Il est grand temps : les médecins méritent d’être notés comme des hôtels-restaurants

Bonjour

« TripAdvisor ». Qui ne connaît pas n’est jamais sorti de chez lui. Pire : n’a sans doute pas la Wifi. Il s’agit d’un site web américain qui offre gratuitement des avis de consommateurs sur toutes les formes types d’établissements, généralement à orientation gastronomique et touristique. Il y en a pour tous les goûts. Au hasard : « L’Arpège » le célèbre restaurant d’Alain Passard (ici la carte du dîner) l’une des plus belles tables de Paris et de l’Hexagone. Voici ce qu’en disent les contributeurs de TripAdvisor.

Patientèle-clientèle

Le Quotidien du Médecin s’est enfin intéressé au sujet (Adrien Renaud). Il y voit un  « mode d’expression » qui « bouscule la profession médicale» . Pour l’heure c’est surtout vrai pour les praticiens américains et leur patientèle-clientèle. Aux Etats-Unis on a pris l’habitude d’évaluer et de noter ses médecins comme on pointe des hôtels ou des destinations de voyage. Où descendre à Bali ? Quel sont les meilleurs acupuncteurs de Miami ? Des millions de commentaires, parfois sévères, sont accessibles à tous. On peut prendre le pouls du phénomène ici-même : http://www.ratemds.com/ Ce site aurait engrangé plus de deux millions de commentaires depuis sa création en 2004.

Deux misères

En France l’affaire commence à prendre corps. Notamment via Yelp, comme on peut le voir ici pour quelques généralistes exerçant à Paris. Le Quotidien du Médecin note toutefois que les deux pionniers de la notation en ligne des médecins, « note2bib.com » et « demedica.com », ont fermé peu de temps après leur lancement en 2008. Guirec Piriou, fondateur du site http://notetondoc.com/ reconnaît volontiers auprès du Quotidien que son projet n’a pas décollé : 4 000 avis collectés depuis sa fondation en 2012. Une misère qui dépasse toutefois  http://www.les-bons-choix-sante.fr/ – concurrent lancé la même année.

Piédestaux

« Pourquoi cette différence de pratique entre les États-Unis et la France ? Certains évoquent une barrière culturelle face à la notation en ligne des praticiens par les patients. « En France, les médecins sont encore mis sur un piédestal, assure Guirec Piriou, même si les sites de notation de praticiens se défendent d’être des tribunaux de la médecine. Autre raison invoquée, juridique cette fois : la loi Informatique et libertés. D’après Henri Delettre, (les-bons-choix-sante.fr), une interprétation rigoriste de la législation permet à un médecin mal noté d’exiger la suppression des mauvais commentaires. Une perspective qui n’encourage guère les initiatives. » Yelp démontrerait plutôt le contraire

Manipulations

Le Dr Dominique Dupagne, fondateur éclairé du site atoute.org  s’est intéressé l’un des premiers à ce phénomène. (1) Voici ce qu’il publiait il y a six ans  à la veille du lancement de « note2bib.com »  « L’énorme problème est d’éviter la manipulation : comme vérifier que l’internaute qui recommande un chirurgien esthétique n’est pas son assistante, expliquait-il alors. J’ai en tête un projet de ce type depuis plusieurs années et j’avais interrogé le Conseil de l’Ordre des Médecins à ce sujet en 2004. La réponse avait été cinglante : Pas de ça en France… ».

R 4127-71 du CSP

A la suite des interrogations dérangeantes du Dr Dupagne l’Ordre national avait élaboré une réponse un peu moins cavalière. Il parlait alors des sociétés commerciales qui assureraient aux internautes « la possibilité de noter des médecins ». Et rappelait que « l’évaluation des pratiques professionnelles » existait déjà « sous l’autorité technique de la Haute Autorité de Santé ». Cette évaluation, concédait l’instance ordinale, « est nécessaire à la qualité des soins » à condition d’obéir à des critère méthodologiques rigoureux ». Quant à la vérification « de l’adéquation des locaux » et de « l’installation du médecine », ce sont des éléments qui relève de l’Ordre (art. R 4127-71 du CSP.)

Comprendre: Internaute ou pas le patient qui décèle un « manquement en matière de moralité et de comportement » doit en parler à l’Ordre, certainement pas le confier à ceux la Toile.

Euphémisme

Six ans ont passé. L’Ordre national n’a pas changé. Le Dr Jacques Lucas, vice-président chargé de l’e-santé a répondu au Quotidien en maniant l’euphémisme. Il  « ne regrette pas le faible succès, pour l’instant, des sites français de notation ». Il assure que son institution « est opposée à ce type d’évaluation dès lors que le caractère objectif des avis n’est pas garanti ». Or, par définition, les patients commentent et jugent en ligne avec leur « ressenti », leurs « états d’âme », et de façon « souvent invérifiable ».

Pseudos

« On ne peut pas évaluer un médecin sous un pseudo ! » » dit encore le Dr Lucas qui  recommande aux patients mécontents de signaler d’éventuels dysfonctionnements graves ou fautes aux instances ordinales.

Le Dr Lucas tient encore à rassurer ses confrères inquiets du développement de ce genre de sites dans l’Hexagone.  « Il n’y a pas de marché », veut-il croire. Et ce pour une bonne raison : « la relation médecin/patient serait de nature moins commerciale en France que dans les pays anglo-saxons ». Vive la Sécurité sociale ?

Eldorado

On peut ne pas partager l’analyse émolliente de l’Ordre national. Tout pousse au contraire à la progression de la notation sauvage, à la diffusion contagieuse  de cette forme moderne de délation. Il faut ici compter avec les ressorts commerciaux propres au succès considérable de TripAdvisor : revenus « au clic » ;  revenus au « display » (publicité classique qui concernera ici l’industrie pharmaceutique) ; abonnements (les médecins et les cliniques auront la possibilité de payer un abonnement afin de pouvoir afficher leur adresse email, leur site web et d’éventuelles promotions).

C’est là, tout simplement, un possible eldorado numérique : le chiffre d’affaires global de TripAdvisor en 2012 a été 763 millions de dollars en 2012, en hausse de 20 % par rapport à 2011. Le bénéfice avant impôts représentait  37 % du chiffre d’affaires à 282 millions de dollars – et  25 % après impôts à 195 millions de dollars.

Transparence

Mieux encore, le marché sera ici alimenté par des forces dont on pourrait naïvement supposer qu’elles lui sont (pour partie) étrangères sinon hostiles. « Il existe partout une demande croissante des patients pour obtenir des informations sur les offreurs de soins (établissements, services mais aussi praticiens). Au nom de la transparence, le collectif interassociatif sur la santé (CISS, usagers de santé) n’hésite plus à pointer du doigt ceux qui freinent le développement des initiatives en la matière » observe Le Quotidien du médecin.

Le Point

« Evaluation », « promotion », « délation », la notation des médecins via internet a tout pour elle. Elle ne fera que s’inscrire dans le sillage des classements des hôpitaux (inaugurés au siècle dernier par nos confrères de l’hebdomadaire Le Point et qui avaient été poursuivis par d’autres confrères devant l’Ordre des médecins).

Le Rouge

La notation médicale rejoindra la course des étoiles qui ont fait la richesse du guide Michelin. Le célèbre Rouge qui commença sa vertigineuse ascension il y a un siècle. Précisément quand Jouvet commença à incarner Knock de Romains aux Champs-Elysées.

Un guide qui couronne depuis dis ans déjà de tous ses lauriers l’Arpège de Passard. C’est rue de Varenne, à Paris. Face au musée Rodin et à deux pas du ministère de l’Agriculture. Y aller en confiance. Pas de salle d’attente: réservez. Puis tripadvisez. Ou pas.

A demain

(1) Le point de vue (actualisé et résumé) du Dr Dominique Dupagne : « En fait, le patient n’a aucun intérêt à noter son médecin, sauf à régler des comptes. Les bons médecins sont débordés. Donc ça ne peut pas marcher. »

 

Boire – fumer – grossir : combien de fois va-t-il falloir vous le dire ?

Rien de plus désespérant que les bonnes résolutions. Elles partent d’un bon sentiment. Et puis elles partent. Résolution ?  Tout est vicié dans cette entreprise, à commencer par ce nom, Mille ans qu’il descend en ligne directe de dissolution, de désagrégation.

Souvenons-nous des amphithéâtres :la résolution c’est la disparition progressive et sans suppuration d’un engorgement, d’une tumeur, d’une inflammation.

Résolution musculaire

Vous souvenez-vous encore de la résolution musculaire ? Georges Duhamel (1884-1966) médecin un temps employé de l’industrie pharmaceutique avant l’arrivée des décontracturants : « Il respira lentement, à sa manière, pour se reposer, pour obtenir la résolution de ses muscles ». Où l’on voit que cette résolution-ci est assez loin de l’acception contemporaine de celle des lendemains de Saint-Sylvestre.

Frangipane ?

C’est que, bien sûr, il existe une autre résolution : celle qui nous rapproche du verbe résoudre. C’est la détermination, la fermeté, l’opiniâtreté. C’est une décision volontaire arrêtée après délibération. C’est celle de nos Saint-Sylvestre. J’arrête de fumer. Point/barre. A partir de demain matin je ne bois plus (ou moins). Et demain, plus de pain (de féculents, de gras, de sucres …). On tient. Puis c’est déjà l’heure de la galette. Avec frangipane monsieur ?

L’Yainepéheuaisse  

« Les bonnes résolutions ne gagnent pas à être différées » écrit Jules Romains (1885-1972). Romains l’éternel puisqu’il nous écrivit Knock. Knock ou le Triomphe de la médecine – 91 ans cette année.  On connaît Romains. On connaît Duhamel. On connaît moins l’Inpes (Institut national de prévention et d’éducation pour la santé). Il se présente ici. On le présente là. C’est, depuis 2002, la version moderne de l’ancien Comité français d’éducation pour la santé – lui avait vu le jour en 1972.

On ne connaît pas l’Inpes mais on le voit, on l’entend : il est omniprésent, derrière tous les messages sanitaires diffusés sur les ondes et sur papier. La prochaine fois vous percuterez : « Ceci est un message du ministère de la Santé et de l’Yainepéheuaisse »

Cent millions d’euros

Directrice générale : Thanh Le Luong. Environ 100 millions d’euros de budget annuel. Environ 150 salariés. Début 2014. L’heure est à la bonne résolution. Mieux : à l’agrégation des bonnes résolutions : Extraits :

« Arrêter de fumer, moins boire, manger mieux, bouger plus… Comment tenir vos bonnes résolutions en 2014 avec l’Inpes ? Du traditionnel « J’arrête de fumer » au fréquent « Je bois moins », en passant par le simple « Je mange mieux et je bouge plus », la nouvelle année est souvent synonyme de bonnes résolutions. Si le 1er janvier, la motivation est à son maximum, celle-ci s’estompe souvent au fil des mois et les objectifs que l’on s’est fixés ne sont pas toujours tenus. Comment changer la donne en 2014 ? Pour vous aider à tenir vos bonnes résolutions, l’Inpes met à votre disposition des services d’aide à distance qui vous apporteront conseils et astuces afin d’augmenter vos chances de réussite. »

« J’arrête de fumer » avec Tabac Info Service (…) Sur le site internet Tabac-info-service.fr, vous trouverez tous les conseils pour vous aider à réussir votre arrêt.

« Je diminue ma consommation d’alcool » avec Alcool Info Service (…)

 « Je mange mieux » grâce à Mangerbouger.fr

(…)  Pour vous aider à avoir une alimentation favorable pour la santé, tout en se faisant plaisir, l’Inpes a lancé en 2013 la Fabrique à menus. Véritable innovation technologique, ce générateur de menus sur Internet permet de composer gratuitement en quelques clics des menus variés sur plusieurs repas. La Fabrique à menus est intégrée au site mangerbouger.fr de l’Inpes, qui met à la disposition de tous des informations sur la nutrition, des recettes et des outils pour manger mieux. Le site mangerbouger.fr propose également de bonnes idées pour bouger plus au quotidien : trente minutes d’activité physique par jour permettent d’allier bien-être et santé en cette nouvelle année.

Ecole primaire

Tout ceci est-il bien raisonnable ? Est-ce bien utile ? On ne le saura pas faute de savoir si l’argent dépensé par l’Inpes est évalué. Et comment pourrait-il l’être ? Devons-nous nous réjouir de ces initiatives tendant à la modification de nos comportements ? La résolution de l’addiction au tabac est-elle une affaire de réclame ? Les tympans alcooliques sont-ils sensibles à l’exhortation au bien boire ?  Et l’obèse, quand vient le craving sucré, il se met à danser devant le buffet ?

Pourquoi ne pas traiter de ces pièges de la vie avant d’y être tombé ? A l’école primaire, par exemple, où tout peut encore se faire.

« Leur tort, c’est de dormir »

On se moque, bien sûr. Méchamment ? Nullement. On craint en revanche connaître la suite de l’histoire. Elle s’écrira quand les caisses seront bien vides. Pas celles de l’Etat mais celle de la Sécu. Quand le malade se serrera la ceinture. Pas tous les malades bien sûr. Mais ceux et celles qui auront oublié l’adresse de  Tabac-info-service.fr. Celles et ceux qui n’avaient plus la force de contacter Alcool Info Service. Ceux et celles qui ne bougeaientmangeaient  pas mieux après  Mangerbouger.fr

Coup de foudre de la maladie

Ceux-là, celles-là, entendront qu’ils avaient été avertis. On leur dira que c’en est fini des avantages indus de la longue maladie. Qu’à partir de dorénavant chacun est responsable de son corps. Ce sera plus tôt qu’on ne le croit. Relire Romains. Knock : « Car leur tort, c’est de dormir, dans une sécurité trompeuse dont les réveille trop tard le coup de foudre de la maladie ». C’était en 1923. Leur tort ce sera le nôtre. Avant ou après 2023 ?

 

 

 

Lou Reed ou le Triomphe de la médecine

Le monde pleure pendant quelques heures le fondateur de The Velvet Underground. Ce drogué était revenu des enfers de l’aiguille et de l’alcool. Puis il avait été greffé. Et sauvé.  

C’était le 1er juin dernier. Sur sa page Facebook, Lou Reed affirmait être un « triomphe de la médecine moderne, de la physique et de la chimie ».

Lou Reed : « Je suis plus grand, plus fort que jamais. Ma pratique du tai chi et mon régime m’ont été d’un grand secours pendant toutes ces années, grâce au maître Ren Guangyi. J’ai hâte de remonter sur scène, d’écrire de nouvelles chansons pour communiquer avec vous dans le futur. » Nous sommes dans le futur. Et il communique.

Alcool(s)

L’enfant de Brooklyn avait longtemps voyagé avec les drogues, dont l’alcool.  Tout le monde savait qu’il avait été marié à l’héroïne – il l’avait chanté. « J’ai essayé de me débarrasser de la drogue en buvant, avait-il écrit en 1992. Mais ça n’a pas marché. » Puis vint l’hépatite, l’effondrement des fonctions hépatiques, la greffe.

La greffe à la Mayo Clinic, et non à New York où les hôpitaux ne sont guère performants. La Mayo Clinic ou le triomphe de la médecine. « Ils ont les meilleurs résultats pour le cœur, le foie et les transplantations rénales, confiait en juin sa femme.  La Mayo Clinic ou le Knock de Romains inversé (90 ans dans quelques semaines).

Vivant

C’était un « paradoxe vivant » dit-on de lui ce matin sur France Culture. Electrochoqué dans l’enfance (prescription psychiatrique, l’homosexualité était alors une maladie mentale) ce paradoxe vivant a aussi longtemps pris et parlé des médicaments. Il en prenait parce que, au XXème siècle et dans les villes, on ne pouvait pas ne pas en prendre si on voulait se tenir debout ; debout comme l’homme l’est depuis les cavernes. La plupart de ses amis proches étaient morts ces dernières années du sida ou du cancer.

Aimé

Lou Reed (2 mars 1942- 27 octobre 2013). Il est des pages de Facebook qui valent des épitaphes. C’est vrai de celle de Lou ce drogué, cet alcoolique, ce greffé hépatique. Lou qui fit tant et tant rêver. La drogue aide parfois à partager. Assez rarement à dire le vrai. La quitter aide toujours à revivre. Greffé ou pas il suffit pour cela d’être médicalement aidé. Et aimé. C’est ainsi que la médecine est grande.