Enfants d’alcooliques

A la différence de la consultation la visite permet souvent de repérer ce qu’il en est de la consommation d’alcool in situ. En cas d’alcoolisation de parents les enfants sont en situation durablement à risque. A commencer par le « mauvais exemple » donné par les géniteurs à leur progéniture.

En témoigne le nombre, grandissant dit-on, des ivresses repérées en milieu scolaire parfois peu après l’école primaire.  Que faire ? Une approche pragmatique britannique nous apporte quelques lumières. Qui s’intéresse à ce phénomène en France ?  

On peut ou pas se cacher derrière son verre mais le fait est bel et bien là: le comportement des parents vis-à-vis des boissons alcooliques peut avoir un impact significatif sur les futures habitudes de consommation de leurs enfants. Et ce à l’adolescence (au moment où ils commencent à croiser la réalité alcoolisée) mais aussi plus tard, dans leur vie d’adulte. Telle est la conclusion d’un travail riche d’enseignements conduit par l’organisme britannique Demos.

Demos? Il s’agit d’un groupe de réflexion («think tank») sur lequel on peut en savoir plus en cliquant ici http://www.demos.co.uk./. Son approche sur les questions de société ne se fonde pas sur les seules conclusions des experts enfermés dans leurs «tours d’ivoire». Il s’agit au contraire de tisser des liens hors du champ politique, de réunir des compétences via des jurys de citoyens, des groupes de discussions, des ateliers délibératifs. En 2012 le travail de Demos, très présent dans la vie publique britannique, a porté sur des questions relatives à la famille et à la société, à la violence et aux extrémismes. Le but affiché est, schématiquement, de mettre en œuvre les outils qui aideront à parvenir à une société composée de citoyens mieux informés et dotés d’une plus grande autonomie. Utopie?

La discipline n’est pas incompatible avec l’affection

On sait que l’alcoolisme est un problème majeur de santé publique au Royaume-Uni. L’actuel gouvernement de David Cameron a fait de la lutte contre la consommation excessive d’alcool l’une de ses priorités sanitaires. On évoque souvent l’alcool facteur de violences et désordres publics. Mais il y a aussi l’alcool «domestique». Au Royaume-Uni les spécialistes estiment que plus de 2,5 millions d’enfants, parmi lesquels 90 000 tout-petits, vivent avec un parent qui consomme «dangereusement» des boissons alcooliques.

Le travail mené sur ce thème vient de donner matière à un rapport (que l’on peut consulter ici même). Ses auteurs estiment au final que le «style parental» a un impact significatif sur les habitudes de consommation des enfants à l’adolescence et, plus tard, dans leur vie d’adultes. Ils définissent aussi le type d’éducation qui semble le plus protecteur dans ce domaine. Les auteurs ont mené des entretiens approfondis avec les membres de cinquante familles directement concernées par les conséquences de consommations excessives d’alcool. Ils parviennent à la conclusion que ces consommations excessives conduisent à des modes d’éducation moins strictes et moins chaleureux; mais aussi à un risque élevé de reproduction des comportements à risque.

Le rapport est basé sur les données d’une étude dite «de cohorte de naissance» qui a permis le recueil d’une série d’informations détaillées sur la consommation d’alcool des parents (quantité, fréquence) ainsi que sur les différentes caractéristiques de la vie familiale. Les chercheurs ont alors pu dégager quatre types principaux de comportement parental. Schématiquement: «démissionnaire», «laisser-faire», «autoritaire» et un quatrième combinant assez harmonieusement «discipline» et «affection». Ils ont ensuite cherché à déterminer si les styles parentaux ainsi définis pouvaient ou non être corrélés avec les différents niveaux de consommation d’alcool des enfants lorsque ces derniers atteignaient l’âge de 16 ans puis de 34 ans.

La mère plus que le père

Pour compléter leur analyse ces mêmes chercheurs ont conduit des entretiens approfondis avec les membres de cinquante familles au sein desquelles au moins un des parents était en relation avec un service spécialisé de soutien au sevrage alcoolique. Au final, les auteurs de ce travail font plusieurs constatations. Ils observent notamment que les parents parvenant à combiner une réelle affection et une discipline cohérente ont des enfants qui, au cours de leur vie, seront majoritairement « sans problèmes » avec l’alcool. A l’inverse, des parents décrits par les enfants comme des buveurs «impénitents», sont nettement moins susceptibles de fournir cette éducation réussissant à combiner affection et discipline. C’est tout particulièrement vrai pour les mères «buveuses»: elles sont beaucoup moins à même que les pères d’apporter ce style d’éducation.

Les enfants de mères fortes consommatrices d’alcool sont, d’autre part, statistiquement plus exposés au risque d’être plus tard les propres victimes de cet abus répété et massif d’alcool qu’est le binge drinking. Il ne semble pas en aller de même si les consommations excessives sont le fait du père.Pourquoi?

Qui en France: l’Inserm ou l’Ireb ? 

Il apparaît aussi qu’en dépit de la très grande fréquence de l’alcoolisation excessive au sein des familles, très peu de parents trouvent la force de faire appel aux services spécialisés de soutien et de prise en charge contre la dépendance à l’alcool. De la même manière, très peu de parents victimes de cette dépendance et qui abusent de boissons alcoolisées ont véritablement conscience des conséquences négatives de leur comportement et de leur pathologie sur leurs enfants.

Ou alors on retrouve le phénomène de déni, un des traits majeurs de la maladie alcoolique. On peut aussi voir là un possible levier d’action pour aider à briser cette dépendance chez les parents qui en sont victimes. Les auteurs plaident en faveur d’une nouvelle stratégie de prévention ainsi que de communication et d’information auprès des familles ou des parents, combinée à l’identification précoce de la présence d’une dépendance et le soutien aux parents concernés quand leurs enfants sont encore jeunes.

Rien n’interdit de penser que ces observations et conclusions sont également valables ailleurs que sur le sol britannique. Qui pourrait s’intéresser en France  à un tel travail ? L’Inserm ou l’ Ireb ?

Une première version de ce  billet a été publiée sur le site www.planetesante.ch

 

 

Hospitalisations pour ivresses: la vague épidémique ne cesse d’enfler

La Société française d’alcoologie avait un  scoop (1). Et ce scoop est sur  Europe 1. Il vient opportunément compléter et nourrir la controverse lancée par l’Ireb que nous évoquions avant-hier sur ce blog. Après la mortalité prématurée liée à l’alcool voici les dernières données sur la morbidité.

Des chiffres difficilement compatibles avec les chiffres officiels des baisses constantes de la consommation des boissons alcooliques en France. Et au final un tableau médical et sociologique bien sombre qui ne semble guère inquiéter en haut lieu. S’enivrer pour oublier ?  Quelle est la signification profonde de cette quête récurrente d’ivresses plus ou moins adolescentes ?       

 A Paris la Société française d’alcoologie tient actuellement ses « Journées ». A cette occasion, un scoop sur Europe 1 : les résultats d’un rapport dont les conclusions viennent d’être rapportées  sur les ondes de cette station. Avec ce titre : « Les hospitalisations dues à l’alcool et à l’ivresse ont bondi de 30% en trois ans ».

Extraits :

« Comas éthyliques, hépatites, cirrhoses ou encore troubles psychiques dus à l’addiction. L’alcool conduit de plus en plus de Français à l’hôpital : 400.000 en un an, soit un bond de 30 % en trois ans. Ce chiffre, alarmant, est celui d’un rapport de la Société française d’alcoologie qu’Europe 1 dévoile vendredi en exclusivité. Au total, les hospitalisations liées à l’alcool sont deux fois plus nombreuses que celles causées par le diabète ou les maladies cardiovasculaires.

Pire, les séjours courts de moins de deux jours, qui concernent généralement des personnes qui ne sont pas encore alcooliques mais qui sont en train de basculer, ont même progressé de 80 % en trois ans. Et ce sont de plus en plus souvent des jeunes et de femmes. « On voit de plus en plus de jeunes qui se présentent aux urgences très fortement alcoolisés, qui vont rester 24 heures, parfois deux jours, pour dégriser. On les trouve aussi dans les services de réanimation », constate le Dr Damien Labarrière, médecin gastro-entérologue au CHR d’Orléans au micro d’Europe 1. « On voit également des jeunes avec des conséquences déjà très graves sur la santé, au niveau du pancréas ou foie. Des cirrhoses qu’on ne voyait pas à l’âge de 25 ans, mais beaucoup plus tard. »

Or, « les consommations précoces induisent beaucoup plus de dépendance », souligne le Pr Michel Reynaud, addictologue à l’hôpital de Villejuif et co-auteur de cette enquête. Il regrette que « le fait d’être ivre mort dans une soirée est banal » : »les cuites deviennent un titre de gloire pour un grand nombre, y compris, et c’est particulièrement inquiétant, chez les jeunes femmes. » »

Un dégrisement et ça repart

Les professionnels demandent un suivi. Pour faire face à cette hausse, les professionnels demandent des moyens supplémentaires. Il faudrait notamment selon eux renforcer la présence d’alcoologues dans les services d’urgence pour éviter qu’une personne venue pour un dégrisement ou coma éthylique ne reparte sans suivi. Ce qui arrive aujourd’hui, disent-ils, dans la plupart des cas.  Reste un mystère : comment concilier les résultats de cette étude avec les chiffres sur l’évolution des consommations tels qu’ils ont été récemment présentes par l’Ireb ?

Europe 1 rapproche d’autre part, fort justement, cette publication d’une récente étude française  laissant penser que la précocité des ivresses alcooliques rend plus vulnérable aux conséquences des imprégnations alcooliques répétées à l’âge adulte. Nous avions pour notre part analysé cette publication sur le site planetesante.ch La nouvelle avait alors été  communiquée par le service de presse de l’Institut national français de la santé et de la recherche médicale. En substance: une étude conduite sur le rongeur de laboratoire publiée dans la revue Neuropharmacology, tendait à montrer que la consommation excessive d’alcool durant l’adolescence fait qu’à l’âge adulte on est plus vulnérable face à l’alcool

Qui a trop bu jeune boira

C’est là une donnée de toute première importance: le phénomène des «ivresses express» ( binge drinking) est d’apparition relativement récente. Conséquence: on ne dispose pas de suffisamment de recul pour dire ce qu’il en résultera en termes de dépendance à l’alcool. D’où l’intérêt ce cette approche expérimentale sur des rongeurs de laboratoire.  Qui a trop bu jeune continuera à trop boire. Une expérience menée par des chercheurs français sur des rats soulève de sérieuses inquiétudes face à la pratique de plus en plus répandue des ivresses express durant l’adolescence. Les «ivresses express» des jeunes font-elles le lit des alcooliques adultes? Un vrai sujet de santé publique. Qui s’en occupe?

L’apparente tranquillité de l’Inserm 

 «Avec la propagation de ces nouveaux modes de consommation, des conséquences majeures sur la santé sont donc attendues durant les prochaines décennies, notamment une augmentation du taux de mortalité et une recrudescence du nombre d’individus alcoolo-dépendants» soulignait-on alors, semble-t-il tranquillement, auprès de l’Inserm.  On explique aussi en haut lieu que le problème de santé publique que représente le binge drinking est un sujet de recherche classé «hautement prioritaire» par la Commission Européenne.  Sur le même sujet des épidémiologistes expliquent que l’on manque de travaux pour cerner le phénomène. Ce qui peut conduire à des situations cocasses si elles n’étaient particulièrement graves. Cela semble bien le cas aujourd’hui en France, pays connu pour ses appétences alcooliques mais qui est officiellement du moins épargné par le nuage alcoolique du binge drinking comme il le fut jadis par celui, radioactif, de Tchernobyl. Et ce alors que les urgences hospitalières perçoivent déjà ce qu’il peut en être de la réalité de la vague alcoolique.

Qui, au final, paiera la note des ivresses express, récurrentes et maladives des adolescents d’aujourd’hui ?

(1) On trouvera ici le document (pdf) réalisé pour la Société française d’alcoologie par Michel Reynaud et Francois Paille. Il est intitulé « PMSI et Alcool » et a été « réalisé avec la société HEVA et le support des Laboratoires Lundbeck ». Pourquoi avoir recours à ce type  parrainage pour réaliser un document essentiel en termes de santé publique ?

 

 

 

Un « risque faible » de connaître l’enfer

Quand un communiqué de presse (de l’Inserm) soulève quelques questions fondamentales. Et se garde bien d’y apporter des réponses.

« Traitements de l’infertilité et rétinoblastome: un risque faible » c’est le titre d’un communiqué de presse de l’Inserm diffusé ce jour.C’est quoi un risque faible de connaître l’enfer ?  Communiqué de presse : texte destiné à amplifier la diffusion d’une information que l’émetteur souhaite voir connue. En l’espèce il s’agit de faire savoir que les chercheurs de l’Inserm travaillent et que leurs travaux sont reconnus par leurs pairs.

Mais encore ? On observera que les communiqués de presse ayant avoir avec la maladie et la mort ne sont pas de même facture que ceux évoquant le caractère potentiellement carnivore des lémuriens ou la contestation de l’existence d’une tranche de matière noire. Celui de l’Inserm le démontre une nouvelle fois qui traite du rétinoblastome.  « Le rétinoblastome est la plus fréquente des tumeurs de l’œil de l’enfant avec une incidence de 1 sur 15 à 20 000 naissances, explique le service de presse de l’Inserm Les facteurs de risque de ce cancer sont encore mal connus. »

Il ajoute à l’attention de la presse que  des études récentes ont suggéré un risque accru de rétinoblastome chez les enfants conçus par fécondation in vitro (FIV) mais que ces résultats ont été controversés par d’autres recherches. Les chercheurs de l’unité Inserm 953 (Recherche épidémiologique en santé périnatale et santé des femmes et des enfants) en collaboration avec le Centre de recherche en épidémiologie et santé des populations (CESP) viennent de publier, dans la revue Human Reproduction, les résultats de l’étude EPIRETINO sur le risque de rétinoblastome associé aux traitements de l’infertilité (FIV, stimulation ovarienne ou insémination intra-utérine). Le travail a été dirigé par le Dr Laurence Foix-L’Hélias.

Les chercheurs ont inclus dans leurs recherches les dossiers de tous les enfants vivant chez lesqueles  un diagnostic de rétinoblastome a été porté entre le 1er Janvier 2000 et le 31 Décembre 2006 à l’Institut Curie de Paris, centre national de référence pour le diagnostic et le traitement de cette affection.  Les résultats obtenus à partir de 244 cas de formes non familiales de rétinoblastome ont été comparés à 28 170 naissances représentatives des naissances françaises. Les comparaisons  n’ont pas montré de risque augmenté de rétinoblastome. En revanche, l’âge maternel élevé et l’hypofertilité (avec une durée de deux ans pour concevoir) sont des facteurs de risque de rétinoblastome.

Questions : que doit faire un couple dont la femme est d’un âge élevé pour être mère (ou un couple qui est suffisamment hypofertile pour ne pas concevoir avant dans deux ans alors qu’il le souhaite) ? Prendre  coûte que coûte le risque de donner la vie à un enfant qui sera exposé au risque de souffrir d’une tumeur cancéreuse de la rétine ? Et le journaliste prend-il un risque s’il diffuse sans plus de précaution une telle information ? Et le moment venu, quelles conclusions tireront du travail journalistique celles et ceux qui, d’ores et déjà, sont directement concernés par les formes non familiales de rétinoblastome ?

De l’éthique au quotidien, en somme. De celle qui empêche parfois de trouver le sommeil.

 

 

C’est quoi, précisément, une première médicale ?

 

La question se pose après les nombreux échos  médiatiques rencontrés ces derniers jours par les publications préliminaires des équipes du Dr Lanza (dégénérescence rétinienne) et du Pr Baulieu (maladie d’Alzheimer)  

Il y a l’affaire et il y a la première. Le scandale et la justice saisie ; le triomphe et le Nobel en vue. Le revers et l’avers de la même médaille médicale passée au feu des lumières médiatiques. L’une des versions du bien et du mal. Ce serait beau comme l’antique et le religieux si la réalité n’était pas – un tout petit peu – plus complexe.

On n’épuisera certes pas ici ce sujet foisonnant et qui confère au journalisme médical l’une de ses spécificités et toute sa richesse potentielle. Il y a sept ans nous avons vécu en accéléré et de manière hautement condensée ce double phénomène avec l’affaire Hwang Woo-suk : du nom d’un biologiste coréen fétu de clonage chez les mammifères, porté au pinacle par ses pairs américains (puis par la presse internationale d’information générale) avant d’être mis au cachot pour ne pas avoir respecté quelques principes sacrés de la recherche en biologie.

Mais pour une affaire sublime et tragique, combien de sujets de seconde zone. Un large pan de l’espace médiatique dévolu aux choses du corps est pris aujourd’hui par l’affaire des prothèses mammaires ; un sujet bien atypique, bien croustillant (ou du moins traité comme tel) qui nous réserve encore bien des rebondissements. Un sujet qui n’a guère fait d’ombre à deux annonces formatées pour faire un bruit certain.

L’affaire Lanza

La première a été lancée par l’auguste et célèbre Lancet. L’hebdomadaire médical londonien a, il y a quelques jours et pour des raisons mal élucidées, levé bien avant l’heure l’embargo concernant une publication concernant des greffes de cellules souches embryonnaires humaines chez des personnes souffrants de maladies dégénératives de la rétine. Lever un embargo confère toujours une certaine notoriété à l’objet concerné. Un média (généralement d’information générale souhaitant faire un coup) a choisi de le briser, violant ainsi des règles non écrites pour prendre l’avantage sur ses concurrents ? C’est donc que l’affaire est d’importance se disent ces derniers. Et la machinerie de se mettre en branle dans le désordre. Bourdonnements assurés sur Toile et sur papier.

De quoi s’agit-il ici ? De la publication des premiers résultats très préliminaires obtenus par la société américaine Advanced Cell Technology (ACT) sur deux patientes atteintes de maladies caractérisées par une dégénérescence rétinienne. Chez ces deux patientes des cellules souches embryonnaires d’origine humaine avaient été greffées au sein du tissu rétinien. L’une d’elles, âgée d’environ 70 ans, souffre de la forme dite sèche de la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA) ; il s’agit là de la forme la plus fréquente d’une maladie qui constitue la principale cause de cécité chez les personnes ayant dépassé les cinquante ans. La seconde patiente est atteinte de la maladie de Stargardt, affection héréditaire de l’œil qui se manifeste dans l’enfance et mène à une perte de la vision centrale.

Ces greffes ont, disent les auteurs de ce travail, été plutôt bien supportées par les deux femmes. C’était très précisément l’objectif de cet essai clinique dit de phase I. Mais les auteurs ajoutent que leur vue s’est très modestement et de manière pour une large part subjective améliorée. Faut-il d’ailleurs parler ici d’amélioration ? Sans ce dernier point les médias n’auraient sans aucun doute fait écho à ce travail. Mais avec une amélioration de la vue (même modeste, même très modeste) tous les titres sont possibles. On pourra toujours, ensuite, préciser (comme le font d’ailleurs les auteurs dans leur publication) qu’ « un suivi continu et de nouvelles études sont nécessaires » avant d’ajoute que la prochaine étape d’ACT consistera à traiter des patients atteints de formes précoces de la maladie. Il y aura aussi  le lancement d’un essai en Europe, sur un patient atteint de la maladie de Stargardt, et ce au Moorfields Eye Hospital de Londres.

 A peine l’embargo du Lancet était-il levé que l’information circulait sur les sites spécialisés dans les investissements boursiers. Il est vrai qu’il s’agit là d’un marché potentiel d’une ampleur considérable. Il est vrai aussi que le Dr Robert Lanza, le patron presque charismatique d’ACT est un familier de ces rouages et ne craint nullement de faire des Unes sans lendemains.  

L’affaire Baulieu

Retour en France. Plus précisément sur la rive gauche de la Seine dans l’un des plus beaux sites d’un Paris qui, dans ce quartier, en compte tant : quai Conti. La presse spécialisée était convoquée séance tenante à l’Académie des sciences où  Etienne-Emile Baulieu professeur honoraire au Collège de France tenait à faire part de sa dernière découverte ouvrant (peut-être) la voie à un possible traitement contre la maladie incurable d’Alzheimer. Passé depuis longtemps maître dans l’art subtil des relations avec la presse le Pr Baulieu, 85 ans, a une nouvelle fois bénéficié d’une grosse et uniforme couverture médiatique hexagonale.   

Elle reproduit généralement in extenso ou presque cette dépêche de l’Agence France Presse (AFP – 24/01/2012 – 19:03:02) :   

« PARIS – La découverte qu’une protéine, la FKBP52, faisait défaut dans le cerveau des malades d’Alzheimer, fait naître l’espoir d’un médicament contre ce fléau moderne qui touche près d’un quart des personnes de plus de 90 ans, selon un chercheur français. Une équipe française de l’Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale) dirigée par le Pr Etienne-Emile Baulieu –le découvreur de la pilule abortive RU486, aujourd’hui âgé de 85 ans– a mis en évidence une baisse de 75% de cette protéine dans les cerveaux de personnes décédées d’Alzheimer ou bien de démences séniles de même type.

Cette protéine découverte en 1982 par le même laboratoire de l’Inserm à l’occasion d’autres recherches est présente en temps normal de manière « abondante » dans le cerveau, a expliqué le Pr Baulieu lors de la présentation de ces travaux, objet d’une publication dans le Journal of Alzheimer’s Disease. Cette maladie neurodégénérative qui entraîne la perte progressive des fonctions mentales, notamment de la mémoire, est pour l’instant incurable.

On estime que de 10% à 30% des personnes de plus de 85 ans sont atteints par cette maladie dont le coût mondial a été évalué 604 milliards de dollars (World Alzheimer Report 2010). On sait depuis les travaux du médecin allemand Aloïs Alzheimer (1864-1915) que la maladie se caractérise par la formation de plaques amyloïdes entre les neurones et aussi par des amas anormaux de « protéines tau » qui forment des sortes de « buissons » dans le cerveau.

Or les expériences conduites par l’Inserm quelques heures après la mort sur des cerveaux de personnes décédées d’Alzheimer, ou de pathologies comparables dites « tauopathies », mettent en évidence une « corrélation » et « interaction » entre la protéine FKBP52 et la protéine tau, souligne le Pr Baulieu. Du coup, l’espoir est qu’en agissant sur la première (la FKBP52), on fasse disparaître la forme pathologique de la seconde (tau) ou bien qu’on en bloque l’apparition. « Ce que nous avons identifié avec la FKBP52 c’est une arme pour réguler et modifier la protéine tau qui est notre cible », a indiqué le Pr Baulieu.

Avant de concevoir un médicament, un premier débouché serait « de mesurer cette protéine chez les gens pour savoir s’ils ont un risque d’attraper la maladie », selon le Pr Baulieu. Ensuite, il faudrait « simuler la protéine FKBP52 par des moyens pharmacologiques pour réguler tau et s’attaquer à la forme pathologique de cette protéine », explique le Pr Baulieu. « Optimiste » de nature, le Pr Baulieu « croit qu’en trois ou quatre ans on aura des résultats importants et concrets » avec la mise au point de candidats médicaments permettant de réguler la protéine tau. « Cela peut aller beaucoup plus vite que les gens ne disent », estime le scientifique.

Pour le biochimiste Bernard Roques, membre de l’Académie des sciences et professeur à l’Université Paris Descartes, cette découverte est « simple mais essentielle ». « Ce qui est intéressant, c’est avoir discerné la différence très notable dans la densité de ces protéines entre cerveau pathologique et cerveau normal », explique le chercheur. Mais, selon lui, la mise au point d’un médicament qui ne pourra être qu’une « petite molécule » n’est pas pour demain et pourrait prendre « dix ans ».
ot/jca/nou/jeb »

La voix du Huffington Post français

 Le Pr Baulieu avait préalablement démontré que les meilleurs services sont tout bien pesé ceux que l’on assure soi-même. Il avait ainsi choisi la veille d’inaugurer avec ce travail le blog qu’il tient sur le tout jeune site français du Huffington Post . Et il terminait ainsi son billet inaugural :

«  (…) Pour ce programme l’argent public est très rare, celui des laboratoires pharmaceutiques ne va que vers des molécules qu’ils peuvent créer pour protéger leurs droits de propriété et leurs revenus alors que ni notre FKBP52 naturel et endogène ni ses modulateurs ne les ont intéressés. Ne restent que les ressources de la philanthropie, les dons des particuliers et des entreprises. Je rends hommage à ceux qui m’ont aidé et ont permis ce travail. J’appelle les futurs donateurs à aider ces recherches qui peuvent s’avérer cruciales pour le jour où eux même prendront de l’âge. Soyez égoïstes en étant généreux (lien vers l’appel aux dons sur le site de l’Institut Baulieu)   Le site de l’institut Baulieu
L’annonce officielle de ce travail aura lieu mardi 24 janvier à 11h à l’Académie des Sciences (…). »

Question : Qui dans quatre, dix, vingt ans (ou bien plus) fera le suivi des annonces prometteuses, millésimées 2012, du Dr Lanza et du Pr Baulieu ?

Proposition : Dans l’attente ( et comme y invite Antoine Flahault dans son blog jouxtant celui-ci ) méditer sur le travail du New England Journal of Medicine qui – à l’occasion du deux centième anniversaire de sa fondation – relate ce que furent quelques-unes des vraies grandes premières médicales de ces 200 dernières années.  

 

Pourquoi devrions-nous avoir honte de dormir ?

La toute récente découverte d’un mirifique « gène du sommeil » vient témoigner des difficultés majeures qu’il peut y avoir à vulgariser la lecture génétique du vivant.

Au départ, une publication scientifique. A l’arrivée, un formidable salmigondis médiatique. Où il est ainsi (une nouvelle fois) démontré  que la science génétique peut mener à tout : toutes les interprétations, tous les discours, toutes les divagations diurnes et nocturnes.

 Au départ, donc, une étude génomique européenne dont les résultats viennent d’être publiés dans Molecular Psychiatry (édition du 22 novembre). Elle a été menée par des chercheurs de la Ludwig-Maximilians-University (Munich)  auprès de quatre mille deux cent cinquante et une personnes vivant dans sept pays européens. Que (dé)montre-t-elle ?  Qu’une variante du gène ABCC9 peut avoir une influence sur la durée du sommeil. On peut le dire autrement. Par exemple ainsi : qu’un facteur génétique, présent chez environ la moitié de la population humaine permettrait d’ « expliquer » les besoins de sommeil très différents d’une personne à l’autre. « Expliquer » ou « justifier » ?

Ce n’est pas une étude des plus simples à résumer. Elle porte donc sur le gène ABCC9, une structure bien ancienne et bien conservée au fil du temps et de l’évolution. Ce gène ABCC9 est ainsi présent dans le patrimoine héréditaire des drosophiles (ou mouches du vinaigre). En collaboration avec des scientifiques de l’Université de Leicester, le chercheurs allemands expliquent avoir « bloqué » ABCC9 dans le système nerveux drosophilien obtenant de la sorte une durée de sommeil raccourcie. Mais encore ? Le début d’une possible preuve que le contrôle génétique de la durée du sommeil pourrait être fondé sur des mécanismes similaires pour un large éventail d’espèces animales.

Ajoutons que la protéine dont la synthèse est sous la dépendance du gène ABCC9 semble jouer un rôle dans la physiopathologie de certaines affections cardiaques et du diabète ce qui selon certains pourrait laisser suggérer  une possible association, par un improbable mécanisme moléculaire sous-jacent commun entre la durée du sommeil et  les symptômes  qui constituent le syndrome métabolique.

Et venons en au fait : deux versions de ce gène apparaissent associées à un raccourcissement de la durée de sommeil. Mais encore ? Il est bien connu que certaines personnes ont quotidiennement besoin d’une dizaine d’heures de sommeil pour se sentir reposés tandis que pour d’autres cinq heures suffisent. Il est aussi bien connu et fréquemment observé que la durée du sommeil peut être influencée par différents facteurs, comme l’âge, le sexe, la saison, le décalage horaire ou certains paramètres environnementaux.

Les auteurs de la publication de Molecular Psychiatry annoncent avoir identifié au travers de ce gène un « facteur génétique du besoin de sommeil ». Cette variante génétique a été découverte lors d’une étude d’association génomique croisant avec les habitudes de sommeil de plus de quatre mille personnes  interrogées par questionnaire. L’analyse des données génétiques et comportementales révèle que les personnes dotées de deux copies de cette variante du gène ont généralement besoin de  beaucoup moins de sommeil que les personnes possédant deux copies de l’autre version.

Mais encore dira-t-on ? Le 8 décembre (plus de deux semaines après la publication initiale) l’Agence France Presse s’attache à développer le sujet. « Pourquoi Napoléon n’avait-il besoin que de 4 heures de sommeil ? Des chercheurs européens ont identifié un gène impliqué dans la régulation du sommeil, tout en montrant que sa durée est aussi influencée par d’autres facteurs individuels ou environnementaux, annonce la dépêche.  (…) »Ce n’est pas la première étude à mettre en évidence l’implication de gènes dans la régulation du sommeil, mais sa force est de mettre en évidence ce gène dans une large population et de confirmer son rôle chez la drosophile (mouche du vinaigre) », commente pour l’AFP le chronobiologiste français Claude Gronfier (Inserm, Lyon).
(…) Le rôle de ce gène dans la durée du sommeil est incontestable », ajoute-t-il. Ce même gène ABCC9 a été précédemment relié au diabète et à des pathologies cardiaques.  L’autre enseignement de l’étude, souligne le Dr Gronfier, c’est le rôle de l’environnement sur la durée du sommeil. Elle montre ainsi l’influence du chronotype (le fait d’être plutôt « couche-tôt » ou « couche-tard »). Plus précisément, elle montre que la conséquence de la variation du gène ABCC9 est plus importante chez les couche-tard que chez les couche-tôt. De la même manière, les chercheurs ont observé que les conséquences de la variation génétique sont aussi plus importantes chez les populations subissant une forte amplitude de durée de la journée en fonction des saisons. « On voit là la combinaison, la synergie, entre l’environnement et la génétique qui conduisent à une altération du sommeil », souligne le Dr Gronfier.
Pour ce spécialiste, ces résultats « renforcent le message qu’une durée de sommeil suffisante, par une bonne hygiène du sommeil, est capitale pour un fonctionnement physiologique adapté et pour éviter l’apparition de troubles sérieux ». »

Rien, on en conviendra, de véritablement bouleversant. Pour résumer : l’association d’observations bien connues et d’un minimum de bon sens. Pour autant on assiste depuis quelques jours dans la sphère médiatique francophone d’une séquence peu banale de sujets récurrents où l’on voit ce gène accommodé à bien des sauces. Napoléon Bonaparte (1769-1821) Victor Hugo (1802- 1885) et Winston Churchill (1874-1965) sont convoqués face à Albert Einstein (1979-1955). Moins de six heures dans la première équipe. Une dizaine et plus chez le second. Bien évidemment, comme souvent, le journalisme médical radiophonique et, peut-être plus encore télévisuel semble comme ici condamné ici au schématisme.

Un gène associé au sommeil ? Certes mais en quoi cette information est-elle pertinente, ou, pour mieux le dire, utile ? La radio convoque des spécialistes autoprogrammés pour la docilité. Contorsions diverses pour dire que c’est la porte enfin ouverte à bien des progrès, que l’on va enfin comprendre pourquoi nous sommes inégaux face au sommeil que peut-être un jour, en manipulant le gène …. La télévision n’a de cesse, c’est sa fonction, de proposer des images neuves. Dimanche 11 décembre le journal de 20 heures de France 2 a cherché à innover. On a montré –en la nommant et la montrant- une famille comme tant d’autres dont les membres (le mari, la femme et les deux jeunes filles) n’étaient pas égaux. Et on a aussi montré  comment l’employeur du chef de famille (Airbus) prenait en charge collectivement les difficultés du sommeil  de certains de ses employés. Sans oublier des images d’archives toujours troublantes de personnes somnambules.     

Sur le fond tout semble ainsi se passer comme si cette identification génique, somme toute bien banale, remplissait via son exposition médiatique, une fonction collective de catharsis : la purification de la psyché délivrée de ses funestes passions.  Non plus un gène lointainement associé à d’hypothétiques mécanismes physiopathologiques ; mais bien la démonstration que l’inné transmis par voie héréditaire explique ici les différences individuelles. Ne pas avoir honte de dormir plus (ou moins) que l’autre : la chose nous échappe. Notre volonté n’a pas de prise sur nos songes et nous ne saurions être raisonnablement condamnés pour le temps passé (chaque nuit que font les Dieux) au sein des bras de l’immortelle insomniaque Morphée.

Plus généralement tout ceci mériterait d’être repris et approfondi à tête reposée.  Comment les médias d’information générale traduisent-ils la production de l’omnipotente machinerie génétique ? Comment les généticiens acceptent-ils ou pas  de collaborer à l’entreprise ? Quelle est l’idéologie sous-jacente ? Où est le metteur en scène ? Les acteurs sont-ils pleinement conscients de leur rôle ? L’affaire est vaste qui va d’une absconse publication de Molecular Psychiatry à la parade annuelle télévisuelle du Téléthon. Elle mériterait amplement quelques séminaires bien achalandés, bien studieux ; avec quelques solides travaux pratiques réunissant généticiens, journalistes chenus ou débutants ainsi, pourquoi pas, que quelques candides élèves et enseignants de l’EHESP. 

S’il se tenait aujourd’hui ce séminaire pourrait commencer par l’étude de ce communiqué de presse émanant de l’Inserm reçu au moment où nous achevons ce billet :        

« Un gène protecteur des cancers colorectaux

 L’équipe de Patrick Mehlen, du Centre de Recherche en Cancérologie de Lyon (CRCL, Inserm/CNRS/Centre Léon Bérard/Université Claude Bernard Lyon 1) vient de démontrer qu’un gène (nommé « DCC » pour Deleted Colorectal Cancer) protège contre le développement de tumeurs colorectales, en induisant la mort des cellules cancéreuses. Les chercheurs lyonnais ont mis au point un modèle animal porteur d’une mutation sur le gène DCC. Les souris porteuses de la mutation développent des tumeurs car ce gène ne peut plus induire la mort des cellules cancéreuses. Cette découverte pourrait aboutir plus largement à la mise au point d’un nouveau traitement anti-cancéreux ciblé visant à réactiver la mort des cellules cancéreuses.

 Les résultats de cette étude sont publiés dans une Lettre de la revue Nature datée du 11 décembre 2011 »

Mais encore ?

Dents : les nouvelles et étranges vertus du brossage et du détartrage

Où, en matière de santé, on s’interroge sur les étonnants  décalages pouvant encore exister entre la publication d’informations et les prises de décision

C’est une information formidable en provenance de Floride et de Taiwan. Plus précisément  de la conférence annuelle de l’American Heart Association, organisée à Orlando, et de l’équipe du Dr Emily Zu-Yin Chen, cardiologue à l’Hôpital général des anciens combattants de Taïpei. Elle nous est fidèlement rapportée par l’Agence France Presse (AFP) qui, à cette occasion traite de la question du détartrage. Une fois n’est pas coutume.

Nous connaissons tous, ou presque, la technique du détartrage, cette opération censée rajeunir les arcs dentaires et redonner au sourire un lustre aux accents hollywoodiens.  Et sans doute sommes-nous nombreux à avoir noté ce début d’épidémie d’installation d’officines proposant  un radical blanchiment des dents. Le phénomène est observable au centre des villes, en périphérie des cabinets de chirurgie-dentaire. Il n’est pas sans rappeler ce troublant parallèle qui voit des cabines d’épilation ou de bronzage fleurir à proximité des cabinets de dermatovénérologie.

Que nous dit le Dr Chen ?  Qu’elle a, dans son pays, coordonné un travail mené sur plus de 100.000 personnes ; et qu’elle est aujourd’hui en mesure de dire que le fait de se faire régulièrement nettoyer et détartrer les dents par un chirurgien-dentiste réduit respectivement de 24 et 13%  le risque de survenue d’attaques cardiaques et cérébrales. Les participants à cette étude ont été suivis pendant une période moyenne de sept ans. L’étude a porté sur 51.000 adultes qui avaient subi au moins un détartrage dentaire partiel ou complet régulier et qui ont été comparés aux membres d’un groupe témoin qui n’avaient jamais bénéficié de ce type d’intervention. Aucune des 100 000 personnes participant à cette étude n’avait au départ été victime d’une crise cardiaque ou d’une attaque cérébrale.

« La protection contre des maladies cardiovasculaires et des accidents vasculaires cérébraux était plus prononcée chez les participants qui se sont fait détartrer les dents au moins une fois par an », a expliqué le Dr Chen. Notre confrère de l’AFP ne nous donne pas ici plus de précisions chiffrées mais on peut penser que cette cardiologue taïwanaise ne s’est pas prononcée au hasard devant ses confrères réunis pour la grande messe cardiologique d’Orlando. Orlando où le Dr Anders Holmlund, chirurgien dentiste a quant à lui présenté une étude suédoise menée sur près de 8.000 personnes montrant  que les pathologies gingivales et les insuffisances dentaires sont de fidèles reflets des risques cardiovasculaires.

Que nous dit le Dr Holmlund ? Qu’en Suède les personnes comptant moins de 21 dents (sur  32) présentaient un risque supérieur de 69% d’être victime d’un accident de l’arbre vasculaire que celles qui avaient une dentition plus proche, en nombre, de la normale. On peut le dire autrement : un nombre élevé de lésions infectieuses gingivales en périphérie des dents est associé à un risque de pathologies cardiovasculaires de supérieur de 53%. Ou encore : les participants suédois ayant le plus petit nombre de dents sont ceux dont le risque d’insuffisance cardiaque est  multiplié par un facteur de 2,5. Enfin, les sujets  dont les  saignements gingivaux étaient les plus fréquents avaient un risque doublé d’accidents vasculaires cérébraux.

 

L’affaire a fait un certain bruit outre-Atlantique nous rapporte Slate.fr. Le Huffington Post a ainsi recueilli les propos du Dr Chen :

 «Nous savions que la santé dentaire était liée aux crises cardiaques et aux attaques cérébrales, mais nous ne savions pas que le détartrage aurait plus d’effet dans d’autres endroits du corps, et pas simplement pour les dents et la bouche –surtout pas pour des sujets qui ne présentent pas de problèmes dentaires.»

Business Week apporte lui quelques utiles compléments d’information. Selon l’hebdomadaire du travail les médecins taïwanais estiment le détartrage et le nettoyage régulier des dents font disparaître les bactéries présentes dans les cavités buccales ; bactéries souvent à l’origine d’inflammations chroniques. « Les inflammations sont alors liées à la formation de plaques dans les vaisseaux sanguins et au durcissement des artères qui peuvent conduire à des attaques cérébrales ou à des crises cardiaques » nous dit Business Week.  Et sur Huffington Post le Dr Myerburg, professeur de médecine cardio-vasculaire (université de Miami) note que malgré son intérêt l’étude reste assez peu explicite concernant la nature du lien entre l’hygiène dentaire et les maladies cardio-vasculaires:

«Il peut être direct, au sens où l’inflammation des gencives peut provoquer l’inflammation dans le cœur. Ou cela peut être indirect, au sens où la population très à cheval sur le détartrage l’est aussi pour d’autre soins.»

D’ores et déjà le Dr Chen annonce qu’il  va élargir le champ de ses investigations afin de voir si le détartrage des dents n’a pas un impact sur d’autres pathologies tenues pour éloignées de l’arc dentaire.

Dans l’attente il n’est peut-être pas inutile de rapporter l’existence d’un travail signé, au printemps dernier et sur le site de PloS One, par un groupe réunissant des chercheurs travaillant dans différentes équipes françaises basées à Paris, Rennes et Nancy. Nous avions pour notre part alors évoqué ce travail dans les colonnes de la Revue médicale suisse. Le groupe en question était dirigé par le Dr Jean-Baptiste Michel, de l’unité «Hémostase, bio-ingénierie, immunopathologie et remodelage cardiovasculaires» (Hôpital Bichat-université Paris Diderot-Inserm). Il démontrait l’existence d’un lien fort entre les parodontites (inflammations des tissus de soutien dentaire) et le risque de développement d’anévrismes de l’aorte abdominale.

Ces anévrismes se caractérisent par la formation d’un thrombus dans la lumière aortique, thrombus qui participe à la dégradation de la paroi artérielle et – le cas échéant – à sa rupture ; un phénomène aux conséquences le plus souvent mortelles étiqueté «rupture d’anévrisme». En pratique, le thrombus ainsi constitué ne «bouche» pas la circulation sanguine aortique ; en revanche, son existence génère la production d’enzymes qui participent à l’érosion de la paroi artérielle et peuvent, de ce fait, servir de point d’accroche à certaines bactéries circulantes.

«Depuis quelques années, des travaux ont montré qu’un traitement antibiotique à base de doxycycline réduisait la croissance des anévrismes de l’aorte abdominale. Des études récentes ont également permis de détecter des bactéries parodontales dans des échantillons athérosclérotiques de patients japonais, précisait-on auprès de l’Inserm. Cependant, aucune preuve sur l’animal, attestant d’un lien de cause à effet, n’avait jusqu’à présent pu être apportée.»

Les travaux des auteurs de la publication de PloS One expliquent avoir découvert que les bactéries responsables des maladies parodontales (comme Porphyromonas gingivalis) étaient bel et bien présentes dans les biopsies aortiques d’anévrismes humains. Ils ont alors cherché à élucider les mécanismes physiopathologiques permettant d’expliquer comment des bactéries présentes dans la gencive pouvaient être retrouvées au niveau aortique.

On ne rapportera pas ici les détails techniques de ce passionnant travail. Pour autant on ne peut manquer de poser quelques questions pratiques. Pourquoi les sociétés savantes concernées ne semblent intéressées par de tels résultats ? Comment expliquer que les autorités sanitaires ne leur fassent p as écho ? Dans l’attente seuls les médias d’information générale peuvent, semble-t-il, faire œuvre utile. Mais, à la réflexion, qui pourrait s’en plaindre ?

Résumons-nous : le message est simple, qui renouvelle de bien vieux conseils.  Fatalité ou pas c’est ainsi : les membres de l’espèce humaine sont condamnés à se brosser pluri-quotidiennement ou presque leurs  arcades dentaires et à débarrasser pluri-annuellement ces dernières du tartre délétère qui s’y incruste. Nul n’est parfait et ils peuvent certes ne pas s’y résigner. Il serait toutefois de bonne politique qu’ils sachent à quoi ils exposent, alors, leur arbre vasculaire.