Sida : circoncire dans la « vraie vie » et « sur le terrain »

Les journalistes  travaillent  et restituent les mots qui les entourent. Des éponges verbales en somme. Un exemple avec Aides, un autre avec Le Figaro 

Nestor Burma (1942- ….) bénéficie parfois de l’aide ponctuelle de Marc Covet, surnommé  « journaliste-éponge » et qui œuvre au Crépuscule. On imagine qu’il s’agit d’un penchant pour l’alcool. C’est bien évidemment, comme souvent chez Léo Malet (1909-1996), un peu plus compliqué.

La journaliste Anne Nivat, reporter de guerre et écrivain,  le dit à sa façon à La Vie Protestante  : « Je suis une éponge qui restitue tout ce qu’elle absorbe ». Mais une éponge restitue-t-elle ce qu’elle absorbe ? Sans doute à la façon dont un traducteur traduit.

L’abstinence et les écoles de journalisme

Il se disait,  au temps du plomb, que le journalisme était « un métier où l’on boit ». Nous sommes ici encore dans la même veine : un métier où l’on boit (aussi) des mots, des paroles pour mieux signifier la couleur du temps et de l’espace. Et le clavier associé à l’abstinence ne change rien à l’affaire. Enseigne-t-on tout delà dans les écoles de journalisme ? On l’espère.

Il y a quelques heures l’association Aides, qui sait ce que parler à la presse veut dire diffusait un communiqué à son attention. Il s’agissait de mettre en relief une étude qui vient de paraître (1). Voici le chapô de ce communiqué (nous surlignons : « Une étude menée par l’ANRS dans les conditions de la vraie vie confirme l’efficacité de la circoncision dans la prévention des nouvelles infections. Aides se félicite de ces bons résultats qui réclament de diversifier au plus vite les outils de prévention dans les pays fortement touchés. »

Circoncision : recommandation

Il y est question d’un programme de circoncision volontaire, mis en place en Afrique du Sud auprès de 20.000 hommes et qui a permis de réduire entre 57 à 61 % le taux de nouvelles infections par le VIH. En son absence, la prévalence du VIH aurait été 19% plus élevée au sein de la population étudiée. Ces résultats vont dans le sens des premières études expérimentales menées en 2005-2007 par l’Inserm qui avaient conduit l’OMS à recommander la circoncision comme stratégie de prévention additionnelle contre le VIH dans les pays fortement touchés.

Les conditions de la vraie vie, avec des vrais gens. Pourquoi ces formules qui renvoient notre quotidien à la fausseté ? Imaginer que la vérité vraie, décidemment, ne peut être qu’ailleurs. Où ? C’est Le Figaro qui répond avec ce titre du jour :

« Sida : la circoncision confirme son intérêt sur le terrain ». 

La circoncision n’aurait donc d’autre intérêt que pratiquée sur le terrain. Et le terrain n’est pas proche c’est un bidonville des antipodes : Orange Farm (Afrique du Sud). Extraits :

« La circoncision était proposée gratuitement aux quelque 110.000 habitants d’Orange Farm. 15% des hommes étaient déjà circoncis au lancement de la campagne en 2007, une proportion passée à 53% quatre ans plus tard. «C’est un taux d’acceptation intéressant. Nous n’avons pas constaté de réticence particulière ou de crainte vis-à-vis de ce geste chirurgical», rapporte au Figaro Bertran Auvert, professeur en santé publique à l’université de Versailles. Sur place, un échantillon de 3300 hommes du bidonville ont été interrogés sur leurs pratiques sexuelles, qu’ils soient circoncis ou non. » 

Généralisation de la circoncision

Loin des laboratoires, de amphithéâtres et des salles de rédaction, sur le vrai terrain de la vraie vie, l’affaire est limpide. En est-on certain ? Voici ce que déclare Christian Andreo, directeur de la communication de l’association Aides : « Ces bons résultats imposent de proposer massivement la circoncision aux hommes vivant dans les zones à forte prévalence. »

Voici ce que déclare le Pr Auvert au Figaro : « Généraliser la circoncision ne présente donc d’intérêt que dans les pays où le niveau de contamination est élevé et où le virus se transmet principalement lors de rapports hétérosexuels.  Il s’agit essentiellement des 14 pays d’Afrique australe et de l’Est. Cette situation ne s’applique pas à l’Europe». Et le Pr Jean-François Delfraissy, directeur de l’Agence nationale française de recherche sur le sida (ANRS) : « La généralisation de la circoncision doit plus que jamais être une priorité de santé publique en Afrique australe et de l’Est ».

Généraliser la circoncision pour des raisons d’hygiène et de santé publique ? Comment l’entendront, sur les terrains qui sont les leurs les vrais gens d’une vie qui n’est pas la nôtre ?

 (1)  Cette étude est disponible ici. “Association of the ANRS-12126 Male Circumcision Project with HIV Levels among Men in a South African Township: Evaluation of Effectiveness using Cross-sectional Surveys” est signé de Bertran Auvert , Dirk Taljaard, Dino Rech, Pascale Lissouba, Beverley Singh, Julie Bouscaillou, Gilles Peytavin, Séverin Guy Mahiane, Rémi Sitta, Adrian Puren et David Lewis. Les auteurs travaillent dans diverses institutions françaises (Inserm,  Hôpital Ambroise Paré de Boulogne ; Université de Versailles-Saint Quentin ; Hôpital Bichat – Claude-Bernard de Paris) d’Afrique du Sud (Progressus, Johannesburg ; National Institute for Communicable Diseases, National Health Laboratory Service ; Faculty of Health Sciences, University of the Witwatersrand) et américaine (Bloomberg School of Public Health, Johns Hopkins University, Baltimore, Maryland).