«PMA pour toutes»: François-Xavier Bellamy écartelé entre bioéthique et malédiction

Bonjour

Parler en plein conscience. C’est un document : l’entretien accordé au Journal du Dimanche (David Revault d’Allonnes) par François-Xavier Bellamy. Où l’on perçoit, en pleine lumière et en une phrase la voie qui peut mener du politique à la religion, de l’action à la croyance.

On se souvient de François-Xavier Bellamy, détendu et cortiqué, visage d’ange, bientôt trente-quatre ans, essayiste, professeur agrégé de philosophie ainsi, depuis peu, que député européen dans le camp déserté « Les Républicains ».

« Fils d’un cadre et d’une enseignante de français, passe sa jeunesse à Versailles, effectue sa scolarité à l’école privée Sainte-Marie des Bourdonnais, puis au lycée Notre-Dame-du-Grandchamp, découvre le scoutisme où il occupe des responsabilités en étant assistant du commissaire national éclaireur pour les scouts marins et chef de la Passerelle (équipe responsable du scoutisme marin) en 2009, lycée Henri-IV, intègre l’École normale supérieure,  effectue des stages au sein des rédactions du Times et du Sunday Times. Entre 2009 et 2011, enseigne la philosophie au lycée Auguste-Renoir d’Asnières, puis au lycée Louis-Bascan à Rambouillet et au lycée hôtelier de Guyancourt. Depuis 2011, il en détachement dans le privé et enseigne la philosophie à l’École normale catholique. »

La réalité de nos corps

Quoique incontestablement conservateur de droite l’homme demeure parfois difficile à classer. Aujourd’hui il François-Xavier explique dans le JDD pourquoi il s’oppose à la « PMA pour toutes », actuellement en discussion à l’Assemblée nationale. Extraits :

« Nous sommes à un carrefour historique. Depuis son apparition, la médecine a pour but de remédier à la maladie. Dans ce cadre, la loi autorisait la PMA pour pallier une infertilité pathologique, qui devait être médicalement constatée. Si nous supprimons ce critère, la technique médicale ne servira plus à rétablir l’équilibre de la condition humaine, mais à dépasser ses limites. Cette nouvelle PMA n’est plus un acte médical, en fait : elle concernerait des femmes en parfaite santé, qui n’ont pas d’enfant non pas à cause d’une pathologie, mais simplement parce que la vie se transmet organiquement par la complémentarité du masculin et du féminin. Ce n’est pas une violence sociale, c’est la réalité de nos corps…

« Si nous voulons nous en affranchir, nous assumerons une rupture inédite dans le principe même de la technique médicale : il ne s’agira plus de rétablir le vivant, mais de le dépasser ; non plus de réparer nos corps, mais de les vaincre. Une fois cette nouvelle logique acceptée, je ne vois pas ce qui nous arrêtera : elle nous conduit directement au transhumanisme, par la transformation technique de nos corps. Le désir d’avoir un enfant est bien sûr légitime, mais il ne permet pas tout. »

Un dévoiement de la médecine, la PMA ?  « C’est un choix de société : rompre avec la condition humaine parce que ses limites frustrent nos désirs. Je crois que ce choix sera notre malédiction. » Ainsi le mot est lâché par celui qui sait le poids et le sens du verbe : « malédiction » 1. Il ne reste plus, ensuite, qu’à développer en élargissant le propos :

« La prise de conscience écologique nous l’a déjà fait comprendre : nous avons transformé le monde pour que tout s’organise autour de la satisfaction de nos désirs, quitte à vaincre les résistances que la nature nous imposait ; cela ne nous a pas rendus plus heureux. Au contraire : notre immense pouvoir technique a produit des catastrophes qu’il ne sait pas résoudre, et une fuite en avant perpétuelle dans l’insatisfaction et la frustration. Voulons-nous faire de nos corps le prochain terrain de cette expérience?

Publicités dans le métro

Puis François-Xavier Bellamy souligne un point fort peu abordé par les médias généralistes : l’autorisation donnée par la commission spéciale dans la nuit du 11 au 12 septembre pour que le secteur privé puisse, aussi, assurer la conservation des ovocytes humains. Traduction : « Le marché peut désormais se saisir de la procréation humaine pour en faire commerce. Demain, nous pourrons avoir des publicités dans le métro proposant aux femmes de conserver leurs ovocytes, et les employeurs par exemple pourront faire pression sur des salariées pour qu’elles reportent leur grossesse si elle n’arrange pas l’entreprise… Nous sommes tous responsables du monde qui se construit sous nos yeux. » 

Et l’euro-député LR de citer le député macronien Jean-Louis Touraine, rapporteur du projet de loi, qui aurait selon lui affirmé affirmé en commission : « Il n’y a pas de droit de l’enfant à avoir un père. » « La mère n’est plus celle qui accouche, mais celle qui veut être mère, a expliqué Jean Louis Touraine. C’est une transformation complète de la filiation, qui ne reposera plus sur le lien de la gestation, mais sur la volonté de l’adulte. Or la volonté humaine est fluctuante et fragile, contrairement au fait d’avoir conçu, porté un enfant, qui est irrévocable et définitif… Quand la volonté seule définit la filiation, que se passe-t-il si la mère ne veut plus être la mère? Peut-elle divorcer de son enfant? »

Le JDD demande au catholique conservateur s’il nous décrit « Le meilleur des mondes » d’Aldous Huxley. Réponse :

« C’est toujours en rêvant du « meilleur » des mondes en effet, et même avec les meilleures intentions, que nous préparons un enfer, quand nous acceptons pour cela que la technique remplace le vivant. La promesse du transhumain, c’est la certitude de l’inhumain. Et à la différence d’Huxley, ici il ne s’agit pas de science-fiction. » 2

Politique, pour finir :  oui, il participera au défilé organisé le 6 octobre par la Manif pour tous et par d’autres associations. Au bras de Marion Maréchal ? « Manifester est un droit démocratique. Tout le monde peut y prendre part. Quelle que soit ses convictions politiques. Et je vois des grandes figures issues de la gauche, Sylviane Agacinski ou José Bové, qui s’opposent à cette réforme. » Où l’on comprend, une nouvelle fois ici, le caractère incongru de certains classements.

A demain @jynau

1 « Malédiction » : Action de maudire; résultat de cette action. Paroles par lesquelles on souhaite avec véhémence tout le mal possible à une personne, une famille, une ville, un pays, etc., sans appeler la colère de Dieu mais le plus souvent en l’impliquant

Relig. Parole annonçant un châtiment en punition d’une faute«  (Foi t. 1 1968). Les malédictions du Deutéronome, de Jérémie, des prophètes; Condamnation au malheur prononcé par Dieu; état de celui (ou de ce) qui en est la victime. Malédiction des païens (DG); Imprécations par lesquelles on appelle la colère, la vengeance de Dieu sur quelqu’un. Malédiction divineappeler sur qqn la malédiction de Dieu. 

2 Il faut toutefois, ici, ne pas oublier, du même Aldous Huxley, « Retour au Meilleur des Mondes» (1958) écrit presque trente ans après sa célèbre dystopie, l’auteur cherche à analyser si le monde a évolué dans la direction de la vision du futur qu’il avait eue dans les années 1930 ou s’il s’en était éloigné. Où l’on apprend que si Huxley ne cherchait pas, initialement,  à décrire une vision d’avenir il conclut dans Retour au Meilleur des Mondes, que notre monde se mettait à ressembler à celui de son roman. C’était il y a soixante ans.

Homéopathie bientôt déremboursée ou pas : Emmanuel Macron aurait pris sa décision, ou non

Bonjour

Comment transformer en information une décision qui n’aurait pas été vraiment prise ? Comment, en somme, faire monter la pression, attiser les tensions. Le Journal du Dimanche (Anne-Laure Barret et Hervé Gattegno) s’y emploie aujourd’hui : « Déremboursement de l’homéopathie : Macron a choisi ». Chapô : « Après avoir hésité, Emmanuel Macron a donné son feu vert au déremboursement, comme le souhaitait Agnès Buzyn. La décision doit être annoncée en fin de semaine, deux scénarios sont encore à l’étude ».

De fait, à la lecture, rien n’est fait. Le chef de l’Etat n’ en rien a « mis fin au suspense ». Et nul ne sait quelle annonce Agnès Buzyn fera « à la fin de la semaine ». Les lobbies sont encore à la manœuvre puisque, selon le JDD,  « deux options semblent envisagées :

« La première prévoit le déremboursement total, mais en le différant (peut-être d’un an) pour permettre aux laboratoires concernés de se préparer à cette perte de revenus.

La seconde consisterait en un déremboursement partiel : actuellement pris en charge par l’Assurance maladie à hauteur de 30%, les granules homéopathiques ne le seraient plus qu’à 15%.

Cette solution n’aurait rien de disruptif [sic] : en 2003, le remboursement de ces produits était déjà passé de 65 à 35% ; puis en 2011, de 35 à 30%. Mais elle exposerait l’exécutif au risque de fâcher à la fois les partisans et les détracteurs de l’homéopathie. Autre inconvénient : elle priverait Bercy d’une source d’économie importante (le coût des remboursements avoisine 127 millions d’euros par an), au moment où le gouvernement cherche à réduire la dépense publique. De fait, Edouard Philippe et Gérald Darmanin ont eux aussi plaidé à l’Élysée pour le déremboursement. »

Poire homéopathique

Couper en deux la poire homéopathique ? Le JDD fait une hypothèse : le sujet pourrait être abordé à Lyon entre Emmanuel Macron et son vieil ami Gérard Collomb, maire de Lyon et ambassadeur en chef des Laboratoires Boiron. Où l’on comprend que le nouveau monde macronien ressemble assez furieusement à l’ancien. Et que la politique demeure décidemment allergique à la rationalité scientifique. De ce point de vue on aimerait connaître, à ce stade, les commentaires des membres de la Haute Autorité de Santé qui réclament le déremboursement au gouvernement. Pour le reste on attend les explications d’Agnès Buzyn qui, après avoir expliqué qu’elle était contre le déremboursement, puis qu’elle serait pour 1, devra justifier dans quelques jours le choix ambivalent du président de la République – un choix qui ne calmera en rien la polémique.

A demain @jynau

1 Le 12 avril 2018, invitée de la matinale sur RMC-BFM TV, Agnès Buzyn annonçait que les spécialités homéopathiques continueraient à être remboursées par l’Assurance-maladie, même si c’est «probablement un effet placebo». «Les Français y sont attachés. Si cela peut éviter le recours à des médicaments toxiques, je pense nous y gagnons collectivement. Voilà, ça ne fait pas de mal !», osait alors la ministre. Voir « La guerre de l’homéopathie touche peut-être bientôt à sa fin » Slate.fr 4 avril 2019

Original : différends intra-macroniens sur le remboursement des téléconsultations médicales

Bonjour

5 mai 2019. Etrange choix éditorial du Journal du Dimanche ; rien ou presque sur l’affaire « Castaner-Pitié-Salpêtrière » et six pages sur Agnès Buzyn et les « déserts médicaux ». Avec, en prime, une tribune de cent-dix-huit élus (tous bords politiques confondus) interpellant le gouvernement quant aux inégalités concernant les accès aux soins sur le territoire national. Extraits, à méditer :

« Nous entendons de plus en plus de nos concitoyens s’inquiéter du manque de médecins sur nos territoires. La France se transforme en un vaste désert médical, et, à cet égard, un seul chiffre doit nous guider : ce phénomène concerne aujourd’hui plus d’une commune sur trois. (…)

Face à l’urgence de la situation, notre responsabilité collective est de tout faire pour mettre en œuvre des leviers d’action immédiats et efficaces pour les Français. Parmi ceux-ci, la téléconsultation, qui permet de prendre en charge tant de situations du quotidien : pour le patient chronique à qui il faut éviter des déplacements inutiles, pour les patients en désert médical qui n’ont plus accès aux soins, ou pour les parents inquiets pour la santé de leur enfant et qui n’ont d’autre choix que de se rendre aux urgences en fin de journée. Si la téléconsultation ne peut pas tout et doit trouver sa juste place, elle apporte des solutions concrètes pour les motifs qui conduisent souvent à l’engorgement des salles d’attente des médecins et à la saturation des urgences. (…)

Médecine télépratiquée

Afin de concrétiser la volonté des gouvernements successifs de déployer la télémédecine pour favoriser l’accès aux soins, son remboursement a été voté par le Parlement à l’automne 2017. L’assurance maladie a récemment communiqué sur son application concrète : en six mois, seuls 7 939 actes de téléconsultation ont été remboursés. L’objectif des 500 000 initialement prévus pour 2019 semble donc inatteignable. Sur les territoires, la téléconsultation est encore loin d’être une réalité, et ce alors même qu’elle constitue un pilier de la stratégie française d’accès aux soins.

Alors que l’impulsion politique et transpartisane existe, certaines décisions des parlementaires sont aujourd’hui limitées dans leur mise en œuvre concrète. Concernant le remboursement de la téléconsultation, force est de constater que des blocages administratifs limitent la portée de ce remboursement qui n’est aujourd’hui pas à la hauteur des objectifs fixés. Par exemple, pourquoi l’assurance maladie souhaite-t-elle limiter la téléconsultation aux médecins proches du patient, alors même que son remboursement a été voté pour venir en aide aux patients qui n’ont précisément pas accès aux soins près de chez eux ? »

Agnès Buzyn ? Dans un entretien accordé au même JDD  elle assure avoir pris le sujet des déserts médicaux « à bras-le-corps » (sic). Souligne qu’elle a généralisé le remboursement des téléconsultations en septembre dernier. Et développe :

« Plus de 11 500 téléconsultations ont déjà été réalisées, soit 1 000 par semaine. Ce n’est pas un gadget mais une activité de soins, et le remboursement doit s’inscrire dans le parcours du patient, explique-t-elle. Je sais que des opérateurs privés d’e-santé sollicitent fortement les élus pour permettre des remboursements de consultation ‘’à la demande’’. Je ne pense pas que ce soit une solution dans une bonne organisation sur le territoire. Un lien avec les professionnels de proximité est nécessaire pour bien orienter le patient, sinon le risque serait d’aggraver les déserts médicaux ».

Ce qui n’est sans doute pas faux. Où l’on perçoit, sous les progrès constants de l’ubérisation de notre société, quelques lobbies en action. Avec, en toile de fond, la perspective rapprochée de déserts français peuplés d’une médecine télépratiquée

A demain

@jynau

 

1 Parmi eux 35 députés dont 27 députés LREM :

-Jean-Louis TOURAINE, député LREM du Rhône, vice-président de la Fédération hospitalière de France (FHF) et président de la FHF Auvergne-Rhône-Alpes -Sophie BEAUDOUIN-HUBIERE, vice-présidente de la commission des affaires économiques, députée LREM de Haute-Vienne -Emilie CARIOU, vice-présidente de la commission des finances, députée LREM de la Meuse -Didier PARIS, vice-président de la commission des lois, député LREM de Côte d’Or -Françoise DUMAS, vice-présidente de la commission de la défense nationale et des forces armées, députée LREM du Gard -Damien ADAM, député LREM de Seine-Maritime -Olivier GAILLARD, député LREM du Gard -Marion LENNE, députée LREM de Haute-Savoie -Jean-François MBAYE, député LREM du Val-de-Marne -Jean-Michel MIS, député LREM de la Loire  -Jean-Marie FIEVET, député LREM des Deux-Sèvres  -Bruno BONNELL, député LREM du Rhône -Michèle CROUZET, députée LREM de l’Yonne -Yves DANIEL, député LREM de Loire-Atlantique -Typhanie DEGOIS, députée LREM de Savoie -Jean-Bernard SEMPASTOUS, député LREM des Hautes-Pyrénées -Grégory BESSON-MOREAU, député LREM de l’Aube -Xavier PALUSZKIEWICZ, député LREM de Meurthe-et-Moselle -Raphaël GERARD, député LREM de Charente-Maritime -Christophe JERRETIE, député LREM de Corrèze -Pascale FONTENEL-PERSONNE, députée LREM de la Sarthe -Barbara BESSOT-BALLOT, députée LREM de Haute-Saône -Loïc DOMBREVAL, député LREM des Alpes-Maritimes -Benoit SIMIAN, député LREM de Gironde -Jean-Claude LECLABART, député LREM de la Somme -Pascale BOYER, députée LREM des Hautes-Alpes -Thomas RUDIGOZ, député LREM du Rhône -Jean-Pierre DOOR, vice-président de la commission des affaires sociales, député LR du Loiret -Gilles LURTON, secrétaire de la commission des affaires sociales, Député LR d’Ille-et-Vilaine -Robin REDA, député LR de l’Essonne -Maxime MINOT, député LR de l’Oise -Claude de GANAY, député LR du Loiret -Patrice VERCHERE, député LR du Rhône -Philippe VIGIER, rapporteur de la commission d’enquête sur les déserts médicaux, co-président du groupe Libertés et Territoires, député d’Eure-et-Loir -Pascal BRINDEAU, député UDI, Agir et Indépendants du Loir-et-Cher

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A l’adresse d’Agnès Buzyn, voici un résumé : doléances urgentes des soignants de l’AP-HP 

Bonjour

Bloguer c’est aussi, parfois, relayer. Ainsi, aujourd’hui, cette tribune publiée sur le site du Journal du Dimanche : « Ecoutons les soignants avant que la résignation ne l’emporte ». Tribune originale qui résume ce qu’il en fut du « Grand Débat National » 1 pour les médecins, infirmiers et autres salariés des hôpitaux parisiens (AP-HP). Une tribune publiée alors même que débute un mouvement de « grève illimitée » dans quatre des principaux services d’urgence de l’AP-HP. La « restitution » de ces discussions aura lieu demain 15 avril.

Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé a décliné l’invitation à y assister. Pourquoi ? Elle n’entendra donc pas, elle qui est officiellement en charge du renouveau d’un système hospitalier français en perte d’identité, l’appel lancé à « un changement général ». Elle n’entendra ni les doléances exprimées par les soignants hospitaliers de la capitale ni cette phrase qui résume tout : « Le premier constat unanimement partagé est le manque de temps et de personnels menant à la déshumanisation, les actes techniques sont valorisés mais le temps d’échange auprès ou autour du patient disparaît. »

Extraits :

«  L’hôpital public, ignoré dans les questions du grand débat national, a été évoqué largement lors des réunions publiques. A l’initiative du personnel, sept débats ont été organisés dans sept sites de l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris 2, accompagnés par quatre garants d’origines diverses 3. Soignants, médecins, administratifs, patients et citoyens ont pu s’exprimer et apporter des propositions. Au total, 614 personnes ont participé. La restitution de ces débats aura lieu le 15 avril, et bien que la ministre de la Santé ait décliné notre invitation, il nous semble important de faire connaitre les conclusions de ces réunions.

 « Sans surprise, il est apparu que l’hôpital est une communauté, où on ne vient pas travailler par hasard : toutes et tous ont manifesté avec force l’attachement à leur métier et au service public. Mais de l’aide-soignante au chef de pôle, du brancardier à la diététicienne, du kiné à l’infirmière, tous ont exprimé les mêmes constats, le même désarroi, et la même inquiétude pour l’avenir. L’aspiration au changement est générale.

« Le premier constat unanimement partagé est le manque de temps et de personnels menant à la déshumanisation. Les actes techniques sont valorisés mais le temps d’échange auprès ou autour du patient disparaît. Les sous-effectifs en personnel dans les services cliniques et techniques (radiologie, laboratoires…) entraînent une dégradation de la qualité de vie au travail et en conséquence, de la qualité et sécurité des soins. ‘Pour bien faire son travail, il faut du temps et le temps c’est des humains.’ L’intensification du travail, la course à l’activité pour être ‘rentable’, conduit à une perte de sens : ‘Nous considérons que la médecine publique ne doit pas forcément être rentable, ce qui ne veut pas dire qu’elle doit perdre de l’argent, mais elle doit rendre service au public.’ Les soignants n’en peuvent plus de faire les frais des restrictions budgétaires, de constater, année après année, que des postes sont supprimés. ‘Des économies ne pourraient-elles pas être faites ailleurs que sur le dos des équipes?’. Les personnels des hôpitaux, soignants ou administratifs, ne veulent plus s’entendre dire qu’il suffirait de mieux s’organiser et que leur malaise n’est pas lié au manque de moyens humains ou matériels…

« Les soignants (médecins ou paramédicaux) de même que les personnels administratifs, constatent l’absence de prise en compte des difficultés rencontrées au quotidien (‘faire toujours plus avec de moins en moins’) et regrettent l’absence de concertation et que leurs propositions d’amélioration ne soient pas entendues. A l’hôpital, ‘ceux qui font’ ne discutent pas de l’organisation de leur travail avec ‘ceux qui prennent les décisions’. Quel meilleur expert du travail que celui qui le réalise? Ainsi la transition numérique, qui devait dégager du temps, s’est accompagnée d’un glissement de tâches administratives vers les soignants, intensifiant davantage un travail déjà soumis à des contraintes d’activité toujours croissante.

« Le trop faible niveau de rémunération des paramédicaux, et la précarité pour certains métiers ne sont plus tolérables. ‘Le salaire d’une infirmière est passé en vingt ans de 1,7 fois le SMIC à 1,3 fois le SMIC avec des loyers qui ont explosés durant la même période, comment voulez-vous qu’on s’en sorte?‘. »

Au terme de ces débats, des pistes d’amélioration et propositions ont été avancées. Il apparaît ainsi que les soignants veulent participer aux décisions qui les concernent. Qu’ils veulent retrouver leur fonction première : soigner et préserver la qualité des soins qu’ils prodiguent, mais  le faire avec des conditions de travail « sereines et décentes ». « Il faut renforcer les moyens en personnels, afin d’éviter les remplacements de personnels sans tenir compte des spécificités de chaque service, peut-on lire en conclusion de la tribune. Une revalorisation salariale globale des soignants paramédicaux est indispensable. Elle doit être spécifique pour les personnels ayant acquis de nouvelles compétences telles que les pratiques avancées. »

« La richesse des échanges au cours de ces débats a été unanimement appréciée, écrivent-ils encore. Il faut recommencer, réunir régulièrement les professionnels de l’hôpital et les citoyens usagers pour améliorer l’organisation du travail. Redonnons aux soignants et aux administratifs le plaisir de travailler ensemble. Faisons-le avant que la résignation ou l’abandon ne l’emporte. »

Absente de cette restitution Agnès Buzyn percevra-t-elle néanmoins l’ampleur et l’urgence de ces doléances ? Et ce avant que ne l’emporte la violence ?

A demain

@jynau

1  Organisateurs des débats publics à l’AP-HP : Sophie Crozier Médecin, Hôpital La Pitié, N De Castro Médecin, Hôpital Saint Louis, A Gervais Médecin, Hôpital Louis Mourier, O Hentic Médecin, Hôpital Beaujon, T Morvan Infirmière, Hôpital Saint Louis, N Muller Médecin, Hôpital Beaujon, I Nègre Médecin, Hôpital Kremlin Bicêtre, P Pelloux Médecin, Hôpital Necker, R Salomon Médecin Necker, C Trivalle Médecin, Hôpital Paul Brousse.

2 Hôpital Beaujon le 15/2/2019 ; Hôpital Paul Brousse le 18/2/2019 ; Hôpital de la Pitié-Salpêtrière le 19/02/2019 ; Hôpital Louis Mourier le 20/02/2019 ; Hôpital Saint-Louis le 20/02/ 2019 ; Hôpital du Kremlin-Bicêtre le 25/02/2019 ; Hôpital Necker-Enfants Malades le 28/02/2019.

3 Jacques Archimbaud, ancien vice-président de la commission nationale du débat public, Marie Citrini représentante des usagers au conseil de surveillance de l’AP-HP, Béatrice Crickx, PUPH de dermatologie retraitée, ancienne présidente de CCM de Bichat, Claire Hédon présidente d’ATQ quart monde, journaliste.

Métaphore: les «Alcooliques Anonymes» vont-ils porter plainte contre le Parti socialiste ?

Bonjour

Des dangers de filer de mauvaises métaphores. Gaspard Gantzer, 39 ans, est un haut fonctionnaire, ancien militant socialiste, ancien de l’ENA, ancien conseiller de nombreux responsables politiques socialistes, avant de devenir, de  2014 à 2017, conseiller chargé des relations avec la presse et chef du pôle communication de François Hollande, alors président de la République. « L’archétype du bobo parisien cool, sûr de lui » selon Libération (Vincent Glad), qui connaît bien le sujet.

Un instant très proche d’Emmanuel Macron il dirige aujourd’hui une agence de conseil en communication et de relations publiques, multiplie les interventions dans les médias et vient d’annoncer qu’il sera candidat à la mairie de Paris – et, s’il est élu, détruira le périphérique « axe pollué qui coupe Paris en deux ».

Il y a quelques jours ce spécialiste de la communication s’en prenait à Olivier Faure, 51 ans, premier secrétaire du Parti socialiste. Le 13 mars, au micro de France Inter M. Gantzer est interrogé sur l’actualité douloureuse de son ancienne famille politique – et tout particulièrement sur l’inventaire du dernier quinquennat auquel procède, depuis février, M. Faure.

Cuisson préalable à la consommation

« Ça a un côté réunion d’Alcooliques Anonymes qui sont en train de se demander tous les jours : qu’est-ce qui c’est passé pourquoi, est-ce qu’on a fait ça …  Les thérapies collectives fonctionnent quand elles se font à huis clos » a déclaré M. Gantzer. Réponse de M.Faure (selon un indiscret publié par Le Journal du Dimanche ) « Si nous sommes des alcooliques, tu es sans doute responsable de la cuite »  aurait-il répondu par texto.

Comment oser de telles références ? Comment les justifier et comment les comprendre ? Qu’en diront les « Alcooliques Anonymes » 1 ? Qu’est-ce qu’une « thérapie collective à huis clos » ?  La « cuite » est-elle, comme certains l’avancent, une référence explicite à la fonction qu’occupait M. Gantzer de 2014 à 2017 – période durant laquelle le PS s’est coupé de sa base électorale à grande vitesse. Un phénomène qui, selon Olivier Faure, est en partie dû à la politique économique et sociale menée par François Hollande et ses gouvernements successifs.

Est-ce dire que M. Faure fait référence à la cuisson d’un aliment préalable à sa consommation ? Ou à celle que l’on « prend » avant de la subir puis de regretter amèrement les plaisirs, vertigineux et éphémères, des hautes ivresses ?

A demain

@jynau

1 Sur ce thème, l’indépassable « Avec les Alcooliques Anomymes » de Joseph Kessel (Editions Gallimard)

Citoyens éborgnés par un LBD : pourquoi le président Macron ne répond-il pas à son courrier ?

Bonjour

10 mars 2019.  Journal du Dimanche, papier factuel et dérangeant d’Anne-Laure Barret. Où l’on apprend que trente-cinq grands noms de l’ophtalmologie française avaient envoyé un courrier au président de la République- et ce  pour qu’au nom du principe de prévention et de la réduction des risques il mette un terme à l’usage du LBD par les forces de gendarmerie et de police.

« Monsieur le Président, une telle ‘’épidémie’’ de blessures oculaires gravissimes ne s’est jamais rencontrée, écrivaient-ils, il y a un mois. Nous, ophtalmologistes dont la profession est de prévenir et guérir les pathologies oculaires demandons instamment un moratoire dans l’utilisation de ces armes invalidantes au cours des actions de maintien de l’ordre ». D’autant plus que « ces contusions entraînent des lésions souvent au-dessus de toute ressource thérapeutique ».

Selon eux, « les blessures oculaires survenues ces dernières semaines ne sont pas dues au hasard ou à l’inexpérience. Le grand nombre de balles tirées avec une force cinétique conservée à longue distance et l’imprécision inhérente à cette arme devaient nécessairement entraîner un grand nombre de mutilations ».

Démarche politique ? Nullement. Les trente-cinq signataires explique que c’est là une démarche « de médecins, purement humaniste, avec pour seul but d’éviter d’autres mutilations ». Ils dressent un parallèle avec les blessures causées par les balles de golf,  « rares mais bien connues des ophtalmologistes pour leur sévérité, conduisant dans la majorité des cas à la perte de la vision et dans un tiers des cas à l’énucléation ». Mais pour eux les LBD sont plus dangereux car envoyés avec une « énergie cinétique (…) bien supérieure ».

Treize mille tirs officiellement recensés

En collaboration avec la Société française d’ophtalmologie, ces médecins ont également mis en place une cellule de veille sur ces blessures. Ils ont d’ores et déjà ont recensé une vingtaine de cas de personnes ayant perdu un œil. Pour sa part le secrétaire d’État à l’Intérieur, Laurent Nuñez, indiquait il y a quelques jour, que depuis le début du mouvement des Gilets Jaunes plus de 13 000 tirs de LBD avaient été officiellement enregistrés, plus de 2 200 personnes blessées et quatre-vingt-trois enquêtes ouvertes.

Les signataires assurent ne pas être des « militants ». Ils ne veulent pas déclencher une « polémique » mais bien ouvrir une réflexion sur l’usage de ces dangereux dispositifs – « qui sont loin d’être de simples outils de dissuasion » souligne le Pr José-Alain Sahel . C’est faute d’avoir reçu une réponse présidentielle qu’ils ils rendent aujourd’hui public ce courrier afin d’être certains que leur message d’alerte est parvenu à son destinataire. Sollicitée par le JDD, Agnès Buzyn a fait « savoir qu’elle était prête à recevoir les ophtalmoloques ».

Or il y a précisément un mois Agnès Buzyn annonçait « qu’elle allait prochainement recevoir » des représentants de la Société française d’ophtalmologie qui, déjà,  s’alarmaient des blessures oculaires causées lors des manifestations de Gilets Jaunes. « C’est un problème spécifique dont je souhaite discuter avec la Société française d’ophtalmologie, déclarait-elle alors sur Europe 1. Je vais les recevoir parce qu’ils m’ont alertée sur beaucoup de blessures à l’œil. Ce problème-là, spécifique, je vais le regarder avec eux. »

Et puis rien. La ministre de la Santé aurait-elle oublié ? Le président de la République a-t-il reçu le courrier qui lui était adressé ? Que faudrait-il, ici, imaginer ?

A demain

@jynau

 

A savoir : Agnès Buzyn «en a marre» d’être cantonnée à son champ de compétences

Bonjour

Quand le moment du bilan sera venu, voilà un portrait qu’il faudra retrouver: « Buzyn, la ministre qui veut se ‘’lâcher’’ ». Signé d’Anna Cabana on le trouve dans le Journal du Dimanche. Etrange portrait qui vient au terme d’un très long dossier consacré aux « vrais chiffres » des hôpitaux et maternités qui ont fermé, ce sous-chapitre des déserts médicaux, aiguillon des Gilets Jaunes.

Portrait peu banal, donc, d’une ministre longtemps tenue pour idéale et dont on découvrirait (à l’Elysée) qu’elle serait notablement sous-employée. « Profil rassurant », certes, mais ne parvenant pas à imprimer dans les médias – à la différence notable de Marlène Schiappa, 36 ans. « Aux yeux des journalistes 1, les sujets n’existent que s’ils sont polémiques, dit-elle. Je ne parle pas fort et je ne suis pas clivante. » Et quand elle cherche à « cliver » c’est souvent une opération ratée.Comme quand elle a « forcé le trait » vis-à-vis de François-Xavier Bellamy, 33 ans, (tête de liste des Républicains aux élections européennes) accusant ce dernier « d’être hostile à la contraception » quand il s’est déclaré personnellement opposé à l’IVG.

« A cogner trop fort on prend le risque de disqualifier son indignation, non ? demande la journaliste. ‘’Je suis très spontanée, je ne calcule pas sur qui je vais cogner ni quand, répond-elle. Un peu comme le président de la République qui parfois se lâche et dit ce qu’il pense’’ (sic). » Et de revenir sur le cas François-Xavier Bellamy qu’elle qualifie cette fois d’ « archaïque ».

Parler tous les jours de la grippe et des urgences

Portrait en rupture d’une femme que « l’on ne saurait soupçonner d’être hypocrite » et qui entend désormais ouvertement faire de plus en plus de « politique ». « J’en ai marre qu’on me cantonne uniquement à mon champ de compétences, ose-t-elle déclarer à la journaliste. Je veux bien parler tous les jours de la grippe et des urgences mais je suis engagée sur tous les  sujets (…) On a besoin d’un récit collectif. Je veux pouvoir m’autoriser à parler de tout. »

Elle le dit aussi autrement. Elle souhaite désormais « faire de la politique et [se] lâcher » (sic). Est-ce dire que faire de la politique c’est, consubstantiellement, sortir de son champ de compétences ? Et si oui à quelles autres fins que le seul exercice du pouvoir ?

Et puis retour à la modestie : «  Je ne sais pas si le président de la République a eu raison de me faire confiance en mai 2017 ». Avant de menacer et de prendre le risque de se vanter avec une phrase à l’emporte-pièce : « Je suis extrêmement tenace, je ne lâche rien et je gagne à la fin ». Agnès Buzyn gagnera-t-elle à la fin ? Sur quels tableaux ? Le moment du bilan venu c’est un portrait qu’il faudra retrouver.

A demain

@jynau

1 Cette interrogation de l’historien Patrick Boucheron dans le même Journal du Dimanche (propos recueillis Marie-Laure Delorme) : « Comment en est-on arrivé à ce que les journalistes soient perçus comme des nantis et des ‘’chiens de garde’’ de l’Etat, au mépris de toute sociologie réaliste de l’exercice de leur métier ? » Il est peu vraisemblable que « les journalistes » soient, ici, capables d’apporter une réponse objective. Qui le pourra ?