L’épidémie de burkini n’existe pas. C’est une mascarade doublée d’une fantasmagorie

 

Bonjour

« D’habitude l’étrange circule discrètement sous nos rues. Mais il suffit d’une crise pour que, de toutes parts, comme enflé par la crue, il remonte du sous-sol, soulève les couvercles qui fermaient les égouts et envahisse les caves, puis les villes. Que le nocturne débouche brutalement au grand jour, le fait surprend chaque fois ? Il révèle pourtant une existence d’en dessous, une résistance interne jamais réduite. Cette force à l’affût s’insinue dans les tensions de la société qu’elle menace. » 1

 Il y eu les « Possédées de Loudun » Nous avons le burkini. A Loudun Urbain Grandier fut brûlé. Nous inventons le burkinisées, nos nouvelles pestiférées. Loudun sur la fracture protestante. Aujourd’hui une France qui, devant ses écrans, cherche la bagarre et ses identités,  Des politiques qui s’époumonent à tweeter. Guy Debord réincarné.

Fumet des égouts

Pour Michel de Certeau l’étrange « remontait du sous-sol » et « soulevait les couvercles » qui fermaient les égouts. Aujourd’hui le burkini est sur les plages. Il ne sort pas de l’eau mais entend pouvoir y entrer. Et pourtant les couvercles se soulèvent. On perçoit déjà, ici et là, le fumet des égouts, ceux d’un été avarié.

Aujourd’hui à Paris, conclave des hermines du Conseil d’Etat pour dire si le burkini peut être interdit sur le sable enchanteur de quelques bourgades méditerranéennes. Dire le droit administratif même si ce droit est sans objet. Ce qui est le cas puisque le burkini n’existe pas. Il n’a jamais existé à Cisco, en Corse, comme vient de le démontrer Le Canard Enchaîné (24 août 2016). Il est introuvable, en France comme en témoignent, sur Slate.fr, (Fanny Arlandis) les meilleurs photographes des agences de presse : «On écrit pas mal de choses sur le burkini mais nous n’en avons pas vu beaucoup».

Absurde et édifiant :

 « Reuters met à disposition trois images réalisées en 2007, en Australie. L’AFP propose des photos prises en Tunisie, en Algérie ou également en Australie, sur des plages ou dans une boutique de vêtements. Et Associated Press n’a qu’une image prise en France, une capture d’écran d’une vidéo prise en août à Marseille.

 « Nous avons envoyé des photographes sur les plages, notamment à Cannes et à Nice, «mais jusqu’à présent, aucun d’eux n’a pu voir de femmes en burkini. Et nous ne pouvons pas mettre des photographes en permanence sur toutes les plages», explique Fancis Kohn, directeur de la photo à l’AFPAssociated Press met en avant la même raison: il faut «être très chanceux pour trouver une femme se baignant en burkini», explique Laurent Rebours, chef du service photo de l’Associated Press à Paris. (…)

« Certain(e)s photographes ont cependant réalisé des reportages sur le sujet. C’est le cas de France Keyser, envoyée par Libération à Marseille le 16 août. Cette dernière raconte s’être rendu «sur la plage des Catalans. C’est une plage où tout le monde va, avec une vraie diversité de personnes. Comme pour n’importe quel reportage, je vais discuter avec les gens avant de faire les photos car je photographie au 35 mm. Des femmes ont accepté que je les photographie sur la plage et lorsqu’elles se baignaient en burkini». (…)

« France Keyser a publié sur le site de l’agence Myop cinquante-neuf photos issues de ce reportage (les images sont visibles ici), mais ces femmes n’étaient que «trois, sur des centaines de personnes». »

Huiles politiques

 Le burkini n’existe pas mais avec toutes ces huiles politiques sur le feu médiatique il pourrait bien vite exister. Une nouvelle version, millésime 2016, de la prophétie épidémique auto-réalisatrice.  Une fantasmagorie en somme, cet art de faire voir des fantômes par illusion d’optique. On peut aussi y voir une farce, comme avec ce formidable papier (texte et photos) du Daily Mail :  :“Get ’em off! Armed police order Muslim woman to remove her burkini on packed Nice beach – as mother, 34, wearing Islamic headscarf is threatened with pepper spray and fined in Cannes”.

Une farce ou une mascarade, cette mise en scène fallacieuse(« Seul il marchait tout nu dans cette mascarade Qu’on appelle la vie » – Alphonse de Musset). On raconte qu’à la fin du règne d’Henri IV (et sous Louis XIII) la mascarade se confondit avec le ballet-mascarade, puis avec le ballet à entrées, tout en s’en distinguant par son caractère burlesque. C’est à cette époque que l’étrange, enflé par la crue d’une crise, commença à soulever les couvercles, à envahir les caves.

C’est alors qu’il fallu, pour calmer les Possédées, brûler le prêtre Urbain Grandier.

A demain

 Michel de Certeau en introduction de « La possession de Loudun » (Gallimard/Julliard):

La mort annoncée du journaliste d’Europe 1

Où sont les limites de la liberté de la presse ? Justifie-elle le ‘mépris’ le ‘harcèlement’, le ‘manque de respect’ ? Vastes questions soulevées par un fait divers en marge d’une curieuse affaire française d’addiction féminine à la chaîne de Ponzi. Le jugement vient d’être rendu : un mois de prison (avec sursis), 250 euros d’amende, 300 euros de dommages et intérêts.

On ne lit jamais assez la presse quotidienne régionale. Par exemple La Nouvelle République du Centre Ouest. Ainsi cet article du vendredi 25 janvier publié dans l’édition d’Indre-et-Loire de ce quotidien.  Nous sommes ici aux frontières de la santé publique, avec néanmoins présence de violence et d’addiction. En 2011, durant les vacances de Noël, la presse nationale découvrait l’existence, dans le Jardin de la France, d’une femme dont les agissements n’étaient pas sans rappeler ceux d’un certain Bernard Madoff. Une déclinaison ligérienne du scandale américain. En miniature, certes, mais avec les mêmes prises de risques qui laissent généralement les observateurs comme pantois.

La « Madoff du Chinonais » avaient  alors titré les gazettes. Petite erreur : la femme, elle aussi esclave de la trop belle  chaîne de Ponzi ,  résidait à Benais. C’est une commune proche de Bourgueil et donc assez loin de Chinon. On trouvera ici un petit résumé de l’affaire publié à l’époque dans Libération. Peu après la découverte de l’ampleur du scandale  voici que la demeure de la coupable désignée prend feu. Intérêt médiatique accru. A Benais,  François Coulon, journaliste d’Europe 1, cherche des témoignages dans la petite commune. Comment faire sans interroger les locaux.  La suite de l’histoire était racontée hier au Palais de Justice de Tours.

« Le 30 décembre le journaliste  allait pour frapper à la porte d’une maison située sur les hauteurs de la commune pour interviewer un habitant ; celui-ci arrive avec une grosse voiture. Énervé, ce dernier lui ordonne de « décoller », puis répète : « Décolle, t’es mort ! ».  Il le frappe à la tête et lui met un coup de pied dans l’arrière-train pour le faire déguerpir. Il tente même de s’emparer du magnéto du journaliste lorsqu’il s’aperçoit que celui-ci l’a enclenché 1. Les menaces ont d’ailleurs été entendues sur l’antenne, rapporte aujourd’hui le chroniqueur judiciaire de La Nouvelle République. Le fils de cet habitant arrive en voiture mais le journaliste arrive à filer. Ce dernier consulte un médecin, lequel constate des douleurs, des ecchymoses puis conclut à l’absence d’interruption temporaire de travail. » Où l’on découvre incidemment que la présence  d’ecchymoses et les plaintes d’un patient ne suffisent pas à un obtenir un certificat médical d’ITT. Du moins dans le Jardin de la France.

« Tes morts ! » ou « T’es mort ! » ?

Conscient d’avoir mal agi, l’habitant a prévenu lui-même les gendarmes. Pour Me Pascal Rouiller, l’avocat du journaliste, cet habitant fait partie des gens qui écoutent la radio, regardent la télé, mais ne supporte pas d’être interrogé : « Mon client exerce le métier de journaliste depuis trente ans. Il a couvert de nombreux évènements, des situations dangereuses comme les grèves de pêcheurs et n’a jamais connu d’incident. Il lui a fallu attendre trente ans pour avoir des menaces de mort. » Au parquet, le procureur Lacotte ne revient pas sur les faits et requiert un mois de prison avec sursis et 350 € d’amende. Où l’on découvre incidemment que le fait d’écouter la radio ou de regarder la télévision fait  de vous un citoyen qui doit « supporter d’être interrogé ».  En sus du paiement de la redevance.

Le journaliste de La Nouvelle République poursuit : « En défense, Me Jacques Siekluki veut mettre en doute non pas les pratiques « des »journalistes, mais « d’un » journaliste. Il cite plusieurs personnes, dont la maire de Benais, exaspérées par l’insistance du reporter : « La liberté de la presse n’autorise pas le mépris, le manque de respect, le harcèlement. »  Pour demander la relaxe sur les menaces de mort, l’avocat se lance dans une explication sémantique. Selon lui, son client a dit « Décolle tes morts ! », et non« Décolle, t’es mort ! ». Où l’on confirme la nécessité de bien articuler dès lors qu’un journaliste radio vous demande de répondre à ses questions. A l’inverse le journaliste, ce traducteur professionnel,  se devrait impérativement savoir décrypter ce qui lui est déclaré.

« Lié à la communauté des gens du voyage, son client ajoute « Tes morts ! » lorsqu’il veut être insultant » nous apprend fort heureusement La Nouvelle République. Il est vrai qu’à l’oral la présence, ou pas, de l’apostrophe ne permet guère de faire la part entre l’apostrophe et la menace de mort.  Jugement : un mois de prison avec sursis, le prévenu étant reconnu coupable sur l’ensemble des infractions, 250 € d’amende et 300 € de dommages et intérêts. La demande de constitution de partie civile d’Europe 1 avait été jugée irrecevable. La liberté dont jouit la presse d’enquêter et d’interroger n’est pas menacée. Même à Benais.

1 Un sonore de l’altercation (39 secondes) est disponible ici même. Attention : on y entend une définition fort peu amène de la profession de journaliste.