Boire – fumer – grossir : combien de fois va-t-il falloir vous le dire ?

Rien de plus désespérant que les bonnes résolutions. Elles partent d’un bon sentiment. Et puis elles partent. Résolution ?  Tout est vicié dans cette entreprise, à commencer par ce nom, Mille ans qu’il descend en ligne directe de dissolution, de désagrégation.

Souvenons-nous des amphithéâtres :la résolution c’est la disparition progressive et sans suppuration d’un engorgement, d’une tumeur, d’une inflammation.

Résolution musculaire

Vous souvenez-vous encore de la résolution musculaire ? Georges Duhamel (1884-1966) médecin un temps employé de l’industrie pharmaceutique avant l’arrivée des décontracturants : « Il respira lentement, à sa manière, pour se reposer, pour obtenir la résolution de ses muscles ». Où l’on voit que cette résolution-ci est assez loin de l’acception contemporaine de celle des lendemains de Saint-Sylvestre.

Frangipane ?

C’est que, bien sûr, il existe une autre résolution : celle qui nous rapproche du verbe résoudre. C’est la détermination, la fermeté, l’opiniâtreté. C’est une décision volontaire arrêtée après délibération. C’est celle de nos Saint-Sylvestre. J’arrête de fumer. Point/barre. A partir de demain matin je ne bois plus (ou moins). Et demain, plus de pain (de féculents, de gras, de sucres …). On tient. Puis c’est déjà l’heure de la galette. Avec frangipane monsieur ?

L’Yainepéheuaisse  

« Les bonnes résolutions ne gagnent pas à être différées » écrit Jules Romains (1885-1972). Romains l’éternel puisqu’il nous écrivit Knock. Knock ou le Triomphe de la médecine – 91 ans cette année.  On connaît Romains. On connaît Duhamel. On connaît moins l’Inpes (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé). Il se présente ici. On le présente là. C’est, depuis 2002, la version moderne de l’ancien Comité français d’éducation pour la santé – lui avait vu le jour en 1972.

On ne connaît pas l’Inpes mais on le voit, on l’entend : il est omniprésent, derrière tous les messages sanitaires diffusés sur les ondes et sur papier. La prochaine fois vous percuterez : « Ceci est un message du ministère de la Santé et de l’Yainepéheuaisse »

Cent millions d’euros

Directrice générale : Thanh Le Luong. Environ 100 millions d’euros de budget annuel. Environ 150 salariés. Début 2014. L’heure est à la bonne résolution. Mieux : à l’agrégation des bonnes résolutions : Extraits :

« Arrêter de fumer, moins boire, manger mieux, bouger plus… Comment tenir vos bonnes résolutions en 2014 avec l’Inpes ? Du traditionnel « J’arrête de fumer » au fréquent « Je bois moins », en passant par le simple « Je mange mieux et je bouge plus », la nouvelle année est souvent synonyme de bonnes résolutions. Si le 1er janvier, la motivation est à son maximum, celle-ci s’estompe souvent au fil des mois et les objectifs que l’on s’est fixés ne sont pas toujours tenus. Comment changer la donne en 2014 ? Pour vous aider à tenir vos bonnes résolutions, l’Inpes met à votre disposition des services d’aide à distance qui vous apporteront conseils et astuces afin d’augmenter vos chances de réussite. »

« J’arrête de fumer » avec Tabac Info Service (…) Sur le site internet Tabac-info-service.fr, vous trouverez tous les conseils pour vous aider à réussir votre arrêt.

« Je diminue ma consommation d’alcool » avec Alcool Info Service (…)

 « Je mange mieux » grâce à Mangerbouger.fr

(…)  Pour vous aider à avoir une alimentation favorable pour la santé, tout en se faisant plaisir, l’Inpes a lancé en 2013 la Fabrique à menus. Véritable innovation technologique, ce générateur de menus sur Internet permet de composer gratuitement en quelques clics des menus variés sur plusieurs repas. La Fabrique à menus est intégrée au site mangerbouger.fr de l’Inpes, qui met à la disposition de tous des informations sur la nutrition, des recettes et des outils pour manger mieux. Le site mangerbouger.fr propose également de bonnes idées pour bouger plus au quotidien : trente minutes d’activité physique par jour permettent d’allier bien-être et santé en cette nouvelle année.

Ecole primaire

Tout ceci est-il bien raisonnable ? Est-ce bien utile ? On ne le saura pas faute de savoir si l’argent dépensé par l’Inpes est évalué. Et comment pourrait-il l’être ? Devons-nous nous réjouir de ces initiatives tendant à la modification de nos comportements ? La résolution de l’addiction au tabac est-elle une affaire de réclame ? Les tympans alcooliques sont-ils sensibles à l’exhortation au bien boire ?  Et l’obèse, quand vient le craving sucré, il se met à danser devant le buffet ?

Pourquoi ne pas traiter de ces pièges de la vie avant d’y être tombé ? A l’école primaire, par exemple, où tout peut encore se faire.

« Leur tort, c’est de dormir »

On se moque, bien sûr. Méchamment ? Nullement. On craint en revanche connaître la suite de l’histoire. Elle s’écrira quand les caisses seront bien vides. Pas celles de l’Etat mais celle de la Sécu. Quand le malade se serrera la ceinture. Pas tous les malades bien sûr. Mais ceux et celles qui auront oublié l’adresse de  Tabac-info-service.fr. Celles et ceux qui n’avaient plus la force de contacter Alcool Info Service. Ceux et celles qui ne bougeaientmangeaient  pas mieux après  Mangerbouger.fr

Coup de foudre de la maladie

Ceux-là, celles-là, entendront qu’ils avaient été avertis. On leur dira que c’en est fini des avantages indus de la longue maladie. Qu’à partir de dorénavant chacun est responsable de son corps. Ce sera plus tôt qu’on ne le croit. Relire Romains. Knock : « Car leur tort, c’est de dormir, dans une sécurité trompeuse dont les réveille trop tard le coup de foudre de la maladie ». C’était en 1923. Leur tort ce sera le nôtre. Avant ou après 2023 ?

 

 

 

Confidentiel : sujets des épreuves de philosophie du baccalauréat médical 2013

Voici en avant-première les deux sujets de l’examen expérimental de philosophie appliquée  du premier « baccalauréat médical » dont les épreuves viennent de s’ouvrir. Rappel et conseils aux candidat(e)s.   

Merci d’avoir choisi  de concourir, à titre de volontaire pour essai clinique de phase II, dans la « série médicale » du baccalauréat général. Vous savez que l’année 2014 inaugurera une grande première. Une première révolutionnaire dans l’histoire de cette clef-de-voûte de la pédagogie française que constituent depuis bientôt deux siècles ces lauriers, sésame de l’enseignement supérieur.

Une révolution qui n’a pu voir le jour qu’au terme de longues tractations entre le ministère de la Santé et de l’Education d’une part et, de l’autre, les présidents de la Conférence des doyens des facultés de médecine, du Conseil national de l’Ordre des médecins, de l’Académie nationale de médecine, du Comité national consultatif d’éthique et  de la Haute Autorité de Santé. Ainsi, dit-on,  et de l’Association française des médecins urgentistes.

Vous connaissez l’essentiel de l’économie du dispositif qui entrera en vigueur le 17 juin 2014. Face à l’afflux constant des inscriptions  en première année du cursus des études de médecine il a été décidé de constituer une présélection qui ne dira pas son nom : un filtrage qui permettra de réduire massivement les flux vers la première année. Cette dernière s’achèvera également par un concours qui n’en aura pas véritablement le nom.

Camillo Golgi en son appareil

Le principal avantage saute aux yeux : en finir avec le considérable gâchis que constitue le système actuel. Rappelons qu’il voit des dizaines de millier d’étudiants perdre une ou deux années de « bachotage » intense autant que stérile pour, au final, rester sur le bord du chemin universitaire. Sans parler ici des formations privées et coûteuses qui fleurissent comme toujours dans ce type de situation.

A quoi peut bien servir à un non médecin l’apprentissage  dissection de l’appareil de Camillo Golgi ou celle des racines carrées ? Sans parler de l’horreur intellectuelle que constitue la contraction de texte associée à l’épreuve inhumaine des sciences humaines.

Un second avantage est de tenter de présélectionner au plus tôt et aux mieux ceux qui auront la chance, la joie  et l’honneur de pouvoir devenir des docteurs en médecine.  Les épreuves de la « série médicale » (SM) ont été élaborées dans cet esprit : aujourd’hui elles sanctionnent un enseignement orienté vers des questionnements spécifiques à l’activité du care. N’entreront plus (seulement) par hasard dans les amphithéâtres des facultés de médecine ceux qui ont de fortes capacités mnésiques associés à une veine de compagnons d’infidèles. On oublie trop souvent que la grande philosophie générale peut être déclinée en un riche éventail de philosophies particulières –dont la médicale.

Les deux sujets qui vous sont proposés aujourd’hui (au choix) sont une déclinaison des épreuves de philosophie du baccalauréat série littéraire de ce jour. Ils s’inscrivent dans cette perspective et se proposent d’élargir d’emblée la réflexion des futurs praticiens. Les voici, accompagnés de quelques conseils.

« Le langage médical n’est-il qu’un outil ? »

Vous n’omettrez pas de souligner que de le langage est autrement plus vaste que la seule parole. Tout en soulignant avec la même force que la parole du malade doit être entendue (et non seulement écoutée). Le langage du corps occupera une large fraction de votre réflexion qui traitera à parts égales du langage normal et du langage pathologique. Vous aborderez bien évidemment sous toutes ses faces le concept de l’outil, de ce que l’outil n’est pas et de ce qu’il pourrait être s’il était. Outil au service de qui, contre qui, à quelles fins et pourquoi. Une déclinaison  avec le langage chirurgical pourra être appréciée de même  qu’une autre (plus courte) sur le langage infirmier. Non substituable le langage pharmaceutique risque fort d’être noté hors sujet. L’humour n’est pas interdit ; quoique.

Vous pourrez  judicieusement nourrir votre réflexion à partir de  « Knock ou le triomphe de la médecine » (la pièce) ; notamment via les célèbres notions langagières de cha-gratouillis et de tête de veau. Sans omettre que l’auteur de cette pièce   fait dire, en 1923, au médecin : « Que voulez-vous, cela se fait un peu malgré moi. Dès que je suis en présence de quelqu’un, je ne puis m’empêcher qu’un diagnostic s’ébauche en moi… même si c’est parfaitement inutile et hors de propos. À ce point que, depuis quelque temps, j’évite de me regarder dans la glace ». Le diagnostic, l’autodiagnostic, sont-ils des outils ? Quelle est la portée politique de l’expression contemporaine (souvent péjorative) éléments de langage ?

« Que doit un médecin à l’Etat ? »

Comprendre Etat non pas au sens de Providence mais de Solidarité. Centrer autant que de besoin votre réflexion sur la question rarement abordée de la gratuité des études médicales. Développer avec le conventionnement Sécurité sociale. Est-il paradoxal que des médecins soient formés au frais de la collectivité pour aller ensuite exercer en libéral ? La métaphore du renard dans le poulailler est-elle ici parlante ? Le Dr Knock aurait-il vécu si la Sécurité sociale avait existé ? Existe-t-il aujourd’hui des Knock dans le corps médical français ? Si oui doivent-ils être sanctionnés ?