Affaire Vincent Lambert : où est la vérité de l’étrange Dr Eric Kariger ?

Bonjour

La mort. Hier, 7 janvier 2015 les assassinats, à Paris, de Charlie Hebdo. Ils  ont fait oublier l’avant-dernière étape de la tragédie de l’affaire Vincent Lambert : les plaidoiries, au même instant et à Strasbourg, devant les juges de la grande chambre de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), des deux parties opposées quant à l’avenir de ce malade tétraplégique dans un état dit « végétatif chronique ».

Vincent Lambert, qui n’est en rien en fin de vie doit-il continuer à vivre ou doit-il mourir (comme en a décidé le Conseil d’Etat français) – mourir en associant sédation et privations de nourriture et d’eau ? La CEDH ne rendra pas sa décision, ultime, avant de longues semaines.

Une certaine notoriété

Aujourd’hui c’est une personne centrale de l’affaire Vincent Lambert qui (re)fait parler d’elle. Un médecin sans qui il n’y aurait pas d’affaire. Un médecin qui soulève de nombreux problèmes. Un médecin qui, après avoir gardé le silence dans un premier temps, ne semble avoir de cesse de parler, de se confier, aux médias. Parler de l’affaire qui lui a valu une certaine notoriété. Parler de celui qui lui avait été confié et de ses proches. Parler de lui au travers de Vincent Lambert. Ne plus parvenir à taire ce qu’un médecin, habituellement, tait. Par devoir et par respect.

Soit le Dr Eric Kariger, ancien chef de l’unité de médecine palliative et de soins de support du CHU de Reims. Il publie un livre d’entretien dont la sortie coïncide avec  l’audience de la CEDH.(1) Un livre que Libération (Eric Favereau, 7 janvier) n’a, contre toute attente, guère goûté : « Entre psychologie rudimentaire et révélations impudiques, Eric Kariger, explique sa démarche dans un livre ».

Dans les tourments

Plusieurs titres de la presse d’information générale ont, ces derniers mois, tenté de brosser un portrait de ce médecin « au cœur de la tourmente ». Tous ces portraits, ou presque, témoignent d’une forme de malaise, d’une impossibilité à cerner l’homme et ses paradoxes à tiroirs.

Ce catholique pratiquant était membre du Parti chrétien démocrate de Christine Boutin avant de demander à être mis en congé à l’été 2013, pour ne pas « exposer inutilement le mouvement ». Au fil des rebondissements ce médecin disait « assumer ». Mais assumer quoi ? « Mon cadre, moral, pratique et religieux est clair, expliquait-il au Monde (François Béguin, Laetitia Clavreul), en octobre 2013. Mon seul juge, c’est ma conscience. » Comme un plaisir exquis tiré d’une exposition personnelle dans une affaire qui, la loi étant ce qu’elle est, ne peut être que collégialement médicale.

On retrouva bientôt le médecin rémois sous les ors du Conseil d’Etat. Sous les ors et devant les caméras de RMC-BFMTV, justifiant avec d’étranges accents son comportement passé. Comme un malaise diffus, comme un diagnostic impossible à porter.

Intégristes catholiques

Il y avait eu, en mai 2014, un épisode qui nous avait alerté. Puis en juin, nouvelle alerte : le Dr Kariger faisait savoir qu’il avait demandé la protection de Marisol Touraine, ministre de la Santé, contre des « intégristes catholiques ». Ce médecin affirmait alors ne plus savoir s’il réussirait à « tenir »  face à la pression judiciaire, médiatique et aux menaces dont il disait être l’objet. Il affirmait  recevoir des lettres, des courriels insultants ou menaçants. Ces écrits le visaient personnellement mais aussi parfois son équipe ou sa famille. Il dénonçait encore  la « démesure » que prenait l’affaire Lambert, disait avoir peur pour sa famille et demandait que les menaces cessent.

En juillet il annonçait quitter l’hôpital public pour le privé. Puis, finalement, en septembre on apprenait qu’il s’était mis en disponibilité de la fonction publique hospitalière  salarié d’un groupe de maisons de retraite « haut de gamme ».

Le Pèlerin et Le Point

Aujourd’hui, un livre. La Croix vient d’en parler. De même que Le Pèlerin. Sans oublier Le Parisien. Ou encore Le Point (entretien avec Violaine de Monclos). 

Extraits :

Le Point.fr : Quand avez-vous vu Vincent pour la dernière fois ?

Éric Kariger : Lorsque j’ai quitté l’hôpital de Reims, fin août. Je savais qu’il ne m’entendait pas, qu’il ne me comprenait pas, mais je suis malgré tout allé lui dire au revoir. De la même façon que je m’étais excusé auprès de lui lorsqu’il avait fallu remettre sa sonde sur ordre du tribunal… 

En août, sa chambre était encore sécurisée?

–  Fermée à clé avec une caméra vidéo à l’extérieur et un contrôle systématique de l’identité des visiteurs. Au plus fort de l’affaire, il y a un an, nous avons craint que les pro-euthanasie ne viennent faire justice eux-mêmes ou que les pro-life n’investissent son chevet. Et puis, si Vincent décédait, sa mort aurait immédiatement été suspecte. Alors, la chambre a été sécurisée, même si c’est une forme de violence encore ajoutée à la violence qui lui a été faite.

Burn-out

Pourquoi vous être mis finalement en disponibilité de l’hôpital ?

– En partie pour me protéger. J’ai fait un burn-out, je ne parvenais plus à me concentrer, j’avais des idées noires ; jour et nuit, je pensais à Vincent. Et je savais que même si le Conseil d’État nous donnait raison, ce qui a été le cas en juin, rien n’arrêterait les parents de Vincent et leurs conseillers, tout leur serait bon pour continuer de nous attaquer, mon équipe et moi. Vous savez, j’ai toujours entendu et respecté la souffrance de sa famille. Beaucoup moins ceux qui la conseillent et utilisent Vincent à des fins purement idéologiques… 

Vous parlez par exemple de l’avocat Jérôme Triomphe…

– Songez qu’après l’audience, en janvier, il a osé me poursuivre dans les couloirs de l’hôpital pour vérifier que j’allais bien replacer la sonde comme le tribunal me l’avait ordonné. Quel mépris… Sur le plan médical, sa plaidoirie était un tissu de bêtises, mais elle était surtout d’une violence, d’une agressivité inouïe à l’égard des médecins, à l’égard de l’épouse de Vincent.

Torture

Devant la Cour européenne, les avocats de Vincent invoquent l’article 3 de la Convention des droits de l’homme, l’interdiction de la torture et des traitements inhumains, car c’est ainsi qu’ils considèrent la privation de nourriture que vous avez une première fois tentée pour laisser mourir Vincent…

– Mais, enfin, on ne parle pas de refuser de l’eau et de la nourriture à un patient qui a faim ou soif ! Il s’agit d’alimentation et d’hydratation artificielles. Si ne pas les procurer est une torture, alors, il faut d’urgence aller poser de force une sonde dans l’estomac de toutes les personnes en fin de vie qui, en ce moment même en France, ne peuvent plus ou ne veulent plus s’alimenter. C’est absurde ! Et la loi française est claire. À partir du moment où l’alimentation et l’hydratation passent par une sonde, elles constituent un traitement médical, que l’on peut, que l’on doit même dans certains cas, toujours d’après la loi, arrêter…

Après l’audience au Conseil d’État, l’entourage de Vincent a laissé entendre qu’il avait récupéré un réflexe de déglutition, autrement dit qu’il pourrait ne plus avoir besoin de sonde pour se nourrir… Et qu’on le ferait donc tout simplement mourir de faim. C’est une image qui frappe les esprits, mais c’est, encore une fois, un déni de la réalité médicale. Quand bien même Vincent aurait récupéré le réflexe de déglutition, le risque de fausse route serait bien trop grand. La nourriture ingérée par la bouche, pour lui, c’est définitivement terminé.

Maximum

Les avocats ont aussi laissé entendre que Vincent ne bénéficiait plus de kinésithérapie et que son état s’était dégradé en partie à cause de ce manquement de l’hôpital

– Mais, enfin, s’il y a bien un malade, dans cet hôpital, qui a bénéficié d’un maximum de moyens et de traitements, au-delà de toute limite raisonnable, c’est Vincent… Il est vrai que la rééducation active a été arrêtée fin 2012, mais ça aurait été aberrant de la poursuivre alors qu’elle ne donnait absolument aucun résultat. 

Humainement

Il y a eu, tout de même, une erreur de votre équipe en 2012. Les parents étaient au courant de la réflexion que menaient les soignants sur un éventuel arrêt de traitement, mais lorsque la poche d’alimentation a été effectivement retirée, ils n’ont pas été prévenus. Si cette erreur n’avait pas été commise, en serait-on là aujourd’hui ?

– Moralement, humainement, ils méritaient évidemment d’être aux côtés de leur fils lorsque le processus a commencé. Son épouse était là, car elle était présente tous les jours depuis le début. Mais j’aurais dû les appeler quand je me suis aperçu que l’équipe avait commencé avant la date prévue, je leur en ai demandé pardon. Je ne crois pas, cependant, que cela aurait changé le cours de l’histoire.

Qu’attendez-vous de la décision de la CEDH ?

–  Qu’elle confirme l’immense qualité de la loi Leonetti. Je suis chrétien et je suis un fervent opposant à l’euthanasie. Mais c’est en luttant contre l’acharnement thérapeutique, comme permet de le faire cette loi, comme nous aurions pu le faire pour Vincent, qu’on lutte, aussi, contre la tentative euthanasique… »

Les mains propres

Libération propose quant à lui une lecture particulière de « Ma vérité sur l’affaire Vincent Lambert ». Une lecture qui surprendra sans doute, qui choquera peut-être, celles et ceux qui veulent se satisfaire d’une lecture bipolaire de cette affaire particulièrement complexe. Extraits :

« Eric Kariger ne se cache pas. Il a toujours été apprécié des médias pour sa disponibilité. Il aime parler, parfois trop. Et ce livre peut provoquer chez le lecteur un sentiment gênant, lorsqu’il dit ou révèle ce que d’ordinaire un médecin a le devoir de garder. Eric Kariger raconte donc l’arrivée de Vincent dans le service, la présence continuelle et chaleureuse de Rachel, sa femme, l’attitude confuse des parents, très liés aux intégristes.

Il va détailler la vie de Vincent, évoquant même les violences qu’il a subies dans un séminaire d’adolescents, pour s’aventurer ensuite dans des analyses personnelles sur les parents ; faute d’avoir défendu leur enfant à ce moment-là, ces derniers se rattraperaient en se battant coûte que coûte pour son maintien en vie.

Qui sait, mais est-ce au médecin de faire de la petite psychologie ? (…) Mais voilà, Vincent est toujours étendu, seul, sans lien aucun avec le monde extérieur, isolé sur son lit de douleur. Comment ne pas songer dès lors à l’image de Charles Péguy ? ‘’A trop vouloir garder les mains propres, il n’a plus de mains’’ »

Est-ce la formule exacte de Charles Péguy (1973-1914) ? Mais, surtout, de quelles mains parle-t-on ?

A demain

(1) « Ma vérité sur l’affaire Vincent Lambert. Son médecin s’explique » Dr Éric Kariger (Philippe Demenet interviewer) Editions Bayard.