Tragique: «L’Obs» devient «L’Obsolète». La dynamique du «Monde Diplomatique »

 

Bonjour

Il ne faudrait jamais licencier certains journalistes. C’est le cas d’Aude Lancelin, « talentueuse directrice adjointe de L’Obs ». On peut la présenter ainsi :

« Aude Lancelin  née en 1973 à Tours, compagne de Frédéric Lordon. Ancienne élève du lycée Henri IV, en hypokhâgne et khâgne, puis étudiante à la Sorbonne-Paris IV, agrégée de philosophie, enseigne dans un établissement classé ZEP de l’Essonne.

 « Engagée en 2000 par le Nouvel Observateur, où elle couvre les domaines de la culture et des idées. Réalise de nombreux entretiens avec les philosophes contemporains. Parallèlement, collabore aux émissions télévisées Culture et dépendances (France 3) et Postface (i-télé, Canal+).

« Relève en 2010 que Bernard-Henri Lévy a cité naïvement (elle parle d’« autorité du cuistre ») un auteur imaginaire, Jean-Baptiste Botul, dans un ouvrage alors à paraître – ce qui provoque une vague de réactions amusées ou consternées. En août 2011, elle rejoint Marianne, en tant que directrice adjointe de la rédaction, responsable des pages « Culture » et « Idées » de l’hebdomadaire.

« En 2014, à la suite de la nomination de Matthieu Croissandeau à la direction de la rédaction, elle revient à L’Obs. Est licenciée par M. Croissandeau en mai 2016. Cette décision est, selon Mediapart imposée par les actionnaires, en l’occurrence Claude Perdriel et Xavier Niel. Elle est présentée comme un ‘’choix managérial’’, mais une grande partie de la presse y voit des motivations politiques : Claude Perdriel a en effet ouvertement reproché à Aude Lancelin d’avoir publié des textes « anti-démocratiques », c’est-à-dire trop à gauche, dans les pages « Débats » de L’Obs et d’avoir soutenu le mouvement Nuit Debout.

« Le fait que le compagnon d’Aude Lancelin soit Frédéric Lordon, figure de la gauche de la gauche, pourrait aussi avoir motivé l’éviction. Le 25 mai 2016, une quarantaine d’intellectuels publient dans Libération une lettre de protestation contre le licenciement d’Aude Lancelin . »

Plan média

Le plus généralement les journalistes licenciés (ou « invités à partir ») gardent le silence. Tel n’est pas le cas d’Aude Lancelin. Elle va publier « Le monde libre » (19 euros). Elle y narre, vu  de l’intérieur « la dérive du système médiatique français ». Voici ce qu’en dit (extraits) Livres Hebdo :  

« On se demandait qui allait éditer le livre d’Aude Lancelin, ancienne directrice adjointe de L’Obsdont le licenciement avait fait grand bruit fin mai. Ce sont Les liens qui libèrent qui, après avoir réussi à garder le secret jusqu’à cette fin de semaine, publieront le 12 octobre Le monde libre avec un tirage de 14000 exemplaires dont 10000 seront mis en place. Dès ce dimanche 9 octobre, le plan média démarre avec une interview dans le JDD.

« Elle raconte de l’intérieur la dérive du système médiatique français avec l’histoire de la numéro deux d’un hebdomadaire de gauche qui s’appelle L’Obsolète, dirigé par un certain Jean Joël. Elle fustige « la décadence d’un métier,  les opérations de police intellectuelle et le socialisme d’appareil à l’agonie » et trace de durs portraits de Manuel Valls « petit homme colérique aux idées simples devenu l’enfant chéri de l’Obsolète » ou Bernard-Henri Levy, « le sentencieux maître à penser de l’Obsolète ».

« La force de ce texte est qu’il est l’expression d’une époque, explique Henri Trubert, son éditeur. On voit comme les théories de management ont envahi les rédactions, le glissement des médias mais aussi de la gauche qui emprunte ses valeurs et concepts à la droite. » »

« Les Valls et les Macron »

Dans Le Journal du Dimanche (groupe Lagardère) l’ancienne de L’Obsolète cogne dur. L’hebdomadaire dominical du groupe Lagardère « a décidé de donner la parole à Aude Lancelin car son ouvrage «  bien au-delà des portraits cruels de journalistes et intellectuels parisiens, pose à sa manière le problème de la liberté d’expression ». « Aude Lancelin : « Il y a un trou d’air dans la vie intellectuelle française  » » (propos recueillis par Marie-Laure Delorme) – sur abonnement. On y lit des choses désespérantes, que L’Obs est devenu le nom de la gauche officielle, prétendument « sociale-démocrate », en réalité néolibérale et autoritaire, « une gauche obligée de mentir en permanence sur elle-même », mais dont « plus grand monde n’est tout à fait dupe désormais ».

Aude Lancelin a écrit un pamphlet, œuvre contestataire 1 et non « entreprise de dénigrement systématique ». Elle dénonce le « monde Uber » et le « monde El Khomri » prônés « par les Valls et les Macron ». Et elle n’a pas « assuré ses arrières », pas assuré son « avenir professionnel ». Ce serait, en somme, une fin.

« Ce livre est évidemment une lettre d’adieu à ces lieux que l’on appelle encore journaux par habitude, mais où l’esprit a été vaincu, où les combats de sont plus que d’apparence. Pour autant ce n’est nullement un adieu à ce métier. Les journalistes étouffent, nous sommes nombreux à ne plus supporter d’être les hochets de géants des télécoms intrumentalisant la presse à leurs propres fins. Avec l’aide des lecteurs, eux aussi spoliés, une autre histoire reste à écrire ».

« Notre vigueur découle de votre appui »

Hasard ou fatalité, on lit ceci dans le dernier numéro du Monde Diplomatique :

« Depuis deux ans, la diffusion du Monde diplomatique s’est nettement redressée  ; le nombre de ses abonnés atteint un record historique ; la situation de ses finances n’inspire plus d’inquiétude. Un tel rétablissement détonne dans le paysage de la presse et dans le climat idéologique actuel. Il tranche en particulier avec le délabrement éditorial et économique de la plupart des périodiques, dont certains ne diffèrent leur trépas qu’en se transformant en prime numérique du géant des télécoms qui les possède. Notre santé contraste également avec la situation politique et idéologique générale. (…)

«  Depuis 2009, nous avons fait appel à vous pour mener ce combat éditorial et politique. Le résultat est là, puisque notre vigueur découle de votre appui. La période qui s’annonce réclamera plus que jamais que notre voix porte. Votre contribution aura donc également pour avantage de prévenir tous les dynamiteurs du bien commun que leur offensive nous trouvera sur leur chemin.,Soutenez-nous ! Le Monde diplomatique  ambitionne de faire vivre un journalisme affranchi des pouvoirs et des pressions. Une liberté qu’il doit essentiellement à ses acheteurs et abonnés. »

Peut-être faudrait-il, parfois, licencier certains journalistes. Ou les inviter à quitter ces lieux que l’on appelle encore journaux. Par habitude.

A demain

1 Sur ce thème, le remarquable : « L’âge d’or du pamphlet », de Cédric Passard. CNRS éditions. 25 euros.

 

«Castration», Androcur® et paraphilies : rappels sexuels au vu de la situation en Indonésie

Bonjour

Chirurgie et sexualité. Dans le New York Times Denise Grady nous rapporte que le premier homme greffé du pénis aux Etats-Unis vient de sortir du Massachusetts General Hospital de Boston. Il est souriant : “Recipient of First Penis Transplant in U.S. Is Released From Hospital”. On n’en saura guère plus 1.

Sexualité pathologique et justice.  L’Indonésie vient d’annoncer que les « délinquants sexuels » pourront désormais être condamnés à subir une peine de « castration chimique ».  Cette mesure vise à protéger les mineurs victimes d’abus sexuels en complétant une loi sur la protection de l’enfance. «Nous espérons que cette loi aura un effet dissuasif pour les délinquants», a déclaré le président indonésien Joko Widodo.

Radicalité

« Depuis plusieurs années, les crimes sexuels sont en augmentation dans le pays, rapporte Libération  ( Gurvan Kristanadjaja). Du coup, sur les chaînes de télévision, dans les journaux, de nombreux Indonésiens tentaient peu après l’affaire de trouver des réponses à l’horreur. Presque tous les soirs, des débats télévisés avec cette question : ‘’Comment lutter contre l’abus sexuel ?’’. Et la plupart du temps, la réponse des invités est radicale. »

Libé ne détaille pas, ici, la radicalité. Mais la suite n’est pas sans intérêt. Pour la Commission nationale des droits de l’Homme indonésienne, dont les propos sont rapportés par Jakarta Globe, «la castration chimique est une forme de vengeance et une peine dégradante, ce qui constitue une violation des droits de l’homme». Une critique rapidement éludée devant la presse par la Pr Nila Moeloek, ministre de la Santé, face aux médias : «Il y a beaucoup de pour, et beaucoup de contres, mais s’il vous plaît, ne considérez pas seulement le point de vue des délinquants. Essayez aussi de considérer celui des victimes ».

Castration et émasculation

L’homologue indonésienne de Marisol Touraine a expliqué, en parallèle du lancement d’une campagne antitabac, que la castration chimique consistait à injecter des hormones féminines afin de réduire la virilité des condamnés: «Les hormones féminines seront injectées chez les délinquants sexuels hommes pour qu’ils atteignent un équilibre hormonal». Tempo, autre journal national, s’interroge sur la réelle efficacité de la mesure, et sur l’augmentation de l’agressivité que pourrait induire par ce « procédé chimique ».

Un neurochirurgien indonésien, le Dr Yusni Roslan Hasan, apporte une réponse claire : les délinquants ainsi castrés, en dépit d’une baisse de libido, pourraient être de nouveau coupables de viol, car la mémoire de la violence sexuelle persiste. Pour lui, la castration n’est donc pas une solution ; mieux vaudrait « augmenter la sécurité, améliorer l’éducation, et enseigner la politesse envers les femmes». C’est une option.

En France le temps ne change rien à l’affaire et, dans Le Nouvel Observateur devenu  L’Obs c’est, une fois encore, le sexologue Jacques Waynberg qui revient sur la genèse de cette pratique et sur le terme même de « castration » (médicamenteuse) – une formule incorrect selon lui, puisque ce traitement réduit certes les signes extérieurs de virilité de façon radical mais que l’affaire n’a rien d’irréversible. Il est courant de pratiquer l’amalgame entre castration et émasculation – sans même parler de « pénectomie ».

Territoire national

Sur notre territoire national cette pratique chimique a, déjà, une assez longue histoire. « Elle a été développée dans le cadre des mesures de prévention des récidives de la criminalité sexuelle, notamment des crimes pédophiles, rappelle dans L’Obs, le sexologue qui a de la mémoire. Il convient de rappeler que la sanction pénale de tels méfaits se heurte à deux obstacles. Le premier concerne la vertu punitive des peines encourues, notamment des incarcérations, et le second a trait au risque de récidive que les menaces judiciaires – nous disons « l’intimidabilité » des procès – ne permettent pas d’écarter. » Il ajoute :

« Le corps médical, et tout particulièrement psychiatres et psychologues, a été questionné de bonne heure sur le thème d’une prise en charge « thérapeutique » des pervers dangereux et lourdement condamnés. Le résultat de ces mesures curatives purement verbales et centrées sur l’analyse des motivations du passage à l’acte condamnable n’a jamais fait l’objet d’un consensus concluant.

Il faut attendre la décennie 1950-1960 aux États-Unis, et l’émergence des progrès spectaculaires des recherches endrocrinologiques, pour que s’ouvre une voie nouvelle pour renforcer l’arsenal des moyens de lutte contre la criminalité sexuelle. Les travaux cliniques et l’invention d’hormones masculines de synthèse a permis une meilleure connaissance du rôle des « androgènes » dans la sexualité, non seulement du point de vue de la fertilité, mais aussi des comportements violents. 

Paroisse sexologique

 C’est ainsi que le concept « d’antihormone » a bouleversé la donne des protocoles des sanctions pénales 2. Emerge alors l’idée qu’en « tarissant » les doses d’hormones dans le sang circulant on « stoppera net » la libido, les besoins sexuels abusifs en amont du passage à l’acte. C’est là une vision bien mécaniste de la sexualité en général, pathologique en particulier. Et plutôt que de parler de « castration chimique » mieux vaudrait user de la formule  « andropause artificielle », avec ses brouillards d’impacts psychologiques et cardiovasculaires. Sans oublier une question éthique de taille : le traitement à visée castratrice ne peut pas être prescrit sans le consentement éclairé de l’homme concerné.

In fine le sexologue plaide pour sa paroisse, pour un peu moins de chimie et un peu plus d’humanité :

« En l’absence d’un savoir indéniable en matière de conduites sexuelles asociales, la solution pharmaceutique n’est pas une réponse absolue et dénuée d’effets secondaires. L’approche sexologique, longtemps absente du débat, peut être un complément utile à l’effort de contrôle et d’assistance des personnes visées par ces décisions de justice. Dans une démarche d’équipe pluridisciplinaire, la sexologie va apporter une contribution essentielle : celle de l’exploration de la fonction érotique, en replaçant les comportements « pervers » dans leur contexte non seulement obsessionnel, mais aussi existentiel. »

A demain

1 Pour une synthèse sur les greffes péniennes, on peut se reporter à notre chronique : « Pourquoi la greffe de pénis est en train de prendre » (Slate.fr,  23 mai 2016)

2 Le médicament phare de cette génération d’antidotes des désirs sexuels devenus pathologiques a pour nom l’Androcur ® « pour réduire les pulsions sexuelles dans les paraphilies, en association à une prise en charge psychothérapeutique » (Schering SA 81,89 € les trois plaquettes de 20 comprimés)

Coup de tonnerre à l’AP-HP : un médecin accusé d’avoir volé de l’argent à des patients migrants

 

Bonjour

C’est sans précédent : « Martin Hirsch, directeur général de l’AP-HP, et Serge Morel, directeur des hôpitaux universitaires Pitié-Salpêtrière – Charles-Foix, ont pris la décision le 10 mai 2016 de suspendre de ses fonctions à titre conservatoire un médecin exerçant en qualité de praticien hospitalier temps plein à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière. Une procédure disciplinaire sera par ailleurs engagée à son encontre.

« A la suite d’un signalement effectué par un bénévole d’une association d’aide aux migrants, un patient étranger en situation irrégulière bénéficiaire de l’AME a rapporté avoir versé à plusieurs reprises des sommes d’argent en espèce au médecin concerné de l’hôpital La Pitié-Salpêtrière, pour obtenir la délivrance d’un certificat médical permettant d’initier la procédure de demande de titre de séjour pour raisons de santé. Il expliquait avoir été mis en contact avec ce médecin par un intermédiaire et que de nombreuses autres personnes bénéficiaient de ce système. L’enquête interne menée par l’AP-HP sur ce dossier laisse supposer que d’autres patients dans des situations comparables auraient également été amenés à effectuer de tels versements. »

Esprit de lucre

L’AP-HP a donc décidé : de signaler les faits à la justice au titre de l’article 40 du code de procédure pénale ; de suspendre de ses fonctions le médecin concerné et d’engager une procédure disciplinaire ; de signaler les faits au Conseil de l’ordre compétent. « Ce type de décision, qui reste très rare, est engagé lorsque la gravité des faits soupçonnés met en cause la confiance de l’institution dans l’action du praticien, explique Martin Hirsch. L’ensemble de ces faits, s’ils étaient confirmés, constituent des fautes lourdes que l’AP-HP ne peut tolérer en son sein. Ils mettent notamment en cause la probité requise d’un médecin au plan de sa déontologie professionnelle. L’affaire est exposée en détail dans Le Monde (Paul Benkimoun) : « Un médecin de l’AP-HP suspendu pour avoir réclamé de l’argent liquide à des migrants ».

Le quotidien vespéral cite le nom de l’accusé : le Dr Yves Benhamou, « un hépatologue réputé, aux nombreuses publications dans les revues médicales », un habitué des congrès internationaux consacrés aux hépatopathies. Il était membre de l’équipe du service d’hépato-gastro-entérologie de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris, 13e arrondissement) dirigé par le Pr Olivier Rosmorduc.

Tact et mesure

Etait-ce, comme glisse Le Monde, « un mandarin de la Pitié » ? C’était à coup sûr un praticien hospitalier ayant (comme la loi le permet) une activité privée assurant, du moins peut-on l’imaginer, de finir le mois sans inconfort (tarifs « conventionné honoraires libres » disponibles ici ; 150 euros la consultation remboursée 23 euros). On pouvait aussi, sur sa pancarte, lire ceci, qui ne manque pas, aujourd’hui, d’un certain sel :

« Votre médecin détermine librement ses honoraires. Ils peuvent donc être supérieurs au tarif du remboursement par l’assurance maladie. Si votre médecin vous propose de réaliser certains actes qui ne sont pas remboursés par l’assurance maladie, il doit obligatoirement vous en informer. Dans tous les cas, il doit fixer ses honoraires avec tact et mesure. Si vous bénéficiez de la couverture maladie universelle complémentaire, votre médecin doit appliquer le tarif de remboursement de l’assurance maladie. »

Suspension en six jours

Tout est allé très vite. L’affaire, précise Le Monde,  démarre le 3  mai lorsqu’un bénévole s’occupant de migrants bénéficiaires de l’Aide Médicale de l’Etat (AME) alerte l’AP-HP : un bénéficiaire lui a signalé des demandes de paiement en argent liquide formulées par le Dr Yves Benhamou lors de ses consultations. Or l’AME, par définition permet de bénéficier d’un accès aux soins en étant pris en charge à 100  % par l’assurance-maladie.  C’est « un intermédiaire » qui aurait amené les bénéficiaires de l’AME à la consultation du Dr Yves Benhamou.

Six jours plus tard, suspension de l’intéressé – sans, pour l’instant, que les éléments rassemblés par les services de Martin Hirsch permettent d’apprécier totalement l’ampleur de l’affaire, le nombre de personnes auxquelles des sommes en liquide auraient été demandées ou les montants qui auraient pu être perçus. Martin Hirsch, a saisi également le Conseil de l’ordre des médecins et a transmis un signalement au procureur de la République, en application de l’article  40 du code de procédure pénale, qui oblige les fonctionnaires ayant « connaissance d’un crime ou d’un délit »  à en informer « sans délai » la justice. Selon Le Monde, la liste des soupçons soulevés par la direction est très large : aide à l’obtention de faux certificats médicaux, escroquerie, trafic d’influence, voire aide au séjour irrégulier. Le parquet de Paris dira dans les jours à venir s’il ouvre ou non une enquête sur la base de ce signalement.

Le précédent de Boston, 2010

Il faut aussi, comme dans tout dossier, compter avec les antécédents. Le Nouvel Observateur du 3 novembre 2010 :

« Etrange mélange des genres entre médecine et finance : un spécialiste français de l’hépatite C conseillait à la fois un laboratoire testant un nouveau médicament et des fonds d’investissement spécialisés dans la santé. Les informations confidentielles qu’il leur a fournies leur aurait permis d’éviter de lourdes pertes en Bourse.

Lundi, alors qu’il participait à un congrès à Boston, le docteur Yves Benhamou a eu une mauvaise surprise : des agents du FBI l’ont arrêté et lui ont annoncé qu’il était suspecté d’avoir participé à un délit d’initié. Ce spécialiste de l’hépatologie (les maladies du foie), en poste à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris, va être présenté à un tribunal new-yorkais.

A l’origine de l’affaire : l’albuferon, un médicament contre l’hépatite C testé par le laboratoire HGSI (Human Genome Sciences Inc.). Yves Benhamou appartenait au comité d’évaluation de l’albuferon, et connaissait donc les résultats des tests confidentiels menés par HGSI.[voir le document Fichier PDF] HGSI est coté au Nasdaq : les résultats des tests ont un impact direct sur son cours de Bourse. Fin 2007, justement, ces résultats ne sont pas brillants. La mise sur le marché de l’Albuferon est compromise. HGSI l’annonce officiellement fin janvier 2008, et le cours de son action s’effondre immédiatement de 44%.

30 millions de dollars

« La SEC, l’autorité des marchés financiers, est intriguée : dans les semaines ayant précédé l’annonce, six hedge funds spécialisés dans la santé ont revendu toutes leurs actions HGSI. S’ils les avaient conservées, ils auraient perdu 30 millions de dollars. L’enquête de la SEC révèlera que ces fonds ont ensuite racheté des actions HGSI, à moitié prix.  Yves Benhamou était justement consultant pour la société gérant ces six hedge funds. La SEC n’en révèle pas le nom, mais selon l’agence Bloomberg, il s’agit de FrontPoint Partners, une filiale de la banque d’affaires Morgan Stanley.

«  Les enquêteurs de la SEC en sont persuadés : le médecin français disposait d’informations confidentielles grâce à son premier client, le laboratoire HGSI, et les a transmises à son second client, FrontPoint Partners. Il s’intéressait d’ailleurs de près à l’évolution du titre HGSI. Dans un des e-mails récoltés par la SEC, Yves Benhamou demande ainsi conseil au financier : « Je pense investir dans l’action et je voudrais avoir votre avis. Pensez-vous que l’action Human Genome va augmenter ? A quel prix ? Quand ? »

Le « délit d’initié » est-il ou non un « conflit d’intérêt » ? Toujours est-il que la direction générale de l’AP-HP ne semble pas, alors, s’être manifestée. Le Dr Benhamou avait repris ses activités, publiques et privées, à La Pitié. Contacté par e-mail à plusieurs reprises par Le Monde le praticien n’a pas souhaité présenter sa version des faits concernant ses patients désargentés.

«La médecine, c’est ingrat. Quand on se fait honorer par les riches, on a l’air d’un larbin; par les pauvres, on a tout du voleur.»  (Voyage au bout de la nuit)

A demain

Cancers, rats, pesticides, OGM et conflits d’intérêts : la série Séralini est relancée

Bonjour

Tous les auteurs de feuilletons (de séries) cherchent le mouvement perpétuel. On se souvient peut-être de l’affaire Séralini. C’était  le 19 septembre 2012  « OGM-Monsanto : pourquoi le gouvernement français s’est affolée » (Slate.fr). Une histoire au départ assez invraisemblable, mêlant du scientifique, du politique et du médiatique. Une sorte de série franco-américaine qui partit en fanfare.

Nouvel Observateur

La Une du Nouvel Observateur, « Oui, les OGM sont des poisons ! »… des images de rats cancéreux… des journalistes dans la confidence au prix d’on ne sait quel pacte secret… des médias généralistes en grande excitation….  Et le gouvernement à l’unisson, expliquant «avoir pris connaissance des informations, rendues publiques aujourd’hui, sur l’étude menée par des chercheurs français, mettant en cause l’innocuité à long terme du maïs transgénique NK 603 sur les rats». Quand et comment le gouvernement avait-il pu «prendre connaissance» d’informations qui n’étaient pas encore rendues publiques?

L’étude «menée par des chercheurs français» n’était pas encore disponible sur le site de la revue américaine Food and Chemical Toxicology qui devait la publier. Toutes les institutions scientifiques de France et de Navarre mobilisées…  Des orages en cascade …

Libération

Au cœur de l’affaire le Pr Gilles-Eric Séralini (Université de Caen). L’affaire devait durer des mois. Pas de réelles conclusions, des opprobres réciproques. Un papier rétracté… ou pas… Ou republié… Des soupçons croisés de conflits d’intérêts… Un enkystement des positions. «Un désastre pour le débat public, sa qualité, sa capacité à générer de la décision politique et démocratique. C’est, pour l’instant, le résultat majeur de l’opération de communication organisée par l’équipe du biologiste Gilles-Eric Séralini, professeur de biologie moléculaire à l’université de Caen», analysait, d’emblée,  le journaliste Sylvestre Huet dans Libération rejoignant les analyses de Michel Alberganti publiées sur Slate.fr (voir le dossier).

Médiapart

Juin 2015 : voici que l’on reparle du Pr Séralini. Des causes voisines peinent pour l’heure  à produire les mêmes effets. Ce n’est pas le Nouvel Observateur mais Mediapart. Ce n’est pas Food and Chemical Toxicology, mais PLoS One. Et un gouvernement français qui à d’autres chats à fouetter.

Que peut-on lire sur Mediapart (18 juin) ? Ceci :

« Une nouvelle étude du Pr Séralini  a fait l’objet de pressions de la part du lobby des pesticides : alors qu’une revue (PLoS One) s’était engagée à publier cette étude dès aujourd’hui, la revue en question, sous des prétextes douteux, a reporté cette publication… L’étude en question est qualifiée de remarquable par les scientifiques qui en ont pris connaissance.

Son résultat est facile à comprendre : les animaux (dont les rats) utilisés dans les laboratoires reçoivent une alimentation dite standard-normale-hygiénique qui est en fait imprégnée de multiples toxiques (dont le Roundup, métaux lourds et OGM).  Il est donc impossible, dans ces conditions, de valider les études portant sur les effets de ces agents. (Voir ici le site Foodnavigator.com).

 Au travers de cet « incident » est confirmée la volonté du lobby des pesticides de « tout faire » pour s’opposer à la remise en question de l’innocuité de leurs produits (pesticides et semences-OGM). »

FR3 et France Inter

On peut voir ici un entretien accordé par le Pr Séralini sur FR3 où il met en cause la revue PLoS One. Le sujet a aussi été abordé sur France Inter dans l’émission « La tête au carré » qui invitait aussi le Pr Séralini. . Ecouter ici. Où l’on retrouve la même ambiance de bonneteau scientifico-médiatique…  des embargos qui devaient être levés … mais qui ne le sont pas… une revue qui publie… ou pas … qui fait parler d’elle à prix réduit… le dépit d’un chercheur qui rate une opération de communication … les soupçons… les lobbies… Et dans tout cela de bonnes raisons, dans un camp et dans l’autre, de se réjouir, de continuer un combat face auquel le citoyen laïc est comme perdu.

En substance le Pr Séralini et son équipe auraient découvert que toutes les études visant à évaluer la toxicité des OGM menées par Monsanto &C° seraient pipées. Etudes publiées dans les meilleures revues scientifiques mondiales. Ce serait, pour user d’un mot qui fut en vogue, énorme. Cela l’est-il ?

Cette nouvelle étude est-elle remarquable ? Comment le dire avant de la lire ? Sera-t-elle publiée un jour ? Ou, comme avant, brûlée place du Vieux marché, à Caen ?

A demain

Dans l’ombre de l’affaire Rémi Fraisse, la mort de Malik Oussékine (décembre 1986)

Bonjour

On pouvait aisément le prévoir : l’affaire de la mort de Rémi Fraisse prend de l’ampleur. Rien n’est acquis quant aux causes précises de cette mort et c’est cette incertitude même qui alimente la polémique montante. En quelques heures les prises de paroles politiques se sont multipliées dans les médias. A peine avait-on accusé le gouvernement et l’actuelle majorité de ne pas avoir présenté des condoléances que ces condoléances étaient présentées. On accusa alors le retard mis à les exprimer.

« Et depuis 48 heures, aucun membre de ce gouvernement qui avait pourtant, théoriquement, fait de la jeunesse une priorité, ne s’est exprimé pour présenter ses condoléances, pour dire qu’il regrettait infiniment ce qui s’est passé » vient de déclarer Cécile Duflot, députée de Paris, qui a quitté le gouvernement en avril. Mme Duflot qui voit là un « scandale absolu », une « tache indélébile sur l’action de ce gouvernement ».

Compassions à la Une

Comme un reproche fait à des responsables manquant de cette émotion qui nourrit désormais les vies mêlées du médiatique et du politique.  Avec son corollaire : l’expression de sa compassion – ce « sentiment de pitié qui nous rend sensible aux malheurs d’autrui ».

« Quelles que soient les circonstances, quand un jeune disparaît, la première des attitudes, des réactions, c’est celle de la compassion. C’est pourquoi j’ai appelé son père ce matin » a déclaré le chef de l’Etat en marge d’une visite d’ateliers d’écriture à Paris. « La seconde réaction est « la vérité, toute la vérité sur ce qui s’est passé durant cette manifestation qui a été violente, j’y veillerai personnellement » a ajouté le président de la République

Le Nouvel Observateur de 1977

La secrétaire nationale du groupe Europe Ecologie Les Verts (EELV) se nomme  Emmanuelle Cosse. Elle déclaré : « Depuis 1977, il n’y avait pas eu de mort dans des manifs écolos » [mort de Vitali Michalon sur le site nucléaire de Creys-Malville]. « Et depuis 1986 et Malik Oussekine, il n’y avait pas eu de mort dans une manifestation ». Les écologistes réclament la création d’une commission d’enquête parlementaire.

Pour Vitali Michalon on verra ici ce qu’était Le Nouvel Observateur de l’époque. Pour Malik Oussékine les causes de la mort firent polémiques et les résultats de l’autopsie médico-légale ne furent pas toujours simple à décrypter. Nous étions au début du mois de décembre 1986 dans le contexte de manifestations étudiantes récurrentes contre le projet de réforme universitaire du ministre délégué chargé de la Recherche et de l’Enseignement supérieur Alain Devaquet membre du gouvernement Chirac.

Rue Monsieur-le-Prince

Malik Oussekine, 22 ans, avait été retrouvé dans le coma, le 6 décembre 1986, à la hauteur du n°20 rue Monsieur-le-Prince, dans le 6ème arrondissement de Paris.  Il souffrait d’insuffisance rénale, conséquence d’une malformation rénale congénitale. Cette malformation avait nécessité une intervention chirurgicale et la pose, en permanence, d’une poche de dérivation urinaire. Depuis plusieurs mois, il suivait des séances de dialyse au centre médical Edouard-Rist, dans le 16e arrondissement. Cette insuffisance rénale ne l’empêchait toutefois pas, au dire de son entourage, d’être très sportif et de pratiquer notamment la course à pied, l’escrime ou l’équitation.

Le 6 décembre rue Monsieur-le-Prince, l’équipe du SAMU a trouvé Malik Oussékine dans un état comateux. Un choc électrique a néanmoins permis une reprise temporaire des battements cardiaques. Après le transfert du corps à l’hôpital Cochin, une autopsie avait été pratiquée durant trois heures dans la matinée du 6 décembre à l’Institut médico-légal par le Dr Dominique Lecomte. Les premiers éléments recueillis par cet expert avaient servi à la rédaction du communiqué publié dans l’après-midi du même jour par Michel Jéol, procureur de la République.

Rapport d’autopsie

Ce communiqué précisait l’absence de fractures. On confirme toutefois de plusieurs sources une fracture importante des os propres du nez, conséquence d’un violent coup en plein visage. Selon ce communiqué, «  les traces de violences constatées (…) ne seraient pas susceptibles d’avoir entraîné la mort. Le décès serait dû à une décompensation cardiaque créée par l’état pathologique rénal antérieur du patient ».

Le Monde devait ensuite rapidement publier le contenu du rapport d’autopsie signé du Dr Leconte – huit pages dactylographiées résumant un examen pratiqué avec la plus grande minutie. On y apprennait que l’examen autopsique avait mis en évidence :

«  l) La présence de plusieurs hématomes

– Au niveau de la face, avec une fracture du nez et un petit hématome de la joue, ainsi qu’un petit hématome frontal.

– Un hématome au niveau de l’épaule gauche dans la région postérieure, ainsi qu’un hématome dorsal médian haut.

– Un hématome cervical latéral droit pouvant être en rapport avec la réanimation et notamment la sous-clavière effectuée.

– Un petit hématome de la main et du poignet gauche, ainsi qu’un petit hématome du tiers moyen de la jambe gauche.  »

 » Nous n’avons observé, poursuit le docteur Lecomte, aucune fracture du crâne, aucune lésion cérébrale, aucune lésion du rachis dorsolombaire ou des membres.

 » 2) Il est constaté une pathologie organique antérieure très importante : à savoir une hydronéphrose bilatérale avec polykystose rénale droite et gauche majeure, ne laissant persister que très peu de parenchyme rénal fonctionnel.

 » Une intervention de Goodwin est effectuée avec un abouchement de l’uretère dans sa région urétérale haute au niveau du colon, suivie d’un abouchement du colon à la peau (…). Un abouchement non fonctionnel des uretères à la peau court-circuitant la vessie entre aussi dans le cadre de cette intervention chirurgicale.

 » 3) Des lésions de myocardiopathie diffuses, à savoir d’hypertrophie cardiovasculaire gauche et d’un aspect marbré du myocarde sont observées : de telles lésions myocardiques peuvent s’observer chez les insuffisants rénaux chroniques en dialyse ou non.  »

Ce rapport conclut que  » le décès est dû, dans un contexte traumatique, à la décompensation cardiaque, trouble du rythme cardiaque ou cardiomyopathie, telle qu’on l’observe au cours d’une insuffisance rénale chronique majeure. Les lésions de violence observées n’expliquent pas à elles seules le décès ». »

Violences

Les rapports de deux inspecteurs de police étaient aussi versés au dossier. Selon l’inspecteur principal Chritiane Hérault, Malik Oussékine était porteur d' » un hématome cervical très important gonflant la joue sur le côté gauche, un autre, moindre, existe sur le côté droit. Enfin, nous remarquons une très importante bosse occipitale et un anus artificiel « . L’inspecteur Daniel Bedel, inspecteur à l’IGS, avait constaté  » un hématome postérieur de l’épaule gauche, un hématome dorsal de 7 centimètres de long et de 4 centimètres de large, un hématome cervical latéral droit et gauche en rapport avec la réanimation, un hématome de la joue gauche, un hématome sus-orbitaire gauche, un hématome superficiel à la jambe « .

L’ensemble des pièces médicales du dossier judiciaire sur la mort de Malik Oussékine, ne permettait alors  nullement de trancher, avec une absolue certitude, quant aux causes précises du décès. On garda en mémoire que « les lésions de violence constatées n’expliquaient pas à elles seules le décès ». Le Dr Lecomte savait alors que la justice pourrait lire que, si la violence n’expliquait pas « à elle seule » le décès, c’est qu’elle y avait bel et bien contribué.

Le ministre Alain Devaquet présenta alors rapidement sa démission

A demain

« Il n’y a pas ‘’ d’affaire Morelle’’ » dit Aquilino Morelle. Prochain ouvrage: « Ça va saigner».

Bonjour

Nous avions quitté le Dr Aquilino Morelle avant l’été. Il était alors convoqué par le Conseil de l’Ordre des médecins de Paris. Il s’agissait alors d’entendre « sa version des faits ». Puis « de voir quelles suites donner ». Les faits ? Le recours à un cireur de chaussures n’étant pas interdit par la juridiction ordinale, une seule ombre connue au tableau : alors qu’il était salarié de l’Igas, des rémunérations pour « prestations de conseil » par le laboratoire danois Lundbeck. C’était en 2007 (15 octobre / 31 décembre).

Episodes dépressifs

Il se serait alors agi d’un « contrat ponctuel », un travail d’intermédiaire. En pratique l’organisation de deux rendez-vous avec le Comité économique des produits de santé (CEPS) – une  structure qui fixe – dans le plus grand secret –  le prix des médicaments et les taux de remboursement.

On laissait alors entendre  qu’il s’agissait ici de conseiller à  Lundbeck pour « stabiliser » le prix du Seroplex® –  une molécule utilisée contre la dépression (épisodes dépressifs majeurs) et les troubles anxieux (tels que le trouble panique avec ou sans agoraphobie, le trouble d’anxiété généralisée et les troubles obsessionnels compulsifs) chez les adultes de plus de 18 ans. Environ 29 euros la plaquette de 28 comprimés. Remboursé à 65% par notre Sécurité sociale. C’est aussi une molécule qui bénéficia, quelques mois plus tard, d’une extension d’indication.

A l’aveugle

Le Dr Morelle fit à nouveau parler de lui il y a quelques jours. Une sortie inouïe qui aurait peut-être pu (à l’aveugle) être qualifiée de délirante. Des propos publiés dans Le Point qui firent sortir le ministre des Finances de ses gonds. Puis des propos vite récusés par le principal intéressé.

Et puis, aujourd’hui, le Dr Morelle dans Le Monde auquel il a accordé un entretien « exclusif » (David Revault d’Allonnes). Extraits :

« Pourquoi ne vous êtes-vous pas exprimé depuis votre démission de vos fonctions de conseiller politique du président, le 18 avril dernier ?

Le choix du silence m’a d’abord été imposé par la violence du lynchage médiatique dont j’ai été l’objet. Face au déferlement de calomnies et de caricatures, parfaitement orchestré, toute parole venant de moi aurait été vaine, par avance discréditée. Le silence était aussi, en soi, une réponse : le refus d’entrer, même pour la combattre, dans une manipulation dégradante. Enfin, se taire était une manière de respecter le travail des institutions : la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, le conseil de l’Ordre des médecins, la justice. Cinq mois se sont écoulés. J’ai besoin de rétablir la vérité. Je le dois aux miens.

Démentez-vous toujours tout conflit d’intérêts ?

C’est une accusation sans aucun fondement. Quand me serais-je trouvé en situation de conflit d’intérêts ? Pendant les deux années où j’ai servi le président ? Non. Pendant les vingt-deux années où j’ai servi l’Etat et la santé publique ? Non. Lorsque, avec mes deux collègues de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), nous avons mené l’enquête sur l’affaire du Mediator ? Non. Entre le 15 octobre et le 31 décembre 2007, enfin, quand j’ai assuré une prestation de conseil auprès du laboratoire suédois Lundbeck alors que je venais de réintégrer l’IGAS ? Non plus. A aucun moment, en effet, je n’ai eu à décider de quoi que ce soit pour ce laboratoire. Encore moins pu le favoriser en quoi que ce soit. Et l’IGAS n’a aucun pouvoir de contrôle sur un laboratoire pharmaceutique : la loi le lui interdit. Dès lors, parler de conflit d’intérêts n’a aucun sens.

Pourquoi l’IGAS n’avait-elle pas alors été saisie d’une demande d’autorisation ?

J’ai effectivement omis de le faire, comme cela peut arriver à n’importe qui. Mais cette omission ne révèle en rien un conflit d’intérêts. Si l’on avait examiné ces faits avec impartialité et avec calme, on serait parvenu très vite à cette conclusion : il n’y a pas d’« affaire Morelle ».

Où en sont les différentes procédures engagées à ce sujet ?

La Haute Autorité pour la transparence de la vie publique a examiné mes déclarations de patrimoine et d’intérêts. Elle ne m’a formulé aucune remarque. Le conseil de l’Ordre des médecins de Paris m’a auditionné le 8 juillet dernier. Sa présidente m’a confirmé qu’aucun manquement à l’éthique médicale ne pouvait être constaté et qu’aucune procédure ne serait ouverte. Le chef de l’IGAS a examiné mon dossier administratif. La seule anomalie relevée par lui, en vingt-deux ans, est cet oubli d’une demande d’autorisation en 2007. Reste l’enquête préliminaire, pour laquelle je n’ai pas encore été contacté. J’attends de pouvoir répondre à toutes ses questions quand le procureur de la République financier le souhaitera.

Avez-vous réintégré l’IGAS ?

– Oui, bien entendu. J’ai commencé une nouvelle mission qui m’a été attribuée par le chef de l’IGAS. (…)»

Autres catastrophes

Voilà pour Le Monde. Triste affaire classée ? C’est compter sans Le Nouvel Observateur. L’hebdomadaire rapporte que le Dr Morelle serait sur le point d’écrire un livre. Ce serait alors le deuxième.

Le premier (Flammarion-1996) était intitulé « La défaite de la santé publique ». Il avait généralement été salué. (« L’épidémie du sida et ses conséquences dramatiques pour les hémophiles a mis en lumière les défauts et les anomalies structurels de la culture médicale et administrative française. Si rien n’est fait, d’autres catastrophes surviendront »)

Le prochain ouvrage du Dr Morelle s’intitulerait « Ça va saigner».

A demain

La sortie inouïe du Dr Aquilino Morelle, et tout ce qui s’en est suivi (1)

Bonjour

Stéphane Le Foll est, entre autres fonctions, le porte parole du gouvernement Valls II comme il l’était du précédent. On ne lui connaissait pas un sens aigu de l’humour. Visant Aquilino Morelle il vient d’avoir ce mot : « ll faudrait que chacun revienne un peu les pieds sur terre ». On se souvient qu’après être monté très haut le Dr Aquilino Morelle était tombé  plus que bas. Une affaire de cirage et de quant à soi.

Froid dans le dos

Michel Sapin est depuis longtemps ministre. Aujourd’hui il est à l’Economie. Il est aussi de plus en plus fréquemment derrière les micros et les caméras. Pour expliquer que certes rien ne va mais que cela pourrait être pire. Et que si tout va mieux peut-être que, demain, la France chantera. Michel Sapin est souvent souriant. Ce matin, au micro de France Info, il ne l’était plus. Traitant des mille et un sujets à la confluence du politique et de l’éthique il a eu ce mot : « (…) le mieux qu’il pourrait arriver [à Aquilino Morelle] c’est de garder le silence ». Un mot qui, tout bien pesé, fait froid dans le dos.

Pourquoi menacer ainsi le Dr Aquilino Morelle ? Parce que le Dr Morelle vient de parler. Et que ses paroles dépassent celle d’un homme déçu. Elles sont du registre de l’homme qui gouvernait et qui découvre qu’on la trompé. Lui, l’homme de la gauche vraie trompé par celui dont il écrivait les plus beaux discours. Comme celui dit « du Bourget » (On peut retrouver ici le texte complet de ce discours grâce à la mémoire du Nouvel Observateur). On s se souvient des mots trouvés par le Dr Morelle sur « le monde de la Finance ».

« Tchéka hollandienne » 

Aujourd’hui, les tourmentes semblent sans fin. C’est l’heure choisie par son ancien premier conseiller à l’Elysée (par ailleurs ancienne « plume » de Lionel Jospin et procureur contre le Dr Servier dans l’affaire du Mediator). Le Dr Aquilino Morelle porte ses fers dans les plaies. Il accuse la « tchéka hollandienne » (1) de pratiquer la « purification ethnique » contre ceux qui ne sont pas « dans la ligne ». Il veut dire comme lui-même et Arnaud Montebourg.

« Dans un violent réquisitoire émaillant un article que lui consacre Le Point publié jeudi 11 septembre, celui qui fut « une plume » du président livre une lecture politique de son limogeage (« ma liquidation par la tchéka hollandienne ») le 18 avril après la révélation d’une affaire de cireur de chaussures convoqué à l’Elysée, résume l’Agence France Presse. Reliant son départ et celui de son ami Arnaud Montebourg, il affirme (« en privé », écrit Le Point): « la logique qui est en œuvre est une logique de purification ethnique. C’est les Hutus et les Tutsis. Tout cela est limpide. Cela a commencé par moi et maintenant Arnaud. Là ils ont signé leur crime. C’est d’une pureté ! ».

Ils ? « Hollande et ceux qui l’entourent, Jean-Pierre Jouyet [secrétaire général de l’Elysée et intime du président, ndlr]  et les ministres hollandais. A présent, le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils sont entre eux, mais cela va accélérer leur chute » ». Pour celui qui avait dirigé la campagne des primaires socialistes de M. Montebourg, le remplacement de ce dernier par Emmanuel Macron à Bercy fait « passer d’un ministre volontariste à un ministre libéral. D’un ministre très politique à un collaborateur ». « Ils vont obéir aux ordres de Merkel comme de bons toutous », accuse le médecin et énarque. « Merkel va nous traiter comme on le mérite. Comme des laquais », insiste le Dr Morelle. » « Laquais » ?

Daim à Saint-Germain

A l’heure où nous écrivons ces lignes des collaborateurs du Point (Aziz Zemouri et Pascal Cotelle) viennent d’interroger ce médecin (ancien directeur de campagne d’Arnaud Montebourg lors de la primaire socialiste) sur de nouvelles rumeurs concernant sa participation à l’écriture du premier livre de l’ancienne compagne du président de la République. Ils l’ont trouvé « attablé à la terrasse d’un café de Saint-Germain-des-Prés, pieds nus dans ses souliers en daim ». Il leur a répondu. (2) C’était avant la mise en garde, ce matin, de Michel Sapin.

A demain

(1) « Tchéka» était , au siècle dernier , un terme bien connu de certains militants politiques. C’est l’acronyme de « Commission extraordinaire » (en russe : чрезвычайная комиссия), une formulation  abrégée de « Commission extraordinaire panrusse pour la répression de la contre-révolution et du sabotage » (en russe : Всероссийская чрезвычайная комиссия по борьбе с контрреволюцией и саботажем).

Créée en décembre 1917 cette police politique fut placée sous l’autorité de Félix Dzerjinski pour combattre les ennemis du nouveau régime bolchevik. Son organisation était décentralisée et devait seconder les soviets locaux. En février 1922 elle fut baptisée « Guépéou ».

(2) Dernière minute: L’ancien conseiller politique de François Hollande, par ailleurs en charge des relations avec la presse, a sur Europe 1 accusé de « fourberie » la journaliste Anna Cabana (Le Point). Sur le fond, toutefois, il ne dément rien. Il explique juste que ses propos ont été extorqués et qu’ils n’ont aucune valeur. Une hypothèse avancée est que cette « plume » aurait aimé en garder la primeur pour un livre qui, dit-on, est en préparation.