les personnes qui ont eu recours à un don et les enfants ainsi nés. « Nombreux (hétéros ou homos) sont ceux qui craignent une forme de stigmatisation de ces enfants nés de don, prévient Libé. Quant à opter pour un mode d’établissement de la filiation ‘’à part’’ pour les couples de lesbiennes dans une loi destinée à promouvoir l’égalité de toutes face à la PMA, voilà qui tient un peu de l’oxymore. » Et encore :

« A moins qu’il ne s’agisse d’une tactique destinée à apaiser la Manif pour tous, qui sera forcément satisfaite que l’on crée un mode de filiation à part pour les couples de femmes, quitte à faire grincer la communauté LGBT. Cette dernière se demande aussi comment les couples de lesbiennes qui continueront à aller à l’étranger ou fabriqueront un bébé hors cadre médical avec un ami donneur pourront faire établir la filiation avec leur enfant dans ce cadre.

« Plusieurs associations auraient préféré que l’on étende aux homosexuels les règles aujourd’hui applicables aux couples hétérosexuels. Après consentement des deux femmes à une PMA devant notaire (comme c’est le cas pour les couples hétéros), celle qui n’a pas porté l’enfant aurait pu bénéficier d’une présomption de comaternité en cas de mariage ou de la possibilité d’une reconnaissance en dehors du mariage. Ce qui est peu ou prou le système en vigueur au Québec et en Belgique. »

L’honnête homme complétera cette lecture avec un remarquable opuscule :« L’Homme désincarné : du corps charnel au corps fabriqué »signé de Sylviane Agacinski (Gallimard. 48 pages. 3,90 euros). On espère que la maison Gallimard à prévu, avant l’été, une distribution de ce texte de combat, philosophique et politique, aux députés et aux sénateurs.

A demain @jynau 

L’alcool, l’été, les bières et la perversité : qu’intenter contre la nouvelle publicité de K… ?

 

Bonjour

La France tremble et sue sous les orages. Terrasses bondées, bières à tous les étages, pour tous les genres, sous tous les volumes.

Depuis peu, cette publicité sur les panneaux « JC Decaux » : « Vous avez son nom sur le bout de la langue ». Sous le bandeau la moitié d’un motif mi-caché avec les chiffres « 16.. », des liserés bleus, du rouge. Comme une idée d’Alsace qui ne le serait plus. Du jaune et des bulles pour simuler la mousse 1

« L’abus d’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération ». Ainsi donc il serait permis, ainsi, de réactiver via la publicité, les circuits neuronaux de la mémoire cousins germains, via la dopamine, de ceux du plaisir ? Où sont passés les gardiens de la loi Evin ?

La bière, le nom, la langue. Une publicité à l’acmé de son objet. Mais qui renvoie, aussi, très précisément, à un ouvrage de Pascal Quignard.  Faut-il, sous les orages, rêver d’une plainte, contre K., de la maison Gallimard ?.

A demain

1 Contexte : « Depuis le 16 avril, 1664 affiche sa bière blonde en plan serré dans les rues des villes françaises : abribus, sucettes, 4×3 et sur quelques écrans dans le métro- un volet digital devrait suivre. Organisée par l’agence Australie, cette nouvelle campagne la marque du groupe Kronenbourg, composée de trois affiches, abandonne les traditionnels visuels du produit et de son packaging pour interpeller le consommateur. « L’objectif : attiser la curiosité des passants via de courtes accroches :

« Vous avez son nom sur le bout de la langue »; « Vous connaissez son nom, pas son houblon »; « Dites une date ».

« Kronenbourg » est la marque phare des brasseries alsaciennes du même nom appartenant aujourd’hui au groupe danois Carlsberg, quatrième brasseur au monde. Elle est la marque de bière la plus consommée en France.

L’épidémie de burkini n’existe pas. C’est une mascarade doublée d’une fantasmagorie

 

Bonjour

« D’habitude l’étrange circule discrètement sous nos rues. Mais il suffit d’une crise pour que, de toutes parts, comme enflé par la crue, il remonte du sous-sol, soulève les couvercles qui fermaient les égouts et envahisse les caves, puis les villes. Que le nocturne débouche brutalement au grand jour, le fait surprend chaque fois ? Il révèle pourtant une existence d’en dessous, une résistance interne jamais réduite. Cette force à l’affût s’insinue dans les tensions de la société qu’elle menace. » 1

 Il y eu les « Possédées de Loudun » Nous avons le burkini. A Loudun Urbain Grandier fut brûlé. Nous inventons le burkinisées, nos nouvelles pestiférées. Loudun sur la fracture protestante. Aujourd’hui une France qui, devant ses écrans, cherche la bagarre et ses identités,  Des politiques qui s’époumonent à tweeter. Guy Debord réincarné.

Fumet des égouts

Pour Michel de Certeau l’étrange « remontait du sous-sol » et « soulevait les couvercles » qui fermaient les égouts. Aujourd’hui le burkini est sur les plages. Il ne sort pas de l’eau mais entend pouvoir y entrer. Et pourtant les couvercles se soulèvent. On perçoit déjà, ici et là, le fumet des égouts, ceux d’un été avarié.

Aujourd’hui à Paris, conclave des hermines du Conseil d’Etat pour dire si le burkini peut être interdit sur le sable enchanteur de quelques bourgades méditerranéennes. Dire le droit administratif même si ce droit est sans objet. Ce qui est le cas puisque le burkini n’existe pas. Il n’a jamais existé à Cisco, en Corse, comme vient de le démontrer Le Canard Enchaîné (24 août 2016). Il est introuvable, en France comme en témoignent, sur Slate.fr, (Fanny Arlandis) les meilleurs photographes des agences de presse : «On écrit pas mal de choses sur le burkini mais nous n’en avons pas vu beaucoup».

Absurde et édifiant :

 « Reuters met à disposition trois images réalisées en 2007, en Australie. L’AFP propose des photos prises en Tunisie, en Algérie ou également en Australie, sur des plages ou dans une boutique de vêtements. Et Associated Press n’a qu’une image prise en France, une capture d’écran d’une vidéo prise en août à Marseille.

 « Nous avons envoyé des photographes sur les plages, notamment à Cannes et à Nice, «mais jusqu’à présent, aucun d’eux n’a pu voir de femmes en burkini. Et nous ne pouvons pas mettre des photographes en permanence sur toutes les plages», explique Fancis Kohn, directeur de la photo à l’AFPAssociated Press met en avant la même raison: il faut «être très chanceux pour trouver une femme se baignant en burkini», explique Laurent Rebours, chef du service photo de l’Associated Press à Paris. (…)

« Certain(e)s photographes ont cependant réalisé des reportages sur le sujet. C’est le cas de France Keyser, envoyée par Libération à Marseille le 16 août. Cette dernière raconte s’être rendu «sur la plage des Catalans. C’est une plage où tout le monde va, avec une vraie diversité de personnes. Comme pour n’importe quel reportage, je vais discuter avec les gens avant de faire les photos car je photographie au 35 mm. Des femmes ont accepté que je les photographie sur la plage et lorsqu’elles se baignaient en burkini». (…)

« France Keyser a publié sur le site de l’agence Myop cinquante-neuf photos issues de ce reportage (les images sont visibles ici), mais ces femmes n’étaient que «trois, sur des centaines de personnes». »

Huiles politiques

 Le burkini n’existe pas mais avec toutes ces huiles politiques sur le feu médiatique il pourrait bien vite exister. Une nouvelle version, millésime 2016, de la prophétie épidémique auto-réalisatrice.  Une fantasmagorie en somme, cet art de faire voir des fantômes par illusion d’optique. On peut aussi y voir une farce, comme avec ce formidable papier (texte et photos) du Daily Mail :  :“Get ’em off! Armed police order Muslim woman to remove her burkini on packed Nice beach – as mother, 34, wearing Islamic headscarf is threatened with pepper spray and fined in Cannes”.

Une farce ou une mascarade, cette mise en scène fallacieuse(« Seul il marchait tout nu dans cette mascarade Qu’on appelle la vie » – Alphonse de Musset). On raconte qu’à la fin du règne d’Henri IV (et sous Louis XIII) la mascarade se confondit avec le ballet-mascarade, puis avec le ballet à entrées, tout en s’en distinguant par son caractère burlesque. C’est à cette époque que l’étrange, enflé par la crue d’une crise, commença à soulever les couvercles, à envahir les caves.

C’est alors qu’il fallu, pour calmer les Possédées, brûler le prêtre Urbain Grandier.

A demain

 Michel de Certeau en introduction de « La possession de Loudun » (Gallimard/Julliard):

Mystères et thérapeutique : au-delà de la pompe électrique le coeur est aussi un organe lymphatique

Bonjour

Longtemps il avait été le siège des passions, l’épicentre du Cid. Puis le XXème siècle triomphant avait réduit notre petit cœur au rôle de pompe électrifiée. Il ne pensait plus, se contentait de battre. On l’avait électrifié. Puis on testa des modèles artificiels. Puis on le transplanta, avec le succès que l’on sait. On le retrouva bientôt dans un roman raisonnant avec l’air du temps. « Réparer les vivants », bientôt sur tous les écrans. La formule fur reprise par le président de la République. C’était dans la cour de l’hôtel des Invalides, un moment national déchirant vite oublié. La France peut être cruelle, aussi, avec ceux qui la gouvernent.

Et voici, aujourd’hui, une publication qui renouvelle, élargit la vision que nous pouvions avoir de notre palpitant. C’est un travail français que l’on peut découvrir dans la revue Circulation : “Selective Stimulation of Cardiac Lymphangiogenesis Reduces Myocardial Edema and Fibrosis Leading to Improved Cardiac Function Following Myocardial Infarction”. C’est aussi, ce qui ne manque pas de sel, un travail hexagonal périphérique mené dans deux villes à haute valeur symbolique 1.

Lymphe, la grande inconnue

Résumons l’affaire, à la lumière du communiqué que vient de diffuser le service de presse de l’Institut national français de la santé et de la recherche médicale. Tout tient en une phrase : il existe, sous le réseau sanguin qui oxygène le muscle cardiaque électrifié, un réseau secondaire ; un réseau sinon totalement ignoré du moins largement sous-étudié. Un réseau d’une autre facture, non pas fait de sang mais bien de lymphe, cette grande inconnue. Et en dépit du fait que ce réseau lymphatique est particulièrement développé son rôle dans les maladies cardiovasculaires n’avait, jusqu’à ce jour, guère été exploré.

Cette exploration vient de commencer, sous la houlette rouennaise d’Ebba Brakenhielm, chargée de recherche à l’Inserm. Les explorateurs viennent de découvrir que ce réseau lymphatique était fortement altéré après un infarctus du myocarde. Mais ils ont surtout démontré que les vaisseaux de ce réseau pouvaient être régénérés à partir de l’injection de « microparticules innovantes ». Une biothérapie qui n’est pas sans rappeler, à une autre échelle, les drainages lymphatiques pratiqués dans d’autres régions du corps humain.

Ces microcapsules biodégradables contiennent des facteurs de croissance encapsulés, spécifiques des lymphatiques, baptisés VEGF-C. Ces missiles thérapeutiques avaient été précédemment mises au point lors de travaux sur la création de vaisseaux sanguins.

Drainage lymphatique cardiaque

 « Après un infarctus du myocarde le traitement administré  accélère la réponse lymphangiogénique cardiaque et améliore le drainage lymphatique du cœur en trois semaines. Il a comme effet direct une diminution de l’œdème, de l’inflammation et de la fibrose cardiaques » explique Ebba Brakenhielm. « Ces travaux, issus de quatre  années de recherches, montrent l’implication importante du réseau lymphatique dans les maladies cardiovasculaires, ajoute le Pr Vincent Richard, directeur du laboratoire Inserm de Rouen. Or les recherches sur ces vaisseaux lymphatiques, auparavant invisibles, ne se sont développés que depuis 10 ans à peine, et leur rôle dans la physiopathologique est souvent ignoré. »

C’est ainsi que nous est fournie une nouvelle cartographie liquide de l’antique siège des passions humaines : si les artères et les veines participent bien à l’alimentation des organes en sang, en oxygène et en nutriments il existe aussi, dans l’ombre de la salle des machines le réseau lymphatique ; un réseau transporteur des fluides et des cellules immunitaires et débarrassant les déchets cellulaires. Une armée de l’ombre dotée de pouvoirs purificateurs qui peut, en cas de besoin, être mobilisée et stimulée à des fins thérapeutiques.

On ajoutera que ces travaux prometteurs ont été menés chez le rat. Rien n’interdit, désormais, de songer à mieux réparer l’humain.

A demain

1 Cette publication est signée de chercheurs travaillant dans les unités Inserm et les universités de Rouen et de Reims

« Réparer les vivants ». Qu’a voulu nous dire François Hollande lors de l’hommage national aux victimes du 13 novembre ?

Bonjour

« Réparer les vivants ». La formule n’aura pas manqué de surprendre, qui fait aujourd’hui la une du Parisien/Aujourd’hui en France. Surpendre, certes. Mais comprendre ? Cette formule se situait au début du discours prononcé par François Hollande dans le cadre de l’hommage national  aux victimes des attentats du 13 novembre. Le président de la République venait d’évoquer « l’instant si grave et si douloureux, où la Nation fait corps avec elle-même ». Il avait adressé, au nom de la Nation « notre compassion, notre affection, notre sollicitude, aux familles et aux proches réunis ici, dans ce même malheur ». Puis il avait ajouté :

« Des parents qui ne reverront plus leur enfant, des enfants qui grandiront sans leurs parents, des couples brisés par la perte de l’être aimé, des frères et des sœurs pour toujours séparés. 130 morts et tant de blessés marqués à jamais, marqués dans leur chair, traumatisés au plus profond d’eux-mêmes. 

Alors, je veux dire simplement ces mots : la France sera à vos côtés. Nous rassemblerons nos forces pour apaiser les douleurs et après avoir enterré les morts, il nous reviendra de ‘’réparer’’ les vivants. »

300 000 exemplaires en France

« ‘’Réparer’’ les vivants » ? Difficile de ne pas voir là une allusion explicite à l’ouvrage de Maylis de Kerangal, publié en 2014 et qui a, depuis, rencontré un considérable écho : « Réparer les vivants » 300.000 exemplaires vendus en France –dont la moitié en format poche. 1  De ce point de vue  la formule de François Hollande décuple la portée de son message. Il ne s’agit pas, ici, d’une allusion à l’indispensable prise en charge médicale, corporelle et psychologique, des blessés et des traumatisés des attentats du 13 septembre. Il s’agit aussi d’une formulation à la fois concrète et symbolique qui peut être comprise comme englobant la somme des solidarités biologiques développées en France dans le cadre de la loi de bioéthique ; des chaînes solidaires qui visent à prolonger la vie (don de sang et d’organes) où à la donner en luttant contre la stérilité (dons de cellules sexuelles). Un partage, fraternel, égalitaire et anonyme d’éléments de vie.

Temple historique de la transplantation

Que nous dit Maylis de Kerangal ? Tout d’abord que l’on peut faire œuvre littéraire de la transplantation d’organe. Sa trame, simple, aurait pu donner matière à une série télévisée. C’est un roman, une prouesse d’écriture, une sensibilité à la fois exacerbée et maîtrisée.  L’histoire, simple et sublimée, d’un prélèvement de cœur chez Simon, un adolescent en état de mort cérébrale – un cœur greffé chez une femme à La Pitié-Salpêtrière, temple français historique de la transplantation d’organes. C’est aussi la somme de tout ce qui permet à cette chaîne d’exister. Et aux delà des prouesses médicales et chirurgicales c’est un enchaînement heureusement replacé dans le contexte historique, religieux, national de la fragmentation des corps au service du futur collectif.

… une gaze brochée d’or, ce cœur que l’on pleurait.

« Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps (…) Le cœur de Simon migre maintenant, il est en fuite sur les orbes, sur les rails, sur les routes, déplacé dans ce caisson dont la paroi plastique, légèrement grumeleuse, brille dans les faisceaux de lumière électrique, convoyé avec une attention inouïe, comme on convoyait autrefois les cœurs des princes, comme on convoyait leurs entrailles et leur squelette, la dépouille divisée pour être répartie, inhumée en basilique, en cathédrale, en abbaye, afin de garantir un droit à son lignage, des prières à son salut, un avenir à sa mémoire – on percevait le bruit des sabots depuis le creux des chemins, sur la terre battue des villages et le pavé des cités, leur frappe lente et souveraine, puis on distinguait les flammes des torches (…) mais l’obscurité ne permettait jamais de voir cet homme, ni le reliquaire posé sur un coussin de taffetas noir, et encore moins le cœur à l’intérieur, le membrum principalissimum, le roi du corps, puisque placé au centre de la poitrine comme le souverain en son royaume, comme le soleil dans le cosmos, ce cœur niché dans une gaze brochée d’or, ce cœur que l’on pleurait.»

Au-delà des contingences religieuses

Ainsi, dans cet ouvrage, Mme de Kerangal nous donne à comprendre ce qu’est, aussi, la fraternité biologique et la solidarité économique qui sous-tendent la chirurgie de la transplantation : la version contemporaine d’un autre partage des corps. « Réparer les vivants » n’est pas que le roman d’une transplantation cardiaque laissant dans l’ombre, bien vivante, celles du foie et des reins. C’est une des rares chansons de gestes réinventées, une chanson sous tension extrême, une chanson faite de brutalités charnelles et de précautions chirurgicales infinies. Une aventure collective et citoyenne inventée dans un nouvel espace, proprement révolutionnaire (dégagé des contingences religieuses), fait d’anonymat, de bénévolat et de gratuité.

Ennemis de l’humanité

Ce ont bien ces perspectives que laisse entrevoir le « réparer les vivants » utilisée par François Hollande dans son discours d’hommage aux victimes des attentats terroristes du 13 novembre. La défense d’un système mis en place et défendu en France comme dans aucun autre pays au monde via la création, en 1983 par François Mitterrand, d’un Comité consultatif national d’éthique suivi d’un long travail de passage de l’éthique au droit et qui a aboutit depuis 1994 aux lois de bioéthique. Un partage citoyen fondé sur le principe juridique  de l’indisponibilité du corps humain. Un système qui, hors des lois inhumaines du marché, nous permet de « rassembler nos forces » et « d’apaiser les douleurs » de manière, et « après avoir enterré les morts »,  à « réparer les vivants ».

Face au défi lancé, moins par des « barbares » que par des « ennemis de l’humanité », cela pourrait, finalement, être une assez belle définition de notre civilisation.

A demain

1 Les éditions Gallimard  nous précisent que la formule est initialement celle de Tchekov  – formule présente dans sa pièce Platonov. Безотцовщина, littéralement le fait social de ne pas avoir de père.

« Que faire Nicolas ? Enterrer les morts et réparer les vivants. » / dialogue entre Voïnitzev et Triletzki, (cité dans le livre de Maylis de Kerandal)

On ne manquera pas de rappeler qu’Antov Tchekov (1860-1904) était docteur en médecine et qu’il a donc conjointement écrit et réparé.

Une version de ce texte a initialement été publiée sur Slate.fr : « Réparer les vivants, la juste formule d’apaisement de François Hollande »

« Le vin sera libre tant que la France restera un pays judéo-chrétien » (Michel Onfray, in La Revue du vin de France)

Bonjour

Que s’est-il donc passé le 3 novembre 2015 ? Nous avons eu la confirmation d’une hérésie :« 2084 » de Boualem Sansal n’a eu ni le Goncourt, ni le Renaudot. En 1932 Céline avait manqué de deux voix le Goncourt mais le Voyage avait eu le Renaudot. En 2015 il va à Delphine de Vigan. Et « 2084 », sur les terres d’Orwell et de Gracq, reste sur la touche. Il arrive, certains jours, que les membres des deux jurys ne se grandissent pas.

Que s’est-il donc passé ce 3 novembre 2015 ? Après s’être exprimé partout Michel Onfray parle dans le dernier numéro de La Revue du Vin de France (6,50 euros) :

« S’agit-il réellement d’un repositionnement philosophique et politique de la part de l’auteur de Cosmos (120 000 exemplaires vendus) ? En tout cas le fondateur de l’université populaire de Caen fait beaucoup parler de lui depuis quelques mois, résume le mensuel hédoniste. Le professeur de philosophie s’y fait le chantre du temps long de la paysannerie, des racines et réhabilite en l’explicitant la maxime « la terre, elle, ne ment pas ».

Sucres dans le gaz

Mais surtout il n’hésite pas à tacler les cultures où le vin est proscrit, considérant « qu’une civilisation construite sur l’eau et dans laquelle les adultes boivent des boissons d’enfants, gazeuses, pétillantes, et sucrées mérite une analyse sémiotique et psychologique« . L’auteur du « Traité d’athéologie« , grand pourfendeur des religions monothéistes déclare que « tant que la France restera un pays judéo-chrétien, le vin sera libre ». »

« Certains y verront un revirement à 180°du penseur normand aux célèbres chemises noires. Que ses supporters se rassurent, car il conserve tout de même de solides réflexes de gauche, lorsqu’il fustige la spéculation dans le vin, ou le prix jugé « indécent » de certaines bouteilles. »

Michel Onfray parle aussi de l’alcoolisme. Et des vins d’Algérie. Cette Algérie d’où nous écrit Boualem Sansal.

Mais que s’est-il donc passé ce 3 novembre 2015 ?

A demain

Transhumanisme et greffes d’organes : des généticiens créent des porcs compatibles avec l’humain

Bonjour

Il y aura, ici ou là, des résistances. Et puis, bien vite, on acceptera ces organes qui seront présentés comme d’origine porcine mais pleinement compatibles avec l’humain. Des organes humanisés qui viendront fort opportunément répondre à la demande croissante de greffons dans des populations occidentales vieillissantes.  Et un sujet à travailler par les spécialistes du végétarisme et de la métempsychose. Une possible suite, fantastique, pour Maylis de Kerangal : « Réparer les vivants II ».

Editer le vivant

Des porcs presque humains ? La perspective n’est pas nouvelle mais l’objectif se rapproche à grande vitesse grâce à l’outil « CRISPR-Cas9 », ce nouveau sésame génétique qui permet l’editing du vivant. Il faut aujourd’hui jeter un œil à Science pour prendre la mesure de la vitesse avec laquelle tout se précipite dans le monde de la génétique.  D’abord la publication originale : « Genome-wide inactivation of porcine endogenous retroviruses (PERVs) ». Ensuite la mise en perspective  “Gene-editing method revives hopes for transplanting pig organs into peoplesignée de la jeune et mystérieuse Kelly Servick. On peut aussi se limiter à la BBC : « GM could make pig organs for humans ». Rien en vue dans la presse française.

Ce travail a été mené par une équipe de quatorze chercheurs dirigés par le généticien Georges Church qui travaille pour le  « Department of Genetics » de la Harvard Medical School (Boston) mais aussi pour le « Wyss Institute for Biologically Inspired Engineering » (Harvard University) et pour « Genesis Biosciences » (Boston). Dans son équipe des chirurgiens et un membre du « College of Animal Sciences » de la  Zhejiang University (China)

Xenotransplantations

Ces chercheurs expliquent en substance être parvenus, grâce au nouvel outil génétique, l’obstacle principal posé par les greffes de porcs sur l’homme : la présence, dans les tissus animaux, de rétrovirus (PERV) dont le porc s’accommode mais qui sont potentiellement mortels pour l’homme.

Leur publication  décrit « l’éradication de tous ces virus endogènes dans une lignée de cellules épithéliales de rein de porc ». Au total, gràce à « CRISPR-Cas9 » les soixante-deux PERVs  présents dans les reins porcins ont été éradiqués. Soit la porte ouverte à de possibles xénotransplantations, la même approche pouvant être utilisée sur d’autres organes d’animaux (les grands primates notamment) candidats à la greffe sur l’homme.

Boualem Sansal

Parallèlement aux travaux de l’équipe de Georges Church des sociétés américaines de biotechnologies s’attachent aussi à créer des animaux génétiquement modifiés pour des greffes de tissus ou d’organes chez l’humain. C’est notamment le cas de la société  Revivicor portée par la vague, montante, du transhumanisme et de l’amélioration de l’humain.

Un revival, aussi,  de « L’Île du docteur Moreau ». Quand vous aurez fini Science, intéressez vous à Herbert George Wells, mort en 1945. Et intéressez- vous au roman qui compte dans le monde francophone. C’est une œuvre étrange qui emprunte à George Orwell et à Julien Gracq : il s’agit, chez Gallimard, de  « 2084 ». Vous risquez de ne pas le regretter.

A demain