Martin Hirsch n’annoncera pas sur France Inter qu’il prend, demain, sa retraite hospitalière

Bonjour

Hier, 2 décembre, une centaine de médecins de l’AP-HP poussaient leur médiatique DG à la démission. Sous la houlette du Pr André Grimaldi et avec de bonnes raisons. C’était dans le Journal du Dimanche. Nous sommes lundi et nous lisons Le Quotidien du Médecin (Anne Bayle-Iniguez ) :

« À l’occasion du congrès des cadres de l’AP-HP, ce lundi à Paris, le directeur général a répondu en creux aux médecins contestataires en présentant les grands axes de sa politique – avec plus ou moins de succès auprès des 500 personnels venus l’écouter. »

Nullement fatigué de sa tâche le DG en a « assez de voir l’AP-HP considéré comme un grand ensemble, un monobloc rigide, qui ne pourrait pas se transformer (…) L’idée que l’AP-HP se rétrécit comme peau de chagrin est fausse ».  Relire Balzac.

Peau de chagrin

Comédie humaine.  Le toujours DG entend prouver qu’il a  les « moyens de ses ambitions ». 2,5 milliards d’euros sont ainsi prévus dans les cinq prochaines années pour moderniser  (investissement dans la robotique, l’immobilier, etc.). Les dépenses de personnels ? Martin Hirsch dessine les limites de son pouvoir : il n’est en mesure de « créer des emplois quand [il le] veut ». Il confesse : « Parfois, on est même obligé d’en supprimer, mais c’est plus souvent à la tête du CHU, dont je suis d’ailleurs en train de réduire le siège ».

Réduire le siège ? Jusqu’à quelles extrémités ? Relire La Peau de chagrin. Thème central : le conflit entre le désir et la longévité. Conflit toujours douloureux. Surtout vers la fin.

A demain

@jynau

Martin Hirsch choisira-t-il France Inter pour sa démission de la direction de l’AP-HP ?

Bonjour

C’est une tribune sans précédent. On la trouve sur le site du Journal du Dimanche, signée par plus d’une centaine de médecin de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris : « Martin Hirsch, faites comme Nicolas Hulot » 1. Une opération menée par un défenseur tenace et bien connu de l’hôpital public : le Dr André Grimaldi, professeur émérite d’endocrinologie-diabétologie à la Pitié Salpêtrière (Paris).

Cela commence ainsi :

« Cher Martin Hirsch, pour l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris, les années se suivent et, hélas, se ressemblent. En 2017, l’AP-HP, que vous dirigez, enregistrait un déficit de près de 200 millions d’euros. Vous nous expliquiez alors que nous nous « focalisions » trop sur la question du financement en nous renvoyant gentiment à nos responsabilités en matière d’activité, d’organisation, d’animation d’équipe et d’amélioration de la qualité des soins… Votre plan de redressement financier misait sur une stabilité de la masse salariale et, de façon assez irréaliste, sur une reprise de l’augmentation de l’activité pour compenser la baisse autoritaire des tarifs. Vous avez, en fait, réussi à diminuer les effectifs de près de 500 agents, mais l’activité n’a pas augmenté.

« Cette course sans fin à l’activité poussée jusqu’à l’absurde ne fonctionnera plus. À nouveau, l’AP-HP va connaître pour 2018 un déficit de près de 200 millions d’euros. Faute de pouvoir compter sur un accroissement des recettes, vous avez annoncé une poursuite de la diminution d’effectifs de 800 à 1.000 postes chaque année jusqu’en 2023. Le temps passé par les soignants au lit des malades va encore diminuer. Quelle que soit leur pertinence, les changements annoncés dans le plan de restructuration prévu pour la  ’’nouvelle AP-HP’’ n’y changeront rien. La diminution du nombre de services et la réduction des effectifs entraîneront inévitablement une baisse d’activité. (…)

Etre rémunéré pour éconduire

Suit une démonstration selon laquelle les hôpitaux français ne peuvent qu’enregistrer des déficits dans la mesure où le budget qui leur est alloué croît chaque année entre 2 et 2,5 % quand les dépenses programmées augmentent, elles, de plus de 4%. Dès lors les signataires de poser cette douloureuse question éthique à leur directeur général : le moment n’est-il pas venu, pour lui, de refuser d’appliquer une politique qui dégrade la qualité des soins ? Refuser d’appliquer une baisse automatique des tarifs, une sous-valorisation de la recherche, une réduction des dotations pour les maladies rares comme pour les patients précaires ?

Une politique menée aujourd’hui par Agnès Buzyn « sans aucune justification possible autre que le choix de transférer une partie du déficit de l’assurance maladie aux hôpitaux et la volonté de contraindre ces derniers à restreindre leur activité ». Et ce « quitte à réduire l’offre de soins et à en dégrader la qualité ». Sans même revenir sur cet ahurissant dernier avatar législatif d’une « rémunération des hôpitaux pour éconduire les patients arrivant aux urgences en les adressant à la médecine de ville ».

Martin Hirsch est ici quelque peu fragilisé par son dernier ouvrage : L’Hôpital à cœur ouvert (Stock), publié il y a un an. Il y professait notamment que le fil rouge de son action était la « qualité des soins ». Pour les signataires de la tribune, observateurs plus que privilégiés de l’action de leur DG cette qualité n’a cessé de se dégrader, parallèlement à l’aggravation des conditions de travail des aides-soignantes, des infirmières, des cadres de santé, des secrétaires, des internes et des médecins. Si Martin Hirsch n’en est évidemment pas personnellement et directement responsable il ne sautait expliquer que la faute en revient « aux personnels réfractaires au changement, accrochés à leur statut, à leurs routines et à leurs « privilèges » ».

Conclusion de la centaine de signataires hospitalo-universitaires:

« En tant que personnalité politique intervenant régulièrement sur la scène médiatique, vous vous posez sûrement la question : « Quelle est ma ligne rouge, celle que je n’accepterai pas de franchir pour ne pas trahir mes valeurs? » Nous ne connaissons pas votre réponse intime. Mais le moment n’est-il pas venu pour vous de refuser d’appliquer cette politique en plaçant le gouvernement face à ses responsabilités ? Par exemple, à l’occasion d’une intervention solennelle lors de la matinale de France Inter. »

A demain

@jynau

1 Hulot N.  « Je prends la décision de quitter le gouvernement » France Inter, 28 août 2018

 

 

Dépakine : pourquoi la ministre ne répond-elle pas aux nouvelles interrogations des victimes ?

Bonjour

« Un scandale pourrait en cacher un autre » avertit Le Journal du Dimanche (Anne-Laure Barret) : « La Dépakine fait-elle des dégâts à la deuxième génération ? ». Un papier repris sur le site de l’Apesac, association représentant les personnes estimant être victimes de ce médicament. Puis au journal matinal de France Inter (8’45’’).

Beaucoup a été écrit sur cette affaire sanitaire et judiciaire complexe et encore bien loin d’être close même si le gouvernement a annoncé en août 2016 la mise en place d’un dispositif d’indemnisation pour les familles. Nouvelle dimension, aujourd’hui, avec l’annonce faite par Marine Marin, la présidente de l’Apesac. Cette dernière dit avoir été saisie de cas de malformations ou de syndromes autistiques non plus chez les enfants mais chez les petits-enfants des femmes ayant pris ce médicament durant leur grossesse : 149 cas sont recensés dans la base de données de son association.…

« Il y a un an, elle a alerté la ministre de la Santé en réclamant une étude scientifique. « Je n’ai toujours pas eu de réponse, se désole-t-elle. Il est pourtant urgent de savoir s’il y a un lien car l’aspect mutagène de la Dépakine est connu. Si c’est vrai, ce serait une double peine pour nos familles. » Dans ce nouveau combat, elle est épaulée par l’épidémiologiste Catherine Hill. Cette scientifique, qui avait fourni la première estimation des victimes de la Dépakine, plaide aussi pour que le potentiel « effet transgénérationnel » de la molécule de Sanofi soit évalué : « Mais je suis à la retraite, je n’ai pas les moyens de m’y mettre seule. » »

Rien ne dit que ce lien existe, qu’il y a là une relation de causalité. Et rien, non plus, ne permet de comprendre ce silence ministériel.

A demain

@jynau

Tabagisme : la belle voix hypnotique de la SNCF sait-elle que la cigarette électronique existe ?

Bonjour

Nous connaissons tous sa voix. Combien connaissent son visage ? « Simone la voix culte de la SNCF » se nomme, dans le civil,  Simone Hérault. Son timbre rythme la vie de plus de trois mille gares en France. Et ce depuis près de quarante ans, depuis que la SNCF a décidé de mettre à quai les « aboyeurs », préposés aux annonces en gare des années 1930.

« Née en 1950 dans le Val d’Oise, cette comédienne a très tôt irrigué les ondes de sa voix claire et apaisante, raconte la Société Nationale des Chemins de Fer. Dès 1972, Simone est animatrice radio chez France Inter Paris (FIP), où elle travaillera jusqu’en 2001. En 1981, après un casting SNCF parmi les ‘’dames de FIP’’, sa voix, ainsi que celle d’une autre animatrice, est retenue. C’est ainsi que les deux collègues commencent à enregistrer les annonces des différentes gares françaises. Au quotidien, elles renseignent ainsi les voyageurs sur les trains et les activités de la gare. Aujourd’hui, seule Simone continue à porter ces messages : SNCF a trouvé sa voix. »

Lèvres brûlées

Simone aura, au total, enregistré plus de 4 000 heures de messages dans le « studio-son » de la Société Nationale et raconté sur papier son parcours ferroviaire 1. Aujourd’hui une indiscrétion du Journal du Dimanche nous apprend que Simone a repris du service : cette voix iconique-hypnotique va pendant une semaine, à compter de ce 29 octobre, indiquer le nombre d’inscrits en temps réel à l’opération « Mois sans tabac ».

La belle voix de Simone invitera les passagers fumeurs (mais, on le sait, interdits de fumer 2) à les rejoindre. Un message diffusé à l’initiative de Médiatransports  (« leader de l’affichage transport ») 3 dans dix grandes gares de France : les quatre de Paris, Lyon Part-Dieu, Marseille Saint-Charles, Lille Flandres, Strasbourg, Rennes et Bordeaux.

Comment ne pas applaudir à cette initiative ? Et comment, soucieux de santé publique et de réduction des risques,  ne pas se poser la question qui brûle les lèvres : Simone et Médiatransports savent-ils que la cigarette électronique existe ?

A demain

1 « Grâce à ma voix »  Simone Hérault, Jacques Pagniez (interviewer), Claude Villers (préface) La Vie du Rail (2005).

2  «Pour nous, les choses sont d’une grande simplicité, indique le service de presse de la SNCF. Tout est interdit à bord des trains [fumer et vapoter]. Et dans les gares tout ce qui est autorisé pour le tabac l’est également pour le vapotage: interdiction dans les espaces clos, autorisation sur les quais à l’air libre.» Une précision en phase avec celles de l’Association indépendante des utilisateurs de cigarette électronique (Aiduce). (« La chasse aux fumeurs en plein air est ouverte: quid des vapoteurs ? » Slate.fr 23 août 2018)

3  Médiatransports est la régie publicitaire du groupe Publicis, 3e groupe mondial de communication. Acteur « incontournable » de la publicité dans les « univers » du métro, du bus et des gares, cette société est partenaire des trois plus gros opérateurs de transports RATP, SNCF et SNCF RESEAU ainsi que des autorités organisatrices de transports locaux.

Embarras croissant du gouvernement concernant le plan  «alcool, tabac, drogues, écrans» 

Bonjour

L’information devait rester confidentielle. Las. C’était compter sans Le Journal du Dimanche et son indiscrétion : « Le plan addiction reporté ». « Il devait être présenté ce lundi [22 octobre 2018] par le Premier ministre. Mais après une ultime réunion vendredi soir, le plan de la Mission interministérielle contre les drogues et les conduites addictives est une nouvelle fois reporté ». Ce sujet ( «Le plan national de mobilisation contre les addictions 2018-2022 ») est aujourd’hui devenu une arlésienne gouvernementale.

Sa publication était prévue pour mars, avant d’être reportée à juin. « Le plan de lutte contre les addictions 2018-2022 devrait être in fine dévoilé courant septembre par le président de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (MILDECA), le Dr Nicolas Prisse, écrivait Le Quotidien du Médecin début septembre. Dans la continuité du précédent (et premier) plan gouvernemental de lutte contre les drogues et les conduites addictives 2013-2017, la nouvelle mouture devrait concentrer son action sur les jeunes et balayer un large spectre d’addictions. » Le Quotidien ajoutait :

« Ce plan arrive dans un climat pour le moins inflammable. Les mesures sur l’alcool sont plus qu’attendues : leur absence  dans le Plan national de santé publique publié en mars (« Priorité prévention ») n’a fait qu’accroître l’impatience des acteurs sanitaires. Avant que le désaveu qu’infligea Emmanuel Macron à Agnès Buzyn, qui soutenait que le vin est un alcool comme un autre vu du foie, ne suscite leur indignation. La présentation  d’un « plan prévention » à l’Élysée en juin dernier, par la filière des boissons alcoolisées doté de 5 millions d’euros, n’a pas apaisé leurs inquiétudes quant à la volonté du gouvernement de protéger la santé, et non les lobbies. 

Le volet cannabis devrait également être scruté avec attention par les acteurs de terrain, qui réclament une réforme de la loi de 1970 et souhaiteraient que le ministère de la Santé reprenne la main sur le dossier, au détriment de l’Intérieur, pour promouvoir une politique pragmatique de dépénalisation et régulation. » 

Dans le long entretien qu’il accorde au Journal du Dimanche, Christophe Castaner, nouveau ministre de l’Intérieur, oublie d’évoquer la question du « cannabis-contravention » avant-hier traitée par Gérard Collomb. Et l’hebdomadaire dominical croit savoir que l’idée d’un « prix de vente minimum pour l’alcool « est pour l’heure écartée » par le gouvernement. Resterait d’actualité, ciblant les femmes enceintes, « l’agrandissement du logo apposé sur les étiquettes ». Quant à la taille exacte du logo (aujourd’hui invisible) elle ferait toujours débat sous les ors de l’Elysée.

A demain

Peut-on affirmer que la légalisation de la GPA s’inscrit dans la continuité de celle de l’IVG ?

Bonjour

24 septembre 2018. Les médias généralistes attendent fébrilement l’avis du Comité consultatif national d’éthique (CCNE) sur l’extension de la procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes homosexuelles et aux femmes seules. Il sera rendu public demain. Un avis qui, sans surprise, devrait conforter celles et ceux qui sont favorables à cette évolution « sociétale ». Comme Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la santé qui l’a confié hier sur les ondes de France Inter.

Dans l’attente voici un rapport signé d’un provocateur formé aux meilleures écoles de la République, enseignant la philosophie « libérale » et auteur prolixe : Gaspard Koenig. Gaspard Koenig ici «  aidé de sa petite bande d’intellectuels libéraux (de droite comme lui, mais aussi de gauche) », précise Le Journal du Dimanche (Anne-Laure Barret). Le JDD qui révèle la quintessence de ce document.

« La GPA est une pratique qui ne nuit pas à autrui, formellement interdite pour des raisons morales, et dont la prohibition crée de l’injustice » estime M. Koenig qui se plonge ces temps-ci dans la Bible, où il trouve « toutes sortes d’étranges agencements familiaux ». Son propos « provocateur mais finement argumenté » relaie donc un rapport décoiffant produit par Génération libre, le think tank qu’il préside. « Nous avons travaillé dur pendant deux ans pour arriver à la conclusion que réguler était plus difficile que prohiber » résume M.Koenig.

 Pour le préfacier du rapport, Daniel Borrillo, juriste d’origine argentine, la GPA « s’inscrit dans la continuité de l’IVG », réactualisant « la question de la disposition de soi », au nom d’une « liberté procréative ». « Nous montrons, de manière très précise, comment la GPA pourrait être légalisée en France et proposons une politique publique concrète (…) Au nom de quoi interdire à des gens qui le font de manière consciente et contractualisée de se rendre un service ? »  poursuit Gaspard Koenig.

Argumentaire de Génération Libre :

«  A droite, comme à gauche, la question de la GPA divise. ‘’Réification’’ de l’enfant, exploitation et marchandisation du corps de la femme, esclavage moderne… la GPA est l’objet de nombreuses craintes, méfiances et s’avère souvent mal comprise.

Pour autant, près de la moitié des Français est favorable à l’ouverture de la GPA aux couples hétérosexuels, comme homosexuels (sondage Ifop 2018). Perçue comme un progrès médical ouvrant à tous la possibilité d’avoir un enfant, la GPA s’inscrit, similairement à l’IVG, dans la défense du principe de la libre disposition de son corps et valorise une parenté fondée sur l’engagement.

Dans ce rapport, Génération Libre plaide pour la légalisation de la GPA en France et défend un cadre légal garant des droits et devoirs de chacune des parties en jeu. Tirant les conclusions de l’échec de la politique de prohibition en France, et s’inspirant des modèles en vigueur dans certains pays, ce rapport entend définir les contours d’une loi introduisant un encadrement juste et efficace de la GPA en France. Ce cadre légal permettra une régulation efficace et protègera les parties de toute forme d’abus.

Légaliser la GPA est une question de droit fondamental. C’est rendre aux femmes la libre disposition de leurs corps et garantir aux enfants nés de GPA à l’étranger les mêmes droits  qu’à tous les enfants. Enfin, c’est reconnaître l’émergence de nouveaux modèles familiaux et valoriser une nouvelle forme de parenté, fondée sur la notion de projet. »

Résumons. Un « service », entre personnes conscientes et consentantes, vraiment ? Un « contrat » ? Rémunérer la femme « pour le travail effectué », elles qui « depuis la nuit des temps fabriquent des enfants gratuitement » ? Des mères porteuses salariées et « dont la grossesse serait prise en charge par la Sécurité sociale » ?

On peut voir là, sous couvert de philosophie libérale, la prochaine étape d’une marchandisation du corps des femmes – et plus généralement, après-demain, de la réification des corps humains ?

A demain 

 

Folie et politique : Emmanuel Macron osera-t-il un jour visiter un hôpital psychiatrique ?

Bonjour

« ‘’Une nuit, un patient a uriné dans son lit. Il était tellement proche des autres – c’était une chambre de deux avec trois lits – que ça a inondé les deux d’à côté. » Hochements de têtes résignés autour de la table. Des anecdotes comme ça, on en entend dix par jour sous le barnum dressé devant le mur d’enceinte de l’hôpital psychiatrique Philippe-Pinel d’Amiens (Somme). Une partie du personnel y fait grève depuis soixante-six jours pour protester contre la dégradation des conditions de travail et de la qualité des soins. Et, depuis trente-sept nuits, se relaie pour dormir dans les tentes plantées à l’entrée de l’établissement. »

C’est Le Journal du Dimanche (Pierre Bafoil) qui, aujourd’hui, raconte l’insupportable. L’hôpital psychiatrique d’Amiens en grève après ceux de Bourges, Allonnes, Rennes, Amiens ou Saint-Etienne. Des personnels en grève non pas pour de l’argent mais pour « réclamer les moyens d’exercer dignement leur métier », des soignants usés d’être devenus de simples gardes-malades. Et puis, en juin, à l’hôpital du Rouvray, à Sotteville-lès-Rouen, des soignants observant une grève de la faim de près de deux semaines avant d’obtenir, péniblement, la création d’une trentaine de postes d’infirmiers et d’aides-soignants.

A Amiens, rapporte le JDD c’est la fermeture d’une unité au début de l’été, la quatrième en quatre ans, qui a mis le feu aux poudres. En réaction, le « collectif Pinel en lutte » s’est formé, réunissant représentants des syndicats et acteurs concernés, des aides­-soignants aux psychiatres en passant par les familles de patients. Pour mettre fin au bras de fer, l’Agence Régionale deSsanté a promis une « aide » (sic) d’un million d’euros et la direction, dix postes supplémentaires. Insuffisant, selon les grévistes, qui réclament l’effacement de la dette de l’hôpital, une large table ronde et soixante embauches.

Et puis, ces derniers mois, une dizaine de praticiens ont déjà « rendu la blouse du service public » ; douze autres vont les suivre d’ici à février 2019. Cela porterait à 50% le taux de postes vacants. Elio Mélis, le directeur général, assure au JDD que « des recrutements sont en cours »…

 «  Le diagnostic est largement partagé : la psychiatrie publique française est en pleine dépression. Ces dernières années, de nombreux rapports en ont fait le constat unanime éditorialise pour sa part Le Monde. Sur le terrain, tout contribue à cette crise : des délais sans fin de prise en charge, des soignants usés et désabusés, des familles et des patients qui se sentent abandonnés. La ministre de la santé, Agnès Buzyn, a elle-même reconnu, il y a quelques mois, qu’ ‘’il n’y a pas eu un vrai investissement depuis des années ‘’ en psychiatrie, et elle a déploré un état de ‘’souffrance générale’’ des professionnels et des malades. »

Paupérisation mais budgets constants

Il faut ici citer, précisément, les propos d’Agnès Buzyn. C’était en janvier dernier et ce dans un entretien au Monde, corrigé jusqu’à la dernière seconde, Extraits :

« La psychiatrie est une discipline qui s’est paupérisée et sur laquelle il n’y a pas eu un vrai investissement depuis des années. Pourtant les besoins sont en constante augmentation, parce que la société est de plus en plus dure, qu’il y a plus d’addictions, moins d’accompagnement des familles…

« On peut dénoncer des conditions de travail parfois très dures, ainsi que des conditions d’hospitalisation parfois dégradées, mais il faut être attentif à ne pas généraliser les situations dramatiques que l’on peut observer dans certains endroits. Ce serait dévaloriser le travail formidable qui est fait dans beaucoup d’établissements de santé mentale. En psychiatrie, il y a le pire et le meilleur. »

« Il me semble important de donner un signal de prise en compte de cette souffrance générale, des professionnels et des malades. Ce faisant, je veux parvenir à destigmatiser ces derniers, et rendre leur dignité à ceux qui sont pris en charge dans des conditions déplorables. Le regard de la société sur ce secteur doit changer. »

C’était en janvier dernier. Puis rien. Et les symptômes du grand mal hospitalier n’ont, depuis, cessé de se multiplier

Il y a sept mois Le Monde demandait à la ministre Buzyn si le « manque de moyens financiers mis en avant par les soignants » était « une réalité ». « Dans beaucoup d’endroits, les psychiatres tirent la sonnette d’alarme sur les moyens parce que leur activité est la variable d’ajustement du budget du reste de l’hôpital, répondait Agnès Buzyn. Vu la faiblesse et la souffrance du secteur psychiatrique, je souhaite que les moyens de cette discipline soient préservés. »

Loin d’imaginer une augmentation des moyens la ministre réclamait donc, au mieux, à un statu quo. « Annoncer des moyens supplémentaires n’est pas toujours l’alpha et l’oméga en matière de bonnes pratiques, rétorquait la ministre. C’est même parfois la solution de facilité. » Sept mois plus tard comment qualifier cette facilité politique ?

On lira aussi, dans le JDD l’entretien (Anne-Laure Barret) avec Daniel Zagury, psychiatre spécialiste de la barbarie du quotidien 1 – et pour autant toujours resté fidèle à l’hôpital public. Il y explique le déni des directeurs et des administrations hospitalières, l’obsession politico-administrative de la maîtrise des coûts, le triomphe absolu de l’idéologie managériale au sein des directions et des cadres infirmiers – des cadres qui jadis ne faiaient qu’un avec les médecins mais aujourd’hui tragiquement aspirés par les moquettes directoriales…

Fort de Brégançon

« Personne, pourtant, ne semble véritablement mesurer la gravité de cette situation, observe, avec justesse, Le Monde.  Cette indifférence, voire cette cécité, est aussi alarmante qu’incompréhensible, alors que, au cours de sa vie, un Français sur cinq connaîtra un trouble psychique. En 2016, 2,1 millions de patients (dont un quart âgés de moins de 18 ans) ont été pris en charge, soit par les quelque 3 900 centres médico-psychologiques répartis sur le territoire, soit par les hôpitaux psychiatriques, qui ont accueilli 417 000 malades. »

L’origine de cette crise est connue : augmentation sans fin de la demande -réduction continuelle de l’offre. Entre 2010 et 2016, près de 300 000 personnes supplémentaires ont ainsi été suivies en psychiatrie. Le Syndicat des psychiatres des hôpitaux estime qu’entre 900 et 1 000 postes de psychiatres sont aujourd’hui non pourvus.

Où l’on en vient au politique. Emmanuel Macron, président de la République doit annoncer dans quelques semaines une grande réforme du système de santé – réforme sans cesse reportée. Abandonnant sa réclusion en notre fort de Brégançon et les charmes de Bormes-les-Mimosas trouvera-t-il le courage et le temps de se rendre dans cet Amiens qu’il connaît si bien ? Il y retrouvera la symbolique de la grandeur de la France : Philippe Pinel (1745-1826). Un homme qui œuvré pour l’abolition de l’entrave des malades mentaux par des chaînes et, plus généralement, pour l’humanisation de leur traitement.

A demain

1 « La Barbarie des hommes ordinaires » de Daniel Zagury. Editions de l’Observatoire. 2018

« Pourquoi les actes les plus barbares sont-ils si souvent commis par les hommes les plus ordinaires ? Un mari assassine brutalement la femme qu’il disait aimer ; une mère tue son enfant à la naissance ; un homme respectable participe à un génocide ; un petit délinquant prépare une tuerie. Cela suscite à chaque fois l’incrédulité et la stupéfaction de l’entourage et des médias. C’était « un homme sans histoire », « une jeune femme discrète », « un marginal sans grande envergure »…

 « Comment ces personnes basculent-elles dans la barbarie ? Quels sont les mécanismes psychiques à l’œuvre pour que leur pensée se vide et que plus rien ne les retienne ? Quelles barrières émotionnelles et morales sont un temps franchies pour que surgisse l’impensable ?

Ce livre éclaire les conditions qui, d’étape en étape, conduisent à des actes aussi atroces. Il explore la clinique de la banalité du mal. Il nous semble incroyable de commettre de telles horreurs. Cela dépasse notre entendement. Pourtant, les cas ici présentés ne relèvent ni de la maladie, ni de la perversion, ni de la psychopathie. Autrement dit, ils nous ressemblent. »