OGM=Poisons : les toutes dernières révélations ! Un mea culpa du Nouvel Observateur ?

Bonjour

C’était il y a six ans. Septembre 2012 Une formidable tornade médiatique lancée par un Nouvel Observateur s’affranchissant de toutes les règles médiatiques relatives aux publications scientifiques. Et cette manchette jaune maïs :  « Exclusif : oui les OGM sont des poisons ! » . Images spectaculaires de rats atteints de tumeurs envahissantes. Commentaires à l’avenant. Artillerie en batterie, livre à suivre et pouvoir exécutif comme tétanisé. C’était le début de la triste autant que formidable « affaire Séralini ».

19 septembre 2012. « Tumeurs mammaires chez les femelles, troubles hépatiques et rénaux chez les mâles, espérance de vie réduite sur les animaux des deux sexes… L’étude conduite par le biologiste Gilles-Eric Séralini (université de Caen) et à paraître dans la prochaine édition de la revue Food and Chemical Toxicology fait grand bruit : elle est la première à suggérer des effets délétères, sur le rat, de la consommation d’un maïs génétiquement modifié – dit NK603, commercialisé par la firme Monsanto – associé ou non au Roundup, l’herbicide auquel il est rendu tolérant. » pouvait-on lire ce jour-là dans Le Monde

Se souvenir

« Vous souvenez-vous ? » demande aujourd’hui, sur son blog, notre confrère Sylvestre Huet. Celles et eux qui l’ont vécue se souviennent de cette ahurissante affaire – une affaire qui vit  de solides confrères allant (pourquoi diable ?) jusqu’à signer de leur encre un pacte contre nature leur assurant une « exclusivité ». Le Monde écrivait ainsi alors, toute colère rentrée :

« De manière inhabituelle, Le Monde n’a pu prendre connaissance de l’étude sous embargo qu’après la signature d’un accord de confidentialité expirant mercredi 19 septembre dans l’après-midi. Le Monde n’a donc pas pu soumettre pour avis à d’autres scientifiques l’étude de M. Séralini. Demander leur opinion à des spécialistes est généralement l’usage, notamment lorsque les conclusions d’une étude vont à rebours des travaux précédemment publiés sur le sujet. »

Dès le 4 octobre 2012 l’Autorité européenne de sécurité des aliments avait jugé que ce travail était d’une «qualité scientifique insuffisante». Puis la publication fut, sanction grave, «rétractée» avant d’être publiée, sous une autre version, dans une autre revue. L’affaire conservait tout son mystère. Où était la vérité vraie ?

Puis le temps passa, l’aura du chercheur de Caen baissa en intensité, d’autres turbulences émergèrent sur le front des OGM, des herbicides toxiques et des convictions qui ne s’embarrassent guère de la raison scientifique. On attendait toutefois que la lumière soit faite. « Affaire Séralini: six ans après, l’heure des comptes » signions-nous en juillet dernier sur Slate.fr.  « Trois expertises, française et européennes, invalident alors les résultats et conclusions de l’étude de GE Séralini sur les maïs OGM » assurait alors l’Association française des biotechnologies végétales.

Derniers clous

Aujourd’hui c’est l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) qui enfonce les derniers clous : « Maïs OGM MON 810 et NK603 : pas d’effets détectés sur la santé et le métabolisme des rats »

« Un régime alimentaire à base de maïs transgénique MON 810 ou NK603 n’affecte pas la santé et le métabolisme des rats dans les conditions du projet GMO 90+. Cette étude inédite réalisée par un consortium de recherche piloté par l’Inra implique de nombreux partenaires dont l’Inserm. Les travaux ont été réalisés dans le cadre du programme Risk’OGM financé par le Ministère de la transition écologique et solidaire.

« Pendant six mois, des rats ont été nourris avec un régime contenant soit du maïs OGM (MON 810 ou NK603) soit du maïs non OGM, à différentes concentrations. Les chercheurs, par les techniques de biologie à haut débit, n’ont identifié aucun marqueur biologique significatif lié à l’alimentation au maïs transgénique. De même, ils n’ont observé aucune altération anatomo-pathologique du foie, des reins ou de l’appareil reproducteur des rats soumis aux régimes contenant ces OGM. Ces travaux, publiés le 10 décembre 2018 dans la revue Toxicological Sciences, ne mettent pas en évidence d’effet délétère lié à la consommation de ces deux maïs OGM chez le rat même pour de longues périodes d’exposition. »

Et Le Monde (Stéphane Foucart) de contextualiser: « OGM : six ans après l’’’affaire Séralini’’, une étude conclut à l’absence de toxicité sur les rats. En 2012, les photos de rongeurs déformés par des tumeurs avaient provoqué l’émoi et la controverse. Une étude d’ampleur prouve finalement l’innocuité des maïs transgéniques. C’est l’épilogue de l’’’affaire Séralini’’ ».

Le calibre de l’ânerie

Pour autant rien n’est acquis. « Dire que ces expériences prouvent que ‘’Les OGM ne sont pas des poisons’’ serait une ânerie de même calibre que l’affirmation inverse du Nouvel Observateur en septembre 2012, souligne fort justement Sylvestre Huet. Elles montrent seulement que les plantes transgéniques testées, et uniquement celles-là, ne sont pas des poisons. Ces expériences donnent raison une fois de plus aux biologistes qui estiment qu’il faut « une raison » (biochimique, biologique) de se demander si telle ou telle plante transgénique pose un problème de santé ou non et non supposer a priori que l’introduction d’un gène (ou sa manipulation à l’aide des nouvelles techniques disponibles comme CRISPR) représente un risque sanitaire plus élevé que, par exemple, un croisement artificiel utilisé en sélection de semences traditionnel. »

Puis notre confrère fait un rêve :  que les journaux, radios, télévisions, journalistes et ONG (ou responsables politiques) qui ont en chœur assuré à leurs publics, lecteurs, électeurs et militants que Gilles-Eric Séralini avait « prouvé » que « les OGM » sont des « poisons » mortels, vont consacrer autant d’efforts, de temps de paroles, de longueur d’articles et de propos publics à annoncer cette nouvelle  désormais bien établie.

Ce rêve n’a que bien peu chance de se réaliser :  cela ne susciterait guère d’écoute – et ne ferait guère vendre. « L’homme qui mord un chien, c’est une info, mais si c’est un chien qui mord un homme, c’est une info seulement s’il en meurt, rappelle-t-il. Une plante transgénique qui tue, c’est une information; elle se contente de nourrir, ce n’en est pas une. Et les près de 98% des journalistes qui ont écrit sur cette affaire sans lire l’article originel de G-E Séralini ne vont pas plus lire les résultats de ces expériences ni se voir incité à les présenter par des rédactions en chef qui n’y verront pas le motif d’un titre bien saignant. (…) Il est regrettable que l’affaire Séralini soit celle d’un lanceur de fausse alerte, puisque toute fausse alerte occupe une part de la citoyenneté et de l’expertise publique disponible pour une vraie alerte sanitaire ou environnementale. Certes, il vaut mieux se tromper de temps en temps et traiter une fausse alerte que de passer à côté d’une vraie mais ne pas se noyer dans les fausses alertes est indispensable.

Où l’on en revient à une histoire qui reste à écrire. Celle du journaliste qui criait toujours au loup et qui n’a pas été cru lorsque le vrai loup survint.

A demain

@jynau

Déserts médicaux guerriers : adresser votre CV au Service de Santé des Armées françaises

Bonjour

Claude Angeli est l’un de ces (rares) journalistes français que l’on ne présente plus. Exclu (1964) du parti communiste, quand il a rejoint Le Nouvel Observateur – journal qu’il quitte pour entrer au Canard enchaîné (1971). Il y devient « chef des informations », puis « rédacteur en chef adjoint pour l’information politique », et « rédacteur en chef ». Intérêt marqué pour les sujets de politique étrangère (il dispose de « nombreuses sources » dans les milieux du renseignement militaire, de la diplomatie, et de la police).

Une telle mémoire ne saurait se taire : en 2012, l’hebdomadaire satirique annonce que Louis-Marie Horeau succède à Claude Angeli comme rédacteur en chef – ce dernier continuant néanmoins d’assurer une chronique de politique étrangère. Chronique que l’on retrouve chaque mercredi ouvré en pied de page 3.

Livraison datée du 5 décembre : « Désertions en masse au service de santé des armées ». Où l’on apprend que les soignants de ce service sont épuisés, sur-utilisés à 200% et hautement surchauffés. Diagnostic porté par la Commission sénatoriale des Affaires étrangères et de la Défense. Inconnue du plus grand nombre le Dr Maryline Guygax, patronne du Service de santé des armées françaises devra alors s’expliquer sur ce brûlant sujet devant la représentation démocratique.

Le Canard enchaîné est précis : depuis 2014 et la multiplication des interventions militaires française ce Service « a perdu 1600 médecins, infirmiers et techniciens ». « Tous des démissionnaires – ou des déserteurs si l’on a mauvais esprit- qui préfèrent rejoindre le secteur civil, pacifique et mieux rémunéré » écrit notre confrère Angeli. Conséquence : le SSA ne recense plus, aujourd’hui , que 700 médecins – toutes spécialités confondues.

En pratique: on recherche, d’active, « une centaine de chirurgiens, orthopédistes et dentistes ». Les CV ne sont (surtout) pas à adresser au Canard enchaîné (173 rue Saint-Honoré).

A demain

@jynau

OGM, maïs et cancers : Gilles-Eric Séralini, désavoué, persiste et signe – toujours dans L’Obs

Bonjour

Au croisement de la science et du journalisme, ce fut une tornade sans précédent. Un cas d’école devenu «l’affaire Séralini». Coup de tonnerre dans un ciel serein: l’annonce avant l’heure de la publication, le 19 septembre 2012 d’une étude scientifique incompréhensible pour qui n’était pas un spécialiste plus que pointu du sujet. Intitulée «Long term toxicity of a Roundup herbicide and a Roundup-tolerant genetically modified maize» elle est signée d’un chercheur français militant, Gilles-Éric Séralini(université de Caen) et publiée dans Food and Chemical Toxicology, une revue sans prestige, un média spécialisé comme il en existe des centaines.

A priori aucune chance de reprise dans les médias généralistes.

C’était compter sans une mise en scène préalablement orchestrée, une tractation secrète et bien peu reluisante: des journalistes signant un invraisemblable pacte de confidentialité leur assurant une «exclusivité». Une mise en scène qui vit au final  Le Nouvel Observateur afficher, en couverture et en exclusivité, que les «OGM» étaient des «poisons» (…).

On lira la suite  sur Slate.fr : « Affaire Séralini: six ans après, l’heure des comptes ».

Puis on lira dans L’Obs les réponses de Gilles-Eric Séralini : « On détourne des fonds publics pour discréditer mes travaux sur les OGM ! ». Des réponses convenues dans un un hebdomadaire l’image est, sur ce sujet et depuis six ans, bien tristement écornée ; et ce faute d’avoir fait, sinon un mea culpa religieux, du moins une auto-critique.

A demain

Ethique dermatologique : peut-on se faire tatouer quand on ne veut surtout pas être réanimé ?

Bonjour

On peut voir là une nouvelle forme de directives anticipées. L’affaire est à lire dans la dernière livraison du New England Journal of Medicine : « An Unconscious Patient with a DNR Tattoo ». Les Drs Gregory E. Holt, Bianca Sarmento, Daniel Kett et Kenneth W. Goodman (University of Miami) y exposent (photographie à l’appui) le cas d’un homme de 70 ans avec des antécédents de pathologies pulomnaire, cardiaque et métaboliques. Arrivé en urgence, inconscient et avec un taux d’alcoolémie élevé, l’homme n’avait pas de papiers d’identité sur lu ? En revanche, un tatouage fort visible : « Do Not Resuscitate » sur la poitrine – avec le NOT surligné associé à sa signature.

Dans un premier temps les médecins américains ont décidé de ne pas respecter la consigne gravée sur la peau de l’homme et lui ont administré les soins de base que réclamait son état :

« We initially decided not to honor the tattoo, invoking the principle of not choosing an irreversible path when faced with uncertainty. This decision left us conflicted owing to the patient’s extraordinary effort to make his presumed advance directive known; therefore, an ethics consultation was requested. He was placed on empirical antibiotics, received intravenous fluid resuscitation and vasopressors, and was treated with bilevel positive airway pressure. »

Toutefois, troublés par le message tatoué, ils ont également demandé une consultation éthique spécialisée. Conclusion : le tatouage devait a priori être pris en considération. Entre-temps, l’homme avait pu être identifié et l’expression de son souhait de ne pas être réanimer avait été retrouvée dans son dossier du département de la santé de l’Etat de Floride. Puis son état  s’est rapidement dégradé et il est mort peu de temps après son admission.

Please Turn Over

 Pour les auteurs de cette communication originale ce tatouage « a apporté plus de confusion que de clarté ». L’une des questions soulevées est celle de savoir si ces messages encrés sont, le moment venu, toujours d’actualité. Ne seraient-ils pas, par exemple, une décision « prises quand la personne était sous l’influence de l’alcool ». L’équipe médicale américaine évoque le cas, publié en 2012, où un homme de 59 ans ainsi tatoué avait, après réanimation, expliqué que le message n’était pas à prendre en compte : c’était la trace d’un pari alcoolisé perdu dans sa jeunesse. L’homme n’avait jamais pensé que des médecins pourraient, un jour, le lire au premier degré.

De ce côté-ci de l’Atlantique, en 2011, une octogénaire britannique s’était ainsi fait tatouer sur le torse « ne pas réanimer » – affaire rapportée sur le site du quotidien britannique The Mirror et alors reprise par Le Nouvel Observateur. « Je ne veux pas être à moitié morte. Je veux être pleinement morte. J’ai peur que le corps médical, avec les meilleures intentions, me garde en vie alors que je ne veux pas vivre, expliquait Joy Tomkins, 81 ans habitante de Downham Market. Je ne veux pas être allongée, mourante, pendant des heures, des mois ou même des années. Je ne veux pas finir comme un légume. (…) C’est pour cela que j’ai fait ce tatouage. »

Outre, sur le torse, le tatouage « Do not resucitate » Joy Tomkins s’était également fait tatouer, dans le dos, « PTO », abréviation de « Please turn over ». Où l’on perçoit l’association parfaite de l’humour et du pragmatisme qui caractérisent les habitants d’un pays qui a choisi le Brexit.

A demain

 

Tragique: «L’Obs» devient «L’Obsolète». La dynamique du «Monde Diplomatique »

 

Bonjour

Il ne faudrait jamais licencier certains journalistes. C’est le cas d’Aude Lancelin, « talentueuse directrice adjointe de L’Obs ». On peut la présenter ainsi :

« Aude Lancelin  née en 1973 à Tours, compagne de Frédéric Lordon. Ancienne élève du lycée Henri IV, en hypokhâgne et khâgne, puis étudiante à la Sorbonne-Paris IV, agrégée de philosophie, enseigne dans un établissement classé ZEP de l’Essonne.

 « Engagée en 2000 par le Nouvel Observateur, où elle couvre les domaines de la culture et des idées. Réalise de nombreux entretiens avec les philosophes contemporains. Parallèlement, collabore aux émissions télévisées Culture et dépendances (France 3) et Postface (i-télé, Canal+).

« Relève en 2010 que Bernard-Henri Lévy a cité naïvement (elle parle d’« autorité du cuistre ») un auteur imaginaire, Jean-Baptiste Botul, dans un ouvrage alors à paraître – ce qui provoque une vague de réactions amusées ou consternées. En août 2011, elle rejoint Marianne, en tant que directrice adjointe de la rédaction, responsable des pages « Culture » et « Idées » de l’hebdomadaire.

« En 2014, à la suite de la nomination de Matthieu Croissandeau à la direction de la rédaction, elle revient à L’Obs. Est licenciée par M. Croissandeau en mai 2016. Cette décision est, selon Mediapart imposée par les actionnaires, en l’occurrence Claude Perdriel et Xavier Niel. Elle est présentée comme un ‘’choix managérial’’, mais une grande partie de la presse y voit des motivations politiques : Claude Perdriel a en effet ouvertement reproché à Aude Lancelin d’avoir publié des textes « anti-démocratiques », c’est-à-dire trop à gauche, dans les pages « Débats » de L’Obs et d’avoir soutenu le mouvement Nuit Debout.

« Le fait que le compagnon d’Aude Lancelin soit Frédéric Lordon, figure de la gauche de la gauche, pourrait aussi avoir motivé l’éviction. Le 25 mai 2016, une quarantaine d’intellectuels publient dans Libération une lettre de protestation contre le licenciement d’Aude Lancelin . »

Plan média

Le plus généralement les journalistes licenciés (ou « invités à partir ») gardent le silence. Tel n’est pas le cas d’Aude Lancelin. Elle va publier « Le monde libre » (19 euros). Elle y narre, vu  de l’intérieur « la dérive du système médiatique français ». Voici ce qu’en dit (extraits) Livres Hebdo :  

« On se demandait qui allait éditer le livre d’Aude Lancelin, ancienne directrice adjointe de L’Obsdont le licenciement avait fait grand bruit fin mai. Ce sont Les liens qui libèrent qui, après avoir réussi à garder le secret jusqu’à cette fin de semaine, publieront le 12 octobre Le monde libre avec un tirage de 14000 exemplaires dont 10000 seront mis en place. Dès ce dimanche 9 octobre, le plan média démarre avec une interview dans le JDD.

« Elle raconte de l’intérieur la dérive du système médiatique français avec l’histoire de la numéro deux d’un hebdomadaire de gauche qui s’appelle L’Obsolète, dirigé par un certain Jean Joël. Elle fustige « la décadence d’un métier,  les opérations de police intellectuelle et le socialisme d’appareil à l’agonie » et trace de durs portraits de Manuel Valls « petit homme colérique aux idées simples devenu l’enfant chéri de l’Obsolète » ou Bernard-Henri Levy, « le sentencieux maître à penser de l’Obsolète ».

« La force de ce texte est qu’il est l’expression d’une époque, explique Henri Trubert, son éditeur. On voit comme les théories de management ont envahi les rédactions, le glissement des médias mais aussi de la gauche qui emprunte ses valeurs et concepts à la droite. » »

« Les Valls et les Macron »

Dans Le Journal du Dimanche (groupe Lagardère) l’ancienne de L’Obsolète cogne dur. L’hebdomadaire dominical du groupe Lagardère « a décidé de donner la parole à Aude Lancelin car son ouvrage «  bien au-delà des portraits cruels de journalistes et intellectuels parisiens, pose à sa manière le problème de la liberté d’expression ». « Aude Lancelin : « Il y a un trou d’air dans la vie intellectuelle française  » » (propos recueillis par Marie-Laure Delorme) – sur abonnement. On y lit des choses désespérantes, que L’Obs est devenu le nom de la gauche officielle, prétendument « sociale-démocrate », en réalité néolibérale et autoritaire, « une gauche obligée de mentir en permanence sur elle-même », mais dont « plus grand monde n’est tout à fait dupe désormais ».

Aude Lancelin a écrit un pamphlet, œuvre contestataire 1 et non « entreprise de dénigrement systématique ». Elle dénonce le « monde Uber » et le « monde El Khomri » prônés « par les Valls et les Macron ». Et elle n’a pas « assuré ses arrières », pas assuré son « avenir professionnel ». Ce serait, en somme, une fin.

« Ce livre est évidemment une lettre d’adieu à ces lieux que l’on appelle encore journaux par habitude, mais où l’esprit a été vaincu, où les combats de sont plus que d’apparence. Pour autant ce n’est nullement un adieu à ce métier. Les journalistes étouffent, nous sommes nombreux à ne plus supporter d’être les hochets de géants des télécoms intrumentalisant la presse à leurs propres fins. Avec l’aide des lecteurs, eux aussi spoliés, une autre histoire reste à écrire ».

« Notre vigueur découle de votre appui »

Hasard ou fatalité, on lit ceci dans le dernier numéro du Monde Diplomatique :

« Depuis deux ans, la diffusion du Monde diplomatique s’est nettement redressée  ; le nombre de ses abonnés atteint un record historique ; la situation de ses finances n’inspire plus d’inquiétude. Un tel rétablissement détonne dans le paysage de la presse et dans le climat idéologique actuel. Il tranche en particulier avec le délabrement éditorial et économique de la plupart des périodiques, dont certains ne diffèrent leur trépas qu’en se transformant en prime numérique du géant des télécoms qui les possède. Notre santé contraste également avec la situation politique et idéologique générale. (…)

«  Depuis 2009, nous avons fait appel à vous pour mener ce combat éditorial et politique. Le résultat est là, puisque notre vigueur découle de votre appui. La période qui s’annonce réclamera plus que jamais que notre voix porte. Votre contribution aura donc également pour avantage de prévenir tous les dynamiteurs du bien commun que leur offensive nous trouvera sur leur chemin.,Soutenez-nous ! Le Monde diplomatique  ambitionne de faire vivre un journalisme affranchi des pouvoirs et des pressions. Une liberté qu’il doit essentiellement à ses acheteurs et abonnés. »

Peut-être faudrait-il, parfois, licencier certains journalistes. Ou les inviter à quitter ces lieux que l’on appelle encore journaux. Par habitude.

A demain

1 Sur ce thème, le remarquable : « L’âge d’or du pamphlet », de Cédric Passard. CNRS éditions. 25 euros.

 

«Castration», Androcur® et paraphilies : rappels sexuels au vu de la situation en Indonésie

Bonjour

Chirurgie et sexualité. Dans le New York Times Denise Grady nous rapporte que le premier homme greffé du pénis aux Etats-Unis vient de sortir du Massachusetts General Hospital de Boston. Il est souriant : “Recipient of First Penis Transplant in U.S. Is Released From Hospital”. On n’en saura guère plus 1.

Sexualité pathologique et justice.  L’Indonésie vient d’annoncer que les « délinquants sexuels » pourront désormais être condamnés à subir une peine de « castration chimique ».  Cette mesure vise à protéger les mineurs victimes d’abus sexuels en complétant une loi sur la protection de l’enfance. «Nous espérons que cette loi aura un effet dissuasif pour les délinquants», a déclaré le président indonésien Joko Widodo.

Radicalité

« Depuis plusieurs années, les crimes sexuels sont en augmentation dans le pays, rapporte Libération  ( Gurvan Kristanadjaja). Du coup, sur les chaînes de télévision, dans les journaux, de nombreux Indonésiens tentaient peu après l’affaire de trouver des réponses à l’horreur. Presque tous les soirs, des débats télévisés avec cette question : ‘’Comment lutter contre l’abus sexuel ?’’. Et la plupart du temps, la réponse des invités est radicale. »

Libé ne détaille pas, ici, la radicalité. Mais la suite n’est pas sans intérêt. Pour la Commission nationale des droits de l’Homme indonésienne, dont les propos sont rapportés par Jakarta Globe, «la castration chimique est une forme de vengeance et une peine dégradante, ce qui constitue une violation des droits de l’homme». Une critique rapidement éludée devant la presse par la Pr Nila Moeloek, ministre de la Santé, face aux médias : «Il y a beaucoup de pour, et beaucoup de contres, mais s’il vous plaît, ne considérez pas seulement le point de vue des délinquants. Essayez aussi de considérer celui des victimes ».

Castration et émasculation

L’homologue indonésienne de Marisol Touraine a expliqué, en parallèle du lancement d’une campagne antitabac, que la castration chimique consistait à injecter des hormones féminines afin de réduire la virilité des condamnés: «Les hormones féminines seront injectées chez les délinquants sexuels hommes pour qu’ils atteignent un équilibre hormonal». Tempo, autre journal national, s’interroge sur la réelle efficacité de la mesure, et sur l’augmentation de l’agressivité que pourrait induire par ce « procédé chimique ».

Un neurochirurgien indonésien, le Dr Yusni Roslan Hasan, apporte une réponse claire : les délinquants ainsi castrés, en dépit d’une baisse de libido, pourraient être de nouveau coupables de viol, car la mémoire de la violence sexuelle persiste. Pour lui, la castration n’est donc pas une solution ; mieux vaudrait « augmenter la sécurité, améliorer l’éducation, et enseigner la politesse envers les femmes». C’est une option.

En France le temps ne change rien à l’affaire et, dans Le Nouvel Observateur devenu  L’Obs c’est, une fois encore, le sexologue Jacques Waynberg qui revient sur la genèse de cette pratique et sur le terme même de « castration » (médicamenteuse) – une formule incorrect selon lui, puisque ce traitement réduit certes les signes extérieurs de virilité de façon radical mais que l’affaire n’a rien d’irréversible. Il est courant de pratiquer l’amalgame entre castration et émasculation – sans même parler de « pénectomie ».

Territoire national

Sur notre territoire national cette pratique chimique a, déjà, une assez longue histoire. « Elle a été développée dans le cadre des mesures de prévention des récidives de la criminalité sexuelle, notamment des crimes pédophiles, rappelle dans L’Obs, le sexologue qui a de la mémoire. Il convient de rappeler que la sanction pénale de tels méfaits se heurte à deux obstacles. Le premier concerne la vertu punitive des peines encourues, notamment des incarcérations, et le second a trait au risque de récidive que les menaces judiciaires – nous disons « l’intimidabilité » des procès – ne permettent pas d’écarter. » Il ajoute :

« Le corps médical, et tout particulièrement psychiatres et psychologues, a été questionné de bonne heure sur le thème d’une prise en charge « thérapeutique » des pervers dangereux et lourdement condamnés. Le résultat de ces mesures curatives purement verbales et centrées sur l’analyse des motivations du passage à l’acte condamnable n’a jamais fait l’objet d’un consensus concluant.

Il faut attendre la décennie 1950-1960 aux États-Unis, et l’émergence des progrès spectaculaires des recherches endrocrinologiques, pour que s’ouvre une voie nouvelle pour renforcer l’arsenal des moyens de lutte contre la criminalité sexuelle. Les travaux cliniques et l’invention d’hormones masculines de synthèse a permis une meilleure connaissance du rôle des « androgènes » dans la sexualité, non seulement du point de vue de la fertilité, mais aussi des comportements violents. 

Paroisse sexologique

 C’est ainsi que le concept « d’antihormone » a bouleversé la donne des protocoles des sanctions pénales 2. Emerge alors l’idée qu’en « tarissant » les doses d’hormones dans le sang circulant on « stoppera net » la libido, les besoins sexuels abusifs en amont du passage à l’acte. C’est là une vision bien mécaniste de la sexualité en général, pathologique en particulier. Et plutôt que de parler de « castration chimique » mieux vaudrait user de la formule  « andropause artificielle », avec ses brouillards d’impacts psychologiques et cardiovasculaires. Sans oublier une question éthique de taille : le traitement à visée castratrice ne peut pas être prescrit sans le consentement éclairé de l’homme concerné.

In fine le sexologue plaide pour sa paroisse, pour un peu moins de chimie et un peu plus d’humanité :

« En l’absence d’un savoir indéniable en matière de conduites sexuelles asociales, la solution pharmaceutique n’est pas une réponse absolue et dénuée d’effets secondaires. L’approche sexologique, longtemps absente du débat, peut être un complément utile à l’effort de contrôle et d’assistance des personnes visées par ces décisions de justice. Dans une démarche d’équipe pluridisciplinaire, la sexologie va apporter une contribution essentielle : celle de l’exploration de la fonction érotique, en replaçant les comportements « pervers » dans leur contexte non seulement obsessionnel, mais aussi existentiel. »

A demain

1 Pour une synthèse sur les greffes péniennes, on peut se reporter à notre chronique : « Pourquoi la greffe de pénis est en train de prendre » (Slate.fr,  23 mai 2016)

2 Le médicament phare de cette génération d’antidotes des désirs sexuels devenus pathologiques a pour nom l’Androcur ® « pour réduire les pulsions sexuelles dans les paraphilies, en association à une prise en charge psychothérapeutique » (Schering SA 81,89 € les trois plaquettes de 20 comprimés)

Coup de tonnerre à l’AP-HP : un médecin accusé d’avoir volé de l’argent à des patients migrants

 

Bonjour

C’est sans précédent : « Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP, et Serge Morel, directeur des hôpitaux universitaires Pitié-Salpêtrière – Charles-Foix, ont pris la décision le 10 mai 2016 de suspendre de ses fonctions à titre conservatoire un médecin exerçant en qualité de praticien hospitalier temps plein à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière. Une procédure disciplinaire sera par ailleurs engagée à son encontre.

« A la suite d’un signalement effectué par un bénévole d’une association d’aide aux migrants, un patient étranger en situation irrégulière bénéficiaire de l’AME a rapporté avoir versé à plusieurs reprises des sommes d’argent en espèce au médecin concerné de l’hôpital La Pitié-Salpêtrière, pour obtenir la délivrance d’un certificat médical permettant d’initier la procédure de demande de titre de séjour pour raisons de santé. Il expliquait avoir été mis en contact avec ce médecin par un intermédiaire et que de nombreuses autres personnes bénéficiaient de ce système. L’enquête interne menée par l’AP-HP sur ce dossier laisse supposer que d’autres patients dans des situations comparables auraient également été amenés à effectuer de tels versements. »

Esprit de lucre

L’AP-HP a donc décidé : de signaler les faits à la justice au titre de l’article 40 du code de procédure pénale ; de suspendre de ses fonctions le médecin concerné et d’engager une procédure disciplinaire ; de signaler les faits au Conseil de l’ordre compétent. « Ce type de décision, qui reste très rare, est engagé lorsque la gravité des faits soupçonnés met en cause la confiance de l’institution dans l’action du praticien, explique Martin Hirsch. L’ensemble de ces faits, s’ils étaient confirmés, constituent des fautes lourdes que l’AP-HP ne peut tolérer en son sein. Ils mettent notamment en cause la probité requise d’un médecin au plan de sa déontologie professionnelle. L’affaire est exposée en détail dans Le Monde (Paul Benkimoun) : « Un médecin de l’AP-HP suspendu pour avoir réclamé de l’argent liquide à des migrants ».

Le quotidien vespéral cite le nom de l’accusé : le Dr Yves Benhamou, « un hépatologue réputé, aux nombreuses publications dans les revues médicales », un habitué des congrès internationaux consacrés aux hépatopathies. Il était membre de l’équipe du service d’hépato-gastro-entérologie de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris, 13e arrondissement) dirigé par le Pr Olivier Rosmorduc.

Tact et mesure

Etait-ce, comme glisse Le Monde, « un mandarin de la Pitié » ? C’était à coup sûr un praticien hospitalier ayant (comme la loi le permet) une activité privée assurant, du moins peut-on l’imaginer, de finir le mois sans inconfort (tarifs « conventionné honoraires libres » disponibles ici ; 150 euros la consultation remboursée 23 euros). On pouvait aussi, sur sa pancarte, lire ceci, qui ne manque pas, aujourd’hui, d’un certain sel :

« Votre médecin détermine librement ses honoraires. Ils peuvent donc être supérieurs au tarif du remboursement par l’assurance maladie. Si votre médecin vous propose de réaliser certains actes qui ne sont pas remboursés par l’assurance maladie, il doit obligatoirement vous en informer. Dans tous les cas, il doit fixer ses honoraires avec tact et mesure. Si vous bénéficiez de la couverture maladie universelle complémentaire, votre médecin doit appliquer le tarif de remboursement de l’assurance maladie. »

Suspension en six jours

Tout est allé très vite. L’affaire, précise Le Monde,  démarre le 3  mai lorsqu’un bénévole s’occupant de migrants bénéficiaires de l’Aide Médicale de l’Etat (AME) alerte l’AP-HP : un bénéficiaire lui a signalé des demandes de paiement en argent liquide formulées par le Dr Yves Benhamou lors de ses consultations. Or l’AME, par définition permet de bénéficier d’un accès aux soins en étant pris en charge à 100  % par l’assurance-maladie.  C’est « un intermédiaire » qui aurait amené les bénéficiaires de l’AME à la consultation du Dr Yves Benhamou.

Six jours plus tard, suspension de l’intéressé – sans, pour l’instant, que les éléments rassemblés par les services de Martin Hirsch permettent d’apprécier totalement l’ampleur de l’affaire, le nombre de personnes auxquelles des sommes en liquide auraient été demandées ou les montants qui auraient pu être perçus. Martin Hirsch, a saisi également le Conseil de l’ordre des médecins et a transmis un signalement au procureur de la République, en application de l’article  40 du code de procédure pénale, qui oblige les fonctionnaires ayant « connaissance d’un crime ou d’un délit »  à en informer « sans délai » la justice. Selon Le Monde, la liste des soupçons soulevés par la direction est très large : aide à l’obtention de faux certificats médicaux, escroquerie, trafic d’influence, voire aide au séjour irrégulier. Le parquet de Paris dira dans les jours à venir s’il ouvre ou non une enquête sur la base de ce signalement.

Le précédent de Boston, 2010

Il faut aussi, comme dans tout dossier, compter avec les antécédents. Le Nouvel Observateur du 3 novembre 2010 :

« Etrange mélange des genres entre médecine et finance : un spécialiste français de l’hépatite C conseillait à la fois un laboratoire testant un nouveau médicament et des fonds d’investissement spécialisés dans la santé. Les informations confidentielles qu’il leur a fournies leur aurait permis d’éviter de lourdes pertes en Bourse.

Lundi, alors qu’il participait à un congrès à Boston, le docteur Yves Benhamou a eu une mauvaise surprise : des agents du FBI l’ont arrêté et lui ont annoncé qu’il était suspecté d’avoir participé à un délit d’initié. Ce spécialiste de l’hépatologie (les maladies du foie), en poste à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, va être présenté à un tribunal new-yorkais.

A l’origine de l’affaire : l’albuferon, un médicament contre l’hépatite C testé par le laboratoire HGSI (Human Genome Sciences Inc.). Yves Benhamou appartenait au comité d’évaluation de l’albuferon, et connaissait donc les résultats des tests confidentiels menés par HGSI.[voir le document Fichier PDF] HGSI est coté au Nasdaq : les résultats des tests ont un impact direct sur son cours de Bourse. Fin 2007, justement, ces résultats ne sont pas brillants. La mise sur le marché de l’Albuferon est compromise. HGSI l’annonce officiellement fin janvier 2008, et le cours de son action s’effondre immédiatement de 44%.

30 millions de dollars

« La SEC, l’autorité des marchés financiers, est intriguée : dans les semaines ayant précédé l’annonce, six hedge funds spécialisés dans la santé ont revendu toutes leurs actions HGSI. S’ils les avaient conservées, ils auraient perdu 30 millions de dollars. L’enquête de la SEC révèlera que ces fonds ont ensuite racheté des actions HGSI, à moitié prix.  Yves Benhamou était justement consultant pour la société gérant ces six hedge funds. La SEC n’en révèle pas le nom, mais selon l’agence Bloomberg, il s’agit de FrontPoint Partners, une filiale de la banque d’affaires Morgan Stanley.

«  Les enquêteurs de la SEC en sont persuadés : le médecin français disposait d’informations confidentielles grâce à son premier client, le laboratoire HGSI, et les a transmises à son second client, FrontPoint Partners. Il s’intéressait d’ailleurs de près à l’évolution du titre HGSI. Dans un des e-mails récoltés par la SEC, Yves Benhamou demande ainsi conseil au financier : « Je pense investir dans l’action et je voudrais avoir votre avis. Pensez-vous que l’action Human Genome va augmenter ? A quel prix ? Quand ? »

Le « délit d’initié » est-il ou non un « conflit d’intérêt » ? Toujours est-il que la direction générale de l’AP-HP ne semble pas, alors, s’être manifestée. Le Dr Benhamou avait repris ses activités, publiques et privées, à La Pitié. Contacté par e-mail à plusieurs reprises par Le Monde le praticien n’a pas souhaité présenter sa version des faits concernant ses patients désargentés.

«La médecine, c’est ingrat. Quand on se fait honorer par les riches, on a l’air d’un larbin; par les pauvres, on a tout du voleur.»  (Voyage au bout de la nuit)

A demain