Téléthon® en recul. La France absente du débat international sur la modification des génomes humains

Bonjour

Téléthon® 2015 : 80,25 millions d’euros de promesses de dons ; un chiffre en recul par rapport à 2014 (plus de 82 millions d’euros de promesses). Pourquoi alors que tous les organisateurs annonçaient, les doigts croisés, l’inverse ?  « Un Téléthon après le 13 novembre est un Téléthon particulier, a déclaré Laurence Tiennot-Herment, présidente de l’association organisatrice, l’AFM-Téléthon. Mais je pense que ce besoin de solidarité et ce besoin de se rassembler, les valeurs qu’on porte à travers le Téléthon, la résistance, ont une résonance particulière. » C’est sans doute un tout petit peu plus compliqué. Et force est de constater que ce recul des promesses ne peut être imputé aux polémiques des années passées.

L’essentiel se jouait ailleurs

A dire vrai l’essentiel, ces derniers jours, se jouait ailleurs, de l’autre côté de l’Atlantique. Hasard et fatalité le spectacle du Téléthon® 2015 coïncidait avec un  sommet international de toute première importance concernant les manipulations des génomes humains et les thérapies géniques :  l’International Summit on Human Gene Editing s’est tenu du 1er au 3 décembre  à Washington (programme). Ce sommet constituait, quarante ans plus tard, une suite de la conférence d’Asilomar 1

Cette rencontre était organisée par la Chinese Academy of Science, la Royal Society britannique, ainsi que par les académies nationales américaines des sciences et de médecine. On observera que les pays du Vieux Continent (et la France tout particulièrement) étaient absents. Et ce alors qu’il s’agissait de débattre des implications scientifiques, éthiques et politiques associées aux nouvelles et plus que troublantes perspectives de la modification des génomes humains. Un spécialiste français à la tribune: le Pr Pierre Jouannet, (Université Paris Descartes)

Emmanuelle Charpentier

 Et une seule chercheuse française: Emmanuelle Charpentier, co-découvreuse de la technique révolutionnaire de modification du génome dite « CRISPR/Cas9 » ; Emmanuelle Charpentier qui ne travaille pas en France mais en Allemagne, où elle dirige le Max Planck Institute of Infection Biology.  C’est là un manque considérable  pour la biologie hexagonale, un phénomène dont personne ne semble se soucier de ce côté-ci du Rhin.

Dans une déclaration commune les participants à ce sommet ont conclu que, selon eux, les nouvelles et formidables techniques « d’édition » du génome humain ne devraient pas être utilisée sur des embryons destinés à se développer. « Il serait irresponsable, à ce stade, de procéder à toute utilisation clinique de cette technologie d’édition des cellules reproductrices humaines tant que des problèmes de sûreté et d’efficacité n’auront pas été résolus avec une compréhension adéquate des risques, des bienfaits potentiels et des alternatives » ont-ils expliqué.

« Nous ne voulons pas fermer cette porte indéfiniment » a cependant ajouté la professeure de biologie moléculaire Jennifer Anne Doudna (Université de Californie – Berkeley). Mme Doudna est, avec Emmanuelle Charpentier, l’une des chercheuses les plus en pointe dans ce domaine.

Mme Doudna n’a pas, à Washington, donné sa définition de l’indéfiniment. Cela ne saurait tarder. Dans l’attente, Téléthon ou pas, la voix de la France semble ne plus peser dans ce concert international. Qui s’en soucie ?

A demain

1 Sur ce thème, se reporter à notre chronique publiée sur Slate.fr : « Maintenant que les Chinois peuvent modifier génétiquement les humains, si on appuyait sur «pause» pour réfléchir un peu? ».

On se reportera aussi, avec le plus grand intérêt, à la publication du biologiste et grand vulgarisateur Bertrand Jordan  dans le dernier numéro de Médecine/Sciences : « CRISPR-Cas9, une nouvelle donne pour la thérapie génique ». Ce même numéro publie un autre texte qui donne la mesure de la révolution que constitue la nouvelle technique généthique. Il est signé de Jacques P. Tremblay (Département de Médecine Moléculaire, Faculté de Médecine, Université Laval, Centre de Recherche du CHU de Québec) : « CRISPR, un système qui permet de corriger ou de modifier l’expression de gènes responsables de maladies héréditaires »

Nobel 2015 : une Française sur la photo-finish ? Les paris sont ouverts et le sujet fait polémique

Bonjour

Les prix Nobel  coïncident (sous nos latitudes) avec le brâme du cerf . Ils font aussi l’objet de multiples supputations et alimentent de solides paris entre paillasses, cornues et salles de rédaction médiatiques.

D’abord celui de médecine (décerné aujourd’hui 5 octobre autour de midi, heure française). On évoque Kazutoshi Mori (Université de Kyoto) et Peter Walter (Université de Californie, San Francisco). Ce couple de biologistes moléculaires s’est déjà partagé le prix Lasker l’an dernier pour des travaux qui sont vulgarisés ici-même. Il s’agit, en substance, de l’impact du repliement-dépliement des protéines transmembranaires sur notre santé. Assez délicat à vulgariser.

Regards chimiques

Autre prétendant, très connu dans le milieu  : Jeffrey I. Gordon (Université de Washington, St. Louis) pour ses travaux (voir son labo) sur les relations entre notre alimentation et le métabolisme de notre microbiote intestinal – un sujet vulgarisé avec le succès que l’on sait par Giulia Enders et son  charme discret de nos intestins (Actes Sud). Ce serait un Nobel pour notre deuxième cerveau. Troisième choix : Alexander Rudensky (Memorial Sloan Kettering Cancer Center), Shimon Sakaguchi (Université d’Osaka), et Ethan Shevach (Instituts nationaux américains de la santé) pour leurs découvertes concernant certaines cellules immunitaires (les « T régulatrices ») et plus particulièrement l’un de leurs régulateurs « Foxp3 ».

Mais tous les regards sont déjà tournés vers le Nobel de chimie (7 octobre), comme le soulignait il y a quelques jours une dépêche de l’agence Reuters (Julie Steenhuysen – Intellectual Property & Science unit of Thomson Reuters). Et multiples paris sur un Nobel pour le CRISPR-cas9. C’est une technique qui fait des ravages dans la maîtrise du vivant végétal et animal; une technique qui –depuis quelques mois – alimente une polémique naissante (mais considérable) de nature éthique : elle permettrait de modifier le patrimoine génétique de l’humanité – des transformations qui pourraient se faire sur un mode héréditaire. Non plus corriger le pathologique mais « améliorer » le génétique existant.

Sur Slate.fr et blog

Nous avons déjà évoqué ce sujet sur Slate.fr : « Maintenant que les Chinois peuvent modifier génétiquement les humains… » et sur ce blog : « Macaques humanisés chinois : trembler ou pas ? » ; « Quarante ans plus tard il faut réinventer la conférence d’Asilomar » ;  « Transformation génétique des embryons humains ; un responsable du comité d’éthique l’estime ‘’légitime’’ » ; « Bioéthique : l’homme doit-il modifier son patrimoine génétique ? ‘’Oui ! ‘’ dit The Economist » ;  « L’arrivée des embryons humains génétiquement modifiés est annoncée. La France totalement absente des débats » ; « Bioéthique : des biologistes anglais veulent modifier coûte que coûte le génome d’embryons humains ».

Un sigle à retenir: le CRISPR (Clustered Regularly Interspaced Short Palindromic Repeats). C’est, de l’avis même des généticiens, l’une des plus importantes révolutions technologiques de la biologie moléculaire de ces quarante dernières années. Une importance équivalente à celle des premiers «ciseaux génétiques», à celle des techniques de séquençage génétique «à haut débit» ou à celle de l’amplification génétique (PCR pour Polymerase Chain Reaction). Avec ce nouvel outil, il devient possible de cibler n’importe quel gène pour  l’«éteindre», l’«allumer», le «corriger», l’«améliorer»… Et ce dans l’ensemble du vivant, végétal et animal –dont l’humain. Le champ des possibles s’ouvre ainsi plus largement que jamais.

Emmanuelle Charpentier

En juin 2014, la généticienne française Emmanuelle Charpentierco-inventrice de l’outil CRISPR-Cas9, estimait que «cette technique fonctionne si bien et rencontre un tel succès qu’il serait important d’évaluer les aspects éthiques de son utilisation».  Or aujourd’hui Emmanuelle Charpentier (Helmholtz Center for Infection Research et dont le laboratoire est désormais à Berlin) est clairement en lice pour le Nobel de chimie. Mlle Charpentier a déjà été distinguée cette année par le Breakthrough Prize in Life Sciences, le Prix Louis-Jeantet de médecine et  le Prix Princesse des Asturies de recherche scientifique et technique en compagnie de l’Américaine Jennifer Doudna (Université de Californie, Berkeley) elle aussi en lice pour le prix suprême.

La dimension éthique se double d’une féroce compétition juridique quant à la propriété des brevets sur cette technique – comme l’évoque Reuters ainsi que la dernière livraison de The Economist (« Even CRISPR »). On parle beaucoup, ici, de Fen Zhang (Broad Institute, MIT Cambridge, Massachusetts). Ce chercheur a certes travaillé sur le sujet. A-t-il travaillé assez et assez tôt ? Sera-t-il sur la photo du Karolinska ? Faisons-nous fausse route ? L’avenir, très proche, nous le dira.

A demain