Mémoire : les boissons alcooliques ne sont plus faites pour les intellectuels

Guy Debord  écrivait peu mais buvait beaucoup. Blondin (Antoine)  but beaucoup et mangea peu. Surtout vers la fin. Bacon (Francis) ne peignait que semi-dégrisé. Céline (Louis-Ferdinand) avait l’alcool en horreur. Il écrivit comme personne avant lui. Rabelais (François) simulait l’ivresse comme personne. Il inventa une langue et réjouit les cœurs. Villon écrivait, buvait – et volait pour manger.

Boire avec Shining

Confidence de King (Stephen) :  « Pendant l’écriture de ‘’Shining’’,  je buvais beaucoup. Etais-je alcoolique ? J’évite de le formuler. Mais, oui, je connaissais bien l’alcool. Ceci dit, je ne vois pas pourquoi on ne traiterait pas de l’alcoolisme en l’étant… C’est bien d’écrire avec les deux points de vue ». (1) Christopher Hitchens (« Vivre en mourant »).  Simenon (Maigret). Fitzgerald et Lowry le volcan. ‘’Rester sur le rivage ou aller soi-même y voir un petit peu’’ (Gilles Deleuze).  Alcools-incubateurs.  Alcool-révélateur (2).

Trois verres (et demi)

Et puis cette douche froide avec une étude franco-anglaise financée par des fonds britanniques et américains. C’est dans Neurology. .On verra ici ce qu’en dit Le Parisien relayé sur le site de l’Inserm (bien étrange association qui voit un organisme public travailler avec un média privé pour faire la vulgarisation des travaux de ses chercheurs).

En substance que plus de 36 grammes (trois verres et demi) d’alcool par jour fait rapidement perdre la mémoire. Réponse documentée apportée au terme d’une enquête épidémiologique menée par des chercheurs français et anglais. Ils travaillent à l’University College London, au Centre de gérontologie de l’ hôpital Sainte-Périne (Assistance Publique-Hôpitaux de Paris), à l’Université Versailles St-Quentin-en-Yvelines  et à l’Inserm.

Doses-effets ? 

Cette longue étude a été menée à partir des personnes participant à la cohorte britannique Whitehall. Un travail dirigé par Séverine Sabia. Conclusions simples (extrapolables à la France) autant que précises : les hommes buvant plus de 36 grammes (soit 3,5 « verres standards ») d’alcool par jour montrent un déclin de mémoire accéléré. Ce phénomène se traduit notamment par une diminution de leurs capacités d’attention et de raisonnement. Il semble ici exister une relation doses-effets. A vérifier.

Et chez les femmes ? Il n’a malheureusement pas été possible d’étudier chez elles les conséquences de consommations comparables à celles des hommes. Et ce pour de simples raisons statistiques : elles n’étaient pas assez nombreuses à consommer durablement de telles quantités. Différents éléments laissent toutefois penser qu’un déclin plus rapide des fonctions exécutives existe chez les femmes qui buvaient plus de deux « verres standards » d’alcool.

Un plaisir supérieur au 20 heures

Chacun peut, avec quelques proches, voir où il en est de ses capacités de mémorisation et où en sont ses « fonctions exécutives » (capacités d’attention et de raisonnement utilisées afin d’atteindre un objectif précis). Le test de mémoire consiste à se rappeler en une minute du plus de mots possibles parmi une liste de vingt mots qui étaient énoncés juste auparavant. Les fonctions exécutives ? Soixante-cinq questions et deux tests d’agilité verbale durant lesquels les participants devaient écrire respectivement (en une minute) le plus de mots commençant par la lettre S  et le plus de mots d’animaux, en une minute.  Essayez. C’est un plaisir potentiellement supérieur à la vision du journal télévisé de 20 heures (nous parlons ici de celui du week-end de France 2).

Pourquoi un tel phénomène, un phénomène que certains vivront comme éminemment déprimant ? La principale hypothèse avance les conséquences vasculaires de la consommation chronique d’alcool qui, en cacade, auraient des effets cérébraux. De fortes consommations d’alcool auraient en outre un effet toxique à court et long termes sur le cerveau. Même celui des écrivains, artistes et créatifs. Ils peuvent aussi s’en sortir.

Crier avec Munch

Un homme et un livre en apportent la preuve. L’homme c’est Edvard Munch (1863-1944). Le livre est celui de Dominique Dussidour : « Si c’est l’enfer qu’il voit » (éditions Gallimard). (Voir ici).

Peuvent le lire les alcooliques, ceux qui le deviennent, ceux qui ne boivent plus et ceux qui ne boivent pas plus que de raison. Et tous les autres. On y apprend que le pire n’est pas toujours certain. Et que Le Cri est, aussi, un message d’espoir. Ce qui n’est pas rien.

(1) Celles et ceux qui s’intéressent à l’alcool et/ou aux alcooliques (anonymes ou pas) prendront peut-être plaisir à découvrir « Docteur Sleep », suite de « Shining » (le livre). Editions Albin Michel, traduction de Nadine Gassie

(2) Pour les liens entre alcool et écriture : le remarquable petit « Se noyer dans l’alcool ? » d’Alexandre Lacroix. Editions J’ai Lu. Presses Universitaires de France.

Extrait de la préface à la nouvelle édition (2012) : « De toutes les spécialités, la cure de désintoxication pour alcooliques est sans doute l’une des plus moroses et des plus humbles qui soient –les résultats sont très faibles, la rechute étant la règle davantage que l’exception. De  plus les alcooliques tendent à éprouver du mépris ou de la haine, tantôt obliques et tantôt bien directs, envers les représentants de l’ordre qui veulent les sevrer : il est difficile d’établir avec eux un rapport franc et libéré du poids du mensonge. »

Les alcooliques demeurent des dangers publics chroniques.

Alcoolisme : Soignants et chercheurs français dénoncent dans la presse leur dénuement croissant. Gallimard ressort l’ouvrage culte de Joseph Kessel (Folio, 7 euros).

Longtemps les alcooliques furent des dangers publics chroniques. Ils le demeurent. Sont-ce des malades ? Sont-ce des coupables ?     

 Joseph Kessel (1898 – 1979) fut un homme à part. Aventurier et journaliste de grand talent en même temps que très grand buveur. Ce qui ne fut pas toujours incompatible. Dans son célèbre Bloc-notes  François Mauriac dit de lui : « Il est de ces êtres à qui tout excès aura été permis, et d’abord dans la témérité du soldat et du résistant, et qui aura gagné l’univers sans avoir perdu son âme. » Il est mort , dit-on, d’une rupture d’anévrisme. Mort à 81 ans. Mauriac avait vu juste, une fois de plus.

Reportage dans France-Soir

 Les éditions Gallimard viennent de republier l’un des plus troublants des reportages de Kessel, un reportage non dénué de conflit d’intérêts : « Avec les alcooliques anonymes ». Un  reportage ascensionnel chez celles et ceux qui, sortis roussis de l’enfer de l’alcool, étaient en processus de renaissance. Une métamorphose pour le prix d’un purgatoire collectif et définitif.

Dans son avant-propos Fabienne Deschamps rappelle qu’en 1960 les lecteurs de France-Soir découvrirent incrédules le reportage que Kessel étaient en train de réaliser aux Etats-Unis chez les Alcoholics Anonymous. Fin 1960 le livre paraissait chez Gallimard. Il reparaît aujourd’hui. Avec trois appendices. Le deuxième est le questionnaire utilisé par le John Hopkins pour déterminer si ses patients sont ou non alcoolique.

Vie Libre, Croix d’Or et Croix bleue

 La troisième est la reproduction de l’enquête réalisée en 1960 par Didier Leroux, collaborateur de France Soir, sur les organisations qui, en France, poursuivaient un but équivalent à celui des AA. Elles groupaient alors environ trente mille « buveurs guéris » ou  (dans une faible proportion) « abstinents volontaires ». Soit le « Comité national de Défense contre l’alcoolisme », « Vie Libre », « Croix d’Or », « Croix bleue » et la société de tempérance internationale les « Bons Templiers » fondée en 1850.

Octobre 2013. On apprend, par voie de presse, que la France devrait  se doter d’un programme d’action intégré dans la future loi santé de 2014. On apprend aussi qu’en dépit de la diminution globale de la consommation d’alcool en France, la prévalence de l’alcoolo-dépendance reste élevée et constante : deux millions d’adultes concernés par des troubles médicaux, psychologiques et sociaux liés au mésusage d’alcool ;  coût sanitaire estimé à plus de 2,5 milliards d’euros par an. Ajouter que les structures de soins sont saturées, que les mésusages creusent les inégalités sociales et que les thérapies font l’objet de controverse.

« Mauvaises habitudes » ?

L’Europe ? Le premier plan d’action contre l’alcoolisme fut lancé en 1992, suivi d’une deuxième en 2000. Des mesures ont été renforcées dans le cadre du plan 2012-2016. Priorités : la protection des jeunes et des enfants (avant et après la naissance) ; les accidents de la route liés à l’alcool ; la consommation sur les lieux de travail et autres « mauvaises habitudes ».

«  La recherche consacrée en France à ce problème pourtant majeur, fait de notre pays, le plus mauvais élève d’Europe avec l’Italie. On manque de tout, confie au Figaro le Pr Mickaël Naassila, directeur d’une unité de  recherche de l’Inserm sur l’alcoolisme, à Amiens. On manque de chercheurs, de postes, de structures, bref, d’un vrai plan alcool pour répondre à l’ampleur du problème. Tout comme il y a des victimes de tabagisme passif, il y a des victimes de l’alcoolisme passif, mais personne ne parle jamais d’elles. » Avis partagé, toujours dans Le Figaro, par le Dr Philippe Batel, responsable de l’unité de traitement ambulatoire des maladies addictives à l’hôpital Beaujon.

L »alcoolique n’est plus celui qu’il était

« Ce déni du problème peut s’expliquer par la représentation que les professionnels de la santé, les politiques, les médias et le grand public ont des personnes ayant un problème avec l’alcool, une représentation qui est véritablement archaïque, ajoute le Pr François Paille CHU Vandœuvre-lès-Nancy. Beaucoup pensent encore à tort que seuls les grands buveurs excessifs incapables de contrôler leur consommation, sont en danger. C’est vrai, ils le sont, mais à titre d’exemple, les grands buveurs dénutris et atteints d’une cirrhose ne représentent “que” 2500 des 49.000 décès annuels imputables à l’alcool, alors que les cancers et les maladies cardio-vasculaires en relation avec une consommation excessive d’alcool, font 27.000 morts dans le même temps.»

Cigarette électronique et baclofène

Solutions proposées: revenir sur les définitions de l’alcoolisme : bannir le vieux terme «d’alcoolique chronique» et le remplacer  par « personne présentant des troubles de l’alcoolisation » ;  «inciter tous les professionnels de la santé, à demander à leurs patients combien ils boivent de verres d’alcool par jour, de la même façon qu’ils s’inquiètent de leur consommation de cigarettes. Cela permettrait aux personnes en difficultés, d’oser enfin parler de leur souci, sans craindre d’être stigmatisées» croit le Pr Henri-Jean Aubin (service d’addictologie de l’hôpital Paul Brousse, Villejuif).

Malades et/ou coupables

En France seules 8 % des personnes ayant un problème avec l’alcool sont actuellement prises en charge (souvent les cas extrêmes). Les autres ? Au mieux elles le seront plus tard. Injustices addictives. La cigarette électronique permet progressivement de parler ouvertement de son addiction au tabac. Le baclofène ne le permet nullement pour ce qui est de l’alcool. L’immense majorité des alcooliques français demeurent des anonymes. Mais des alcooliques anonymes et solitaires. Avec enfer, mais sans purgatoire. Des malades ou des coupables ?

 

 

Qui a dit: « La Vieillesse est un naufrage » ?

Lampedusa, Concordia, La Méduse : les naufrages font toujours recette. C’est moins vrai de la vieillesse.  Les trop vieux naufragés savent-ils qu’ils font naufrage ?

Eléments de réponse et propositions de lecture.

Jeudi 3 octobre 2013 : les gazettes rapportent que des touristes auraient vu le président Chirac consommer une piña colada à la terrasse de Sénéquier, café réputé du port de la ville varoise où il a ses habitudes. Des clichés téléphoniques circulent. Les touiteurs touitent (1).

Arthur, auditeur du Var, parle sur RTL

« L’ancien président « très heureux, souriant » est resté « une petite heure » a précisé à RTL Arthur, un responsable de l’établissement. « Il a toujours l’œil vif, je pense que c’est une personne encore très vive d’esprit qui sait très bien ce qu’il fait et où il est. » D’où Arthur nous parle-t-il ainsi ? Où est la frontière qui permet de parler d’un vieillard comme s’il n’était plus véritablement une personne ? Quelles sont les raisons qui font qu’Arthur peut s’autoriser à dire qu’il pense que l’ancien président de la République sait qu’il est à la terrasse de Sénéquier.

Il y a un an Bernadette Chirac s’exprimait sur le même thème. Notamment dans Paris Match. Extraits :

« Sa voix s’est teintée d’émotion quand elle a évoqué l’état de santé de son mari Jacques Chirac sur Europe 1. Gaulliste convaincue, Bernadette Chirac a repris les mots du général sur l’âge et les années qui passent : «La vieillesse, le général de Gaulle l’avait dit, c’est un naufrage. Et je continue à la penser». Silence. Puis elle reprend sur le ton énergique qu’on lui connaît. . « Il n’est ni muet, ni aveugle. Il est capable d’aller se promener. Simplement, il faut veiller sur sa santé, ne pas l’inciter à faire de choses. Il ne peut plus faire de grandes promenades. D’ailleurs, il n’a jamais fait de sport. Il dit toujours, je suis comme Churchill, ‘No sports’. Je ne crois pas du tout que ce soit une recommandation à donner».

De Gaulle, Pétain, De Beauvoir

Même les gaullistes peuvent se tromper. Ou plus précisément ne pas dire l’exacte vérité. Il est possible que le Général ait dit ce que Bernadette Chirac, née Chodron de Courcel, dit qu’il a dit. Mais, contrairement à ce que l’on peut penser qu’elle pense, de Gaulle n’est pas le premier à l’avoir dit. Et tout laisse penser que Charles de Gaulle le savait. D’autant qu’il ne parlait pas de sa personne mais bien de Pétain et du naufrage de la France. On se déchire encore et les recherches en paternité se poursuivent pour identifier le géniteur de cette image. Pour l’heure le grand Chateaubriand tient la corde. Grâce notamment à Simone de Beauvoir née Simone-Lucie-Ernestine-Marie Bertrand de Beauvoir (1908-1986) qui écrivit, en 1970,  dans son  essai sur la vieillesse (Gallimard) :

« La vieillesse est un naufrage » écrivit Chateaubriand avant d’être plagié par le général de Gaulle, qui en avait après Pétain. »

Old age being a shipwreck   

On peut aussi, grâce à  la chirurgie de l’ostéoporose et avec l’aide  des Anglais, filer la métaphore maritime :

« Nous disons simplement qu’arrivé à un stade   la vieillesse étant un naufrage  il semble que tout soit dit, il reste quand même un capitaine à bord – pour combien de temps ? 

We shall simply say that one reaches a stage where– old age being a shipwreck – it seems that everything has been said but there is still a captain on board – for how long? »

Reste, pour l’heure, l’essentiel : « Le vieillissement psychique » de Benoît Verdon. Editions des Presses Universitaires de France (collection Que sais-je ?). Vous découvrirez  comment, sur le pont au fumoir et dans les soutes, on gamberge. Et comment les capitaines et les soignants de la croisière pourraient améliorer cette gamberge (2). Il vous en coûtera neuf euros. Moins que pour un mojito chez Sénéquier (Saint-Tropez).

 

 (1) A l’heure des célébrations (avant, pendant ou après avoir fini la Recherche les allergologues, les gériatres (les sexologues ?) ne seront pas insensibles au délicieux « Dictionnaire amoureux de Proust » des Enthoven, chez Plon).

Pour briller en société,  demander : « Marcel aurait-il tweeté ? ». Pour briller un peu plus encore, on aura pris la précaution de lire le dernier ouvrage du plus que prolixe  François Bon   (éditions du Seuil) : « Proust est-il une fiction ? ».

(2) Outre « Palladium » de Boris Razon (Stock) (dont nous avons déjà vanté ici les vertus), la littérature de la douleur vient de s’enrichir d’un nouveau titre : le redoutablement drôle « Vivre en mourant » (Flammarion) de Christopher Hitchens –traduction de Bernard Lortholary. Brillant journaliste américain (Slate.com, Vanity Fair, Atlantic) d’origine anglaise l’auteur tient la chronique d’une maladie du foie qui eut assez vite raison de lui : il aura à peine de dépasser le cap de la soixantaine.

    

Les journalistes et les orchidées de miss Blandish

Faut-il être méchant pour être titulaire de la carte de presse ? Ou faut-il être doté d’un capital d’indignation hors du commun ? Faut-il en vouloir à la terre entière ? Rêver à un monde plus juste ou vouloir maintenir celui-ci en l’état ?

Ce sont très précisément les questions que ne se pose pas (ou si peu) cette peu banale et formidable corporation.

James Hadley Chase (1906-1985) n’était pas un citoyen américain. S’appelait-il d’ailleurs Chase, cet homme né à Londres la veille d’un jour de Noël ? Se nommait-il vraiment René Lodge Brabazon Raymond ce citoyen britannique qui rendit l’âme sur le Vieux Continent. Dans un village du canton de Vaud, peu après Charlot.

Ce graphomane hypergraphe fait l’objet d’un culte  toujours actif (on peut en voir un symptôme ici). Avec une vénération toute particulière pour une certaine miss Blandish. Cette miss naît sous la plume de Chase à l’âge de vingt-quatre ans.  Lui en a alors trente-deux. C’était il y a précisément un quart de siècle. Miss Blandish connaîtra quelque chose qui ressemble assez à l’enfer. No orchids for miss Blandish sera traduit en 1946 pour la maison Gallimard. On doit le lire dans la célèbre collection  jaune et noire de Marcel Duhamel. Faute de quoi on le trouve pour une bouchée de pain en « Folio policier » (n° 461) – collection qui omet de rappeler le nom du traducteur. Pourquoi ?

Les élèves de l’Ehesp

C’est une lecture à conseiller à tous les médecins en herbe – et notamment à ceux qui envisagent la psychiatrie. Ou la médecine légale, son prolongement. C’est aussi une lecture à conseiller aux élèves de l’Ecole de la magistrature et à ceux de l’Ecole des hautes études en santé publique. Sans oublier les écoles de journalisme ; les mêmes qui oublient systématiquement d’enseigner qu’elles doivent leur existence à Renaudot (Théophraste). Mais ceci est une autre histoire.

On parle peu des journalistes dans les polars. Ce sont les policiers qui tiennent le haut du pavé ; le plus souvent devenus privés. Les légistes également tiennent leur rang. Chez miss Blandish la vérité viendra d’un ancien journaliste passé enquêteur.

Une balle dans la peau

« – Ah ! les journalistes ? Comme je les hais ! Ils espionnent, ils fouinent partout, ils déterrent tous les ragots, et quand ils croient qu’ils tiennent un article, ils vous collent après comme des sangsues. Ils se foutent éperdument du mal qu’ils font, du tort qu’ils causent, et de tous les cœurs qu’ils brisent, pourvu qu’ils puissent vendre leur salade. Je les déteste tous tant qu’ils sont, ces salauds ! 

Fenner jugea inutile de lui confier qu’il avait commencé sa carrière comme journaliste. Elle lui ficherait probablement une balle dans la peau. »   

La rage de Chase

Des sangsues vendeuses de leur salade ? L’image n’est guère flatteuse. Est-elle encore d’actualité ? D’autres, plus récemment,  préférèrent la métaphore canine. Le concept de lynchage est fréquemment utilisé à leur endroit. Ou celui de terrorisme, comme dans l’affaire Philip Morris.

Après des études à King’s School, (Rochester, Kent) celui qui signera –entre autres noms – Chase s’est d’abord dirigé vers une carrière scientifique. Il prépare un diplôme de bactériologie. Puis un mémoire sur la rage.

Faut-il ne pas avoir été vacciné contre la rage pour être auteur de polar ? Et pour être journaliste ?

 

Drs Kahn et Rufin, médecins pèlerins

L’un est rentré de Compostelle et cartonne en librairie. L’autre chemine vers le pays basque et publiera demain ses Pensées en chemin. Qui pousse (et où vont donc) ces deux médecins ? Le savent-ils ? Ont-ils abandonné la médecine ?

On sait tout ou presque d’Axel Kahn. Mais ce n’est pas assez. Vous aviez fait le tour de Jean-Christophe Rufin ? Il faudra continuer à tourner les pages ciselées de cet ancien interne devenu ambassadeur avant de retrouver les ombres moyen-orientales de Bourges, sa cathédrale et sa ville natales. De l’auscultation à l’écriture, quelle distance ? Combien entre le malade et soi-même ? Et pourquoi, soudain, se lever et marcher ?

Axel Kahn .

Bientôt 69 ans. Depuis trente ans il est presque partout – une fringale incessante de (re)connaissances. Hier c’était dans le Journal du Dimanche. C’est en permanence sur la Toile : en toute simplicité vous ne pouvez pas vous tromper : http://axelkahn.fr/ Et ce sera demain, une nouvelle fois, en libraire avec ses Pensées en chemin. La petite boucle sera bouclée. Peut-être même aura-t-il croisé le Tour et donné, le soir à la veillée, une conférence sur le dopage. Pour l’édification du peloton et la griserie  du parler.

Blog de voyage

Pour l’heure c’est un exposé itinérant, phagocytaire avec effet pelote de laine. Sur le site il y a les prolégomènes et la philosophie générale de l’entreprise. Il y a le parcours –escargot orienté vers le sud – ouest;  saut de carpe au Petit-Pressigny (Indre-et- Loire) de son enfance avec inauguration d’un square et baptême d’une rose à son nom.  Il y a le blog (comment voyager sans son blog ?). Il y a aussi et surtout cette formidable revue de presse de titres nationaux et régionaux de l’étape. Quarante deux titres et/ou articles (à l’heure ou nous écrivons ces lignes) concernant sa personne, sa démarche et ses envies de généticien aux champs. Ne rien oublier, ni le fil twitter ni les notes biographiques et bibliographiques.

On n’a pas tout lu, cette fois. Mais on a lu beaucoup et la question demeure. A dire vrai elle se fait insistante. Sur le fond c’est la même que celle que soulevèrent les multiples et fructueux échanges que nous avons pu avoir – via Le Monde – avec lui. Un lui multiple: médecin-généticien-éthicien- philosophe-écrivain-président d’université. Tous doublés d’un pédagogue comme on en fait peu (pour ne pas dire plus). Un homme de savoir aimant, comme tant d’autres, fréquenter les hommes et les femmes de pouvoir. Et ne redoutant pas, le moment venu, de le faire savoir. Un charme indéniable. Des connaissances infinies au point de devenir  presque lassantes – une puissance infinie  de raisonnement au service de démonstrations presque trop parfaites. A quoi tient cette méditation hugolienne perpétuelle, extemporanée et à ciel ouvert ? Et où va-t-elle ?

Jean-Christophe Rufin 

Depuis peu 61 ans. Un parcours aussi étonnant que son confrère en génétique. Plus diversifié à coup sûr, sous plus de longitudes et de latitudes. A basculé très tôt vers un humanitaire qui lui fera la courte-échelle pour enjamber les politiciens et gagner quelques palais diplomatiques. Et la littérature au cœur, le carnet en bandoulière. Avec un record à la clef : il y a cinq ans déjà, « plus jeune Académicien de France ». Il en rit encore. En rira-t-il toujours ?

Gallimard

Nous n’avons pas lu « tout Rufin « . Qui le pourrait ? Mais nous l’avons entendu parler de son grand Jacques Cœur . C »était avant une séance tourangelle de dédicaces –  en présence de Jean-Marie Laclavetine qui l’introduisit chez Gallimard. Nous l’avons entendu parler de Zénon, de lui, de Bourges. Et la question demeure : comment passe – t – on du tensiomètre au clavier ? Sans doute n’est-il pas, depuis Rabelais le premier.  Duhamel (autre médecin immortel – dès 51 ans) a tenté d’expliquer les arcanes de ce passage.  Louis-Ferdinand Destouches est quant à lui pratiquement resté muet. Pestiféré il n’a jamais eu ni le Goncourt, ni la Légion d’honneur. Encore moins l’immortalité.

Nous avons lu Nuit de garde. C’est le titre du quatrième des sept petits romans signés Rufin (1). Nous l’achetâmes en 2011 et nous en fîmes avec grand plaisir la recension dans la Revue médicale suisse. Extrait.

Mort, vraiment ?

« Nous sommes quelque part au milieu des années 1970 dans l’un des hôpitaux de la ville-lumière. Le nouvel interne fraîchement nommé doit, dans la solitude de la nuit, certifier pour la première fois de sa vie qu’un homme est mort. Mort, vraiment ? Le garçon de salle, de l’autre côté de la porte, lui a glissé les papiers et assure que le patient l’est plutôt trois fois qu’une. Signer ? L’état civil indique que l’homme est «né en 1898». Certes mais à quelle heure précise est-il mort ? Embarras dans le couloir. «Tu sais ce que c’est, on s’en est rendu compte au changement d’équipe.»

Trépas

Aller vérifier le trépas ? Succomber à l’extrême violence de la fatigue de la garde ? Le jeune interne se souvient que la déontologie (sans parler de la loi) lui impose l’examen clinique. Alors dans ce minuscule roman tout devient cinématographique. Il y a la blouse, le tablier et le vrai luxe qu’est la capote ; un épais manteau de feutre bleu marine qui descend parfois jusqu’aux chevilles et symbole, alors, de l’internat triomphant. Le col est rond que l’on se plaît à remonter pour partir à la guerre. Traversée des tranchées hospitalières. Entrée dans l’une de ces salles communes dont les hôpitaux de Paris étaient encore largement pourvus ; des salles communes qui font que ceux qui en conservent la mémoire redoutent, en en parlant, de passer pour des dinosaures. Celui que l’interne vient voir était hospitalisé depuis douze ans dans cette salle de long séjour couronnée de poutres. Gémissements. Odeurs. Les dinosaures devraient parler.

Artériotomie longitudinale

L’homme est-il bien mort ? Sans doute puisque des paravents de toile ont été dressés autour du lit, crêpes blancs mal tendus sur des montants d’acier pour épargner aux autres malades la vue d’une agonie. L’homme est-il bien mort ? La question d’internat faisait sans doute état de la nécessité de pratiquer l’artériotomie longitudinale. On pratiquera ici une liturgie de circonstance avec la recherche de l’absence du réflexe cornéen. «Le geste n’est pas seulement infaillible, il est spectaculaire, écrit l’auteur. Le médecin rouvre pour une dernière fois les yeux du patient. Il lui rend un instant un regard pour y lire la certitude de son trépas. (…) La tragédie y trouve son compte avec une certaine grandeur.»

C’est fait. L’interne a vu qu’il peut certifier que monsieur A. C., né le 24 avril 1898, est décédé le 8 novembre à, disons, minuit et quart. Il restera à l’interne à laver ses mains de l’odeur imperceptible et tenace des yeux morts. Un quart de siècle plus tard, il arrive qu’elle émerge à nouveau. »

La mort n’est jamais très loin des pèlerins, à commencer par les immortels.

En ce début du mois de juillet de 2013 Axel Kahn chemine vers l’église basque d’Ascain (Pyrénées-Atlantiques). Il est écrit qu’il l’atteindra le 1er août. Les cloches sonneront-elles?  Jean Christophe Rufin est rentré de Compostelle. Les écrans, les ondes, et les librairies le savent. Deux médecins pèlerins. Et demain ? Comment revient-on de si loin ?

(1) Rufin JC. Sept histoires qui reviennent de loin. Paris : Gallimard, 2011. ISBN : 978-2-07-013412-0.

Santé publique: jouerions-nous à nous faire peur ?

Deux livres pour une table de chevet. Deux ouvrages qui ont à voir avec la santé publique sous des facettes inhabituelles. Deux livres qui ont pour vertus de disséquer nos peurs, de dresser la généalogie de nos angoisses contemporaines.  Le premier d’un sociologue, professeur à l’université Paris-Diderot ; le second d’un historien, professeur  à l’Ehesp.

On connaît la célèbre prophétie du microbiologiste Charles Nicolle (1866-1936) : «Il y aura donc des maladies nouvelles. C’est un fait fatal. Un autre fait, aussi fatal, est que nous ne saurons jamais les dépister dès leur origine. Lorsque nous aurons notion de ces maladies, elles seront déjà toutes formées, adultes pourrait-on dire. Elles apparaîtront comme Athéna parut, sortant toute armée du cerveau de Zeus. Comment les reconnaîtrons-nous, ces maladies nouvelles, comment soupçonnerions-nous leur existence avant qu’elles n’aient revêtu leurs costumes de symptômes ? Il faut bien se résigner à l’ignorance des premiers cas évidents. Ils seront méconnus, confondus avec des maladies déjà existantes et ce n’est qu’après une longue période de tâtonnements que l’on dégagera le nouveau type pathologique du tableau des affections déjà classées.»

Nobel 1928

Charles Nicolle fut l’un des membres de la tribu des évangélistes pastoriens. On raconte que ce fils de médecin abandonna la clinique pour le microscope à cause d’une forte altération de ses fonctions auditives. C’était à une époque où le stéthoscope de Laennec (1816) avait encore un sens autre que symbolique. C’était aussi (déjà) une époque où l’administration hospitalière pouvait ruiner une carrière médicale. Ruiner ? Nicolle quitte l’hôpital de son Rouen natal et, muni de la faux et de la foi de Louis Pasteur (1822-1895), ira moissonner en Tunisie. Il y décortiquera le typhus exanthématique, piègera le pou vecteur, démontrera la vérité dans une caserne devenue un hôpital riche d’un bain maure. Incidemment, Nicolle y glanera en passant le prix Nobel de médecine millésimé 1928.

Deux ans seulement pour le VIH

La démonstration, en somme, que l’on peut sauver des vies sans manier le stéthoscope. Celle, aussi, que la démarche pastorienne et les vertus médicales de l’hygiène ne sont en rien incompatibles avec les visions prophétiques. De ce point de vue, il est tentant de rapprocher la vision de Nicolle de celle de Patrick Zylberman. Cet historien titulaire, en France, de la chaire d’histoire de la santé à l’Ecole des hautes études en santé publique (Ehesp) vient, chez Gallimard, de publier «Tempêtes microbiennes. Essai sur la politique de sécurité sanitaire dans le monde transatlantique».1

Nous avons évoqué sur ce blog cet ouvrage qui sort dans les librairies francophones au moment même où un nouveau virus (A/H7N9) tente, dans la Chine compliquée, de sortir de l’ombre Que nous dit l’historien que nous ne sachions déjà ? C’est, comme toujours, une affaire de point de vue. Nicolle nous prévient : des maladies nouvelles apparaîtront et que c’est immanquable puisque c’est écrit. Il nous dit encore que nous ne saurons jamais les dépister dès leur origine. Il a raison même si de notables progrès ont, depuis, été réalisés. On a déjà oublié qu’il n’aura fallu que deux ans pour identifier l’agent causal d’une nouvelle maladie caractérisée par l’apparition d’un nouveau syndrome, acquis, d’immunodéficience humaine.

Maladies émergentes

L’accélération du temps et des mécaniques médiatiques étant ce qu’elle est, on en viendrait presque à oublier que cette découverte a, précisément, trente ans. Nicolle nous parle encore des symptômes et d’un raisonnement fondé sur l’hypothèse et la déduction. Nicolle réunit le clinicien et le microbiologiste. Sans doute ne songe-t-il pas un seul instant que le politique puisse ne pas entendre les conséquences des découvertes et des démonstrations des messianiques pastoriens.

A dire vrai Nicolle nous parle de son temps. Le microbiologiste suivait ici la grande entreprise générale de classement initiée par Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-1788) et Carl von Linné (1707-1778). La logique et la raison prévalaient chez les bêtes comme chez les plantes. Et ce faisant, on se débarrassait progressivement de l’hypothèse de Dieu pour le plus grand bien matériel de l’humanité. Patrick Zylberman nous rappelle que, tout bien pesé, c’est, depuis, un peu plus compliqué avec les pathogènes invisibles. Et c’est cette complexité qu’il entreprend de décortiquer, de démonter, d’analyser.

La ligne bleue des Vosges

Vaste entreprise (655 pages, petits caractères ; des centaines de références) au terme de laquelle la «sécurité sanitaire transatlantique» n’est pas sans rappeler, pour les Français âgés, une certaine «ligne bleue des Vosges», et son corollaire que fut la ligne Maginot.  2  Entreprise à multiples facettes que celle de l’historien contemporain qui nous conduit dans les enceintes savantes mais aussi dans les cabinets ministériels ainsi (à mi-chemin des deux) que dans le traitement médiatique des catastrophes sanitaires réelles ou tenues pour telles.

Avec une prédilection gourmande pour les secondes. Il est vrai que depuis trente ans (la pandémie de sida mise à part – ou plus précisément du fait de son émergence) le concept de maladie émergente a fait florès tant chez les microbiologistes que dans les espaces politiques et médiatiques. Phénomène contagieux comme une sorte de mise en bouche obsessionnelle de l’Apocalypse. Et, de sa chaire où il nous observe, l’historien Zylberman peut être d’une extrême sévérité pour les productions de la mécanique du pire forgées dans le monde transatlantique. Et plus encore dans les sous-ensembles nationaux où (comme en France) on a été plus loin encore en élaborant un «principe de précaution» qui peut être utilisé à des fins quasi suicidaires.

La menace des réalités en devenir

«La réalité fait peur, nous dit l’auteur, non parce qu’elle est réelle mais parce qu’elle menace de le devenir.» Jusqu’au moment où la réalité pathologique contagieuse est là, pourrait-on dire. On pourra parfois juger le propos de Patrick Zylberman non pas injuste, non pas outrancier, mais comme empruntant parfois aux sombres délices de la théorie scénarisée du complot. Ce qui ne manque d’ailleurs pas de charme. En toute hypothèse, le regard qu’il porte avec acuité sur un passé récent nous impose une heureuse et purgative relecture de nos préparatifs collectifs à ce pire qui, décidément, ne vient pas. Vivons-nous aujourd’hui, dans l’affolant emballement du complexe politico-médiatique, ce que vécurent nos ancêtres de l’an mil ? Seul un historien pourrait (peut-être) nous le dire.

Un historien ou un sociologue, ce que réussit à merveille Gérald Bronner dans son essai « La démocratie des crédules » 3. « Pourquoi les mythes du complot envahissent-ils l’esprit de nos contemporains ? Pourquoi le traitement de la politique tend-il à se « peopoliser » ? Pourquoi se méfie-t-on toujours des hommes de sciences ? Comment, d’une façon générale, des faits imaginaires ou inventés, voire franchement mensongers, arrivent-ils à se diffuser, à emporter l’adhésion des publics, à infléchir les décisions des politiques, en bref, à façonner une partie du monde dans lequel nous vivons ? N’était-il pourtant pas raisonnable d’espérer qu’avec la libre circulation de l’information et l’augmentation du niveau d’étude, les sociétés démocratiques tendraient vers une forme de sagesse collective ? Voilà un ouvrage qui répond à ces questions – et qui en soulève bien d’autres.  Un ouvrage qui cite également, en contrepoint, Julie de Lespinasse  (1732-1776) : « Je crois tout ce que je crains ». Julie de Lespinasse fut une salonnière et épistolière française qui inspira une grande passion à Jean d’Alembert . Que sont nos salonnières et épistolières devenues ?

Inventons-nous de nouveaux pèlerinages sanitaires à visée expiatoire ? Jouons-nous à nous faire peur sous un ciel vide ? Qui nous le dira ?

1.     Zylberman P. Tempêtes microbiennes. Essai sur la politique de sécurité sanitaire dans le monde transatlantique. Paris : Editions Gallimard, Collection NRF Essais, 2013.

2.       La «ligne bleue des Vosges» est une expression française désignant la frontière derrière laquelle se trouvaient l’Alsace et une partie de la Lorraine, après leur conquête par les Allemands et le traité de Francfort du 10 mai 1871. Jusqu’en 1918 les partisans français de la revanche appelaient leurs compatriotes à garder les yeux fixés sur les Vosges en fraternité de cœur avec les populations qui, de l’autre côté des montagnes, se trouvaient sous la domination allemande. L’expression a été empruntée au testament de Jules Ferry qui demandait à être enterré dans sa ville natale de Saint-Dié «en face de cette ligne bleue des Vosges d’où monte jusqu’à mon cœur fidèle la plainte touchante des vaincus». La «ligne Maginot» tire quant à elle son nom d’un ministre français de la Guerre (André Maginot). On désignait ainsi une ligne de fortifications construite par la France (entre 1928 et 1940) le long de ses frontières avec la Belgique, le Luxembourg, l’Allemagne, la Suisse et l’Italie. Les défenses contre l’Italie sont parfois appelées «ligne alpine». S’ajoutaient encore les fortifications de la Corse, de la Tunisie et de l’Ile-de-France. Le pendant allemand de la ligne Maginot était la ligne Siegfried sur laquelle les soldats français s’étaient promis, en chantant et jusqu’en 1940, d’aller «pendre leur linge». www.youtube.com/watch?=n-FOBu8gsdM.

3.     Bronner G. La démocratie des crédules. Paris : Presses universitaires de France, 2013.

A(H7N9) : une veillée d’arme « exceptionnelle »

Pandémie ou pas ? Les informations en provenance de Chine ne permettent pas encore de trancher. Les médias n’ont pas les éléments pour réagir comme ils le firent lors de l’émergence du H5N1 ou du H1N1. Ou ils en ont trop.

Les organisations internationales (OIE, OMS, FAO, OMC) prennent position sur les tarmacs sanitaires et médiatiques. Une bien drôle de guerre, comme un balcon en forêt. Sans troupes allemandes certes ; mais avec un possible virus pandémique chinois.

Et, chez Gallimard, hasard ou fatalité, un ouvrage majeur de l’historien (EHESP) Patrick Zylberman (1)

 

En ce début d’avril 2013 le citoyen (journaliste ou pas) qui s’intéresse à l’actuel bouillonnement virologique A(H7N) a trois sources d’information (gratuites) à sa disposition. Soit l’OMS, que l’on retrouve ici. Soit l’OIE, ici-même. Et encore la FAO, en cliquant ici.

Trois sources on ne peut plus prolixes mais, au final, bien peu de certitudes en provenance de Chine. Une Chine qui fait pourtant preuve d’une transparence remarquable pour qui se souvient des brouillards du SRAS. Ainsi ce que transmet à Genève la Commission de la santé et de la planification familiale chinoise a notifié à l’OMSdix cas confirmés en laboratoire d’infection humaine par le virus grippal A(H7N9) supplémentaires.

un homme de 70 ans originaire du Jiangsu et tombé malade le 29 mars 2013; un homme de 74 ans originaire du Jiangsu et tombé malade le 2 avril 2013; un homme de 65 ans originaire du Zhejiang et tombé malade le 3 avril 2013; une femme de 76 ans originaire de Shanghai et tombée malade le 1er avril 2013; une femme de 81 ans originaire de Shanghai et tombée malade le 4 avril 2013; un homme de 74 ans originaire de Shanghai et tombé malade le 11 avril 2013; une femme de 83 ans originaire de Shanghai et tombée malade le 2 avril 2013; un homme de 68 ans originaire de Shanghai et tombé malade le 4 avril 2013; un homme de 31 ans originaire du Jiangsu et tombé malade le 31 mars 2013 et un homme de 56 ans originaire du Jiangsu et tombé malade le 3 avril 2013.

Soit, à ce jour, un nombre de cas d’infection par le virus grippal A(H7N9) confirmés en laboratoire en Chine de 38 au total, parmi lesquels 10 décès, 19 cas sévères et 9 cas bénins. « Plus de 760 contacts proches des cas confirmés font l’objet d’une surveillance étroite, ajoute Pékin. Le gouvernement chinois enquête activement sur cet événement et a relevé le niveau de surveillance. Des analyses rétrospectives sur des prélèvements provenant de cas récemment signalés d’infection respiratoire sévère pourraient révéler des cas supplémentaires, passés inaperçus précédemment. Un groupe de travail intergouvernemental spécial a été formellement établi et sa coordination a été confiée à la Commission nationale de la santé et de la planification familiale, au Ministère de l’agriculture et à d’autres ministères clés. Le secteur de la santé animale a intensifié ses investigations sur les sources et les réservoirs possibles du virus. » À l’heure actuelle l’OMS assure  ne disposer d’aucune preuve d’une transmission interhumaine en cours.

Tamiflu toujours en question

L’OMS nous rassure autant que faire se peut : le siège suisse est en contact avec les autorités nationales et suit de près cet événement. Il coordonne la réponse internationale et organise la coopération avec les centres collaborateurs OMS de référence et de recherche pour la grippe et d’autres partenaires pour s’assurer de la disponibilité des informations et de la mise au point de matériels destinés au diagnostic et au traitement de la maladie et au développement de vaccins. Mais le fait est là : aucun vaccin n’est actuellement disponible pour ce sous-type de virus grippal. Les résultats d’essais préliminaires fournis par le Centre collaborateur de l’OMS en Chine laissent à penser qu’il est sensible aux inhibiteurs de la neuraminidase (oseltamivir et zanamivir). La multinationale Roche doit être en première ligne pour assurer les précieuses livraisons. Et ce alors même que comme le rappelle le BMJ le dossier du Tamiflu continue à poser question.

FAO n’est pas en reste qui insiste aujourd’hui « sur la nécessité d’adopter des mesures de biosécurité drastiques ». « Contrairement à d’autres souches, y compris celle de la grippe aviaire H5N1, hautement pathogène, ce nouveau virus est difficile à détecter chez les volailles parce que les animaux montrent peu – voire aucun – signe de maladie » souligne-t-on à Rome.  Où l’on n’oublie pas le langage diplomatique indispensable avec une telle puissance : « la FAO félicite la Chine pour avoir fait rapidement état des cas observés chez l’homme et pour avoir informé l’opinion publique en détail sur la nature du virus et avoir pris d’autres mesures de précaution. Grâce à ces informations, la FAO et la communauté scientifique internationale peuvent analyser la séquence virale dans l’espoir de mieux comprendre le comportement du virus et son incidence potentielle chez les êtres humains et chez les animaux. »

Soit, en pratique, six recommandations

1 Tenir toutes les volailles et tous les animaux d’élevage à l’écart des zones d’habitation. Un contact direct avec des animaux infectés peut mettre les personnes en danger. Cette séparation entre animaux et êtres humains est cruciale dans la mesure où la grippe A(H7N9) déclenche peu, voire aucun, signe de maladie chez les volatiles.

2 Tenir les oiseaux sauvages éloignés des volailles et des autres animaux, séparer les différentes espèces de volailles et d’animaux. Pour séparer les espèces et limiter les risques de transmission, il est possible d’utiliser des écrans, des clôtures ou des filets.

3 Signaler tout animal malade ou mort aux autorités vétérinaires (ou de santé publique) locales. Si ce n’est pas possible, informer vos voisins et les représentants de la collectivité. Il est important que tous les signes de maladie ou de morts subites et inexpliquées de volailles, d’oiseaux d’élevage, d’oiseaux sauvages ou d’autres animaux soient rapportés aux autorités pour permettre à ces dernières d’y remédier et de stopper la propagation du virus.

4 Se laver souvent les mains pour tuer le virus. Et se laver systématiquement les mains après avoir été en contact avec des oiseaux, volailles ou autres animaux, après avoir préparé et cuisiné des produits d’origine animale, et avant de manger.

Consommer des produits carnés bien cuits. Ne jamais consommer d’animaux malades ou morts de maladie, et ne jamais les donner ou les vendre. Ces animaux ne doivent pas non plus servir à alimenter d’autres animaux.

6 Demander immédiatement conseil à un médecin si vous avez de la fièvre après avoir été en contact avec des volailles, des oiseaux d’élevage, des oiseaux sauvages ou d’autres animaux.

S’il est confirmé que cette grippe d’origine animale menace la santé humaine, l’élimination des animaux atteints apparaît comme la solution appropriée à condition d’être réalisée de manière humaine et que les éleveurs concernés touchent des compensations appropriées

Le CDC chinois – aidé d’un maillage dense d’un réseau de surveillance des maladies respiratoires – a rapidement procédé à une analyse virale détaillée et a conclu qu’il s’agissait d’une nouvelle forme du virus H7N9, différente de celle connue jusqu’alors. Ce virus avait déjà sévit en effet dans le pays entre 2003 et 2009 – avec un maximum de 6 décès annuels en 2006 – pour un total de 25 morts. En 2008, un virus H7N9 avait été isolé en Mongolie mais n’avait pas été considéré comme très pathogène  Ce virus est doté d’un potentiel pandémique puisque la population humaine n’a pas été exposée massivement par le passé aux virus H7 ou N9 et ne possède donc pas des anticorps dirigés contre ce virus.

Pour sa part le site Medscape rappelle, en France, que  tout a commencé à la mi-mars, avec dans un premier temps la détection de trois cas de décès d’origine inconnue à Shanghai et dans la province de Anhui. Ces personnes jeunes (45 et 48 ans) ou moins jeunes (83 ans) étaient mortes des suites d’une infection respiratoire basse foudroyante. Seule une d’entre elles étaient en contact avec de la volaille.  Ces trois premiers cas viennent de faire font l’objet d’une publication dans The New England Journal of Medicine.

 Editorial de Nature

« Le gène de la protéine N de ce virus est similaire à celui d’une souche H11N9 isolée en Corée en 2011, en Chine en 2010 et en république tchèque en 2005, toutes des souches aviaires, précise Medscape. Celui de la protéine H a déjà été isolé lui aussi dans des souches aviaires. Il semble donc que le virus soit purement aviaire, contrairement au virus H1N1 qui était le fruit d’un réarrangement entre des virus aviaires, porcins et humains. Le séquençage montre aussi que le virus H7N9 a acquis une mutation spécifique qui lui permet de se fixer au niveau des cellules pulmonaires humaines par le biais d’un récepteur. C’est l’absence de contacts précédents chez l’homme – donc d’antigénicité contre ce virus – qui fait tout le potentiel pathogène de ce virus. Reste que pour l’instant il semble peu transmissible d’homme à homme mais c’est une donnée qu’il va falloir particulièrement surveiller dans les jours à venir.

A l’heure actuelle, aucun vaccin pré-pandémique H7N9 n’a été développé. Pour autant six vaccins  spécifiquement dirigés contre H7 (H7N2, H7N7, H7N3, H7N1) sont en cours de développement.Le 2 avril, un éditorial est paru dans la revue Nature (2) soulignant le potentiel pandémique de ce virus.

Quête obsessionnelle médiatique du malheur

L’OIE annonce elle aussi qu’elle est aujourd’hui « pleinement engagée » dans l’effort mondial collectif pour gérer ce nouveau risque. L’OIE rappelle que lors de la crise précédente (et sans précédent) due au virus H5N1 elle a géré des banques régionales de vaccins. Aujourd’hui elle « souhaite faire profiter la communauté mondiale de son expérience dans ce domaine ». En sachant que la  disponibilité d’un vaccin efficace pour protéger les volailles du virus A(H7N9) en quantités appropriées « pourrait prendre quelques temps ». Du maniement international de l’euphémisme en quelque sorte. Une part importante, essentielle, du travail de cette organisation consiste, dans le même temps, à élaborer par les normes indispensables pour se protéger de l’introduction de maladies et d’agents pathogènes par le biais des échanges commerciaux d’animaux et de leurs produits. Le tout « sans pour autant instaurer des barrières sanitaires injustifiées ». Qui fait ici la part de ce qui est juste et de ce qui ne l’est plus ? L’OIE ne nous le dit pas.

« Selon l’information disponible aujourd’hui, nous sommes confrontés à une situation assez exceptionnelle nous a déclaré le Directeur général de l’OIE, Dr Bernard Vallat.  J’entend par  exceptionnel  ce qui n’est pas habituel : un influenza d’origine aviaire qui infecterait l’homme sans symptôme chez les oiseaux. »

Fatalité ou hasard ? « Tout concourt aujourd’hui à exalter la logique du pire sur laquelle s’appuie l’intelligence de la terreur biologique » nous prévient Patrick Zylberman l’historien dans l’avant-propos de ses Tempêtes. Une logique du pire qui n’est pas sans faire songer à cette quête médiatique obsessionnelle du malheur qui caractérise les temps que nous traversons, souvent en compagnie de journalistes, historiens de l’instant.

(1) Zylberman P. Tempêtes microbiennes. Essai sur la politique de sécurité sanitaire dans le monde transatlantique, Paris Editions Gallimard, Collection NRF Essais, 2013. Nous y reviendrons

(2) http://www.nature.com/news/novel-bird-flu-kills-2-in-china-1.12728