Neuroéthique : comprendre les promesses et les dangers de la nouvelle psychochirurgie

Bonjour

« La chirurgie de l’âme » de Marc Lévêque et Sandrine Cabut (Jean-Claude Lattès). Voilà un ouvrage important.  Il traite d’une discipline mal connue  – aux confins de la gestuelle chirurgicale et des nouveaux territoires des neurosciences. Nous sommes dans l’ombre des lobotomies, au temps des avancées thérapeutiques obtenues avec les « stimulations cérébrales profondes », en pleine interrogation sur le contrôle du continent cérébral, dans le monde de la « chirurgie de l’âme ». Les deux auteurs sont médecins, l’un est neurochirurgien des hôpitaux de Paris, l’autre est auteure et journaliste. Les deux brossent le tableau d’un passé encore dans les mémoires et d’un avenir en train de s’écrire.

« Ce livre est important à plusieurs égards, écrit en préface le Pr Lionel Naccache (Institut de la moelle et du cerveau, Paris). Tout d’abord, il dresse l’histoire de cette fascinante psychochirurgie du mental sous une forme raisonnée et synthétique. Cette narration des origines de la psychochirurgie contemporaine permet également de comprendre pourquoi le traitement adéquat des questions éthiques soulevées par cette discipline requiert une pensée complexe. Le ton de cet ouvrage illustre les réactions ambivalentes que cette psychochirurgie actuelle suscite : un mélange de fascination et de crainte. »

Héroïnomanes et anorexiques

Les plus anciens gardent ici en mémoire les émotions suscitées par les pratiques mises en scène dans des films comme Soudain l’été dernier (Joseph L. Mankiewicz, 1959) ou Vol au-dessus d’un nid de coucou (Milos Forman, 1975). Le Pr Naccache ajoute pour sa part que cet ouvrage remplit une mission civique remarquable. La description de l’état actuel de la psychochirurgie (ainsi que les nombreux développements qu’elle est appelée à connaître au cours des années qui viennent) sensibilisera selon lui les citoyens à la nécessité de se saisir de manière urgente de ces questions.

Les auteurs détaillent notamment (avec une bibliographie récente) les pratiques revendiquées, en Chine notamment, de destruction d’une partie du circuit de la récompense chez les héroïnomanes. Existent aussi des interventions lésionnelles (capsulotomies) chez des adolescentes souffrant d’« anorexies réfractaires ». De même (et en dépit des dérives passées) « l’agressivité pathologique » peut toujours, ici et là sur la planète, justifier le recours à des interventions lésionnelles. Ce fut notamment le cas au Mexique (avec la cingulotomie) « dans un contexte de retard mental ou de schizophrénie ». Publiés en 2011 et 2012, ces travaux avaient ému quelques membres de la communauté médicale spécialisée – dont le neurochirurgien, auteur de cet ouvrage.

Il n’est pas sans intérêt, aujourd’hui, de découvrir cet ouvrage à la lumière de l’avis rendu sur le même thème par le Comité national français d’éthique (CCNE) il y a quinze ans (avis n° 71, 25 avril 2002). Le CCNE avait été alors saisi par le président de la Commission départementale des hospitalisations psychiatriques du Haut-Rhin. La question concernait le cas d’un patient âgé de 20 ans, souffrant de graves troubles psychiatriques (avec agitation, hétéro-agressivité, menaces d’automutilation) ayant conduit à une hospitalisation quasi continue depuis 1995. Devant le caractère réfractaire aux traitements médicamenteux psychiatriques classiques, un recours à des méthodes chirurgicales était envisagé afin de tenter de réduire la violence potentielle et la dangerosité de ce patient. L’équipe soignante espérait ainsi instaurer un traitement plus humain que la détention quasi carcérale dont il faisait l’objet.

Le CCNE se félicitait, en 2002, de voir des professionnels responsables de ces nouvelles techniques de neurostimulation s’interroger et mener une réflexion prospective sur leurs actes. » Quinze ans plus tard ces questions n’ont rien perdu de leur actualité médicale et éthique. Bien au contraire ; et elles le seront de plus en plus si, comme on peut l’imaginer, les prochaines années voient le développement d’une psychochirurgie enrichie des nouveaux acquis des neurosciences. A ce titre « La chirurgie de l’âme » est, aujourd’hui, un ouvrage important, une lecture essentielle.

A demain

Ce texte reprend pour partie celui publié dans la Revue Médicale Suisse (Rev Med Suisse 2017; 770-771).

«Toboggan eugéniste » : l’appel du pied du Dr Alexandre (DNAVision) au Pr Ameisen (CCNE)

Bonjour

Le Dr Laurent Alexandre (l.alexandre@dnavision.be) est une personnalité atypique dans le paysage industriel, médiatique et bioéthique. Ancien chirurgien urologue, fondateur en 2000 (avec le Dr Claude Malhuret)  du célèbre Doctissimo (revendu au groupe Lagardère) il est aujourd’hui président de la société belge DNAVision spécialisée dans le séquençage du génome humain et ses innombrables déclinaisons. Ancien élève surdoué c’est aussi un auteur : pour l’heure « La mort de la mort » (J.-Cl. Lattès, 2011) et « Adrian humain 2.0 » (avec David Angevin) (Naïve, 2013).

Chroniqueur du Monde

Habitué des plateaux télé, le Dr Laurent Alexandre tient aussi une chronique régulière dans le supplément Sciences/Médecine du Monde. C’est là une bien étrange tribune d’où il ne craint pas de tenir le rôle du prophète de malheur. Celui également, voisin, du visionnaire génétique. Le propos est incisif, les formules heureuses, les certitudes assénées. Peu de place pour le débat, comme souvent avec les prophètes, d’où qu’ils nous parlent.

La chronique du Dr Laurent Alexandre dans Le Monde a ceci de particulier de donner au lecteur la curieuse sensation de lire chaque fois une version assez peu différente de la précédente. On dira que c’est souvent le péché originel des chroniques affermées (dans Le Monde ou ailleurs). On n’imagine généralement pas les souffrances du chroniqueur devant son écran blanc. Mais on peut aussi penser que le Dr Laurent Alexandre mène ici une forme de combat dont l’objectif semble se dévoiler avec le temps. De fait la sensation est bien là, avec la chronique datée du 26 mars 2014. « La futurologie médicale est une urgence éthique » en est le titre. C’est un bon titre : formule choc à laquelle on ne comprend pas tout et qui incite de ce fait à lire.

Inéluctable

Lisons donc la chronique du jour du Dr Laurent Alexandre. Il revient dans un premier temps sur son cheval d’industrie :

« Nous allons bientôt connaître la totalité des prédispositions génétiques des bébés. Grâce à l’effondrement du coût du séquençage ADN, un diagnostic génomique complet est déjà possible très tôt dans la grossesse à partir d’une simple prise de sang chez la mère. Il est inéluctable que ce séquençage remplace l’amniocentèse, technique beaucoup plus risquée, qui entraîne une fausse couche dans 0,5% à 1 % des cas. »

 Avis du Comité d’éthique

Il cite l’avis (daté d’avril 2013) du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) qui, dit-il, recommande aux pouvoirs publics d’accepter le séquençage prénatal par prélèvement sanguin maternel, qui ne présente aucun risque pour la mère et le bébé (avis disponible ici).

« Le séquençage intégral de l’ADN de l’enfant va bouleverser notre rapport à la procréation puisque des milliers de maladies pourront être dépistées systématiquement pendant la grossesse. Aujourd’hui, 97 % des trisomiques dépistés sont avortés. Ferons-nous demain différemment avec les autres pathologies alors que le désir de l’enfant parfait habite la plupart des parents ? Il est hautement probable que l’interruption volontaire de grossesse (IVG) sera privilégiée dans un nombre élevé de prédispositions génétiques. L’encadrement de cette technique sera d’autant plus difficile que le séquençage prénatal, contrairement à l’amniocentèse, se pratique en début de grossesse, période où l’IVG est totalement libre. »

Toboggan eugéniste

Une bonne chronique ne va pas sans une formule choc. Jacques Testart, autre visionnaire, avait eu celle d’eugénisme démocratique. Le Dr Laurent Alexandre préfère, moins politiques, les jeux d’enfant :

« Nous dévalons le toboggan eugéniste sans débat philosophique. Certains parents avortent déjà leurs bébés présentant une mutation des gènes BRCA1-2 qui indique une forte probabilité (70 % et 40 %) de développer à l’âge adulte un cancer du sein ou des ovaires. Indépendamment de toute considération morale, ce choix est irrationnel  : il est très probable que le cancer du sein sera contrôlé en 2040 ou 2050. Autre exemple, la mutation du gène LLRK2 entraîne deux risques sur trois de développer la maladie de Parkinson, qui débute rarement avant l’âge de 40 ans. Un enfant dépisté en 2015 pour cette mutation ne serait pas malade avant 2055. La décision d’interrompre une grossesse doit être prise non pas en fonction de la gravité de la maladie en 2015, mais à l’époque où la maladie toucherait l’enfant. »

Avortements indus

Nous voici donc (formule tombée en désuétude) à la « croisée des chemins ». Lequel prendre ?

« Voilà médecins et parents confrontés à un pari technologique : comment va évoluer la prise en charge des pathologies dans les décennies qui viennent  ? Telle maladie sera-t-elle encore mortelle en 2030, 2040 ou 2060  ? Aucune structure médicale ne maîtrise la prospective à aussi long terme et le corps médical n’y a jamais réfléchi. Pourtant, il est crucial de former les médecins à la prospective technologique sauf à accepter l’avortement de nombreux bébés qui, grâce aux progrès de la médecine, pourraient facilement être traités dans le futur. Le CCNE pourrait structurer cette démarche. »

Mais encore ?

«  Son président, le professeur Jean-Claude Ameisen, cumule une expertise en génétique, une grande humanité et une remarquable vision prospective. Des compétences nécessaires pour ce sujet sensible qui, s’il n’est pas traité rapidement, risque de condamner, dans le silence des laboratoires et sans débat éthique, des milliers d’enfants chaque année en France. »

Voilà un portrait public assez flatteur. Le président du CCNE y restera-t-il insensible ? C’est aussi un appel du pied à très haut risque politique (religieux), philosophique et éthique. Prudent le président du CCNE, nommé à ce poste par François Hollande, répondra-t-il au patron de DNAVision ? Rappelons la question : allons-nous bientôt, si rien n’est fait,  « condamner, dans le silence des laboratoires et sans débat éthique, des milliers d’enfants chaque année en France » ?

A demain