L’alcool et la mer à boire : l’absurdité radicale d’une publicité gouvernementale

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Septembre et ses vendanges. Les gazettes font écho à ce nouveau rituel marchand de la grande distribution que sont les « foires au vin ». Le Journal du Dimanche n’échappe pas à la règle. Avec, page 11, une pleine page d’une publicité aujourd’hui incongrue. Elle est financée par le ministère des Solidarités et de la Santé.

Slogan : « Réduire sa consommation d’alcool (…) Franchement, c’est pas la mer à boire ».

« La mer à boire » 1 … Faudrait-il, ici, rire ? Les personnes souffrant d’une dépendance à l’alcool – de même que les médecins et soignants les prenant en charge – apprécieront les affiches montrant ce tour de force publicitaire anonyme. Ceux qui connaissent les supplices du sevrage goûteront tout particulièrement le recours au franchement. Quant aux vignerons, ils dénoncent déjà la présence du tire-bouchon qui orne cette publicité gouvernementale. Comme si le vin était la seule boisson concernée par la dépendance alcoolique.

Les publicitaires et le ministère ne font aucun commentaire. S’ils devaient sortir de leur silence sans doute invoqueraient-ils la dimension symbolique de cet ustensile. Et sans doutent évoqueraient-ils le nécessaire humour qui peut pimenter la publicité. Encore faut-il savoir doser pour ne pas devenir immangeable. Comme avec cette autre affiche gouvernementale qui parle de la « fin des haricots » pour inciter à manger « plus de légumes et de céréales complètes ».

A demain

1 La « mer à boire » ? On en trouverait la première trace chez La Fontaine dans sa fable « Les deux chiens et l’âne mort » :

« (…) L’homme est ainsi bâti : quand un sujet l’enflamme,
L’impossibilité disparaît à son âme.
Combien fait-il de vœux, combien perd-il de pas,
S’outrant pour acquérir des biens ou de la gloire !
Si j’arrondissais mes états !
Si je pouvais remplir mes coffres de ducats !
Si j’apprenais l’hébreu, les sciences, l’histoire !
Tout cela, c’est la mer à boire ;
Mais rien à l’homme ne suffit. (…)»

Radicalisation et maladie mentale : Gérard Collomb déclenche une polémique psychiatrique

Bonjour

Repérer au plus vite, et grâce aux psychiatres, les individus a priori les plus susceptibles de commettre un acte terroriste. En osant cette proposition Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur, savait-il qu’il déclencherait une polémique ? Au lendemain des attentats de Barcelone, dans une fin août caniculaire, l’ancien maire de Lyon connaît désormais les forces en présence. Il y eut tout d’abord la réaction solennelle du Conseil national de l’Ordre des médecins ; réaction vigoureuse rappelant ce qu’il en est, déontologiquement, de cette question.

« Dans un régime de libertés, la coopération des médecins ne peut se faire qu’avec les autorités de justice. Il en va du respect des principes fondamentaux de notre République.  C’est sur ces bases que l’Ordre des médecins se tient prêt à dialoguer avec les autorités de l’Etat afin de garantir, aux médecins et aux patients, le respect du contrat déontologique qui les lie. »

Impuissance de la police

Dans la foulée l’Intersyndicale de défense de la psychiatrie publique (IDEPP) fait part de son émotion. Tout en reconnaissant que « certains actes de terrorisme ont été commis par des individus souffrant de trouble psychique », ce syndicat affirme dit « ne [pas pouvoir] accepter la teneur des propos du ministre de l’Intérieur ». « La stigmatisation des malades mentaux ne peut apporter aucun élément de progrès, ni en général, ni sur ce sujet, souligne-t-il. L’amalgame entre le terrorisme et la psychiatrie n’est pas acceptable, pas plus que l’amalgame entre la criminalité et la psychiatrie. » Plus généralement l’IDEPP « condamne toute surenchère et toute tentative de pointer la population des malades mentaux comme vecteur de criminalité, dangerosité et de terrorisme en particulier ».

Contactée par le Quotidien du Médecin le Dr Rachel Bocher s’est dit pour sa part « outrée » des propos « extrêmement graves » du ministre de l’Intérieur. « Face à cette confusion entre le monde politique et le monde médical, j’en appelle au président de la République, fustige la présidente de l’INPH, psychiatre et chef de service au CHU de Nantes. Cette vision simpliste de la psychiatrie et ce renvoi de la problématique de la radicalisation et du terrorisme sur la scène médicale traduisent l’impuissance des services de police. »

Quant au Dr Maurice Bensoussan, président du Syndicat des psychiatres français (SPF), il appelle également à arrêter les amalgames et les confusions. « C’est très outrageant pour les personnes atteintes de troubles psychiatriques » souligne-t-il. Des cadres existent déjà, les psychiatres ont des obligations de signalement, peuvent déroger au secret médical dans certains cas très précis. Nous pouvons avoir une réflexion commune sur le sujet, mais chacun doit rester à sa place. »

Domination psychanalytique

Mais il faut également compter avec le point de vue dissonant du Dr Patrice Schoendorff, président de la Fédération française de psycho-criminalistique. Longuement interrogé par le Journal du Dimanche du 27 août. « Il y a urgence à agir sur ces sujets, mais malheureusement, les freins habituels sont tous là, à tous les étages, regrette- t- il. La psychiatrie française, longtemps dominée par la psychanalyse, s’arc-boute derrière le secret médical. Certes, mais travailler avec la justice ou la police ce n’est pas, en soi, violer le secret médical. Nous aurions besoin de davantage de pragmatisme. »

Le Dr Schoendorff ajoute que « l’école française de psychiatrie » a pour caractéristique de « détester le profilage ». « L’immense majorité de mes collègues ne veut pas entendre parler de profils de malades… Or tous les jours, nous sommes bien face à des attaques terroristes perpétrées par des personnes en souffrance psychologique manifeste. Il faudrait bien réfléchir à la question !

Réfléchir ? Le psychiatre précise que la Fédération française de psycho-criminalistique a d’ores et déjà isolé trois « profils », trois « catégories » de « terroristes » : « la première regroupe les idéologues embrigadés. Ceux- là ne concernent que la justice. Ils peuvent intéresser les psys uniquement s’ils cherchent ensuite à se faire passer pour fous. » La deuxième catégorie est celle des individus souffrant de troubles de la personnalité, de l’identité, des personnes fragiles qui peuvent basculer et passer à des actions violentes. « Ceux- là fréquentent un jour ou l’autre les urgences psychiatriques, ou une consultation… C’est sur cette catégorie, probablement celle du conducteur du camion de Nice, que nous devons le plus travailler. Sur laquelle il y a des choses à faire en amont.»

Meilleur maillage au monde

La troisième catégorie regroupe ceux que le Dr Schoendorff appelle des copycats. « Ce sont nos malades habituels, dit-il en souriant (sic). Ils défraient aujourd’hui la chronique un couteau à la main, ou au volant d’une voiture, comme à une autre époque, ils ont défrayé la chronique en tuant des joggeuses quand les meurtres de joggeuses étaient médiatisés. »

Et puis on lit ceci, toujours dans Le Journal du Dimanche (Laurent Valdiguié) : « Le ministère de la Santé devrait immédiatement créer un centre référent pour ces questions. Il faut aussi constituer une banque de données sur ces cas », confie un directeur d’hôpital de la région lyonnaise, sous couvert d’anonymat. Dans son hôpital, il détecte chaque année « jusqu’à cinq cas de radicalisation islamiste ». Ce qui ferait 500 cas potentiels par an en France… « Dans les faits, aucun psychiatre n’est formé à détecter des personnes en cours de radicalisation, admet- il. Mais nous “estimons” des cas comme nous le pouvons et les signalons à la justice et à la préfecture. Mais après, il n’y a aucun retour. »

« En France, nous avons un des meilleurs maillages au monde pour suivre les personnes souffrant de troubles mentaux. Il y a l’hôpital, les consultations… Mais tout ce dispositif n’est pas mobilisé, ni même sensibilisé, à ces phénomènes. C’est navrant », conclut le Dr Patrice Schoendorff. Navrant ?

A demain

Stupéfiants et contraventions : la promesse d’Emmanuel Macron est toujours dans les cartons

Bonjour

Confidence, aujourd’hui, dans le Journal du Dimanche. On la trouve en marge d’un long entretien avec Gérard Collomb, un ministre de l’Intérieur « tout en discrétion » dit le quotidien dominical. Où l’on retrouve le « casse-tête » que constitue désormais, pour l’exécutif, la promesse du candidat Macron d’instaurer un régime de contravention pour la consommation de stupéfiants illicites. Consommation ou trafic ? C’est toute la question.

On se souvient peut-être qu’en mai dernier c’était déjà Gérard Collomb, soixante-dix ans, maire de Lyon depuis seize ans qui ouvrait la voie à la dépénalisation de la consommation de cannabis en France – au micro de RMC-BFM-TV. En pratique des contraventions pour réprimer l’usage de drogue seront mises en place « dans les trois-quatre mois » déclarait cet indéfectible soutien d’Emmanuel Macron.

On se souvient aussi que lors de la campagne présidentielle ce dernier avait fait part de son souhait d’instaurer une simple « contravention » pour l’usage et la détention de cannabis ; contravention en lieu et place d’une (éventuelle) peine de prison et d’un (hypothétique) passage devant un tribunal. « Nous lançons sans attendre les mesures de réflexion et de concertation sur le sujet pour une mise en œuvre d’ici à la fin de l’année », a précisé l’entourage du ministre de l’Intérieur. C’est à nouveau cet entourage qui a parlé au JDD.

« Comment instaurer une simple contravention pour la détention de stupéfiants sans apparaître laxiste et sembler ouvrir la voie à une possible dépénalisation du cannabis, drogue dont les jeunes Français sont les plus gros consommateurs d’Europe ? Le sujet est sensible… »

Où l’on voit, une nouvelle fois, que les mêmes causes peuvent réactiver les mêmes sensibilités. A dire vrai la réflexion ne semble guère avoir progressé, ni sous les ors de la place Beauvau, ni dans les chaleurs du café des Fédérations. Qui serait visé par ce passage à la contravention ? Le simple usager porteur dans ses poches d’une substance condamnée par la loi ? Le banal détenteur qui préfèrera toujours payer plutôt que d’être gardé à vue ? Va-t-on au contraire oser remonter dans l’échelon des causalités et faire payer sur le champ les trafiquants-revendeurs ? C’est, nous dit le quotidien dominical, une idée que le ministre de l’Intérieur n’écarte pas : « instaurer une contravention de 5ème classe (1 500 euros) pour les majeurs primo-délinquants ».

En langage policier codé ne pas écarter une idée c’est, souvent, l’adopter. Adopter celle-ci aurait le grand mérite d’apporter un peu de fraîche mal gagnée dans les caisses de l’Etat. Mais ne serait-ce pas, aussi, s’engager sur la voie laxiste de la dépénalisation ? L’entourage de Gérard Collomb ne nous le dit pas. Et celui d’Emanuel Macron ne dit plus rien.

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A tout hasard, connaissez-vous le vrai goût de l’acide désoxyribonucléique de Ricard® ?

Bonjour

Soleil estival d’un matin dominical à la terrasse du Celtic. Pour le JDD c’est déjà la rentrée : Jean-Michel Blanquer, ministre macronien de l’Education nationale, nous dit « ce qui va changer ». Et le descendant de Jules Ferry de désigner notre nouvel ennemi : sus à « l’égalitarisme » !

Page 10 du JDD : une interview-fleuve du PDG, depuis deux ans, d’un géant : Alexandre Ricard. L’homme garde la tête froide alors même que George Clooney vient d’agiter le monde des spiritueux : il vient de vendre sa marque de tequila pour un milliard de dollars à Diageo, le « numéro un mondial »…

Orangina, Pampryl et Banga

Il y a vingt ans Alexandre Ricard avait 25 ans. Et Pernod Ricard venait de perdre sa place dans le CAC 40 : le groupe s’était diversifié dans des boissons sans alcool avec Orangina, Pampryl et Banga… Puis le groupe s’est recentré sur les spiritueux. A l’époque c’était audacieux. Mais depuis, tout va mieux. « En dix ans, après avoir investi vingt milliards d’euros en acquisitions, nous sommes passés de sixième à numéro deux mondial » dit Alexandre. Autre confidence :

« Hier le consommateur avait une fidélité absolue à une marque. Si le bar du quartier ou le magasin du coin n’avait plus son Ricard ou son Chivas, il traversait la ville pour en trouver et pouvait même aller plus loin. [On raconte volontiers la même histoire pour Le Monde] Aujourd’hui, le consommateur est toujours fidèle… mais à trois, quatre, cinq et jusqu’à six marques (…). »

Perrier-Jouët®

Que pourraient, sur ce sujet, nous dire les spécialistes affûtés de sociologie-addictologie ? De même, quelle lecture médicale faire de cette autre fine observation ricardienne : « l’apéritif reste, en France, le plus grand moment de consommation avec 60% de la valeur du marché des spiritueux ». Suivie de cette autre confidence :

« Là encore, les habitudes ont évolué entre le verre en terrasse à midi, l’apéro chic au champagne ou le mojito. Il reste une priorité pour nous car c’est l’ADN du groupe. Quand mon grand-père a fondé Ricard en 1932, c’était pour partir à la conquête de l’apéritif. »

Jameson®

On lira la suite, passionnante, des opérations marchandes et planétaires visant à séduire « la génération des 25-35 ans ». « Je souhaite qu’une de nos marques soit présente à chaque moment de consommation » dit Alexandre. La décalque de ce souverain sur l’empire duquel le soleil ne se couchait jamais ? « Si à tous les mariages dans le monde on boit du Perrier-Jouët, elle deviendra de facto la première marque de champagne » dit l’empereur des spiritueux et des bulles. Mais y-a-t-il assez de Perrier-Jouët en caves pour réjouir tous les mariées et tous les mariages du monde ?

Quant à la plus grande satisfaction d’Alexandre, au-delà des ADN anisés, elle vient d’Irlande : Jameson®. Une centaine d’ambassadeurs, jeunes diplômés sont envoyés par Alexandre aux quatre coins de la planète. Mission diplomatique :  séduire et faire boire au plus grand nombre, mariage ou pas, cette gloire à peine tourbée. C’est écrit et chiffré : sur cet empire, le soleil ne se couche jamais.

A demain

 

Las Vegas : son cannabis désormais en vente libre, la soirée d’Emmanuel Macron dans le désert

Bonjour

2 juillet 2017. L’actualité a ses surprises qui, soudain, braque les projecteurs sur une scène non prévue. Aujourd’hui cela devait être Liège (Belgique), deuxième étape du Tour de France. Cela sera Las Vegas (Nevada), temple du jeu et du vice fondé par les mormons au milieu du désert.

« L’usage récréatif de la marijuana est devenu légal, samedi 1er juillet, dans le Nevada, nous explique l’Agence France Presse. Des milliers d’habitants et d’étrangers se sont rués sur les trente-huit points de vente ouverts à Las Vegas, la plus grande ville de l’Etat, qui attire chaque année des millions de touristes dans ses hôtels casinos.

Certains sont restés plus de trois heures dans la file d’attente pour acheter du cannabis en toute légalité, rapporte le quotidien local Las Vegas Sun’La file d’attente du samedi matin à The Source – waouh’’, a tweeté le sénateur démocrate Tick Segerblom, avocat de longue date de la légalisation de cette substance psychotrope.

En pratique les adultes de 21 ans et plus peuvent acheter jusqu’à 28 grammes de cannabis par jour ou 3,5 grammes de « concentré ». Pragmatique, la police de Las Vegas a dressé la liste de ce qui reste interdit : vendre à des jeunes de moins de 21 ans, fumer du cannabis dans la rue, ou conduire sous l’emprise du cannabis.

Las Vegas et ses casinos ont attiré plus de 40 millions de touristes en 2016. Les autorités locales estiment que ceux-ci constitueront 63 % de la clientèle, pronostique l’agence de presse AP. Le Nevada pourrait ainsi devenir le plus important marché du cannabis légal des États-Unis . Selon le groupe Arcview (un réseau d’investisseurs qui a publié un rapport annuel sur l’industrie légale du cannabis) les Nord-Américains ont dépensé 6,7 milliards de dollars en 2016 en cannabis légal, soit une hausse de plus de 30 % par rapport à l’année précédente. L’amorce d’un cannabisness assez éloigné des lointaines imaginations californiennes

James Bond ou Frédéric Dard

« L’opération Las Vegas » : cela pourrait être un James Bond ou un Frédéric Dard. C’était une manifestation centrée sur Emmanuel Macron, alors ministre français de l’Economie organisée dans le désert du Nevada lors du Consumer Electronics Show – « grand-messe mondiale réunissant des entreprises américaines et françaises du secteur des hautes technologies ». Elle est aujourd’hui à la Une du Journal du Dimanche qui, après Libération, fait des révélations assez embarrassantes pour le gouvernement du président Macron ; plus précisément pour Muriel Pénicaud, ministre du travail du gouvernement Philippe II.

Dans un courrier électronique daté du 11 décembre 2015, Fabienne Bothy-Chesneau, alors directrice de la communication de Business France (organisme dirigé à l’époque par la ministre) écrit que cette dernière a été « briefée » par l’équipe de communication en amont sur les problèmes financiers liés à l’organisation de la soirée à Las Vegas en l’honneur d’Emmanuel Macron. Or celle qui est ministre n’aurait pas, alors, pas agi en conséquence. « Elle gérera aussi quand la CdesC [Cour des comptes] demandera des comptes à BF [Business France], ce ne sera pas faute d’avoir dit et redit », poursuit Fabienne Bothy-Chesneau dans son courrier électronique.

Il faut, pour comprendre, savoir que l’événement festif du 6 janvier 2016 a coûté 289 000 euros en fonds publics, qui ont été versés à l’agence Havas, et 45 000 euros de frais d’hôtel. Sans appel d’offres ; un montant revu à la baisse après appel à l’Inspection générale des finances. Une enquête judiciaire, ouverte par le parquet de Paris pour « favoritisme », suspecte Business France, organisme public, de ne pas avoir organisé de mise en concurrence. Selon les révélations du JDD, Business France aurait davantage servi d’intermédiaire dans une opération lancée par le cabinet du ministre Emmanuel Macron.

Le 28 juin Christophe Castaner, porte-parole du gouvernement et du Président demandait instamment à la presse de « ne pas chercher à affaiblir » la ministre du Travail Muriel Penicaud visée par une enquête judiciaire. Pourquoi cette menace ? « Car nous sommes dans un moment important pour la réforme du travail » a-t-il expliqué. Et après ? Qui retrouvera, intacte, la mémoire du désert ? Qui l’emportera à Liège ?

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Les triomphes d’Emmanuel Macron coïncident avec une augmentation des cas d’exorcisme

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L’étrange est partout. Nous sommes au surlendemain du (nouveau) triomphe d’Emmanuel Macron Et voici que le malicieux Figaro nous apprend que chacun des cent diocèses de France dispose désormais d’un prêtre exorciste 1. Comment ne pas faire le rapprochement quand on se souvient de la confession (à un journal dominical) du candidat Macron pour qui « la politique c’est mystique » ? Et ne vivons-nous pas aujourd’hui une forme d’exorcisme collectif sous couvert de pâmoison contagieuse et d’incitation au dégagisme ?

Car exorciser c’est, pour l’essentiel, purifier. On chasse le mal de l’endroit où il se trouve (sans trop s’inquiéter, d’ailleurs, de son prochain refuge). C’est chasser Satan du corps d’un possédé. C’est le délivrer de l’esprit malfaisant qui l’ensorcelle ce qui n’est pas, on le sait, sans lien avec la pratique de la psychiatrie et de l’addictologie (les « démons » de l’alcoolisme).

Ou avec celle de l’écriture – comme l’explique Paul Valéry soutenant que Gustave Flaubert fut toujours hanté par le démon de la connaissance encyclopédique, dont il a essayé de s’exorciser en écrivant « Bouvard et Pécuchet ». Sans oublier, avant Louis-Ferdinand Céline, Marcel Proust : « Je ne saurais trop recommander aux écrivains la vertu purgative, exorcisante, du pastiche ».

Bureau national des exorcismes

Le Figaro, lui, a eu accès aux chiffres officiels : il y a dix ans, et pour la seule Île-de-France, le nombre d’exorcismes pratiqués par des prêtres catholiques avoisinait une quinzaine de cas par an. Une cinquantaine d’exorcismes sont désormais accomplis annuellement. Et de citer le père Emmanuel Coquet, secrétaire général adjoint de l’épiscopat qui accompagne le bureau national des exorcistes :

« Il y a un accroissement très net. Les exorcistes sont frappés de voir que le phénomène prend de plus en plus d’ampleur. En réalité c’est l’évêque qui est l’exorciste du diocèse mais il confie cette tâche par une délégation formelle à un ou deux prêtres qui sont assistés par une équipe de laïcs et de religieux pour cette mission ».

Imagine-t-on ce que peut être, aux frontières du sourcier et du passeur de feu, le pouvoir d’exorciser ? La première difficulté, confesse le père Emmanuel Coquet, est de trier les dossiers. Près de 2500 demandes environ arrivent chaque année dans les diocèses d’Île-de-France. Le temps passe et Satan réclame plus de discernement que dans le passé. Le diabolique n’a plus les pieds fourchus, il fait de plus en plus dans le symbolique. Il faut savoir trier avant que d’exorciser.

Expertises psychiatriques

C’est bien pourquoi l’Église catholique « fait appel à des expertises psychiatriques pour évaluer si la personne aurait plutôt besoin de soins médicaux ». Ce n’est que si l’exorcisme est opportun qu’il est pratiqué –  encadré en termes liturgiques. Précision : le rituel contenant les prières de l’exorcisme n’est pas public. Seul l’évêque le reçoit et le transmet au prêtre pour sa mission d’exorciste. Rien n’est dit sur les tarifs.

Le psychanalyste, l’addictologue, la psychologue ne sont jamais très loin : un exorcisme majeur n’est, tout bien pesé, rien d’autre qu’une liturgie de la parole : lectures de textes de la Bible, prières de litanies, profession de foi, imposition des mains et formule de l’exorcisme. Une différence : le thérapeute n’est jamais seul qui œuvre toujours accompagné de plusieurs personnes en prières. Père Emmanuel Coquet :

« Il peut arriver que les forces de la personne soient soudain décuplées, explique le père Coquet. On laisse la personne exprimer la violence qu’elle porte en elle mais il faut se protéger en cas de difficultés. D’autres ne supporteront pas la vue d’un crucifix ou l’évocation de tel ou tel saint. D’autres encore se mettent à parler une langue qu’ils n’ont jamais apprise… Nous assistons après l’exorcisme à d’authentiques apaisements, libérations et guérisons intérieures. Tout cela est bien réel cela ne s’invente pas. »

Qui, père Emmanuel, pourrait raisonnablement penser que tout cela est inventé ? Reste toutefois, pendante, la grande question : Satan existe-t-il réellement (comme le soutient le Pape François) ou n’est-il qu’un symbole (comme le soutienne les Jésuites). L’affaire, nous dit Le Figaro, agite aujourd’hui les hautes sphères de la hiérarchie catholique. Elle n’est pas non plus étrangère à la politique française puisque l’on sait, désormais, que le nouveau président de la fille aînée de l’Eglise a été formé par les pères jésuites. Au célèbre collège de La Providence. Ce qui ne s’invente pas.

A demain

1 « En France, le nombre d’exorcismes en nette augmentation » Le Figaro (Jean-Marie Guénois) 12 juin 2016.

Cannabis politique: le ministre de l’Intérieur a-t-il (déjà) étouffé la ministre de la Santé ?

 

Bonjour

Tout changer pour que rien ne change ? Nous vivons à l’heure des symboles diffusés par voie télévisée. Ainsi la déjà historique poignée de main (virile) entre Trump Donald et Macron Emmanuel. C’était le 25 mai à Bruxelles. Pour celles et ceux qui n’auraient pas saisi le nouveau président de la République se décrypte dans le Journal du Dimanche de ce 28 mai. « Ma poignée de main avec lui, ce n’est pas innocent, ce n’est pas l’alpha et l’oméga d’une politique mais un moment de vérité » dit-il. Et il ajoute (sans rire) : « Il faut montrer qu’on ne fera pas de petites concessions, même symboliques, mais ne rien surmédiatiser non plus ».

« Le président français et son homologue américain ont échangé une poignée de main insolite, longue et appuyée, interprétée par certains comme un moment de diplomatie virile, résume Le Monde. M. Trump est connu pour secouer le bras de ses visiteurs lorsqu’il les salue. Sous l’œil d’une caméra, avant un déjeuner de travail à l’ambassade américaine à Bruxelles, M. Macron a résisté pendant cinq secondes, mâchoire serrée, le regard planté dans celui de son homologue. »

Mâchoires

 On ne saura pas pourquoi les mâchoires présidentielles étaient serrées. On imagine sans mal en revanche les raisons qui ont poussé Emmanuel Macron à confier le dossier du cannabis à Gérard Collomb, ministre de l’Intérieur et non à Agnès Buzyn, ministre de la Santé (ou à François Bayrou, ministre de la Justice). C’est ainsi l’Intérieur qui va piloter la volonté présidentielle de transformer l’usage de cannabis en simple contravention – et ce « d’ici 3 à 4 mois ». Comment mieux dire que pour Emmanuel Macron l’usage de stupéfiants n’est ni une question de santé publique, ni une question de libertés individuelles mais bien un problème d’ordre public ?

« En cela, le gouvernement rompt avec les principes qui justifient depuis l’origine la pénalisation de l’usage des stupéfiants en France, observe dans une tribune publiée par Le Monde, Yann Bisiou (maître de conférences en droit privé et sciences criminelles à l’université Paul-Valéry Montpellier). La loi du 31 décembre 1970 avait admis la sanction pénale des usagers pour renforcer l’incitation au soin. Créer une contravention pour sanctionner sans soigner n’a aucun sens. Soit l’usage de cannabis est un problème de santé publique et la réponse doit être sanitaire, ce qu’une contravention ne permet pas, soit ce n’est pas un problème de santé publique et dans ce cas pourquoi ne pas légaliser l’usage de cannabis comme le font de plus en plus de pays ? »

Pour M. Bisiou l’annonce de Gérard Collomb confirme la tendance à aborder la problématique de l’usage de cannabis sous l’angle de « la lutte contre les nuisances publiques ». L’usage est considéré comme un danger potentiel pour la société qui justifie des sanctions en dehors de toute préoccupation de santé. Il ajoute, argument cruel, qu’en pratique l’amende est la principale réponse à l’usage simple de cannabis et son montant est en moyenne de 450 € (à comparer aux 100 €) envisagé par Emmanuel Macron. « Cette contraventionnalisation de facto n’a rien apporté, ni aux usagers, ni à la société, observe M. Bisiou. L’usage n’a cessé de progresser et les usagers d’être interpellés. »

De 450 € à 100 €

 Passer à la contravention a-t-il une autre finalité que de faciliter la répression en rendant la procédure plus expéditive ? L’amende, plus systématique ne va-t-elle pas va peser avant tout sur les usagers les plus précaires et les plus jeunes, ceux qui sont interpellés lors de contrôles d’identités sur la voie publique ? « Au contraire, à l’image de ce qui se met en place au Canada avec les deux projets de loi sur la dépénalisation du cannabis et la prévention de la conduite sous influence des drogues (Projets C45 et C46, 13 avril 2017), c’est à une société plus inclusive pour les usagers de cannabis qu’il faut œuvrer » estime M. Bisiou.

Or c’est là un projet politique qui, par définition, ne peut être porté par le ministre de l’Intérieur dont la logique profonde est celle de la répression. Il ne peut l’être que par la ministre de la Santé. Or nous venons d’observer, durant cinq ans, Marisol Touraine incapable de se faire entendre de Bercy, Beauvau, Matignon et l’Elysée sur la question, essentielle, de la réduction des risques tabagiques. Agnès Buzyn est-elle d’ores et déjà doublée sur le dossier du cannabis ? Sait-elle qu’elle pourrait avoir le soutien d’une large fraction des spécialistes de la lutte contre les addictions ? Quand donnera-t-elle de la voix ?

A demain