Surenchère sanitaire : la leçon en or des petits poissons semi-carnivores

 

Il n’y a pas de risque avéré. Ce qui ne veut pas dire que le risque peut être écarté. Tel est une nouvelle fois le raisonnement tenu par les responsables de l’Agence nationale française de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). Il s’agit aujourd’hui d’un avis « relatif à l’analyse des risques sanitaires liés à la pratique d’immersion des pieds dans un bac d’eau contenant des poissons de l’espèce Garra rufa ». Un document édifiant, symptomatique des possibles dérives quant aux ressources collectives dépensées sous le couvert de la santé publique.

 

S’indigner sans doute pas. Mais on pourrait presque en rire. Peut-être le devrait-on, d’ailleurs. En toute rigueur. Mais personne ne rit, ni même ne sourit. Pas même Le Figaro qui rapporte l’affaire de manière factuelle dans ses pages « santé ». Chacun jugera ce qu’il convient de faire en lisant le très long avis que l’Anses vient de rendre public sur son site.  C’est un document officiel de trente-six pages, écrites serré. C’est aussi un symptôme et il n’a rien de rassurant, ce document rédigé par un groupe de sept experts présidé par le Pr Yves Levi (Université Paris sud, faculté de Pharmacie CNRS). Un groupe qui a auditionné des personnalités extérieures dont Julien Astoul, vétérinaire,  responsable de la « Division faune sauvage  captive et de la coordination sanitaire pour la faune sauvage – Bureau de la faune et de la flore sauvages ; ministère français chargé de l’écologie ». Auditionné aussi Michel Hignette, directeur de « l’aquarium tropical du Palais de la Porte Dorée ». Ce document officiel est daté du 1er février 2013 et il signé de Marc Mortureux, directeur général de l’Agence nationale française de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses). C’est un avis « relatif à l’analyse des risques sanitaires liés à la pratique d’immersion des pieds dans un bac d’eau contenant des poissons de l’espèce Garra rufa ».

Garra rufa ? Voir ici, wikipédia.fr en disant plus que l’avis de l’Anses. « Poisson docteur » utilisé ici ou là pour ses  pour ses vertus exfoliantes au niveau des extrémités des membres inférieurs. Poissons ventouse et sans dents décrit en1843 par l’ichtyologiste autrichien Johann Jacob Heckel (1790-1857). Ovipare pouvant le cas échant se nourrir de parties de peaux (humaines) mortes, affectées ou encore couvertes de croûte, laissant ainsi la peau en bonne santé se régénérer. Un gommage  halieutique en somme. Initiée en Turquie l’entreprise rencontre, dit-on un certain succès planétaire dans le sillage de Psoriasis Fishcure  (www.psoriasisfiscvure.com).

On ne sait pas s’il y a un risque …

Elle serait actuellement en  expansion en France (salons  d’esthétique, centre de bien-être, spas, actions de communication et.). Les promoteurs avancent des effets esthétique,  d’exfoliation et de bien-être, mais aussi dans certains cas, des allégations thérapeutiques,  comme la « régulation du flux sanguin », le « traitement du psoriasis et de l’eczéma ». De nombreuses agences régionales de santé (ARS) sont consultées pour « avis sanitaire » par les Directions départementales de la protection des  populations (DDPP) lors de l’instruction des dossiers de demande d’autorisation de  centres de « fish pédicurie ». Ces derniers, n’étant ni des structures de soins, ni des  piscines, ne relèvent actuellement d’aucune réglementation sanitaire spécifique en France. Les dénominations rencontrées sont très variables : « poissons docteurs », « fish therapy », « fish pedicure », « balnéofish », « fish spa », etc.

… ce risque est sans soute faible …

Le 30 mars 2012 la Direction générale de la santé (DGS) saisit l’Anses pour la réalisation d’un expertise ainsi dénommée: « Évaluation des risques sanitaires liés aux pratiques dite de fish therapy ou des poissons docteurs ». Au final de sa longue expertise le groupe de travail conclut : « malgré l’absence de cas d’infection documenté, le risque de transmission interhumaine ou zoonotique par le biais de l’eau ou des poissons, au cours de la pratique de ‘’fish pedicure’’, n’est pas nul ». Il ajoute qu’il « est probablement faible ». Sans toutefois pouvoir le quantifier, même les « populations d’usagers sensibles ».

« Même si aucun cas documenté n’a pour l’instant été rapporté, on ne peut écarter le risque de transmission de germes ou de bactéries (dont certaines sont résistantes aux antibiotiques, comme le staphylocoque doré) », souligne Gérard Lasfargues, directeur adjoint de l’Anses. Il précise que certains usagers sont plus vulnérables: les diabétiques, les immunodéprimés et les personnes porteuses de lésions cutanées. Et dans une eau qui ne peut par définition être désinfectée, l’agent pathogène peut être introduit par les clients comme par les poissons d’élevage, souvent importés d’Asie du sud-est ou d’Europe centrale.

… mais il ne peut être écarté.

Conclusion : l’Anses va faire réaliser des analyses et il importe d’acquérir « des données en vue de caractériser le risque sanitaire et de relever les cas d’infections liées à la fréquentation d’établissements de ‘’ fish pedicure ‘’ ». Ce n’est pas tout.  Il faudra aussi dorénavant appliquer strictement la réglementation française relative à la faune sauvage captive, encadrer réglementairement la protection contre les risques d’infection pour les usagers ».Il faudra encore élaborer « des procédures d’admission et d’hygiène des usagers, d’hygiène de l’établissement sous la responsabilité de personnels qualifiés ». Sans oublier « le contrôle et l’auto-surveillance du fonctionnement des installations, de la qualité de l’eau des bacs et de l’hygiène générale de l’établissement ». Sans oublier non plus « l’obligation de traçabilité des lots et le contrôle sanitaire des poissons, l’information objective du public sur les dangers encourus lors de cette pratique, l’information des personnels, y compris les travailleurs temporaires, les stagiaires et les personnels d’entreprises extérieures intervenant au sein de l’établissement, sur les risques d’infection, en particulier par des bactéries multi-résistantes aux antibiotiques, et la nécessité du respect des règles d’hygiène au travail ».

C’est à ce prix, et à ce prix seulement,  que l’on pourra continuer à laisser se faire exfolier en nourrissant des poissons sans dents.