Mineurs, tabac et jeux d’argent : les buralistes ne respectent pas la loi. Qui s’en plaindra ?

 

Bonjour

Rien de plus parlant qu’un bureau de tabac-café-presse-PMU. Rien de plus chaleureux, parfois. Rien de plus addictif. Rien de plus beau tableau pouvant refléter une réalité pathologique légalement entrentenue– un bon clinicien a tout compris en quelques minutes. Ce sont là des espaces officiellement respecteux des lois qui justifient leur existence et leurs commerces.

On compte environ 25 000 buralistes en France – des commerçants indépendants et préposés de l’administration. « C’est l’Etat qui délègue la vente du tabac à ces professionnels, dans le cadre d’un monopole (chaque buraliste signant un traité de gérance avec Les Douanes), expliquent-ils.  Une particularité qui explique que la profession commercialise aussi des produits réglementés comme les timbres fiscaux, les jeux de la Française des Jeux et du PMU, ou encore des produits de La Poste. »

Et puis ce papier du Monde (Denis Cosnard) qui nous apprend que pour un adolescent, acheter dans un bureau de tabac un ticket réservé aux adultes est un jeu d’enfant. « La loi n’est absolument pas respectée. C’est ce qui ressort des campagnes de test effectuées par la  ‘’Française des jeux’’ dont les résultats sont dévoilés dans un rapport parlementaire publié jeudi 14  décembre. Des chiffres si alarmants que la direction de l’ entreprise publique appelle aujourd’hui l’Etat à intervenir. »

« La Française des jeux, connue pour le Loto, l’ Euromillions , Illiko , etc., réalise régulièrement des opérations de  » testing  » chez ses détaillants. Quelques centaines de points de vente sont mis à l’ épreuve chaque année . Des adolescents de 16 ou 17 ans tentent d’acheter un jeu d’argent, ou de parier sur un résultat sportif ,  sous la  surveillance d’inspecteurs de l’entreprise. Le bilan est éloquent. En  2016, le taux de -conformité n’atteignait guère plus de 22  %, souligne le rapport des députés Olga Givernet (LRM) et Régis Juanico (PS). » 

«  » Autrement dit, 78  % des points de vente ne respectaient pas l’interdiction de vente auxmineurs.  » ( …) Près de deux détaillants sur trois ferment toujours les yeux. Face à un adolescent, ils font comme s’ils avaient affaire à un jeune adulte, et ne demandent pas de carte d’ identité pour vérifier. » 

Or les jeux d’argent sont interdits aux mineurs depuis un décret de 2007. En pratique , cet interdit n’est guère respecté. En  2014, près de 33  % des jeunes de 15 à 17 ans interrogés par l’Observatoire des jeux déclaraient avoir joué à un jeu d’argent ou de hasard au cours de l’année. Un constat déjà établi par  la Cour des comptes en  2016. Un constat que l’on retrouve, dramatiquement, pour les ventes de tabac. Un constat dont l’exécutif ne se soucie pas ; mieux : qu’il refuse de voir. On pourrait, démocratiquement, se demander pourquoi la loi n’est pas respectée par cette profession réglementée dans ces espaces à ce point réglementés.

A demain.

Combien de temps encore l’affaire du Levothyrox va-t-elle pouvoir intéresser les médias ?  

Combien de temps l’affaire du Levothyrox va-t-elle encore pouvoir intéresser les médias ?

Bonjour

« Le laboratoire Merck ne distribuera plus l’ancienne formule du Levothyrox après 2018 ». C’est une information de l’AFP reprise par Le Monde. C’est aussi un symptôme. On sait qu’à la suite d’une vaste polémique l’ancienne formule de ce médicament (Euthyrox®) est « réimportée », en France, depuis le mois d’octobre. Pour combien de temps ? Le laboratoire allemand Merck Serono a affirmé, jeudi 14 décembre, qu’il ne prévoyait pas de distribuer cette « ancienne formule » au-delà de 2018, alors même qu’elle doit être progressivement remplacée dans l’ensemble des pays européens.

« Nous n’allons pas éternellement réimporter » en France, a prévenu Thierry Hulot, le patron des activités biopharmaceutiques de Merck Serono en France, précisant qu’une nouvelle importation était prévue très prochainement pour que le pays « puisse tenir jusqu’à mars ». Il a aussi ajouté que Merck était « éventuellement prêt à en réimporter un peu plus longtemps encore » – mais sans vouloir donner de date butoir.

Merck Serono ne prend ici, bien évidemment,  aucun risque. La firme connaît les derniers chiffres de l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) : entre le 16 octobre et le 6 décembre 90,5 % des ventes française concernaient le Lévothyrox®-nouvelle formule (de Merck), 7,2 %  la « L thyroxine Henning® » (de Sanofi), 1,8 % la L-thyroxine serb® et seulement 0,5 % pour l’Euthyrox®, de Merck.

Désintérêt médiatique progressif

Où l’on pressent, avec le dégonflement attendu de la polémique, un progressif désintérêt des médias. Autre signe convergent, rapporté par Le Quotidien du Médecin : le Conseil d’État a, le 13 décembre, donné raison au gouvernement contre un patient traité par Levothyrox. Ce dernier avait saisi en urgence la justice administrative pour enjoindre le ministère de la Santé à remettre à disposition des malades l’ancienne formule, « dans les 48 heures ». Le Conseil d’État était ici saisi d’un pourvoi en cassation par le plaignant dont la demande avait été rejetée fin septembre par le tribunal administratif de Paris

Dans sa décision, le Conseil d’État estime que la ministre de la Santé « n‘a pas porté dans sa gestion des effets indésirables de la nouvelle formule du médicament Lévothyrox, une atteinte grave et manifestement illégale au droit de toute personne de disposer d’un traitement le plus approprié à son état de santé ».

La haute juridiction rappelle notamment les mesures prises par les autorités publiques : notamment l’invitation faite par le ministère aux laboratoires Merck Santé de solliciter l’autorisation d’importer des unités d’Euthyrox®, l’autorisation par l’ANSM d’importer près de 186 000 boîtes puis 215 000 boîtes de 100 comprimés d’Euthyrox®. On connaît la suite médicamenteuse. Conclusion :

« Dans ces conditions, et compte tenu du fait que le requérant ne fait pas état de difficultés qu’il aurait actuellement à se procurer le médicament que lui a prescrit son médecin, le Conseil d’État juge qu’il n’y a pas de carence caractérisée de la part du ministre de la santé portant une atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. Par suite, et sans examiner si la condition d’urgence est remplie, il rejette la demande du requérant. »

Fin du chapitre. Extinction des projecteurs.

A demain

 

Noël 2017 psychiatrique : Donald Trump, un président junkie ; les « corps au paroxysme »

Bonjour

Cela pourrait être un cadeau de Noël pour adultes intellectuels consentants (22 euros) : « Corps au Paroxysme ». Soit le troisième numéro de la jeune revue « Sensibilités ». A déguster devant la cheminée. Un petit chef d’œuvre, ardu et précieux de la maison d’édition « Anamosa » – une somme originale vantée il y a peu sur les ondes de France Culture.

Une définition de « paroxysme » s’impose: « Moment le plus intense dans le déroulement de quelque chose ». Ou encore : « Phase d’une maladie, d’un état morbide pendant laquelle tous les symptômes se manifestent avec le maximum d’acuité ». C’est, pour résumer, le « degré extrême », plus fort peut-être que la simple acmé.

« Des aventures du corps, l’on croirait presque avoir tout dit, tout exploré. Le vrai est que nous savons mieux qu’hier ce que le corps a de politique, écrit, en introduction, Hervé Mazurel. Nous n’ignorons plus les discrètes autant qu’étroites surveillances extérieures auxquelles il est soumis. D’autant plus efficaces, d’ailleurs, que l’histoire de ces techniques – celle qui a vu les barbelés se substituer aux murs, puis les rayons infrarouges et les empreintes digitales à ces mêmes barbelés – est celle d’une conquête historique d’une infinie portée : l’invisibilité panoptique ou le ‘’voir sans être vu’’. »

M. Mazurel poursuit en ces termes :

«  Toutefois, jamais ce surcontrôle social externe n’aurait eu tant d’effet sur le corps s’il ne s’était accompagné sur la longue durée d’un déploiement toujours plus strict d’autocontraintes intérieures qui, à travers la lente formation du surmoi comme des contraintes de l’habitus, ont visé à endiguer le flot de ses forces primaires et jaillissantes. »

Où l’on aimerait un croisement de ces propos avec ceux, proprement bouleversants, développés par Antonio Damasio dans son dernier ouvrage :  « L’ordre étrange des choses – la vie, les sentients et la fabrique de la culture » (Odile Jacob). En aval du travail révolutionnaire de Damasio.

Sensibilités dit « explorer la part obscure, souterraine, sinon maudite, de la vie sociale ». « Elle se met en quête des situations extrêmes et des expériences-limites qui dessinent les bords de l’humaine condition, nous explique-t-on. À travers les visages de l’ivresse, de l’extase, de l’obscène, de la fureur ou encore de l’effroi-panique, dans les douleurs de l’accouchement ou les spasmes de l’agonie, dans les cruautés du massacre, dans les vertiges de la transe ou de la liesse, dans les secrètes voluptés de la luxure comme dans les puissances transgressives du délire. Sensibilités s’en va traquer les corps au paroxysme… »

« Rien de commun ici, voudrait-on croire. Sinon peut-être ceci : désigner chaque fois la séquence la plus aiguë d’une affection. Et, par là, le comble du vivre. Soit ce point au-delà duquel quelque chose paraît s’arrêter. Soit ce qui dans l’expérience vécue peine toujours à se dire. C’est peut-être d’abord à cela que se reconnaît le paroxysme : sa sous-verbalisation. Car, d’emblée, celui-ci nous projette sur les cimes inquiétantes du langage, aux bornes mêmes de la représentation. De là, pour le chercheur, les souveraines vertus d’une pareille enquête : celles d’ébranler jusqu’aux dernières certitudes, d’inquiéter tout le savoir. »

Tout cela est parfois ardu, parfois déroutant, souvent passionnant, éclairant – comme la relecture de l’hystérie-hypnotique de l’immortel Jean-Martin Charcot (1825-1893).

Narcisse réinventé par Tweet ?

S’habitue-t-on au paroxysme ? La question nous est posée depuis l’autre rive de l’Atlantique. Vingt-sept spécialistes de la santé mentale viennent d’y publier The Dangerous Case of Donald Trump (ed. Thomas Dunne, non traduit). Un affaire née avant même puis au décours de l’élection. Qui traduira cet ouvrage essentiel en français ? Il y a urgence démocratique. «  Rosemary K.M. Sword et Philip Zimbardo, s’appuyant sur les tweets et les déclarations du président, voient en lui un ‘hédonisme du présent extrême et débridé’’ : il sur­réagit à l’événement comme un ‘’ junkie à l’adrénaline’ sans penser aux conséquences de ses actes. Il se conduit de façon ’infantile’’ en multipliant les mensonges, les remarques immatures sur le sexe’’ sur la taille de son ­pénis, manifestant un besoin perpétuel d’attention » peut-on lire dans Le Monde (Frédéric Joignot).

D’autres parlent, preuves à l’appui, de « sociopathe ». Narcisse réinventé par Tweet ? « La troisième partie du livre analyse les effets psycho­logiques de la présidence Trump sur les Américains. ­Jennifer Panning évoque un « syndrome post-électoral » : beaucoup de gens s’inquiètent et s’efforcent de trouver « normal » ce qui leur semble « anormal » dans cette présidence » écrit Le Monde.

C’est sans doute là le plus grave : la contagion démocratique de l’effacement des frontières du normal et du pathologique psychiatrique : les Etats-Unis sombrant peu à peu dans une forme de folie ? Pour Noël, de Stanley Kubrick (1928-1999): « Docteur Folamour ». Avant épuisement des sapins et des stocks.

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A la source du yé-yé : lire Edgar Morin pour mieux comprendre le phénomène Hallyday

Bonjour

Il y aura donc un « hommage national ». Déjà, sur les ondes, on fait le parallèle entre ce que furent les obsèques, grandioses, de Victor Hugo (1er juin 1885) et celles, à venir, de Johnny Hallyday. Le Palais de l’Elysée décidera. On évoque un parcours sur les Champs Elysées. Au lendemain du décès la presse est toujours à l’unisson, qui prolonge et entretient l’émotion.

Reste et restera à comprendre les raisons et l’ampleur d’un tel phénomène suscité par la mort d’un chanteur. Comment, à l’étranger, observe-t-on une telle ferveur, unanime et nationale ? Dans quel terreau cet inconscient collectif prend-il racine ? Le Monde peut fort heureusement nous aider.

Après avoir puisé dans ses archives en quête des premiers papiers parlant de Johnny Hallyday le quotidien né en 1944 poursuit son travail de mémoire en offrant à relire une série de deux tribunes remarquables ; deux textes signés du sociologue Edgar Morin. Nous sommes alors en juillet 1963 et le sociologue baptise alors, dans ces colonnes, la jeune génération de génération « yé-yé ».  C’était au lendemain de la grand-messe organisée le 22 juin 1963 par Daniel Filipacci à la Nation pour fêter l’anniversaire du magazine Salut les copains. « Dans deux tribunes, le sociologue donnait un sens à cette « nouvelle classe d’âge », attirée par « un message d’extase sans religion, sans idéologie » véhiculé notamment par un ‘’très viril’’ Johnny » explique aujourd’hui Le Monde.

Le premier texte est intitulé « Une nouvelle classe d’âge ».

Edgar Morin y analyse notamment le cadre socio-économique dans lequel émerge et se développe alors un phénomène dont il pressent la nouveauté et l’importance. Extraits :

« La vague de rock’n roll qui, avec les disques d’Elvis Presley, arriva en France ne suscita pas immédiatement un rock français. Il n’y eut qu’une tentative parodique, effectuée par Henri Salvador, du type Va te faire cuire un œuf, Mac. La vague sembla totalement refluer ; mais en profondeur elle avait pénétré dans les faubourgs et les banlieues, régnant dans les juke-boxes des cafés fréquentés par les jeunes. Des petits ensembles sauvages de guitares électriques se formèrent. Ils émergèrent à la surface du golf Drouot, où la compétition sélectionna quelques formations. Celles-ci, comme Les Chats sauvages, Les Chaussettes noires, furent happées par les maisons de disques. Johnny Halliday (sic) monta au zénith. Il fut nommé « l’idole des jeunes ».

« Car ce public rock, comme aux États-Unis quelques années plus tôt, était constitué par les garçons et filles de douze à vingt ans. L’industrie du disque, des appareils radio, comprit aux premiers succès que s’ouvrait à la consommation en France un public de sept millions de jeunes ; les jeunes effectivement, poussés par le rock à la citoyenneté économique, s’équipèrent en tourne-disques, en radio, transistors, se fournirent régulièrement et massivement en 45 tours. »

 « Le succès de Salut les copains ! est immense chez les décagénaires (comment traduire teenagers ?). Les communications de masse s’emparent des idoles-copains. Elles triomphent à la T.V. (…)  Le music-hall exsangue renaît sous l’affluence des copains ; les tournées se multiplient en province, sillonnées par les deux groupes leaders, le groupe Johnny-Sylvie et le groupe Richard-Françoise. Paris-Match consacre chez les « croulants » le triomphe des copains puisqu’il accorde aux amours supposées de Johnny et Sylvie la place d’honneur réservée aux Soraya et Margaret. »

 « De quoi s’agit-il ? » demande Edgar Morin. Il répond : de la promotion de nouveaux artistes de la chanson ; de  l’irruption puis de la diffusion du rock et du twist français ; d’un épisode important dans le développement du marché du transistor et du 45 tours ; d’un épisode important dans l’extension du marché de consommation à un secteur jusqu’alors hors de circuit, celui des décagénaires. « Ce phénomène, qui s’inscrit dans un développement économique, ne peut être dilué dans ce développement même, poursuit-il. La promotion économique des décagénaires s’inscrit elle-même dans la formation d’une nouvelle classe d’âge, que l’on peut appeler à son gré (les mots ne se recouvrent pas, mais la réalité est trop fluide pour pouvoir être saisie dans un concept précis) : le teen-âge, ou l’adolescence. J’opte pour ce dernier terme. »

« À la précocité sociologique et psychologique s’associe une précocité amoureuse et sexuelle (accentuée par l’intensification des « stimuli » érotiques apportés par la culture de masse et l’affaiblissement continu des interdits) Ainsi le teen-age n’est pas la gaminerie constituée en classe d’âge, c’est la gaminerie se muant en adolescence précoce. Et cette adolescence est en mesure de consommer non seulement du rythme pur, mais de l’amour, valeur marchande numéro 1 et valeur suprême de l’individualisme moderne, comme elle est en mesure de consommer l’acte amoureux. »

Le titre du deuxième texte fera date : « Le yé-yé »

« (…) Il y a une frénésie à vide, que déclenche le chant rythmé, le « yé-yé » du twist. Mais regardons de plus près. En fait, à travers le rythme, cette musique scandée, syncopée, ces cris de yé-yé, il y a une participation à quelque chose d’élémentaire, de biologique. Cela n’est-il pas l’expression, un peu plus forte seulement chez les adolescents, du retour de toute une civilisation vers un rapport plus primitif, plus essentiel avec la vie, afin de compenser l’accroissement continu du secteur abstrait et artificiel ?

 « D’autre part les séances twisteuses, les rassemblements twistés sont des cérémonies de communion où le twist apparaît comme le médium de l’inter-communication ; le rite qui permet aux jeunes d’exalter et adorer leur propre jeunesse. Une des significations du yé-yé est « nous sommes jeunes ». »

« Par ailleurs, si l’on considère le texte des chansons, on y retrouvera les thèmes essentiels de la culture de masse. Ainsi le « yé-yé  » s’accouple avec l’amour : « Avec toi je suis bien, Oh yé-yé » chante Petula Clark et Dany Logan : « Oh ! oui chéries on vous aime malgré tout, Oh ! yé-yé Oh ! Oh ! yé-yé » (Vous les filles).

« Le yé-yé immerge dans les contenus de la culture de masse pour adultes, certes, mais nous ne devons pas dissoudre son caractère propre. Celui-ci nous introduit dans un jeu pur, dans une structure de vie qui se justifie essentiellement dans le sentiment du jeu et dans le plaisir du spectacle. Cette structure peut être dite nihiliste dans le sens où la valeur suprême est dans le jeu lui-même. (…)»

Au final Edgar Morin suggère un ouvrage aux lecteurs du Monde : celui de  Georges Lapassade : « L’entrée dans la vie » (Coll. Arguments ; Éditions de Minuit, 1963).

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Vertiges : « Le Monde » met en abyme ses premiers papiers sur Johnny Hallyday

Bonjour

Obsèques nationales ? C’est le 21 septembre 1960 qu’est mentionné pour la première fois dans les colonnes du Monde le nom de Johnny Hallyday. Héritier du Temps, rue des Italiens, Le Monde, alors, n’a que seize ans – un de moins que le chanteur.  A l’occasion de la rentrée parisienne de Raymond Devos à L’Alhambra, Johnny chante en première partie. « Claude Sarraute vante toutes les qualités de Devos et expédie, en quelques lignes à la fin de son papier, la prestation d’Hallyday, rapporte aujourd’hui Sylvain Siclier.  Les « soubresauts »« convulsions » et « extases de ce grand flandrin rose et blond » sont comme un résumé alors de l’opinion générale des plus de 18 ans et de la presse sérieuse à l’égard du chanteur. »

Boulevard Blanqui, le dernier quotidien vespéral poursuit dans sa mise en abyme. C’est une lecture qui peut donner le vertige. Dans les années qui suivent, le phénomène Hallyday ayant dépassé le temps d’une saison, Le Monde rend compte de loin en loin de ses apparitions scéniques. Claude Lamotte s’intéresse à son public, « filles échevelées, garçons débraillés » lors du concert au Palais des sports le 24 février 1961. Tout comme Claude Sarraute, présente à l’un de ses premiers passages à Olympia, du 20 septembre au 9 octobre 1962 : « Ils se ressemblent. Tout muscle, et tout mouvement, pleins d’une violence à grand-peine contenue, frétillants, bégayants, ces jeunes se sont fabriqué une idole à leur image. »

« Il y a encore de l’ironie, du scepticisme face à ce succès, mais on lui reconnaît d’être un homme de spectacle, poursuit Sylvain Siclier. Même si, au gré des changements de style rapides d’Hallyday dans les années 1960, la comparaison avec les créateurs anglo-saxons du rock, de la soul ou du psychédélisme est en sa défaveur.

Claude Fléouter, le 24 novembre 1965, après l’un des concerts du chanteur à l’Olympia, évoque un autre aspect : « A le voir, on a une impression de grande force physique curieusement annulée par un visage enfantin noyé dans l’inquiétude. » 

« Fêter ses 80 berges »

Et quand Hallyday fait sa rentrée au même endroit l’année suivante, Fléouter le 20 octobre 1966 dresse un portrait du chanteur : « Parfois le regard s’anime : quelqu’un évoque avec tendresse une chose, un être. Parfois le visage se fend d’un large sourire. Mais l’ennui est le royaume de ce roi triste à qui s’offrent pourtant tous les divertissements (…) Ce n’est que lorsqu’il entre en scène qu’il explose. Alors, Johnny Hallyday, avec une troublante impudeur, se raconte, jette les miettes de sa vie privée à une salle transformée en un immense chœur, clame ses envies, ses désirs, flanque une volée de coups et mord dans les mots avec un plaisir sensuel intense. »

La mémoire du Monde est d’une terrible fidélité.  Au registre du 13 mai 1968, alors que les lycéens, étudiants, ouvriers et employés sont dans la rue, elle nous apprend qu’Hallyday a été expulsé du Cameroun, « trois heures avant le spectacle qu’il devait donner dans un cinéma de Yaoundé » après un accrochage dans un hôtel avec « le chargé d’affaires de la République centrafricaine ». Et cette mémoire n’a pas oublié que dans la liste des manifestations de solidarité avec les mineurs en grève en mars 1963 « le chanteur Johnny Hallyday, de passage dans l’Aveyron, a abandonné aux mineurs en grève son cachet d’un jour ». 

Vie privée  d’Hallyday ? Le Monde s’y intéressait. le 16 août 1966, la naissance de son fils est annoncée : « Sylvie Vartan, la femme de Johnny Hallyday, a donné naissance dimanche soir, dans une clinique de la région parisienne, à un garçon nommé David. » Une tentative de suicide, début septembre 1966: « Les fans s’interrogent. Mais déjà les marchands de scandale exploitent l’affaire. Un hebdomadaire à grand tirage annonce une édition spéciale consacrée à la tentative de suicide. »

Robert Escarpit signa longtemps un billet quotidien à la Une de cette institution. Le 15 septembre 1966 il écrit : « Soyons heureux que Johnny Hallyday ait échappé aux conséquences de son acte de découragement. C’est un artiste sérieux et sympathique. Il mérite d’aller loin, pourvu qu’il trouve la route (…). Je suis sûr que lorsque Johnny Hallyday devenu artiste national – je le lui souhaite – fêtera lui aussi ses 80 berges, il songera parfois avec nostalgie au temps lointain de la coqueluche. »

Les berges ? La coqueluche? La nostalgie de notre passé ? Quoi de plus beau que la vérité, sinon un beau billet joliment ciselé ?

A demain

 

«Idole française» le chanteur Johnny Hallyday aura-t-il des obsèques nationales ? 

Bonjour

Comment raison garder ? Le Monde après le Palais de l’Elysée. Nuit du 5 au 6 décembre 2017 : mort du chanteur Johnny Hallyday,  74 ans. Avant l’aube la France était en deuil et les médias sont à l’unisson. Le Palais de l’Elysée a été le premier à réagir. « On a tous en nous quelque chose de Johnny Hallyday, a déclaré Emmanuel Macron, dans un long communiqué publié toutes affaires cessantes. De Johnny Hallyday, nous n’oublierons ni le nom, ni la gueule, ni la voix, ni surtout les interprétations, qui, avec ce lyrisme brut et sensible, appartiennent aujourd’hui pleinement à l’histoire de la chanson française. Il a fait entrer une part d’Amérique dans notre Panthéon national. » Suite de l’hommage présidentiel :

 « A travers les générations, il s’est gravé dans la vie des Français. Il les a conquis par une générosité dont témoignaient ses concerts : tantôt gigantesques tantôt intimes, tantôt dans des lieux démesurés, tantôt dans des salles modestes (…) Il n’a jamais vieilli parce qu’il n’a jamais triché. Parce qu’il est resté simple et amoureux de la vie. Et parce qu’il savait que le secret pour ne pas vieillir est d’avoir plusieurs vies. »

« Jusqu’au bout, libre dans sa tête, il aura été cette présence familière, cette voix tant de fois imitée, cette personnalité osant vivre pour le meilleur, et communiquant une énergie fraternelle à ce public qui en retour lui criait : Que je t’aime. Ce public aujourd’hui est en larmes, et tout le pays est en deuil. »

Dans la matinée on ne comptait plus, dans la foulée présidentielle, le nombre des réactions et des hommages. Oubliée, déjà, la mort (la veille) de Jean d’Ormesson. On attendait Le Monde. Le voici : c’est une pleine Une, pleine majesté « Johnny Hallyday une idole française » (photographie de 1965) associée à un Plantu tricolore. Plus fort encore : un cahier spécial de huit pages. Remarquable. Symptôme éclairant. On peut aussi, pour comprendre qui fut celui qui vient de disparaître, lire, sur Slate.fr, « Johnny Hallyday, le demi-dieu d’une ‘’autre France’’» signé de notre ami et confrère ex-Monde  Philippe Boggio.

Edith Piaf

Hier, le même Monde, une Une plus modeste : « Jean d’Ormesson, un familier du passé devenu idole du temps présent ».  Que d’idoles… Nous évoquions ce matin l’étrange phénomène qui n’est pas, toutes proportions gardées, sans rappeler la mort de Jean Cocteau, comme effacée par celle d’Edith Piaf. C’était en octobre 1963. Parlait-on, alors d’idole ? Voici ce que publia, sans supplément, Le Monde du 12 octobre,  sous la signature de Claude Sarraute :

« Édith Piaf est morte vendredi matin à 7 heures à son domicile parisien, des suites d’une hémorragie interne. Se trouvant jeudi à Placassier, près de Grasse, où elle séjournait avec son mari, Théo Sarapo, elle fut prise de convulsions un peu avant minuit. Sur les conseils de son médecin personnel, elle a été transportée immédiatement par la voie aérienne à Paris et conduite à son hôtel particulier.Consciente jusqu’à 2 heures du matin, elle a ensuite sombré dans le coma, dont elle n’est pas sortie jusqu’à sa mort. Seuls étaient à ses côtés son médecin, une infirmière et son mari. Édith Piaf aurait eu quarante-huit ans le 29 décembre.

« Un visage, deux longues mains diaphanes, le reste n’était qu’ombre. Et voix. Une voix à casser tous les micros, rauque, immense, déchirant à pleines dents des textes dune navrante banalité qu’un simple geste du doigt savait rendre poignants. Il y avait tant de sûreté dans sa démarche de condamnée, tant de science dans ses attitudes de somnambule, que personne n’aurait osé mettre en doute son infaillibilité.

 « C’était le type même du monstre sacré. À la ville comme à la scène. Sa légende, Édith Piaf l’entretenait sans peine. Elle n’avait qu’à être elle-même : une  » môme  » de Paris, solide sur ses petites jambes maigres, infatigable malgré se pauvre petite mine éternellement chiffonnée, rieuse malgré la détresse qui se lisait dans son regard noyé de brumes. Ceux qui l’ont connue se rappelleront les étranges soirées passées avec quelques fidèles – toujours les mêmes – dans son hôtel particulier du boulevard Lannes.

Elle s’y réveillait vers 5 heures de l’après-midi, la bouche encore pleine de cauchemars, les cheveux en bataille, et entraînait ses proches dans une ronde délirante, inspirée, tyrannique, épuisante, qui se poursuivait autour d’un piano jamais fermé jusqu’aux petites heures du matin.

 « Généreuse avec cela, donnant d’une main l’argent qu’elle prenait de l’autre. Sans compter. De toutes les vedettes françaises la mieux payée, elle menait naguère une existence faussement dorée. Malgré son cuisinier chinois, ses femmes de chambre, ses chauffeurs, ses voitures, ses secrétaires, ses robes dessinées par les plus grands couturiers, ses mirobolants contrats, on ne s’y trompa jamais. Et ce qui, en définitive, restera dans les esprits c’est cette détresse physique et morale qui fut siennes au cours de ces toutes dernières années.

Épuisée par la maladie, presque ruinée, elle revenait toujours, dans un nouvel élan, vers ce public auquel elle devait tant, s’accrochant encore une fois à la vie, à l’amour, au mariage même. Elle avait beau faire, cependant : la misère de son enfance lui collait à la peau.

 De Damia à Johnny

 « C’est dans la rue qu’elle est née, à Belleville, le 19 décembre 1915. (…) Comprise, aidée par Raymond Asso et Marguerite Monnod, elle cherche et trouve ce répertoire  » vériste  » qui fit son succès : Mon légionnaire, Padam, l’Hymne à l’amour, la Vie en rose, le Clown, la Foule, Non, je ne regrette rien ; autant d’étapes dans cette marche triomphale. Marche qui s’était un peu ralentie au cours des dernières années. Elle tournait au calvaire. De rechute en guérison, de repos forcé en retour prématuré, Édith Piaf, obstinément, courageusement, se sera battue jusqu’au bout pour rester fidèle au rendez-vous que lui fixait chaque soir cette  » foule  » à qui elle aura tout donné.

 « Après Damia nous avons eu Piaf. Je ne vois aujourd’hui personne pour prendre la lourde relève de ce nom-là. Elle restera, dans notre souvenir, unique, irremplaçable, tragique petite figure de proue de la chanson française. »

Non pas une idole mais un simple monstre sacré. Comme Johnny Hallyday. Le Palais de l’Elysée, alors, resta muet.

 A demain

Lactalis : après ses laits contaminés, les yaourts «La Laitière» avec des morceaux de verre

Bonjour

On garde encore en mémoire l’alerte nocturne de Bercy et de la Santé : des bébés  avaient été contaminés par des laits de Lactalis, géant laitier français. Où en sommes-nous deux jours plus tard ? « Nous avons reçu 14 000 appels dimanche, avec un pic à 2 500 appels par heure. Lundi, le rythme était encore de 300 appels à l’heure », explique Michel Nalet, porte-parole de Lactalis.

Dans la nuit dominicale le mystère demeurait. On sait aujourd’hui que la contamination par Salmonella sérotype agona s’est produite au sein de l’usine de Craon (Mayenne). Certains se souviennent aussi qu’en 2005 la même usine de transformation avait été au cœur d’une contamination. « L’Etat avait décidé de retirer des laits infantiles de la marque Picot et d’autres laits fabriqués sur ce site, rappelle Le Monde (Laurence Girard). Lors de cette alerte à la salmonelle, 123 nourrissons avaient été contaminés. Mais l’usine de Craon n’appartenait pas alors à Lactalis. Elle était détenue par le groupe Celia. Une société familiale reprise par Lactalis en 2006 qui s’emparait ainsi du fromage ‘’Chaussée aux moines’’ et faisait son entrée sur le marché des laits infantiles. »

Douze ans plus tard ce sont douze lots de lait 1er âge (marques Picot, Pepti Junior et Milumel) qui sont retirés en urgence du marché français. Dans leurs mailles les épidémiologistes venaient d’identifier  la contamination par une même souche bactérienne de vingt bébés âgés de moins de six mois – vingt bébés dont treize avaient consommé du lait infantile fabriqué par l’usine Lactalis- Craon. Utilisables jusqu’en 2018 les laits retirés de la vente étaient contenus dans 199 000 boîtes.

Coïncidence et/ou fatalité

Pourquoi une telle faille ?  Lactalis procède en routine à deux types d’auto-contrôle. D’abord dans la « tour de séchage » où le lait est transformé en poudre. Puis au sein des procédures de conditionnement. « Mais il n’explique pas quel pourcentage de la production est analysé. Il donne un chiffre global d’analyses, soit 5 000 depuis le début de l’année. Et affirme qu’elles ont toutes été négatives à la présence de salmonelles, nous dit Le Monde. Le porte-parole de l’entreprise reconnaît que deux analyses faites dans l’environnement de l’usine ont été positives. L’une en juillet sur un outil de nettoyage, l’autre en novembre sur du carrelage. Deux dates qui correspondent aux butées fixées par les autorités de santé dans leur décision de retrait de produits. Les services sanitaires, de même que Lactalis, procèdent actuellement à des analyses complémentaires sur les boîtes de lait encore en stock et sur les lots renvoyés par les pharmacies et la grande distribution. »

Coïncidence ou fatalité Lactalis a été confrontée à une autre procédure de rappel d’urgence. C’était à la mi-octobre : des yaourts « La Laitière » fabriqués par Lactalis Nestlé Produits Frais, la coentreprise des groupes agroalimentaires Nestlé et Lactalis. Il s’agissait, comme l’expliquait Ouest France, de « risque de morceaux de verre ». Bris de verre et pot au lait … Le pire dans le registre du symbolique.

Le rappel visait un lot de yaourts « nature sucré sur lit de pêches », vendus depuis le 30 septembre avec pour date limite de consommation le 26 octobre, précisait l’entreprise (code barre 3023290007471 – estampille FR 53.054.005 CE.) Lactalis Nestlé Produits Frais demandait « aux personnes qui en auraient acheté, et qui en détiendraient encore, de ne pas les consommer et de les détruire ». Le géant ne parlait pas, alors, de remboursement. Pourquoi ? Et maintenant ?

A demain