Motus sur l’addiction médicamenteuse sans ordonnances

Une étude officielle éclaire d’un jour sombre ce que peut être, en France, l’auto-dépendance aux médicaments. Elle  est publiée dans le plus grand silence (1).

Les fabricants, l’Ansm et les pharmaciens-distributeurs sont aux abonnés absents. Aucun responsable. Que des victimes-consommatrices.

Tout ce qui peut s’acheter sans ordonnance en pharmacie n’est pas sans danger. Ouvrons la porte. Laissons de côté les rayons coûteux et envahissants de la « para ».  Il existe également ici  toute une gamme de médicaments  qui ont de solides propriétés psycho-actives ; des caractéristiques  qui peuvent conduire à des abus et à une forme de dépendance pharmacologique.

Parmi eux des antalgiques associés à de la codéine, ou encore des médicaments de la classe dite des antihistaminiques H1. Bien connu des industriels du médicament comme des pharmaciens d’officine ce phénomène de mésusage et de dépendance n’est  pour l’essentiel pas chiffré. Il se situe dans la « zone grise » de la réalité médicamenteuse –une zone que personne, pas même les pouvoirs publics en charge de la sécurité sanitaire, ne cherche véritablement à éclairer.

L’argent de la MILDT

Une équipe de cinq pharmacologues et épidémiologistes français a voulu en savoir un peu plus. Elle vient de lever une partie du voile de cette inquiétante réalité cachée. Dirigée par le Pr Anne Roussin (centre d’addictovigilance, CHU de Toulouse, Insem) cette équipe vient de publier ses résultats dans la revue PLoS ONE.  Ce travail a été financé par la Mission Interministérielle de la Lutte contre les Drogues et Toxicomanies (MILDT) en liaison avec l’Agence nationale de sécurité du médicament (Ansm). Les auteurs déclarent n’avoir ici aucun conflit d’intérêt.

En France les spécialités associant un antalgique à de la codéine peuvent être achetées en pharmacie sans que le client  présente d’ordonnances médicales.  Treize spécialités différentes  peuvent ainsi être acquises sans limitation dans le temps (et sans remboursement). Elles se situent toutefois derrière le comptoir de l’officine ; aussi l’acheteur doit-il la demander au pharmacien ou à l’un des ses assistants.

Succès du paracétamol

Les antihistaminiques H1 étudiés comportent différents principe actifs ( alimemazine , chorphenamine, dimenhydrinate,  doxylamine, oxomemazine, pheniramine et promethazine).  Parmi eux seuls trois (alimemazine, doxylamine et promethazine) comportent des recommandations  d’utilisation très limitées dans le temps pour le traitement d’insomnies chez l’adulte dans le contexte d’automédication. Le paracétamol (médicament le plus prescrit en France)  peut, lui aussi, être acquis librement.

Les chercheurs ont mené leurs recherches grâce à la participation de  cent quarante-cinq pharmacies réparties sur l’ensemble du territoire français. Il était demandé aux pharmaciens de proposer un questionnaire aux douze premières personnes se présentant pour acheter spontanément un des médicaments des deux classes visées (paracétamol associé à de la codéine ou antihistaminiques H1). Le « groupe témoin » de l’étude  était constitué  des clients venant simplement acheter du paracétamol. Au total neuf cent-quinze questionnaires ont été distribués.

Plus de six mois sous doxylamine

Il apparaît au final que les niveaux de mésusage et de dépendance chez les consommateurs sont élevés pour les deux types de médicaments retenus dans l’étude. Les auteurs ont notamment observés que près des trois-quarts des consommateurs de doxylamine  (Donormyl, Lidène, Noctyl) le prenaient quotidiennement et près des deux-tiers depuis plus de six mois. Or la durée recommandée spécifiée sur la notice est inférieure à cinq jours (pour des insomnies occasionnelles). Pour les antalgiques codéinés, prés d’un consommateur sur cinq consommait ce type de médicament quotidiennement et ce, là encore, depuis plus de six mois – principalement pour des céphalées chroniques.

« Une dépendance s’installe effectivement chez de nombreux utilisateurs. Cela pose plusieurs problèmes. D’abord, l’efficacité des antihistaminiques sédatifs a été évaluée sur du court terme et rien ne garantit leur efficacité au-delà de quelques jours ou quelques semaines » explique le Pr Anne Roussin. Pour cette spécialiste la situation est d’autant plus paradoxale que l’on sait que l’abus ou l’usage persistant d’antalgiques codéinés  contribue à l’installation de céphalées quotidiennes chroniques. « Par ailleurs, ces deux types de médicaments entrainent des problèmes de vigilance, ajoute-t-elle. Ces prises prolongées posent donc la question d’un risque accru d’accidents de la route ou d’accidents de la vie quotidienne ».

Reparlons Néo-Codion

Un célèbre médicament n’est pas pris en compte dans cette étude le cas du le cas du Néo-Codion®  , parfois présenté comme la méthadone des pauvres. Ce grand témoin de l’histoire de l’addiction élaboré par  les Laboratoires Bouchara-Recordati . Ce médicament contient lui aussi de la codéine (ou méthylmorphine) l’une des substances contenues dans le pavot somnifère (Papaver somniferum. C’est une version mineure de la morphine, dont elle ne partagerait pas les puissants effets d’attraction et d’accoutumance. Officiellement les Néo Codion est  « préconisé pour calmer les toux sèches d’irritation chez l’adulte ». Un comprimé contient 15 mg de codéine base. Conseil : ne pas dépasser 120 mg par jour. Parmi ses effets secondaires, la codéine peut produire un état général de somnolence. Elle peut également induire une sorte d’état d’euphorie assez caractéristique des opiacés.

En juillet dernier  le Comité pour l’évaluation des risques en matière de pharmacovigilance (PRAC) de l’Agence européenne du médicament (EMA) lançait une alerte. Objectif : limiter l’utilisation de la codéine pour la prise en charge de la douleur chez l’enfant du fait d’un risque d’insuffisance respiratoire. Ce risque accru théorique avait déjà, en pratique, été mis en évidence aux Etats-Unis avec des cas mortels. Une nouvelle évaluation menée par l’EMA faisait apparaître des cas survenus pour l’essentiel après l’ablation des amygdales – mais aussi après l’ablation des « végétations adénoïdes » (pour lutter contre la  trop bruyante apnée obstructive du sommeil).

Une seule boîte à la fois

Que représente le Néo-Codion aujourd’hui en France ? La société spécialisée Celtipharm situe les ventes sur un an à hauteur d’un peu plus de 3 millions d’unités adultes (boîtes de comprimés et flacons de sirop). Tous les spécialistes des grandes addictions savent que  la codéine est  aujourd’hui utilisée comme produit de substitution par les toxicomanes aux opiacés, au même titre que la méthadone et la buprénorphine mais de manière non encadrée –et non remboursée. Le phénomène Néo-Codion est pour l’essentiel apparu en France il y a un quart de siècle. On pouvait alors en acheter la quantité désirée. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : une seule boîte est désormais autorisée. « Prix maximum conseillé : 4,5 € ». Une seule boîte à la fois.

(1) L’Inserm a publié un communiqué de presse sur cette publication. Communiqué qui, jusqu’ici, n’a guère intéressé les médias d’informations générales.

Ce billet a initialement été publié sur Slate.fr 

 

 

Pendant la grossesse le café sera prohibé

Une toute récente étude de l’Inserm démontre que la caféine n’est pas anodine pour la progéniture des  souris gestantes. Il faudra y réfléchir.

Aujourd’hui une  femme enceinte sur quatre fume. Et les études de toxicité sont faites depuis bien longtemps. Personne ne semble s’en souvenir.

Voici le communiqué de presse qui résume une étude dont l’embargo vient de tomber. Elle est publiée dans  la revue Science Translational Medicine, datée du 7 août. « La caféine est la substance psychoactive la plus consommée au monde, y compris pendant la grossesse » rappelle le premier auteur Christophe Bernard, directeur de recherche Inserm (Institut de Neurosciences des Systèmes/Université Aix Marseille). Avec des chercheurs allemands, croates, portugais et français il  vient de décrire pour la première fois quelques-uns des effets néfastes de la consommation de café par des souris femelles gestantes sur les cerveaux de leur descendance.

Pourquoi inquiéter sans démontrer ?

On peut voir là un exemple des impasses auxquelles peut aboutir la recherche médicale actuelle. Une démonstration obtenue sur la souris a-t-elle une valeur dans l’espèce humaine ? Si oui comment le démontrer ? Si non pourquoi devrait-on inquiéter les futures mères et leur entourage ?

On connait le cadre général : les substances psycho-actives » se fixent sur des récepteurs les cellules cérébrales et modifient ainsi leur activité. Consommées pendant la grossesse ces substances psycho-actives modifient-elles  la construction du cerveau du fœtus ? On peut raisonnablement  le supposer : les molécules sur lesquelles elles se fixent jouent un rôle clé dans le développement cérébral. C’est précisément la raison pour laquelle la consommation de certaines de ces substances est aujourd’hui fortement déconseillée pendant la grossesse. Faut-il ajouter le café à la liste de ces substances ? Si oui comment le démontrer ?

Epilepsie, anomalies mnésiques

Les chercheurs de l’Inserm ont choisi de travailler sur la souris de laboratoire. Ils ont reproduit chez des femelles gestantes (la gestation dure une vingtaine de jour chez ces mammifères)  une consommation de café régulière équivalente de 2-3 cafés par jour chez la femme. En pratique ils ont ajouté de la caféine à l’eau de boisson des rongeurs et ce depuis la fécondation jusqu’au sevrage. « Les bébés souris étaient beaucoup plus sensibles aux crises d’épilepsie et, une fois devenues adultes, nous avons observé qu’elles présentaient d’importants problèmes de mémoire spatiale, c’est-à-dire des difficultés à se repérer dans leur environnement » commente Christophe Bernard.

Passons sur la démonstration qui fait référence  au neuromédiateur GABA. Et notons que le service de presse de l’Inserm propose aux médias une vidéo sur la migration de neurones caféinés qui ne manquera pas de faire un certain effet. « Ces cellules arrivent plus tard que prévu à l’endroit où elles étaient destinées à s’établir, expliquent les chercheurs à la presse. Ce retard de migration va se répercuter tout au long du développement et entrainer des effets néfastes sur le cerveau des souris à la naissance (excitabilité cellulaire et sensibilité aux crises d’épilepsie) et à l’âge adulte (perte de neurones et problèmes de mémoire). »

De la souris à la femme

« L’ensemble de ces données devrait permettre aux cliniciens d’affiner les recommandations élaborées à l’intention des femmes enceintes » estime Christophe Bernard. Dans le même temps ce chercheurs se garde d’aller trop loin : « Ces résultats  posent la question de la consommation de café chez la femme enceinte mais il est nécessaire de rappeler la difficulté, liée à l’utilisation de modèles animaux, d’extrapoler ces résultats à la population humaine sans prendre en compte les différences de développement et de maturation entre les espèces ».

Anticipant ces résultats les recommandations officielles le Programme national nutrition santé (PNNS) français recommande aux femmes enceintes de « modérer la caféine » et de ne pas dépasser « trois tasses de café par jour ». Faut-il passer à deux ? à une ? La puissance publique devrait-elle (si elle le pouvait) interdire ?

Une femme enceinte sur quatre fume

Aujourd’hui les chiffres officiels établissent qu’en France une femme enceinte sur quatre fume du tabac (document HAS de mars 2012, page 8). La toxicité de ce dernier ne fait ici aucun doute : fausses couches, morts fœtales in utero, complications placentaires, prématurité et retard de croissance intra-utérin, diminution de la fertilité et augmentation des risques de grossesses extra-utérines.

La puissance publique  peut calculer les coûts sinon toujours les souffrances du tabagisme des femmes gestantes. Sans doute ces calculs sont-ils déjà faits. Et voici que l’on déploie des trésors d’ingéniosité pour évaluer la toxicité de la caféine dans l’espèce murine.  Qui, aujourd’hui, est chargé de hiérarchiser ?

 

 

Faut-il avoir peur de perturbateurs dont on ne peut calculer le seuil de toxicité ?

Nouvelle polémique, européenne, sur les « perturbateurs endocriniens ». Nouvelles angoisses induites par des « lanceurs d’alertes ». Nouvelles impasses dans des débats qui n’en sont plus (1). Et puis, au détour d’un nouvel appel à la mobilisation, une phrase qui dit tout.

Et le souvenir d’une autre qui ouvre sur un abîme où la raison raisonnante pourrait bien perdre ce qui lui reste de latin. Et pour finir un exemple pratique, chez des femmes enceintes vivant aujourd’hui, en Bretagne, auprès de cultures céréalières.

 » Certains perturbateurs endocriniens ont des propriétés toxicologiques qui rendent impossible la définition de seuils au-dessous desquels l’exposition peut être définie comme sans risques. » On lit cette phrase. Elle est dans Le Monde de ce 25 mai où Stéphane Foucart nous informe d’un appel européen (une « vigoureuse et alarmante motion » écrit-il) qui vise à obtenir une réforme d’urgence de la réglementation communautaire afin « de protéger la santé et l’environnement des Européens ». « Issue de communautés scientifiques – toxicologie, endocrinologie, biologie du développement… – peu portées à s’adresser directement aux responsables politiques, l’initiative est sans précédent » précise-t-il. On peut aussi voir ici de quoi il retourne. Quant à la déclaration «dite de « Berlaymont » on pourra la lire ici. A priori deux Français seulement, sur les quatre-vingt neuf  premiers signataires : le Prs Bernard Jegou (INSERM, Université de Rennes) et Vincent Laudet (Ecole Normale Superieure, Lyon).

Il s’agit ici des « perturbateurs endocriniens », vaste sujet qui embrasse plusieurs centaines de substances chimiques (solvants, isolants électriques, bisphénols, retardateurs de flamme bromés, pesticides…), qui ont pour point commun d’être suspectés de « perturber »  les systèmes endocriniens des organismes vivant qui en sont pourvus.  Les signataires – tous professeurs d’université chercheurs au sein d’organismes publics de recherche – se disent inquiets  de voir la prévalence de maladies liées au système hormonal « atteindre des sommets inédits dans l’Union européenne et au niveau mondial ». Sont cités plusieurs types de cancers (sein, prostate, testicule, endomètre, ovaire, thyroïde) des troubles de la fertilité, des  troubles de l’attention, l’obésité et le diabète de type 2. Des pathologies observées chez les animaux de laboratoire exposés aux molécules en question.

On relit la phrase

Selon eux les tests réglementaires en vigueur en Europe ne sont pas en mesure de détecter : ceux dits à faibles doses. Or « certains perturbateurs endocriniens ont des propriétés toxicologiques qui rendent impossible la définition de seuils au-dessous desquels l’exposition peut être définie comme sans risques ». Les signataires s’auto-déclarent être « à l’avant-garde de la production de connaissances sur le sujet » et accusent « des lacunes considérables.

« Certains perturbateurs endocriniens ont des propriétés toxicologiques qui rendent impossible la définition de seuils au-dessous desquels l’exposition peut être définie comme sans risques ».  On relit la phrase. Est-ce dire que le moment est venu d’éliminer l’ensemble des perturbateurs endocriniens aujourd’hui omniprésents dans notre environnement ? Ceci n’est pas sans nous faire songer à une autre phrase fameuse prononcée par un directeur générale d’une Agence en charge de la sécurité sanitaire de l’environnement. Après avoir fait travailler durant des moins d’innombrables experts sur la question de la nocivité des champs électromagnétiques générés par la téléphonie mobile (combinés et antennes-relais ») et au vu des conclusions plutôt rassurantes il eut ce mot : « ce n’est pas parce qu’un risque ne peut pas être évalué que ce risque n’existe pas » (citation de mémoire). Certes. Mais que fait-on ? Pour l’heure la planète téléphone. Et téléphone de plus en plus.

Et les incertitudes croissent avec la publication d’enquêtes  qui ne permettent pas d’apporter de réponses concrètes aux questions théoriques qu’elles soulèvent. Comme celle-ci qui vient d’être publiée dans la revue PLOS ONE et qui vient de faire l’objet d’un communiqué de presse de l’Inserm.

En voici l’essentiel :

« Une étude exploratoire publiée ce jour par Sylvaine Cordier et son équipe (Unité mixte Inserm, Université de Rennes 1, et Ecole des Hautes Etudes en Santé Publique « Institut de recherche, santé, environnement et travail ») avec des chercheurs de l’Inra de Toulouse 2 suggère qu’une exposition environnementale à des mélanges complexes de pesticides, pourrait conduire à des perturbations métaboliques chez les femmes enceintes. Des modifications des concentrations urinaires de composés tels que des acides aminés ou d’autres acides organiques ont en effet été observées, suggérant un stress oxydant et une modification du métabolisme énergétique. Cette étude a été réalisée sur 83 femmes enceintes de la cohorte PELAGIE (Bretagne) réparties en trois groupes, en fonction du lieu de résidence des femmes dans des communes où les cultures de céréales sont plus ou moins présentes. Le détail de ces travaux est publié dans la revue PLOS ONE

(…)

Les premiers résultats de cette étude suggèrent des modifications des concentrations urinaires de certains métabolites chez les femmes enceintes résidant dans des communes où les cultures de céréales sont fortement présentes, en particulier certains métabolites pouvant être impliqués dans les mécanismes de stress oxydant et dans la modification du métabolisme énergétique.

Ces éléments conduisent les chercheurs à suggérer qu’une exposition environnementale à des mélanges complexes de pesticides, tels que ceux utilisés en 2004 sur les cultures de céréales, pourrait conduire à des perturbations métaboliques chez les femmes enceintes dont la signification clinique, pour la femme ou pour son enfant, reste à évaluer. »

On ne peut manquer d’observer les précautions des rédacteurs de ce communiqué –en notamment l’usage du conditionnel. On relira la dernière phrase. Et on s’interrogera sur la nature de l’information qui peut (ou pas) être donnée aux femmes concernées par cette interrogation mais aussi qui peut (ou pas) être donnée aux responsables de cultures de céréales ayant recours aux pesticides étudiés.

 

1 On notera, à tout hasard, sur ce thème ce colloque organisé le 18 juin par SciencesPo et l’Anses

2 Ce travail  a bénéficié de financements de l’Ehesp et du ministère de l’Environnement et du développement durable (Antiopes, INERIS, http://www.ineris.fr/dossiers-thematique​s-ineris/509).

 

 

 

 

 

 

 

Enfants d’alcooliques

A la différence de la consultation la visite permet souvent de repérer ce qu’il en est de la consommation d’alcool in situ. En cas d’alcoolisation de parents les enfants sont en situation durablement à risque. A commencer par le « mauvais exemple » donné par les géniteurs à leur progéniture.

En témoigne le nombre, grandissant dit-on, des ivresses repérées en milieu scolaire parfois peu après l’école primaire.  Que faire ? Une approche pragmatique britannique nous apporte quelques lumières. Qui s’intéresse à ce phénomène en France ?  

On peut ou pas se cacher derrière son verre mais le fait est bel et bien là: le comportement des parents vis-à-vis des boissons alcooliques peut avoir un impact significatif sur les futures habitudes de consommation de leurs enfants. Et ce à l’adolescence (au moment où ils commencent à croiser la réalité alcoolisée) mais aussi plus tard, dans leur vie d’adulte. Telle est la conclusion d’un travail riche d’enseignements conduit par l’organisme britannique Demos.

Demos? Il s’agit d’un groupe de réflexion («think tank») sur lequel on peut en savoir plus en cliquant ici http://www.demos.co.uk./. Son approche sur les questions de société ne se fonde pas sur les seules conclusions des experts enfermés dans leurs «tours d’ivoire». Il s’agit au contraire de tisser des liens hors du champ politique, de réunir des compétences via des jurys de citoyens, des groupes de discussions, des ateliers délibératifs. En 2012 le travail de Demos, très présent dans la vie publique britannique, a porté sur des questions relatives à la famille et à la société, à la violence et aux extrémismes. Le but affiché est, schématiquement, de mettre en œuvre les outils qui aideront à parvenir à une société composée de citoyens mieux informés et dotés d’une plus grande autonomie. Utopie?

La discipline n’est pas incompatible avec l’affection

On sait que l’alcoolisme est un problème majeur de santé publique au Royaume-Uni. L’actuel gouvernement de David Cameron a fait de la lutte contre la consommation excessive d’alcool l’une de ses priorités sanitaires. On évoque souvent l’alcool facteur de violences et désordres publics. Mais il y a aussi l’alcool «domestique». Au Royaume-Uni les spécialistes estiment que plus de 2,5 millions d’enfants, parmi lesquels 90 000 tout-petits, vivent avec un parent qui consomme «dangereusement» des boissons alcooliques.

Le travail mené sur ce thème vient de donner matière à un rapport (que l’on peut consulter ici même). Ses auteurs estiment au final que le «style parental» a un impact significatif sur les habitudes de consommation des enfants à l’adolescence et, plus tard, dans leur vie d’adultes. Ils définissent aussi le type d’éducation qui semble le plus protecteur dans ce domaine. Les auteurs ont mené des entretiens approfondis avec les membres de cinquante familles directement concernées par les conséquences de consommations excessives d’alcool. Ils parviennent à la conclusion que ces consommations excessives conduisent à des modes d’éducation moins strictes et moins chaleureux; mais aussi à un risque élevé de reproduction des comportements à risque.

Le rapport est basé sur les données d’une étude dite «de cohorte de naissance» qui a permis le recueil d’une série d’informations détaillées sur la consommation d’alcool des parents (quantité, fréquence) ainsi que sur les différentes caractéristiques de la vie familiale. Les chercheurs ont alors pu dégager quatre types principaux de comportement parental. Schématiquement: «démissionnaire», «laisser-faire», «autoritaire» et un quatrième combinant assez harmonieusement «discipline» et «affection». Ils ont ensuite cherché à déterminer si les styles parentaux ainsi définis pouvaient ou non être corrélés avec les différents niveaux de consommation d’alcool des enfants lorsque ces derniers atteignaient l’âge de 16 ans puis de 34 ans.

La mère plus que le père

Pour compléter leur analyse ces mêmes chercheurs ont conduit des entretiens approfondis avec les membres de cinquante familles au sein desquelles au moins un des parents était en relation avec un service spécialisé de soutien au sevrage alcoolique. Au final, les auteurs de ce travail font plusieurs constatations. Ils observent notamment que les parents parvenant à combiner une réelle affection et une discipline cohérente ont des enfants qui, au cours de leur vie, seront majoritairement « sans problèmes » avec l’alcool. A l’inverse, des parents décrits par les enfants comme des buveurs «impénitents», sont nettement moins susceptibles de fournir cette éducation réussissant à combiner affection et discipline. C’est tout particulièrement vrai pour les mères «buveuses»: elles sont beaucoup moins à même que les pères d’apporter ce style d’éducation.

Les enfants de mères fortes consommatrices d’alcool sont, d’autre part, statistiquement plus exposés au risque d’être plus tard les propres victimes de cet abus répété et massif d’alcool qu’est le binge drinking. Il ne semble pas en aller de même si les consommations excessives sont le fait du père.Pourquoi?

Qui en France: l’Inserm ou l’Ireb ? 

Il apparaît aussi qu’en dépit de la très grande fréquence de l’alcoolisation excessive au sein des familles, très peu de parents trouvent la force de faire appel aux services spécialisés de soutien et de prise en charge contre la dépendance à l’alcool. De la même manière, très peu de parents victimes de cette dépendance et qui abusent de boissons alcoolisées ont véritablement conscience des conséquences négatives de leur comportement et de leur pathologie sur leurs enfants.

Ou alors on retrouve le phénomène de déni, un des traits majeurs de la maladie alcoolique. On peut aussi voir là un possible levier d’action pour aider à briser cette dépendance chez les parents qui en sont victimes. Les auteurs plaident en faveur d’une nouvelle stratégie de prévention ainsi que de communication et d’information auprès des familles ou des parents, combinée à l’identification précoce de la présence d’une dépendance et le soutien aux parents concernés quand leurs enfants sont encore jeunes.

Rien n’interdit de penser que ces observations et conclusions sont également valables ailleurs que sur le sol britannique. Qui pourrait s’intéresser en France  à un tel travail ? L’Inserm ou l’ Ireb ?

Une première version de ce  billet a été publiée sur le site www.planetesante.ch

 

 

Hospitalisations pour ivresses: la vague épidémique ne cesse d’enfler

La Société française d’alcoologie avait un  scoop (1). Et ce scoop est sur  Europe 1. Il vient opportunément compléter et nourrir la controverse lancée par l’Ireb que nous évoquions avant-hier sur ce blog. Après la mortalité prématurée liée à l’alcool voici les dernières données sur la morbidité.

Des chiffres difficilement compatibles avec les chiffres officiels des baisses constantes de la consommation des boissons alcooliques en France. Et au final un tableau médical et sociologique bien sombre qui ne semble guère inquiéter en haut lieu. S’enivrer pour oublier ?  Quelle est la signification profonde de cette quête récurrente d’ivresses plus ou moins adolescentes ?       

 A Paris la Société française d’alcoologie tient actuellement ses « Journées ». A cette occasion, un scoop sur Europe 1 : les résultats d’un rapport dont les conclusions viennent d’être rapportées  sur les ondes de cette station. Avec ce titre : « Les hospitalisations dues à l’alcool et à l’ivresse ont bondi de 30% en trois ans ».

Extraits :

« Comas éthyliques, hépatites, cirrhoses ou encore troubles psychiques dus à l’addiction. L’alcool conduit de plus en plus de Français à l’hôpital : 400.000 en un an, soit un bond de 30 % en trois ans. Ce chiffre, alarmant, est celui d’un rapport de la Société française d’alcoologie qu’Europe 1 dévoile vendredi en exclusivité. Au total, les hospitalisations liées à l’alcool sont deux fois plus nombreuses que celles causées par le diabète ou les maladies cardiovasculaires.

Pire, les séjours courts de moins de deux jours, qui concernent généralement des personnes qui ne sont pas encore alcooliques mais qui sont en train de basculer, ont même progressé de 80 % en trois ans. Et ce sont de plus en plus souvent des jeunes et de femmes. « On voit de plus en plus de jeunes qui se présentent aux urgences très fortement alcoolisés, qui vont rester 24 heures, parfois deux jours, pour dégriser. On les trouve aussi dans les services de réanimation », constate le Dr Damien Labarrière, médecin gastro-entérologue au CHR d’Orléans au micro d’Europe 1. « On voit également des jeunes avec des conséquences déjà très graves sur la santé, au niveau du pancréas ou foie. Des cirrhoses qu’on ne voyait pas à l’âge de 25 ans, mais beaucoup plus tard. »

Or, « les consommations précoces induisent beaucoup plus de dépendance », souligne le Pr Michel Reynaud, addictologue à l’hôpital de Villejuif et co-auteur de cette enquête. Il regrette que « le fait d’être ivre mort dans une soirée est banal » : »les cuites deviennent un titre de gloire pour un grand nombre, y compris, et c’est particulièrement inquiétant, chez les jeunes femmes. » »

Un dégrisement et ça repart

Les professionnels demandent un suivi. Pour faire face à cette hausse, les professionnels demandent des moyens supplémentaires. Il faudrait notamment selon eux renforcer la présence d’alcoologues dans les services d’urgence pour éviter qu’une personne venue pour un dégrisement ou coma éthylique ne reparte sans suivi. Ce qui arrive aujourd’hui, disent-ils, dans la plupart des cas.  Reste un mystère : comment concilier les résultats de cette étude avec les chiffres sur l’évolution des consommations tels qu’ils ont été récemment présentes par l’Ireb ?

Europe 1 rapproche d’autre part, fort justement, cette publication d’une récente étude française  laissant penser que la précocité des ivresses alcooliques rend plus vulnérable aux conséquences des imprégnations alcooliques répétées à l’âge adulte. Nous avions pour notre part analysé cette publication sur le site planetesante.ch La nouvelle avait alors été  communiquée par le service de presse de l’Institut national français de la santé et de la recherche médicale. En substance: une étude conduite sur le rongeur de laboratoire publiée dans la revue Neuropharmacology, tendait à montrer que la consommation excessive d’alcool durant l’adolescence fait qu’à l’âge adulte on est plus vulnérable face à l’alcool

Qui a trop bu jeune boira

C’est là une donnée de toute première importance: le phénomène des «ivresses express» ( binge drinking) est d’apparition relativement récente. Conséquence: on ne dispose pas de suffisamment de recul pour dire ce qu’il en résultera en termes de dépendance à l’alcool. D’où l’intérêt ce cette approche expérimentale sur des rongeurs de laboratoire.  Qui a trop bu jeune continuera à trop boire. Une expérience menée par des chercheurs français sur des rats soulève de sérieuses inquiétudes face à la pratique de plus en plus répandue des ivresses express durant l’adolescence. Les «ivresses express» des jeunes font-elles le lit des alcooliques adultes? Un vrai sujet de santé publique. Qui s’en occupe?

L’apparente tranquillité de l’Inserm 

 «Avec la propagation de ces nouveaux modes de consommation, des conséquences majeures sur la santé sont donc attendues durant les prochaines décennies, notamment une augmentation du taux de mortalité et une recrudescence du nombre d’individus alcoolo-dépendants» soulignait-on alors, semble-t-il tranquillement, auprès de l’Inserm.  On explique aussi en haut lieu que le problème de santé publique que représente le binge drinking est un sujet de recherche classé «hautement prioritaire» par la Commission Européenne.  Sur le même sujet des épidémiologistes expliquent que l’on manque de travaux pour cerner le phénomène. Ce qui peut conduire à des situations cocasses si elles n’étaient particulièrement graves. Cela semble bien le cas aujourd’hui en France, pays connu pour ses appétences alcooliques mais qui est officiellement du moins épargné par le nuage alcoolique du binge drinking comme il le fut jadis par celui, radioactif, de Tchernobyl. Et ce alors que les urgences hospitalières perçoivent déjà ce qu’il peut en être de la réalité de la vague alcoolique.

Qui, au final, paiera la note des ivresses express, récurrentes et maladives des adolescents d’aujourd’hui ?

(1) On trouvera ici le document (pdf) réalisé pour la Société française d’alcoologie par Michel Reynaud et Francois Paille. Il est intitulé « PMSI et Alcool » et a été « réalisé avec la société HEVA et le support des Laboratoires Lundbeck ». Pourquoi avoir recours à ce type  parrainage pour réaliser un document essentiel en termes de santé publique ?

 

 

 

Un « risque faible » de connaître l’enfer

Quand un communiqué de presse (de l’Inserm) soulève quelques questions fondamentales. Et se garde bien d’y apporter des réponses.

« Traitements de l’infertilité et rétinoblastome: un risque faible » c’est le titre d’un communiqué de presse de l’Inserm diffusé ce jour.C’est quoi un risque faible de connaître l’enfer ?  Communiqué de presse : texte destiné à amplifier la diffusion d’une information que l’émetteur souhaite voir connue. En l’espèce il s’agit de faire savoir que les chercheurs de l’Inserm travaillent et que leurs travaux sont reconnus par leurs pairs.

Mais encore ? On observera que les communiqués de presse ayant avoir avec la maladie et la mort ne sont pas de même facture que ceux évoquant le caractère potentiellement carnivore des lémuriens ou la contestation de l’existence d’une tranche de matière noire. Celui de l’Inserm le démontre une nouvelle fois qui traite du rétinoblastome.  « Le rétinoblastome est la plus fréquente des tumeurs de l’œil de l’enfant avec une incidence de 1 sur 15 à 20 000 naissances, explique le service de presse de l’Inserm Les facteurs de risque de ce cancer sont encore mal connus. »

Il ajoute à l’attention de la presse que  des études récentes ont suggéré un risque accru de rétinoblastome chez les enfants conçus par fécondation in vitro (FIV) mais que ces résultats ont été controversés par d’autres recherches. Les chercheurs de l’unité Inserm 953 (Recherche épidémiologique en santé périnatale et santé des femmes et des enfants) en collaboration avec le Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations (CESP) viennent de publier, dans la revue Human Reproduction, les résultats de l’étude EPIRETINO sur le risque de rétinoblastome associé aux traitements de l’infertilité (FIV, stimulation ovarienne ou insémination intra-utérine). Le travail a été dirigé par le Dr Laurence Foix-L’Hélias.

Les chercheurs ont inclus dans leurs recherches les dossiers de tous les enfants vivant chez lesqueles  un diagnostic de rétinoblastome a été porté entre le 1er Janvier 2000 et le 31 Décembre 2006 à l’Institut Curie de Paris, centre national de référence pour le diagnostic et le traitement de cette affection.  Les résultats obtenus à partir de 244 cas de formes non familiales de rétinoblastome ont été comparés à 28 170 naissances représentatives des naissances françaises. Les comparaisons  n’ont pas montré de risque augmenté de rétinoblastome. En revanche, l’âge maternel élevé et l’hypofertilité (avec une durée de deux ans pour concevoir) sont des facteurs de risque de rétinoblastome.

Questions : que doit faire un couple dont la femme est d’un âge élevé pour être mère (ou un couple qui est suffisamment hypofertile pour ne pas concevoir avant dans deux ans alors qu’il le souhaite) ? Prendre  coûte que coûte le risque de donner la vie à un enfant qui sera exposé au risque de souffrir d’une tumeur cancéreuse de la rétine ? Et le journaliste prend-il un risque s’il diffuse sans plus de précaution une telle information ? Et le moment venu, quelles conclusions tireront du travail journalistique celles et ceux qui, d’ores et déjà, sont directement concernés par les formes non familiales de rétinoblastome ?

De l’éthique au quotidien, en somme. De celle qui empêche parfois de trouver le sommeil.

 

 

C’est quoi, précisément, une première médicale ?

 

La question se pose après les nombreux échos  médiatiques rencontrés ces derniers jours par les publications préliminaires des équipes du Dr Lanza (dégénérescence rétinienne) et du Pr Baulieu (maladie d’Alzheimer)  

Il y a l’affaire et il y a la première. Le scandale et la justice saisie ; le triomphe et le Nobel en vue. Le revers et l’avers de la même médaille médicale passée au feu des lumières médiatiques. L’une des versions du bien et du mal. Ce serait beau comme l’antique et le religieux si la réalité n’était pas – un tout petit peu – plus complexe.

On n’épuisera certes pas ici ce sujet foisonnant et qui confère au journalisme médical l’une de ses spécificités et toute sa richesse potentielle. Il y a sept ans nous avons vécu en accéléré et de manière hautement condensée ce double phénomène avec l’affaire Hwang Woo-suk : du nom d’un biologiste coréen fétu de clonage chez les mammifères, porté au pinacle par ses pairs américains (puis par la presse internationale d’information générale) avant d’être mis au cachot pour ne pas avoir respecté quelques principes sacrés de la recherche en biologie.

Mais pour une affaire sublime et tragique, combien de sujets de seconde zone. Un large pan de l’espace médiatique dévolu aux choses du corps est pris aujourd’hui par l’affaire des prothèses mammaires ; un sujet bien atypique, bien croustillant (ou du moins traité comme tel) qui nous réserve encore bien des rebondissements. Un sujet qui n’a guère fait d’ombre à deux annonces formatées pour faire un bruit certain.

L’affaire Lanza

La première a été lancée par l’auguste et célèbre Lancet. L’hebdomadaire médical londonien a, il y a quelques jours et pour des raisons mal élucidées, levé bien avant l’heure l’embargo concernant une publication concernant des greffes de cellules souches embryonnaires humaines chez des personnes souffrants de maladies dégénératives de la rétine. Lever un embargo confère toujours une certaine notoriété à l’objet concerné. Un média (généralement d’information générale souhaitant faire un coup) a choisi de le briser, violant ainsi des règles non écrites pour prendre l’avantage sur ses concurrents ? C’est donc que l’affaire est d’importance se disent ces derniers. Et la machinerie de se mettre en branle dans le désordre. Bourdonnements assurés sur Toile et sur papier.

De quoi s’agit-il ici ? De la publication des premiers résultats très préliminaires obtenus par la société américaine Advanced Cell Technology (ACT) sur deux patientes atteintes de maladies caractérisées par une dégénérescence rétinienne. Chez ces deux patientes des cellules souches embryonnaires d’origine humaine avaient été greffées au sein du tissu rétinien. L’une d’elles, âgée d’environ 70 ans, souffre de la forme dite sèche de la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA) ; il s’agit là de la forme la plus fréquente d’une maladie qui constitue la principale cause de cécité chez les personnes ayant dépassé les cinquante ans. La seconde patiente est atteinte de la maladie de Stargardt, affection héréditaire de l’œil qui se manifeste dans l’enfance et mène à une perte de la vision centrale.

Ces greffes ont, disent les auteurs de ce travail, été plutôt bien supportées par les deux femmes. C’était très précisément l’objectif de cet essai clinique dit de phase I. Mais les auteurs ajoutent que leur vue s’est très modestement et de manière pour une large part subjective améliorée. Faut-il d’ailleurs parler ici d’amélioration ? Sans ce dernier point les médias n’auraient sans aucun doute fait écho à ce travail. Mais avec une amélioration de la vue (même modeste, même très modeste) tous les titres sont possibles. On pourra toujours, ensuite, préciser (comme le font d’ailleurs les auteurs dans leur publication) qu’ « un suivi continu et de nouvelles études sont nécessaires » avant d’ajoute que la prochaine étape d’ACT consistera à traiter des patients atteints de formes précoces de la maladie. Il y aura aussi  le lancement d’un essai en Europe, sur un patient atteint de la maladie de Stargardt, et ce au Moorfields Eye Hospital de Londres.

 A peine l’embargo du Lancet était-il levé que l’information circulait sur les sites spécialisés dans les investissements boursiers. Il est vrai qu’il s’agit là d’un marché potentiel d’une ampleur considérable. Il est vrai aussi que le Dr Robert Lanza, le patron presque charismatique d’ACT est un familier de ces rouages et ne craint nullement de faire des Unes sans lendemains.  

L’affaire Baulieu

Retour en France. Plus précisément sur la rive gauche de la Seine dans l’un des plus beaux sites d’un Paris qui, dans ce quartier, en compte tant : quai Conti. La presse spécialisée était convoquée séance tenante à l’Académie des sciences où  Etienne-Emile Baulieu professeur honoraire au Collège de France tenait à faire part de sa dernière découverte ouvrant (peut-être) la voie à un possible traitement contre la maladie incurable d’Alzheimer. Passé depuis longtemps maître dans l’art subtil des relations avec la presse le Pr Baulieu, 85 ans, a une nouvelle fois bénéficié d’une grosse et uniforme couverture médiatique hexagonale.   

Elle reproduit généralement in extenso ou presque cette dépêche de l’Agence France Presse (AFP – 24/01/2012 – 19:03:02) :   

« PARIS – La découverte qu’une protéine, la FKBP52, faisait défaut dans le cerveau des malades d’Alzheimer, fait naître l’espoir d’un médicament contre ce fléau moderne qui touche près d’un quart des personnes de plus de 90 ans, selon un chercheur français. Une équipe française de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) dirigée par le Pr Etienne-Emile Baulieu –le découvreur de la pilule abortive RU486, aujourd’hui âgé de 85 ans– a mis en évidence une baisse de 75% de cette protéine dans les cerveaux de personnes décédées d’Alzheimer ou bien de démences séniles de même type.

Cette protéine découverte en 1982 par le même laboratoire de l’Inserm à l’occasion d’autres recherches est présente en temps normal de manière « abondante » dans le cerveau, a expliqué le Pr Baulieu lors de la présentation de ces travaux, objet d’une publication dans le Journal of Alzheimer’s Disease. Cette maladie neurodégénérative qui entraîne la perte progressive des fonctions mentales, notamment de la mémoire, est pour l’instant incurable.

On estime que de 10% à 30% des personnes de plus de 85 ans sont atteints par cette maladie dont le coût mondial a été évalué 604 milliards de dollars (World Alzheimer Report 2010). On sait depuis les travaux du médecin allemand Aloïs Alzheimer (1864-1915) que la maladie se caractérise par la formation de plaques amyloïdes entre les neurones et aussi par des amas anormaux de « protéines tau » qui forment des sortes de « buissons » dans le cerveau.

Or les expériences conduites par l’Inserm quelques heures après la mort sur des cerveaux de personnes décédées d’Alzheimer, ou de pathologies comparables dites « tauopathies », mettent en évidence une « corrélation » et « interaction » entre la protéine FKBP52 et la protéine tau, souligne le Pr Baulieu. Du coup, l’espoir est qu’en agissant sur la première (la FKBP52), on fasse disparaître la forme pathologique de la seconde (tau) ou bien qu’on en bloque l’apparition. « Ce que nous avons identifié avec la FKBP52 c’est une arme pour réguler et modifier la protéine tau qui est notre cible », a indiqué le Pr Baulieu.

Avant de concevoir un médicament, un premier débouché serait « de mesurer cette protéine chez les gens pour savoir s’ils ont un risque d’attraper la maladie », selon le Pr Baulieu. Ensuite, il faudrait « simuler la protéine FKBP52 par des moyens pharmacologiques pour réguler tau et s’attaquer à la forme pathologique de cette protéine », explique le Pr Baulieu. « Optimiste » de nature, le Pr Baulieu « croit qu’en trois ou quatre ans on aura des résultats importants et concrets » avec la mise au point de candidats médicaments permettant de réguler la protéine tau. « Cela peut aller beaucoup plus vite que les gens ne disent », estime le scientifique.

Pour le biochimiste Bernard Roques, membre de l’Académie des sciences et professeur à l’Université Paris Descartes, cette découverte est « simple mais essentielle ». « Ce qui est intéressant, c’est avoir discerné la différence très notable dans la densité de ces protéines entre cerveau pathologique et cerveau normal », explique le chercheur. Mais, selon lui, la mise au point d’un médicament qui ne pourra être qu’une « petite molécule » n’est pas pour demain et pourrait prendre « dix ans ».
ot/jca/nou/jeb »

La voix du Huffington Post français

 Le Pr Baulieu avait préalablement démontré que les meilleurs services sont tout bien pesé ceux que l’on assure soi-même. Il avait ainsi choisi la veille d’inaugurer avec ce travail le blog qu’il tient sur le tout jeune site français du Huffington Post . Et il terminait ainsi son billet inaugural :

«  (…) Pour ce programme l’argent public est très rare, celui des laboratoires pharmaceutiques ne va que vers des molécules qu’ils peuvent créer pour protéger leurs droits de propriété et leurs revenus alors que ni notre FKBP52 naturel et endogène ni ses modulateurs ne les ont intéressés. Ne restent que les ressources de la philanthropie, les dons des particuliers et des entreprises. Je rends hommage à ceux qui m’ont aidé et ont permis ce travail. J’appelle les futurs donateurs à aider ces recherches qui peuvent s’avérer cruciales pour le jour où eux même prendront de l’âge. Soyez égoïstes en étant généreux (lien vers l’appel aux dons sur le site de l’Institut Baulieu)   Le site de l’institut Baulieu
L’annonce officielle de ce travail aura lieu mardi 24 janvier à 11h à l’Académie des Sciences (…). »

Question : Qui dans quatre, dix, vingt ans (ou bien plus) fera le suivi des annonces prometteuses, millésimées 2012, du Dr Lanza et du Pr Baulieu ?

Proposition : Dans l’attente ( et comme y invite Antoine Flahault dans son blog jouxtant celui-ci ) méditer sur le travail du New England Journal of Medicine qui – à l’occasion du deux centième anniversaire de sa fondation – relate ce que furent quelques-unes des vraies grandes premières médicales de ces 200 dernières années.