Aimeriez-vous devenir manager «sur-mesure» chez Sanofi ? Avant de dire oui, lisez ceci

Bonjour

Voir « Mad Men » c’est prendre le risque de compatir avec les publicitaires. Peut-être regardera-t-on différemment les salariés de Big Pharma quand on aura lu le document qui suit. Il s’agit d’un « témoignage client ». Entendre la preuve, exprimée par le client, de la qualité du service rendu par le prestataire. Le client, ici, est Sanofi, multinationale pharmaceutique bien connue. Le prestataire est  l’organisme de formation professionnelle Meltis – Meltis qui se livre ici. Cela donne ceci :

Multimodal, original et ludique

« Dans l’optique de professionnaliser ses managers nouvellement nommés, le leader européen de la santé Sanofi a fait appel à l’organisme de formation professionnelle Meltis. A travers ce partenariat Meltis a pour mission de former les managers nouvellement nommés du groupe afin qu’ils deviennent moteur et porteur de la vision de l’entreprise. Gage de sa capacité à innover, Meltis a mis en place un programme multimodal original et ludique commun à l’ensemble des managers, reposant sur le concept de  Blended learning .

Objectif : développer une culture managériale commune à tous les managers nouvellement nommés au travers d’une seule et même formationMeltis  a su séduire le groupe en proposant un parcours multimodal innovant et ludique avec de nombreuses mises en situation sur des cas pratiques. Sa grande capacité à cerner les enjeux, son écoute et sa réactivité dans la planification et la mise en œuvre ont également été déterminants dans le choix de l’organisme de formation. Entièrement satisfaits par sa prestation, Sanofi a d’ailleurs renouvelé cette collaboration suite à un nouvel appel d’offres en 2014.

Présentiel et distanciel

Depuis 2012, Meltis a initié un parcours de formation en Blended Learning, alliant pédagogie présentielle et distancielle, sur les quatre bassins d’animation de Sanofi : Ile-de-France, Lyon, Bordeaux ou Toulouse et la région Normandie.

Cette année, le dispositif pédagogique est programmé sur sept mois auprès de dix-huit groupes de dix personnes. Il comprend quatre jours de présentiel et un accompagnement en distanciel au cours des mois qui suivent. La pédagogie distanciel se traduit par l’accès à des vidéos de formation, des formations par téléphone ou visio-conférence, mais aussi l’appropriation de contenu en autonomie devant son ordinateur. Meltis propose également un entretien tripartite entre le formateur, le manager et le managé afin de faciliter le partage d’expériences. Enfin, la création d’un groupe LinkedIn animé dans un premier temps par Meltis puis par les collaborateurs eux-mêmes permet de créer une véritable communauté Sanofi.

Managérial et relationnel

Les thématiques de l’efficacité personnelle, relationnelle et managériale sont au cœur de cette formation en Blended Learning.  Elle vise à travailler tout d’abord sur soi pour mieux se connaître, puis à travailler sur soi et autrui pour apprendre à s’écouter, à bien communiquer et enfin à développer son efficacité managériale, c’est-à-dire la prise de conscience de ce que l’on attend de soi, ses responsabilités ou encore la gestion des équipes au quotidien.

« Le Blended Learning est idéal pour nos managers parce qu’il offre un parcours de formation sur le long terme avec un suivi régulier, et facilite l’apprentissage de par son côté ludique. Les managers nouvellement nommés ressortent de cette formation plus expérimentés et plus aptes à comprendre les attentes de Sanofi. Au-delà de leur expertise métier, ils deviennent de véritables experts du management », résume Aurélie Stawski.  Chez Sanofi Mme Stawski est « responsable Ingénie Formation Compétences ».

Pendant ce temps là, chez Gallimard

Désespérer ? Au même instant on reçoit, de la maison Gallimard, l’annonce de la sortie, cet automne, de «Mélancolie d’Emmanuel Berl ». Dans la Blanche et signé de Henri Raczymow. Et Gallimard nous écrit ceci :

« Un grand esprit, Emmanuel Berl ? Un bel esprit plutôt. Un intellectuel, certes. Mais sans doctrines. Un écrivain? Il aura écrit de nombreux ouvrages, et parfois de vrais bijoux littéraires. Mais une œuvre ? Berl est un écrivain sans œuvre. Un dilettante, un dandy de l’esprit. Sa vive intelligence, reconnue de tous ? Mais au service de quoi ? De rien d’assignable. Qu’est-ce qui, chez Berl, expliquerait cette constante négativité envers l’existence, la pensée, le souci d’une œuvre – et sa propre personne ? C’est à quoi cet essai tente de répondre.

Brillant agrégatif

R. Henri Raczymow propose avec cet essai une relecture du parcours biographique d’Emmanuel Berl (1892-1976), rappelant notamment la proximité de sa famille avec la celle de Bergson et la figure de son oncle Emmanuel Lange, brillant agrégatif mort prématurément dont la figure hanta son enfance. Grand séducteur et brillant esprit, Berl fréquente Proust dans les années 20, est proche des surréalistes, et de Breton en particulier. De Drieu, de Malraux, de la NRF. Mais aussi d’un grand nombre d’autres, proches du fascisme et de la collaboration pétainiste, comme Morand ou Bertrand de Jouvenel.

Les entretiens menés par d’Ormesson et Patrick Modiano avec Emmanuel Berl sont sur le sujet de précieuses sources. Dans les années 30, il se lance en politique avec le journal Marianne. Dans les années 40, il collabore à la rédaction des deux premiers discours de Pétain – on lui attribuera plus tard les formules « Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal » et « La terre, elle, ne ment pas ». Mais les lois raciales et son mariage avec la chanteuse Mireille, d’origine juive, comme lui, vont l’obliger à se cacher en Corrèze à partir de 1941.

Passionnant projet que de se pencher sur cette figure qui a littéralement traversé le siècle et fréquenté, pour ne pas dire magnétisé, les plus grands écrivains du XXe siècle. Les louvoiements de Berl sont passionnants, tant ils épousent ceux de son pays. Réfléchir à Berl, c’est aussi réfléchir à notre Histoire. »

A demain

Se serrer la main peut ne pas être malsain

Bonjour

Comme un parfum d’épidémie. Avant-hier Slate.fr. Hier la BBC. Aujourd’hui Le Figaro. Et puis à nouveau Slate.fr. En moins d’un an trois articles scientifiques concluent à la nécessité d’abandonner la poignée de main. L’individualisme de notre société croise ici son angoisse montante de la saleté.

Paumes humaines

Plus de contact entre paumes humaines mais le choc des poings fermés. Choc amical mais choc quand même. Comme en témoigne l’onomatopée anglo-américaine qui désigne cette néo-poignée : fist bump (“a gesture of greeting or affirmation in which two people lightly tap each other’s clenched fist”). Certains parlent de check.

Publié le 28 juillet le dernier article scientifique en date n’est pas le moins impressionnant. Il est britannique ( David E. Whitworth, Sara Mela – université Aberystwyth) et il a les honneurs de l’American Journal of Infection Control.   On le trouvera (gratuitement) ici. Il sonne tout bonnement la fin du handshake. Et les médias de rappeler que « Barack Obama a fait du fist bump sa marque de fabrique ». Bientôt on aura oublié que le high five a existé.

Basketballeur

Juillet 2014. Il n’est pas trop tard pour faire un peu d’histoire. Sur Slate.fr Mathieu Dejean nous explique que selon David Givens, anthropologue  au « Centre des études non-verbales » de Spokane (Washington) le fist bump est très probablement un dérivé du high five qui, comme on sait, a connu son heure de gloire dans le monde du sport. Selon le magazine Time, c’est basketballeur  Fred Carter qui en aurait été un précurseur dans les années 1970.

Mais encore ?  David Givens : « Si le fist bump s’est imposé c’est que c’est un des rares gestes égalitaires. Vous pourriez le faire avec le président Obama, et vous seriez tous les deux égaux à ce moment-là». A la différence de la poignée de main, qui peut vite tourner au défi. Quant à la révérence japonaise, pleine de nuances, elle varie en fonction de la hiérarchie.

Anneau papal

C’est être bien naïf que de croire en l’unicité égalitaire du fist bump. Testez-le et vous verrez ce qu’il en est. A commencer par  l’échange entre deux personnes qui ne sont pas du même genre. Quand à l’effacement des différences… Songez à ce que pourrait-être un fist avec François (sans même évoquer la question de l’anneau papal).

La nouveauté, aujourd’hui, c’est le renfort apporté par les hygiénistes. David E. Whitworth et son étudiante Sara Mela cherchaient-ils à se distraire dans la sombre université Aberystwyth perdue dans le comté gallois de Ceredigion ?

Escherichia  coli 

« Ils se sont salués à de multiples reprises à l’abri de leur laboratoire, équipés de gants stériles, rapporte Le Figaro (Pauline Fréour).Le Dr Whitworth avait, au préalable, trempé sa main dans un bain de bactéries Escherichia  coli, qui comptent parmi les principales sources d’infections nosocomiales. Il en ressort que le facteur principal de contamination est la surface de peau en contact. Le fist bump divise par dix la transmission bactérienne par rapport à une poignée de mains. Le high five comporte un risque intermédiaire. La durée de contact joue aussi, de même que l’intensité: une poignée de main ferme double ainsi la quantité de germes transmis par rapport à un geste plus modéré. »

Le Figaro ne nous dit pas ce qu’il en était de l’étreinte soviétique entre camarades. Songer, demain, à jeter un œil à L’Humanité.

Et à l’hôpital ?

« La question se pose surtout à l’hôpital, car on y a davantage de risque de porter sur les mains des bactéries résistantes , plus dangereuses pour les patients affaiblis car difficiles à éliminer» explique le Pr Jean-Christophe Lucet, responsable de l’équipe d’hygiène de l’hôpital Bichat (Paris). Les médecins en viendront-ils à ne plus serrer la main de leurs patients ? « Cela serait, estime le Pr Lucet, mettre une distance regrettable. Ce contact est important pour la relation patient-médecin. »

A dire vrai l’important, ici, est ailleurs. Il est dans le respect d’autrui qui passe par le lavage soigneux et récurrent des mains des mains par l’ensemble du personnel soignant.  C’est une affaire déjà ancienne qui coûta la vie à Ignace Philippe Semmelweis (1818-1865). Et c’est une affaire entièrement revisitée, depuis les Hôpitaux Universitaires de Genève, par l’étonnant Pr Didier Pittet.

Semmelweis

Avant de relire la thèse de médecine du Dr Destouches sur la vie et l’œuvre de Semmelweis (1) on peut dévorer l’ouvrage qui vient d’être consacré à la formidable aventure du Dr Pittet (2). Où il est heureusement démontré que fist bump ou pas, une autre humanité est possible. Et qu’il sera toujours possible à l’homme, avec un peu d’alcool et d’eau, de toucher son prochain.

A demain

 (1) « Semmelweis ». Louis-Ferdinand Céline. Préface de Philippe Sollers. Editions Gallimard

 (2) « Le Geste qui sauve » Crouzet T. Editions L’Age d’homme. (En achetant ce livre vous offrez à un médecin, une infirmière, un agent de santé ou un secouriste des ays défavorisés un flacon de solution pour friction hydro-alcoolique des mains et sauvez des vies. http://www.cleanhandssavelives.org/

 

 

 

 

« Réparer les vivants » : à lire dès maintenant

Bonjour,

L’émotion, voilà le piège. A la première lecture, on peut être trop ému pour en parler. Pas question, alors, d’en faire la recension. Il y a urgence à poser ce livre.[1] On le reprendra plus tard en cherchant au mieux d’où ce trouble vient. Un trouble et une émotion largement partagés : ce livre rencontre un beau succès dans les librairies francophones. Un succès qui surprendrait presque les critiques professionnels. C’est au fond assez simple. Il y a la qualité de l’écriture, il y a le thème et puis, bien sûr, le rythme. Les règles de la tragédie sont respectées et réinventées comme elles le sont dans les séries américaines. Avec ici quelques belles trouvailles, des plongées panoramiques dans l’histoire des rois et la symbolique du cœur.

L’émotion, on le sait, est le grand piège dans lequel aucun chirurgien ne saurait tomber. Ne jamais trembler quand on ouvre. Faire du corps anesthésié un objet à réparer. Une personne à qui on a parlé. Une personne à qui, si tout va bien, on reparlera. Mais, pour l’heure, une personne-objet ; un cas à travailler, un dysfonctionnement organique à résoudre. Voilà pour le pain quotidien du chirurgien. Et puis il y a aussi les exceptions. C’est le cas du chirurgien-préleveur. Il n’a jamais parlé avec ce corps qui n’est pas son patient, qui ne le sera jamais. Il se doit de le respecter mais se doit aussi de ne voir là qu’une mine. Des joyaux à extraire pour prolonger d’autres vies : celles d’hommes, de femmes, à qui il ne parlera jamais.

Berge du Styx

Aucune émotion, non plus, chez le chirurgien-greffeur. Du moins aucune émotion palpable. Il est ailleurs, mécanicien céleste sous le scialytique, ce mandarin en tunique, entouré de ses servants et servantes. Est-ce donner la vie que la prolonger ? Ne serait-ce pas plutôt la transmettre ? Transmettre la vie via un organe recueilli aux frontières du néant. Transmettre à une personne qui, sans cette infinie succession de gestes, de dons, allait basculer dans le vide. Chirurgien travaillant sur une berge, et une berge seulement du Styx. Avec ou sans Dieu.

On voit bien, ici, que l’émotion est à fleur de peau. Etrangement pourtant, la transplantation d’organe n’a jamais véritablement fécondé l’imagination des écrivains. Nous n’avons pas tout lu (et la chair n’est pas triste) mais il ne semble pas, depuis les célébrations faites à Christiaan Barnard (1922-2001), que la greffe ait donné matière à de grands livres. Dans les médias, elle s’est progressivement banalisée. Pour le journaliste, l’exploit n’est plus l’exploit quand il s’accomplit au quotidien. Cette activité chirurgicale retrouve, ici ou là, une existence médiatique quand il s’agit de lutter contre la pénurie de greffons, cette rançon de la banalisation de l’exploit. Mais on a beau faire, l’émotion n’y est pas. Il en fut de même il y a quelques semaines, en France, avec la première pose d’un nouveau modèle de cœur artificiel. De l’écriture à la bêche dans Paris-Matc . Une légende qui ne prend pas.

Harfang Emmanuel

Et voici, aujourd’hui, l’émotion contagieuse née de Réparer les vivants, une émotion qui n’est pas sans faire songer à un récent ouvrage, celui né du coma dans lequel fut plongé le journaliste Boris Razon.[2] Avec quelques nuances. Dans Palladium, la maladie était rarissime, le diagnostic impossible. Ici tout est d’une grande banalité, à commencer par l’accident de la circulation à l’origine du prélèvement chez un adolescent. Mais cette banalité est comme sublimée. Cela commence avec ce plaisir indicible qu’est celui de surfer sous la lune. Ils se prénomment Simon, Chris et Johan. L’un des trois mourra. Dans le département de la Seine-Maritime. Cela se terminera à Paris (La Pitié-Salpêtrière) sous les outils d’un mandarin archétypé portant le nom d’Harfang et le prénom d’Emmanuel. La receveuse sera Claire. Elle a trois fils et des cheveux blonds.

Cela pourrait être un roman-photo, une série télévisée. C’est, sinon un chef-d’œuvre, du moins un grand roman. Grand en ce qu’il constitue une prouesse d’écriture, de sensibilité à la fois exacerbée et maîtrisée. Avec, mais sans doute est-ce immanquable, le recours à quelques procédés. Simon a pour nom Limbres. Les prélèvements se feront dans l’hôpital de la ville du Havre et le miracle aura besoin, pour s’accomplir, de la participation du Dr Virgilio Breva, originaire du Frioul. Passons sur le mandarin, trop beau pour n’être pas vrai.

Fraternité

Qu’importe. On peut espérer que le succès de cet ouvrage fera plus pour la promotion du don d’organes que toutes les insipides campagnes institutionnelles menées sur ce thème. Et ce sera le cas. Tout simplement parce que l’auteure, Maylis de Kerangal, ne joue pas sur le clavier de la raison raisonnante mais sur celui, toujours payant, de cette émotion sublimée que peut faire naître la beauté. Et aussi parce qu’elle replace la fragmentation des corps dans un registre historique et religieux.

Mme de Kerangal nous donne à comprendre ce qu’est, aussi, la fraternité biologique et la solidarité économique qui sous-tendent la chirurgie de la transplantation : la version contemporaine d’un autre partage des corps. Non pas ceux du cannibalisme ou de l’eucharistie mais celui de la fragmentation des corps des rois. C’est là une pratique généralement oubliée que vient réveiller un bel ouvrage collectif.[3]

Membrum principalissimum

«Le cœur de Simon migrait dans un autre endroit du pays, ses reins, son foie et ses poumons gagnaient d’autres provinces, ils filaient vers d’autres corps.» Ou encore : «Le cœur de Simon migre maintenant, il est en fuite sur les orbes, sur les rails, sur les routes, déplacé dans ce caisson dont la paroi plastique, légèrement grumeleuse, brille dans les faisceaux de lumière électrique, convoyé avec une attention inouïe, comme on convoyait autrefois les cœurs des princes, comme on convoyait leurs entrailles et leur squelette, la dépouille divisée pour être répartie, inhumée en basilique, en cathédrale, en abbaye, afin de garantir un droit à son lignage, des prières à son salut, un avenir à sa mémoire – on percevait le bruit des sabots depuis le creux des chemins, sur la terre battue des villages et le pavé des cités, leur frappe lente et souveraine, puis on distinguait les flammes des torches (…) mais l’obscurité ne permettait jamais de voir cet homme, ni le reliquaire posé sur un coussin de taffetas noir, et encore moins le cœur à l’intérieur, le membrum principalissimum, le roi du corps, puisque placé au centre de la poitrine comme le souverain en son royaume, comme le soleil dans le cosmos, ce cœur niché dans une gaze brochée d’or, ce cœur que l’on pleurait.»

Les rois ne sont plus. On décompte aujourd’hui des soleils comme s’il en pleuvait. Le caisson a pris la place du reliquaire et le taffetas noir n’est plus que plastique grumeleux. Et ce sont les fragments des corps de citoyens morts avant l’heure, qui voyagent dans ce qui fut un royaume pour aider d’autres citoyens à survivre. Le tout avec des deniers publics et dans l’anonymat le plus complet.

Brutalités charnelles

Réparer les vivants n’est pas que le roman d’une transplantation cardiaque laissant dans l’ombre, bien vivante, celles du foie et des reins. C’est bien l’une des rares chansons de gestes réinventées, une chanson sous tension extrême, une chanson faite de brutalités charnelles et de précautions chirurgicales infinies. Une aventure métaphysique ? Sans doute, mais collective et citoyenne. Inventée dans un nouvel espace fait d’anonymat, de bénévolat et de gratuité. Pour un peu on prierait. Une chandelle pour que, contrairement à ce qui se passe ici et là dans le monde, cette activité puissamment humaine puisse résister aux lois inhumaines du marché.

A demain

[1] de Kerangal M. Réparer les vivants. Paris : Collection Verticales. Editions  Gallimard, 2014.

[2] Razon B. Palladium. Paris : Editions Stock, 2013.

[3] Gueniffey P. (sous la direction de). Les derniers jours des rois. Paris : Editions Perrin, 2014.

Ce texte est  initialement paru dans la Revue médicale suisse  (Rev Med Suisse 2014;10:988-989)

Elections européennes: donneriez-vous votre rein à un Roumain ?

Bonjour

« Réparer les vivants » (1) C’est un livre hors du commun. Un ouvrage qui commence à faire grand bruit. Nous y reviendrons sous peu. C’est, en un mot, le roman d’une transplantation. Ou plus précisément la sublimation romancée d’une greffe cardiaque. Avec les unités de la tragédie classique revisitées au rythme d’une écriture étonnante. Aux frontière de l’époustouflant. Parfois surjoué. Jamais lassant. Palpitant serait sans doute le terme le plus juste.

Cette exposition littéraire de la solidarité biologique se joue dans le cadre hexagonal. Entre les vagues de la Seine-Maritime et l’espace salvateur, toujours sacré, des mandarins de La Pitié. Prélèvement au Havre, transport du caisson grumeleux à Paris. Et dans le même temps dispersion des autres greffons en différents point du royaume de France. Maylis de Kerangal  ne fait  rien d’autre ici que réincarner le séquençage corporel véridique et symbolique de l’un des deux corps de nos vieux  rois.  « Chanson de gestes » dit l’éditeur.  Oui mais réinventée, une chanson sous tension extrême, une chanson faite de brutalités charnelles et de précautions chirurgicales infinies. Une aventure métaphysique et collective mais aussi et surtout  citoyenne. Dans un nouvel espace fait d’anonymat, de bénévolat et de gratuité.

Bond des dons des vivants

Ne pas s’endormir à la lecture. Pour un peu Mme de Kerangal nous bercerait dans l’illusion que tout va bien dans la meilleure France possible. C’est faux. Nul ne sait encore si les économies drastiques que vient d’annoncer Marisol Touraine, ministre de la Santé affecteront on non les activités de transplantations. Mais il nous faut aussi changer de focale : regarder l’affaire à l’échelon continental.  Les greffes d’organe progressent dans l’Union européenne. Mais elles ne progressent pas assez pour répondre aux espérances des  60 000 personnes en attente de transplantations, C’est la principale conclusion, transmise par l’Agence France Presse, d’un rapport publié le vendredi 25 avril par la Commission européenne.

Un rapport qui nous dit  que la pénurie de greffons disponible a fait que plus de 4 000 personnes sont mortes en 2012 dans l’Union. Pénurie désormais chronique de greffons cadavériques. Car la principale avancée réalisée (+ 8% de transplantations pour atteindre le nombre de 30 274 en 2012) résulte du bond des dons faits par des donneurs vivants : + 32 % pour les greffes de rein et 16 % pour les greffes hépatiques.

De l’Espagne à la Bulgarie

Pour la Commission européenne l’urgence est de développer ce type de dons, gratuits et volontaires, en assurant la protection des donneurs, face notamment aux risques de trafic. Les transplantations effectuées à partir de greffons cadavériques ont quant à elles augmenté de 16 %. C’est l’Espagne qui demeure la championne incontestée dans ce domaine avec un taux de prélèvement de 35 par millions d’habitants. L’effort le plus important a été accompli par la Croatie (passant d’un taux de 13,1 à 34,8). La France stagne (taux de 26) tandis que la Bulgarie est très loin derrière (taux passent de 1,3 à 0,3).

Face à ces écarts considérables Bruxelles préconise « un recensement des donneurs au niveau européen », et le « développement des dons transfrontaliers ». L’échange d’organes à greffer entre les 28 Etats-membres permettrait  aussi « de mieux adapter » les offres aux demandes de greffes.

Front national français

Tout ceci pourrait être un superbe socle de solidarité ; une nouvelle aventure collective permettant d’incarner une réalité de l’Union. Bien autre chose que la liberté de circulation des personnes et des marchandises. A ce titre cela pourrait être un bien beau sujet pour les prochaines élections européennes du  25 mai prochain. Que pensent, en France, de tels échanges les responsables du Front national, lui que l’on nous promet grand vainqueur ?

Qu’en pensent plus généralement tous les partis anti-européens qui se présentent aux suffrages en réclamant la dissolution de l’Union. Mutualiser les dons et les greffes des organes humains ? On observera que c’est, précisément, l’un des sujets  dont ne nous parlent jamais les politiques. Regardez bien : ils sont désespérément allergiques au symbolique.

A demain

(1) Maylis de Kerangal. Réparer les vivants. Paris : Collection Verticales. Editions Gallimard, 2014.

Lumières sur la guérison, ombre des guérisseurs (Georges Canguilhem)

Bonjour

C’est reparti. Sus aux dépassements d’honoraires ! Menaces de sanctions ! Comment vivre avec 23 euros ? Et si nous parlions, nous, d’autres dépassements ?  De dépassements de soi et de l’autre? De dépassements de la souffrance, avec la guérison en ligne de mire ?  Et ce en écho avec la Revue médicale Suisse (1). 

Soulagements

 La «guérison» ? Avec elle, les choses sont simples. Ce n’est rien d’autre que ce qu’attend le malade du médecin. Bien évidemment, elle n’est pas toujours au rendez-vous. A fortiori quand on n’est pas dans le schéma de l’affection aiguë. Quelles «guérisons» dans le cortège grossissant des maladies chroniques ? On parlera alors d’améliorations, de soulagements – ce qui peut être déjà beaucoup.

Les patients pourraient parler longtemps de guérison. D’ailleurs, ils en parlent. Et les médecins ? Ils en parlent nettement moins et au final écrivent peu. Pourquoi ? Dans un ouvrage réunissant quelques-uns de ses écrits et qui vient fort heureusement d’être publié au Seuil 2 Georges Canguilhem s’interroge sur la possibilité d’une pédagogie de la guérison.

Bachelard

Georges Canguilhem ? Né en 1904 et mort en 1995, c’est un philosophe qui fera médecine. Il reste généralement dans les mémoires pour Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (thèse de 1943 – éditée en 1950, complétée et rééditée en 1966). Sa lecture, ardue, n’a jamais été obligatoire dans les facultés de médecine de son pays. Philosophe (après son passage à l’Ecole normale supérieure), il se passionnera pour l’épistémologie. Résistant face à l’occupation allemande et nazie, ce disciple de Gaston Bachelard aura une influence notable sur Michel Foucault. Il se penchera longtemps sur la vie, celle qui ne saurait être réductible à la physique et à la chimie. Il se passionnera donc pour la biologie, une science qui doit partir du vivant avant d’y retourner pour tenter d’éclairer cetteoxygénation forcée.

Voici donc, aujourd’hui, ses «Ecrits de la médecine».[1] Le texte sur la pédagogie de la guérison n’est en rien daté. Bien au contraire : il trouve une nouvelle jeunesse puisque la guérison ne cesse de prendre de nouveaux visages et de nouveau chemins. La guérison et les guérisseurs.

Médecins de comédie

Pourquoi les médecins traitent-ils si peu de la guérison ? «C’est parce que le médecin aperçoit dans la guérison un élément de subjectivité, la référence à l’évaluation du bénéficiaire, alors que, de son point de vue objectif, la guérison est visée dans l’axe d’un traitement validé par l’enquête statistique de ses résultats.»

Georges Canguilhem : «Et sans allusion désobligeante aux médecins de comédie qui font porter par les malades la responsabilité d’échecs thérapeutiques, on conviendra que l’absence de guérison de tel ou tel malade ne suffit pas à induire dans l’esprit du médecin la suspicion concernant la vertu qu’il prête, en général, à telle ou telle de ses prescriptions.» Les médecins de comédie que connut Canguilhem sont-ils toujours d’actualité ? Est-ce dire qu’il existe des médecins de tragédie ?

Confiance et conscience

On peut s’interroger inversement : la guérison est-elle l’effet propre de la thérapeutique prescrite au malade et scrupuleusement observée par ce dernier ? Sauf exceptions remarquables car rarissimes, la démonstration est ici pratiquement impossible du fait de la systématisation du recours au placebo comme méthode d’étalonnage des avancées thérapeutiques. Il faut aussi compter désormais avec la référence à la médecine psychosomatique comme avec l’intérêt accordé à la relation intersubjective médecin-malade. Ce qui d’ailleurs n’est nullement incompatible avec cette conception devenue obsolète car infantilisante de cette même relation : «la rencontre d’une conscience et d’une confiance».

Canguilhem résume l’affaire assez simplement : pour le malade, la guérison est ce que lui doit la médecinetandis que, pour la plupart des médecins, ce que la médecine doit au malade est assez différent : au mieux le traitement le mieux étudié, le mieux expérimenté et essayé à ce jour. Où l’on voit qu’il ne saurait y avoir d’entente véritable. Il se peut, heureusement, que l’attente de son patient rencontre la proposition du médecin. Cela ne saurait toutefois être une règle, encore moins un dû.

Bouche à oreille

«Un médecin qui ne guérirait personne ne cesserait pas, en droit, d’être un médecin – habilité qu’il serait, par un diplôme sanctionnant un savoir conventionnellement reconnu, à traiter des malades dont les maladies sont exposées, dans des traités, quant à la symptomatologie, à l’étiologie, à la pathogénie, à la thérapeutique» écrit Canguilhem. Dans cette perspective, le guérisseur est très précisément dans l’ombre portée du médecin. Il ne peut exister, ou ne devrait pas exister, de guérisseur de droit. Le guérisseur existe bien sûr, du fait même de son exercice : il existe en fait. Il n’est pas jugé sur ses «connaissances» (les guillemets sont de Canguilhem) mais sur ses réussites. La Faculté n’a pas sa place ici et les évaluations sont le fruit du bouche à oreille.

 On peut le dire autrement. Entre le docteur en médecine et le guérisseur de l’ombre la relation à la guérison est inverse. Le médecin est habilité publiquement non pas à guérir mais à prétendre pouvoir le faire. Il en va de manière radicalement inverse avec le guérisseur, nous explique le philosophe-médecin : «(…) c’est la guérison, éprouvée et avouée par le malade, même quand elle reste clandestine, qui atteste le « don » de guérisseur dans un homme à qui, bien souvent, son pouvoir infus a été révélé par l’expérience des autres».

Médecine sauvage

«Point n’est besoin, pour s’instruire à ce sujet, d’aller chez les « sauvages », ajoute-t-il. En France, même la médecine sauvage a toujours prospéré aux portes des facultés de médecine.» Pour un peu, on parierait qu’il en va de même en Suisse. Et on observe, en France, que les guérisseurs ne cherchent pas, dans leur immense majorité, à envahir ces mêmes facultés. Quant à ces dernières, elles ne songent plus à les éradiquer.

La grande question, toujours d’actualité, serait plutôt de démasquer ceux formés dans les facultés et qui pianotent sur les deux claviers. Soit les charlatans. C’est une affaire assez complexe. Et il faut ici souligner que Knock ne joue pas au guérisseur. Il installe certes son emprise sur une clientèle grossissante. Mais c’est au nom du dépistage, de la déclinaison marchande de la prévention individuelle. Il ne succombe pas à la guérison, il organise un système qui permettra d’en faire la perpétuelle économie. Et chacun, ou presque, de lui dire merci.

Knock et Ryck

Le Knock de Jules Romains voit le jour entre les deux guerres mondiales. «Il est assez connu, par l’étymologie, que guérir c’est protéger, défendre, munir, quasi militairement, contre une agression ou une sédition» rappelle Canguilhem. A l’exception notable des praticiens de l’infectiologie et de l’immunologie, on a généralement oublié ces racines qui font du corps une cité menacée par un ennemi. Les guérisseurs, rebouteux et autres passeurs de feu auraient-ils des clefs dont ne pourraient disposer les diplômés des facultés ?

«L’entourloupe. Nos intentions sont pacifiques» est un polar de la Série noire publié en 1977. 3 Son auteur, qui signait Francis Ryck, fait dire à l’un de ses personnages : «Un guérisseur, c’est en quelque sorte un bon conducteur, comme du fil de cuivre. Un conducteur d’une force de compassion, ou de vie, ou je ne sais quoi, ça n’a pas d’importance. (…) La guérison en soi, ça ne veut pas dire grand-chose si ça n’entre pas dans un ensemble qui nous échappera toujours… C’est pourquoi, il faut beaucoup d’humilité, accepter de ne pas toujours savoir, de ne pas toujours comprendre…»

Sont-ce là des propos que médecins et patients peuvent entendre ? L’effet placebo est-il autre chose qu’un fil de cuivre que le médecin doit impérativement garder caché ?

1 Ce texte reprend une chronique publiée initialement dans la Revue médicale suisse.

2 Canguilhem G. Ecrits sur la médecine. Avant-propos d’Armand Zaloszyc. Paris : Le Seuil, 2014.

3 Ryck F. L’entourloupe ; nos intentions sont pacifiques. Paris : Editions Gallimard, collection Série noire, 1977.

Eugénisme : la nouvelle semonce de Jacques Testart

Bonjour,

On peut avoir soixante-quinze ans, prêcher les mêmes certitudes depuis un quart de siècle et ne pas avoir totalement tort. C’est le cas de Jacques Testart – biologiste qui restera, pour l’éternité, notre premier lanceur d’alerte « huxleylien » d’après-guerre.  Ce militant de la décroissance reprend la parole dans les colonnes d’une presse qu’il ne goûte généralement guère mais où il s’exprime souvent. Et souvent avec  talent. C’était hier dans Le Journal du Dimanche – sans doute à la demande de son éditeur (Le Seuil ) à l’occasion de la sortie dans les librairies de son prochain ouvrage de vulgarisation 1. Ce sera le 6 mars prochain et ce sera : « Faire des enfants demain ».

Extrême-gauche

Le titre ne doit pas tromper. Nous n’avons pas eu la chance de le consulter avant parution mais au vu du journal dominical on sait qu’il s’agira d’une vulgarisation prophétique aux accents politiques, éthiques avec quelques immanquables accents anti-médecins. C’est que le discours de ce biologiste de la reproduction  ne change pas. Sa pratique professionnelle ne fut pas toujours conforme à ses dires mais qui,  en commençant loin à l’extrême-gauche, peut se vanter de ne jamais avoir dû faire avec la réalité  ?

Salles de rédaction

Trente-ans plus tard les médias ne parviennent pas à imaginer que ce combattant du libéralisme économique  puisse avoir une autre vie que celle de « père  d’Amandine », premier bébé-éprouvette ayant vu le jour sur le sol de France. Depuis trente-deux ans Testart est, avec ou sans guillemets, le père de celle qui, depuis, est devenue mère. A l’état-civil médiatique il l’est certes moins que René Frydman , 71 ans : le gynécologue-obstétricien l’emporte toujours sur le biologiste. Ce fut entre eux deux un couple qui ne dura guère et dont la mémoire agite encore parfois les vieilles salles de rédaction.

Scialytiques

Jacques Testart-RenéFrydman : c’est, soulevée sous des scialytiques médiatiques, la grande question du chirurgien et de l’anesthésiste-réanimateur : les deux ne s’entendent guère que le temps de l’intervention.  L’un trône quand l’autre maugrée. Dans ce cas précis ce divorce  dépasse les deux hommes, il est d’ordre idéologique et c’est en cela qu’il est intéressant. Il fut en outre  sans conséquence : Amandine, née sous la bénédiction d’Emile Papiernik, n’en a nullement souffert. Papiernik aurait aujourd’hui 78 ans.

Dérives du DPI

Dans le Journal du Dimanche Jacques Testart est devenu celui qui a « donné naissance » à Amandine. Avant-hier cela aurait plus qu’irrité l’obstétricien. On pourrait imaginer que, devenu aussi producteur sur France Culture, il puisse en sourire. On retrouve Jacques Testart (on peut aussi le voir et l’entendre ici). On le retrouve et c’est toujours avec bonheur –  quand bien même on ne se retrouve dans pas les impasses de certaines de ses professions de foi.

Lesbiennes 

Il reprend son bâton. Et, au risque de ne pas être compris, il montre les symptômes croissants de l’eugénisme moderne en marche. Un eugénisme qu’il a jadis qualifié de démocratique. Ce n’est en rien un prophète de malheur statufié comme il en existe tant et tant aujourd’hui. Il conserve sa liberté de parole au risque de heurter les militantes féministes en expliquant comment un couple de lesbiennes peut pratiquer une insémination sans médecin ni médecine (« l’insémination artificielle n’est devenue médicale que par abus de pouvoir »). La GPA est « de l’esclavage » et le diagnostic pré-implantatoire (DPI) conduira immanquablement à un eugénisme. Cet eugénisme qui était en gestation dans le mariage de la génétique  et de la procréation médicalement assistée.

Qui voudrait un enfant qui louche ?

« Au Royaume Uni on peut faire un DPI pour éviter le strabisme » dit-il. En France on le met en œuvre pour prévenir les naissances d’enfants qui seraient non pas atteints mais prédisposés à être atteints de certains cancers. Mais qui voudrait donner naissance à un enfant qui louche ? Donner naissance à un enfant qui pourrait mourir prématurément ? Nous venons, sur ce blog, de voir ce qu’il en était de la trisomie 21 et de « Gattaca-Illumina ».

Il y a quelques jours The Daily Telegraph annonçait (28 février) la naissance en 2015 et dans les brouillards de Londres du premier être humain qui aura trois parents biologiques : deux mères et un père pour prévenir la naissance d’un enfant porteur de maladies des mitochondries (voir ici).

Amoureux de  Rostand

« La régulation bioéthique fait l’objet d’une permissivité croissante et la question se pose de savoir jusqu’où ira la médicalisation de la procréation, prévient Jacques Testart. Comment la société pourra-t-elle en maîtriser les dérives sociétales et eugéniques ? »

Cet amoureux aveugle de Jean Rostand brûle désormais des cierges. Il espère que « la décroissance économique, mieux que les lois de bioéthique, impose des limites à la démesure technoscientifique ». Il est vrai que le fait de ne pas disposer de cierges ferait apparaître la situation quelque peu désespérée.

A demain

1 Dans une production vulgarisatrice et militante on notera un étonnant roman : « Simon l’embaumeur ou la solitude du magicien », éditions François Bourin, 1987. Rééd. Gallimard, coll. « Folio » (no 2014)

Macaques humanisés chinois : trembler ou pas ?

Bonjour

Applaudir ou trembler ? Des biologistes chinois ont réussi à donner naissance à  des macaques sur la voie de l’humanisation. Ils révèlent leur affaire dans la revue spécialisée Cell  Cette première est l’œuvre de vingt-huit chercheurs chinois dirigés par Yuyu Niu (Laboratory of Primate Biomedical Research, Kunming). Il s’agit là d’un tour de force technique : ils sont parvenus à utiliser pour la première fois chez des primates (Cynomolgus monkey) une technique de manipulation génétique nouvelle et considérée comme hautement prometteuse dans le milieu.

Greffes d’ADN

Dénommée Crispr /Cas 9  cette technique d’insertion de gènes étrangers n’avait jusqu’à présent pu être utilisée que chez des rongeurs de laboratoires (rats et souris) ainsi que chez le poisson-zèbre.  Les auteurs de la publication expliquent que leur nouvelle technique permet de cibler précisément le lieu d’insertion du gène modifié à la différence des  techniques antérieures où les greffes d’ADN s’inséraient de façon aléatoire dans le génome.

Ces chercheurs ont travaillé au tout premier stade embryonnaire. Ils ont d’abord créé in vitro des embryons de macaque par fécondation in vitro à partir de la micro-injection d’un spermatozoïde dans un ovocyte. Les gènes étrangers ont ensuite été injectés neuf heures après cette fécondation artificielle. Ils se sont  intégrés au patrimoine génétique inaugural de l’embryon macaque. Ces embryons ont ensuite été placés chez des mères porteuses qui sept mois plus tard ont donné naissance à leurs macaques mutants. Des gestations pour autrui, là aussi.

Créateurs

La technique mise au point a permis de greffer simultanément plusieurs gènes dans le patrimoine héréditaire des macaques. Pour l’heure  les auteurs  disent être sont parvenus à greffer les gènes Ppar-g  et Rag1 . Le premier dirige la synthèse d’une protéine impliquée dans le métabolisme du sucre et des graisses. Le second joue un rôle clef dans l’immunité. On ne vois pas encore les traits humains sous le poil simiesque. Les créateurs estiment que ces nouvelles possibilités permettront de disposer à l’avenir de meilleurs modèles expérimentaux vivants pour analyser les maladies humaines d’origine génétique et les possibilités thérapeutiques les concernant.

Mais on n’en restera pas là. L’autre perspective est celle du transhumanisme : ces néo-singes doivent alors être perçus comme une plate-forme expérimentale d’amélioration des performances génétiques de certains représentants de l’espèce humaine.  Pour l’heure les chercheurs chinois se veulent ici rassurant. Dans un entretien accordé à la MIT Technology Review   Weizhi Ji (qui a dirigé ce travail) explique qu’il faudra encore attendre longtemps avant de pouvoir expérimenter cette nouvelle technique à des embryons humains. Pour des raisons de sécurité explique-t-il.

Rostand (Jean) et Céline (Louis-Ferdinand)

Il y a soixante-dix ans, dans « L’Homme. Introduction à l’étude de la biologie humaine » (Gallimard) Jean Rostand écrivait :

« Il n’est pas impossible que la biologie de l’avenir sache faire profiter notre espèce d’un petit supplément de matière chromosomique. Et l’on pourrait même se demander à cet égard- pour offensante qu’une telle idée doive paraître à notre orgueil- si nous n’aurions pas intérêt à annexer à notre patrimoine héréditaire quelques gènes provenant de telle ou telle espèce animale. Cette annexion pourrait se faire par l’hybridation, elle exigerait l’introduction directe des gènes étrangers dans un ovule de culture.

Enfin sera-t-il permis d’imaginer que l’introduction de ces gènes animaux aurait pour conséquence de rompre l’équilibre génétique de notre espèce, et de faire ainsi repartir son évolution vers on ne sait quelles destinées ?

Ce seraient alors bien d’autres possibilités qui s’ouvriraient à la science. Nous avons simplement voulu noter quelques-unes des visions d’avenir qui se présentent à un biologiste de l’an 1940… »

Cognac

Pour l’heure ce sont des gènes humains qui entrent dans le patrimoine simiesque. Et pas encore l’inverse. De même, contrairement à la prophétie occidentale  terminale de Céline c’est le cognac qui va vers la Chine (et non l’inverse). Combien de temps encore avant le transhumanisme ?  Trembler ou applaudir ?

A demain

Comment parler gentiment du genre avec vos enfants : la leçon de Jean (Rostand) et celle d’Elisabeth (Roudinesco)

Bonjour

Le « genre » enflamme la France. Il vous angoisse ? Il vous parle ? Vous gonfle ? Faut-il dire gender studies ? Etudes ? Théorie ? Idéologie ?  Deux leçons pour y voir plus clair, pour en mieux en parler lors d’un prochain dîner. Pour échanger utilement avec vos enfants, présents ou à venir, garçons ou filles. Vous pouvez lire le second avant la première.

La première leçon est celle d’Elisabeth Roudinesco, psychanalyste et l’une des historienne-gardienne du temple. Elle s’exprime aujourd’hui dans un Libération à bout de souffle, en passe de devenir « marque ». Extraits de l’entretien accordé au « quotidien créé par Jean-Paul Sartre » (recueilli par Cécile Daumas) :

Pourquoi un programme visant à l’égalité, dispensé à l’école, a-t-il laissé croire qu’on allait transformer les filles en garçons et les garçons en filles ? Pourquoi dans le sillage du mariage pour tous, tout projet sociétal concernant la famille est-il désormais vécu par une part de la population comme une mise en danger de l’enfant et un démantèlement de la structure familiale ?

«  Au XIXe siècle déjà, l’industrialisation et ses transformations sociales avaient provoqué une terreur de la féminisation de la société, liée à l’essor du travail des femmes. A chaque fois, les boucs émissaires sont les mêmes : les juifs, les étrangers, les homosexuels. A chaque époque, les arguments sont récurrents : la famille se meurt, la nation est bafouée, l’indifférenciation sexuelle menace, l’avortement se généralise, les enfants ne vont plus naître. C’est une grande peur, une peur de l’avenir, la peur de n’être plus rien du tout (…) »

Couples sans fertilité

. »J’approuve entièrement la décision de Manuel Valls de faire interdire le spectacle antisémite de Dieudonné. Il ne s’agit pas d’un problème de liberté d’expression mais bien d’incitation à la haine raciale. En revanche, je ne pense pas qu’il était nécessaire de repousser sine die le projet de loi sur la famille, d’autant qu’il était vidé des deux points les plus polémiques, la PMA (procréation médicalement assistée) et la GPA (gestation pour autrui). Je peux comprendre que l’on puisse repousser ces deux questions provisoirement pour des raisons politiques. Mais il est illusoire de s’opposer aux progrès de la science, il faut l’encadrer. Dans dix ans, qu’on le veuille ou non, droite ou gauche, la PMA sera autorisée pour les lesbiennes et la GPA pour les couples infertiles. Cela passera via les pays voisins où elle est déjà pratiquée, et via la demande de filiation des enfants ainsi conçus.

C’est dans ces familles à l’apparence la plus normale qu’adviennent aussi les pires turpitudes. En réalité, le premier malheur d’un enfant est la misère économique. Ce qui détruit une famille, c’est avant tout le chômage, la pauvreté, l’alcoolisme, la violence, les inégalités : ce que disait Victor Hugo dans les Misérables est d’actualité. L’autre besoin fondamental pour l’enfant est un attachement affectif personnalisé avec un être, qui est communément attribué à la mère, mais qui peut être assuré par une autre personne. Cet attachement fort va structurer l’enfant, c’est ce qu’on appelle l’amour. Le bien d’un enfant exige ainsi qu’il soit adopté le plus vite possible s’il est dans un orphelinat, qu’il ne soit ni maltraité ni considéré comme un objet mais comme un sujet. »

Le concept de chien n’aboie pas

« Nous devons défendre toutes les recherches sur ce thème, elles sont essentielles. Le genre est une hypothèse qui permet de montrer que tout ne découle pas de la nature. Mais le genre est une notion renvoyant à un «sentiment de l’identité» et il ne s’agit en rien de l’appliquer bêtement dans le quotidien de la vie. Cela n’aurait aucun sens. Un concept, une notion ne doivent pas descendre dans la rue : le concept de chien n’aboie pas. Il est extraordinaire de voir comment une des théories les plus sophistiquées a pu engendrer une rumeur aussi stupide. Un des grands fantasmes qui circulent est qu’on ne fabriquera plus les enfants par voies naturelles. On estime à 7% de la population le nombre d’homosexuels. Tous ne veulent pas avoir des enfants. La quasi-totalité des enfants seront encore conçus par une copulation classique, rassurez-vous, c’est tellement plus simple, y compris d’ailleurs chez des homosexuels hommes et femmes entre eux. Penser que différence des sexes, accouplement et naissance des enfants sont remis en cause dans la réalité sociale relève du fantasme, voire du délire. »

(…) A tort, l’homosexualité est envisagée comme un troisième sexe : cela fait très longtemps d’ailleurs que ce terme est employé. S’est greffée sur cette idée la peur qu’on allait transformer les garçons en filles et les filles en garçons. Nous sommes dans le délire. L’homosexualité n’est pas un «autre sexe», c’est une orientation sexuelle. L’homosexualité n’est pas une construction identitaire liée au genre, les homosexuels sont soit hommes, soit femmes, comme les bisexuels. Le transsexualisme (conviction d’appartenir à un sexe opposé) n’a rien à voir avec l’homosexualité, et c’est ultra-minoritaire. Il existe bel et bien deux sexes, l’un masculin, l’autre féminin. L’hermaphrodisme est une anomalie anatomique, connue depuis la nuit des temps et l’androgynie un mythe : il y a une immense littérature sur cette question.

N’être femme

Mais l’identité sexuelle est aussi une construction sociale et psychique, comme l’a démontré Simone de Beauvoir et d’autres après elle. «On ne naît pas femme, disait-elle, on le devient.» Notre identité est bien triple : biologique, psychique, sociale. On est homme ou femme, réalité biologico-anatomique incontournable, et le genre, comme construction, c’est une autre réalité qui relève du «vécu», de l’existentiel (…) Tout ne se vaut pas, contrairement à ce que disent des médias fous qui veulent mettre en face à face constamment tout et n’importe quoi pour faire de l’audimat ou de la polémique : les juifs contre les antisémites, les racistes contre les antiracistes, les évolutionnistes contre les créationnistes, les partisans des rumeurs contre ceux qui les invalident, etc. Il faut dire non et non à toutes ces sottises. Et mener des combats clairs. »

La seconde leçon est celle offerte par Jean Rostand (1894-1977). On se souvient peut-être d’un vieil homme en noir et blanc expérimentant génétiquement sur des grenouilles dans ses étangs de Ville-d’Avray. Cet enfant des Lumières fils  d’Edmond  et de Rosemonde fut  un biologiste, moraliste, écrivain et vulgarisateur hors pair.  En 1941 il publie « L’homme. Introduction à l’étude de la biologie humaine » aux Editions Gallimard. Extraits :

« Chez l’Abeille, toute la différence entre la reine et l’ouvrière tient à une différence dans le régime des larves. Or qu’elle n’est pas la différence dans le régime spirituel entre la larve de l’homme et celle de la femme !

Les cheveux de l’âme

Education scolaire, relations avec les parents et avec les étrangers, habillement, coiffure,  jeux, suggestion collective, tradition affective et culturelle : tout diffère pour le petit garçon et pour la petite fille. Ils ne respirent pas la même atmosphère, ils n’habitent pas le même univers. Ne doutons pas que l’âme ne se ressente de la longueur des cheveux, de la coupe des vêtements, du symbolisme des jouets… Toute la société est là, qui, dès la naissance, pèse insidieusement sur l’individu, pour le modeler conformément à un certain idéal conventionnel. L’éternel masculin et l’éternel féminin sont, pour une large part, fonction des contingences sociales et rien n’est plus malaisé que de démêler, dans l’empreinte sexuelle, ce qui appartient, en propre à l’animal masculin et à l’animal féminin.

Poupées de plomb

Qu’il y ait une certaine dissemblance innée de l’affectivité en rapport avec les différences d’instinct sexuel, cela est des plus probables, mais cette dissemblance, en tout cas, est considérablement renforcée, tans par la répercussion psychique des différences structurales que par toutes les circonstances de l’éducation. En fin de compte les poupées et les soldats de plomb n’auraient-ils pas presque autant de responsabilité que les horomes dans la différenciation psychique de l’homme et de la femme ? »

Ne jamais désespérer. Peut-être est-il encore temps de compléter le programme ABCD de l’égalité par la lecture de Jean Rostand. Une croix sur les poupées de cire ? Bientôt les poupées de plomb ? Le ballon est chez Mr Vincent Peillon

A demain

Stéthoscope : à bout de souffle ?

Bonjour

La première fois où nous avons traité, ici, du stéthoscope c’était avec Jaddo. Elle faisait alors partie des « cent françaises les plus influentes ». Une initiative de Slate.fr. Avec Jaddo la médecine changeait mais le stéthoscope était toujours en couverture de son livre. Influence ?  Jaddo et son blog étaient classés juste derrière Mireille Faugère, directrice générale de l’AP-HP, derrière Laure Adler et juste devant  Mylène Farmer.

Neuf mois plus tard. Mireille Faugère est partie diriger sous des cieux plus cléments, remplacée par qui l’on sait. Laure germanopratine et Mylène chante. Jaddo ? Elle est en fugue. Il nous reste nos stéthoscopes. Pour combien de temps encore ?

Louvre

On sait beaucoup du stétho. Presque tout. Il a été inventé le 17 février 1816 par le Dr René-Théophile-Hyacinthe Laennec qui fêtait ce jour-là ses trente-cinq ans. Il allait mourir dix ans plus tard, de tuberculose. L’époque était encore à la fatalité.

Pourquoi « le 17 février 1816 » ? Laennec, né à Quimper, a son illumination en observant des enfants. Ils  jouent dans les décombres des guichets du Louvre. L’oreille collée à l’extrémité d’une poutre, ils écoutent les sons transmis par le bois qu’un autre gratte avec une épingle. Laennec s’arrête. Regarde. Comprend. Ses maîtres viennent de lui enseigner la percussion, il découvre et enseignera l’auscultation. Ce sera une forme de révolution acoustique qui sauvera bien des vies – une révolution dont nous ne sommes pas encore sortis.

Poitrine

La légende est écrite. De retour à l’Hôpital Necker, Laennec est au chevet d’une patiente cardiaque. Il réclame une feuille de papier, la roule en cylindre, appuie une extrémité sur la poitrine de la malade et place l’autre contre son oreille. Voici que lui parviennent, amplifiés et avec netteté, les sons des battements du cœur et ceux des inspirations-expirations des poumons. C’est la première auscultation médiate – par opposition à l’auscultation immédiate où la tête du médecin est collée sur la poitrine du patient. Une opération qui voyait fréquemment le médecin placer un mouchoir entre son oreille et la peau du malade. Pudeur et cérémonie.

Laennec baptise stéthoscope son invention (du grec stethos, poitrine). Il en élabore un premier, en bois, puis l’améliore au fil de différents modèles. En moins de deux ans il élabore toute notre sémiologie pulmonaire. Ce Breton entend les vents, les comprend. Son instrument acoustique permet, sans danger et autant de fois qu’on le veut, d’entrer dans l’intimité d’un bloc cœur-poumon alors quasi inaccessible. Deux siècles plus tard, sa classification des sons pulmonaires normaux et pathologiques (râles, sifflements, bourdonnements, tintement métallique, etc.) n’a rien perdu de son actualité.

Tintement métallique

Comment résister aux charmes du «tintement métallique de Laennec» ? Littré, qui ne se trompe jamais, le définira : «Laennec appelle ainsi un tintement analogue à celui d’une petite cloche ou d’un verre qui finit de résonner, tintement qui retentit dans le tube du stéthoscope, ou, sans stéthoscope, à l’oreille appliquée contre la poitrine». Qui l’a entendu une fois ne l’oubliera pas. Pas plus que la poétique sémiologique.

Le plus étonnant alors, le plus redoutablement signifiant seront les résistances médicales à cette avancée. Une version a minima de la tragédie préalable de Semmelweis.[1] Pourquoi s’éloigner du corps du malade ? Et comment accepter que cet éloignement puisse permettre de mieux entendre, de mieux comprendre ce qui se trame en son sein ? Georges Canguilhem a-t-il véritablement vu, dans l’invention du stéthoscope par Laennec, le début de l’éclipse « du symptôme par le signe » (Rev Med Suisse 2008;4: 1179) ? Ne faut-il pas plutôt distinguer, dans ces quelques centimètres amplificateurs, une marche supplémentaire vers l’objectivation-distanciation du patient ? Avec en prime l’abandon du mouchoir médical de la pudeur hygiénique.

Demain

L’histoire piaffe. De nombreuses améliorations sont rapidement apportées (adaptateurs en ivoire, tube flexible…) mais il faut attendre le milieu du XIXe siècle pour voir apparaître le stéthoscope à deux oreilles (bi-auriculaire) dont le principe est toujours d’actualité. Le plus célèbre est aujourd’hui celui mis au point au début des années 1960 par un cardiologue américain avec double pavillon réversible. Il est désormais omniprésent dans la pratique médicale, qu’il s’agisse du cœur, des poumons, de l’abdomen, du fœtus ou de la tension artérielle.

Omniprésent certes, mais demain ? Dans un éditorial de la dernière livraison de la revue Global Heart,[2] les Prs Jagat Narula et Bret Nelson (Mount Sinaï School of Medicine, New York) laissent entendre que ses jours sont peut-être comptés. L’invention durable de Laennec résistera-t-elle encore longtemps à l’avènement des ultra-sons et de l’échographie, d’appareils de moins en moins volumineux, de moins en moins coûteux ? A quand le stéthoscope jetable ?

 Smarthétoscope

«Les conditions sont réunies pour un bouleversement, assurent nos deux médecins. Les vinyles ont été remplacés par les cassettes audio, puis par les CD et par les MP3. Le stéthoscope finira par s’incliner de la même manière face à l’échographie. Les étudiants en médecine vont s’entraîner à utiliser ces appareils portables pendant leurs études précliniques. Puis ils auront accès à des anatomies et des physiologies vivantes qui n’étaient jusqu’ici consultables que via des simulations. Ces étudiants verront l’avènement d’une échographie guidée par une ultrasonographie ciblée. Puis une fois en position d’autorité, ils réaliseront peut-être que le potentiel de cette technologie aujourd’hui balbutiante est encore bien plus étendu.»

A quand le stéthoscope jetable ? A quand le smarthétoscope ? Qui, le 17 février 2016, sera devant le Louvre pour célébrer la mémoire de Laennec ?

A demain
[1] A noter une édition toujours disponible et accessible (7 euros) de la thèse de Louis-Ferdinand Destouches soutenue en 1924 et consacrée à la vie et à l’œuvre de Philippe Ignace Semmelweis : Céline L.F. Semmelweis. Belle préface de Philippe Sollers. Paris : Gallimard, 1999.

[2] Nelson BP, Narulay J. How relevant is point-of-care ultrasound in LMIC ? Global Heart 2013;8:287-8.

Entre Viagras® et fatalité : la sérendipité

Bonjour

Aujourd’hui, sérendipité. Dans le dernier cahier Livres de Libération Robert Maggiori ne nous dit pas vraiment ce qu’elle est. Mais il écrit qu’elle  n’est pas aussi simple que ce qu’en a dit un jour le célèbre médecin américain Julius H. Comroe :  «Chercher une aiguille dans une botte de foin. Et y trouver la fille du fermier.»

Bucolique et sexuée l’image est heureuse. Sauf pour le fermier. Et encore. La sérendipité ce pourrait aussi être vouloir l’argent avec la motte de beurre et, en prime, toucher la crémière.

Sri Lanka

Maggiori abordait le sujet à l’occasion de la sortie d’un ouvrage signé de Mme Sylvie Catellin et publié aux éditions du Seuil (1). Un bonheur de lecture et l’ouverture de quelques lucarnes cérébrales.

Avec la sérendipité nous sommes en terre inconnue, aux frontières de l’heuristique ( εὑρίσκω, eurisko, « je trouve ») . En réalité l’affaire est moins grecque que persane. Tout commence il y a bien longtemps avec un conte du désert. C’est un conte avec chameau et sans chas d’aiguille. Il est intitulé Les Trois Princes de Serendip. Serendip ou, dit-on, Ceylan/ Sri-Lanka

Strawberry Hill

Serendipity  est alors  forgé par l’Anglais  Horace Walpole (1717–1797) un précieux, propriétaire de Strawberry Hill House et promoteur du roman gothique. Walpole désigne ainsi des « découvertes inattendues, faites par accidents  et sagacité ». La sérendipité n’est ainsi rien d’autre que la « sagacité accidentelle ». Reste à savoir qui est l’auteur de l’accident. Sherlock Holmes et le Dr Gregory House n’existeraient pas sans elle. Par rétroactivité on la trouve  omniprésente dans tous les contes (le coup du chasseur paternel dans le Petit Chaperon en est une assez bonne illustration).

Pénicilline et Lamotte-Beuvron

En langue anglaise l’affaire fait florès. Plus tardivement en  langue française. Elle y est le plus souvent  une découverte scientifique ou technique faite de façon inattendue, fortuite. Non pas par hasard mais comme par un concours heureux de circonstance.  On pense aussitôt à la pénicilline d’Alexandre Flemming et à la  tarte   de  Caroline et Stéphanie  Tatin (impérativement sans chantilly) de Lamotte-Beuvron (Loir-et-Cher). On connaît l’histoire de la solognote étourdie et des quarante chasseurs.

Demoiselles Tatin

Sérendipité encore  lorsque  l’auvergnat Louis Vaudable, propriétaire de Maxim’s  la découvre lors d’un dîner au bord du Beuvron, dans l’auberge des deux sœurs ?  Sérendipité toujours lorsque l’immense angevin Curnonsky présente ce dessert en 1926 à Paris sous le nom de « tarte des demoiselles Tatin » ?

Creuser la question  la sérendipité c’est découvrir l’infini à la portée de tout un chacun. Pourquoi découvrir ceci plutôt que rien ? On commence à percevoir  les abymes sous nos pieds. Ici la liste de ce qui n’existerait pas sans la sérendipité.   

Nutella et Carambar

La poussée d’Archimède, le bleu de Prusse et les rayons X. Et, pour un peu, la découverte du virus du sida (1983, Institut Pasteur de Paris) par le Pr Luc Montagnier et ses douze collaborateurs.  De fait la médecine est à l’honneur,  La découverte des effets thérapeutiques du sel de lithium par John Cade. L’effet psychotrope de la chlorpromazine  par Jean Delay, Pierre Deniker et Henri Laborit (2).

Il en fut de même pour le  Nutella, pâte à tartiner, (1946 – Pietro Ferrero, pâtissier piémontais) et du Carambar , caramel en barre  (1954-  usine française de chocolat Delespaul-Havez ).  Pour écouler des excédents de chocolat, un contremaitre imagine y mêler du caramel. La machine se dérègle. Au lieu de débiter des bonbons carrés, elle produit des petites barres allongées. « Sans blague » ajoute Wikipédia, qui se trompe parfois.

Erectiles

A table et en bouche c’est toujours la sérendipité avec les Bêtises de Cambrai ou les flocons de maïs de J. H. Kellogg.  Et la sérendipité moderne c’est aussi et surtout  le Viagras® de Pfizer . Ou comment les chercheurs  Nicholas Terrett et Peter Ellis (sans oublier les hommes volontaires des premiers essais cliniques) comprennent que la vrai cible du citrate de sildénafil n’était pas directement le cœur. Pfizer repositionna vite fait sa spécialité. Big Pharma récolte, depuis, les fruits croissants du marché florissant des érectiles.

Viagras® ou pas la tentation est là : poser avecla sérendipité la question éternelle de la fatalité (ceux qui croient en Dieu) ou du hasard (ceux qui n’y croient pas). L’action du  divin versus le génie humain.

Dans « Le livre de sable » (Gallimard, folio)  Jorge Luis Borges calme nos angoisses : hasard et fatalité sont, dit-il,  des synonymes. Borges ajoute :

« Je n’écris pas pour une petite élite dont je n’ai cure, ni pour cette entité platonique adulée qu’on surnomme la Masse. Je ne crois pas à ces deux abstractions, chères au démagogue. J’écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps.»

(A demain)

(1) Cattelin S. Sérendipité. Du conte au concept. Editions du Seuil, Paris, 2014

(2) Sur ce sujet se reporter au remarquable « 24 textes fondateurs de la psychiatrie introduits et commenté par la société médico-psychologique » Editions Armand Colin, 2013. Réalisé sous la direction du Dr Marc Masson cet ouvrage n’a étrangement pas encore bénéficié dans la presse médicale et d’information générale des éloges qu’il mérite.