Ebola : ZMapp®, médicament « miracle », ou la bioéthique en « direct live »

Bonjour

Un virus chasse l’autre. Celui d’Ebola bouleverse aujourd’hui une problématique qu’avait inaugurée celui du sida : celle de l’égalité de tous devant le traitement. Ou plus précisément de la réduction des égalités criantes entre le Nord et le Sud. Cette réduction des inégalités n’avait jamais pu être obtenue pour les deux principaux fléaux infectieux  planétaires : le parasitaire (paludisme) et le bactérien (tuberculose). Elle a commencé à l’être, de manière spectaculaire, avec le fléau viral du sida. Les médicaments antirétroviraux ont été mis au point en commercialisés dans l’hémisphère nord à la fin des années 1990.

Moins de quinze ans plus tard l’OMS estime qu’en Afrique subsaharienne (région la plus touchée  par l’épidémie de VIH) plus de 7,5 millions de personnes bénéficiaient d’un traitement fin 2012 contre 50 000 dix ans plus tôt. A l’échelon mondial plus de dix millions  de personnes bénéficient d’un traitement antirétroviral dans les pays « à revenu faible ou intermédiaire « contre 300 000 en 2002. C’est là un phénomène sans précédent, obtenu au terme d’un long combat des associations spécialisées et des ONG contre les multinationales pharmaceutiques. C’est aussi un phénomène qui s’est traduit par une augmentation spectaculaire de l’espérance de vie des personnes infectées.

Impensable

Ce qui a été possible sur plus d’une décennie avec le sida pourra-t-il l’être avec l’Ebola ? Impensable il y a quelques jours encore la question est aujourd’hui pleinement d’actualité. Cette question a émergé en moins d’une semaine. Il y eu d’abord l’annonce de l’expérimentation hors norme de la molécule  ZMapp®  sur deux malades américains (un médecin et une aide-soignante) contaminés. Expérimentation effectuée au Libéria, avant le rapatriement de ces deux malades dans un centre hospitalier d’Atlanta, situé à proximité immédiate des Centers for Diseases Control and Prevention américains.

Rien ne permet aujourd’hui de dire si l’administration de cette molécule a eu un effet, et lequel, sur l’évolution de l’état de santé des deux malades. Pour autant, et compte tenu de l’absence de médicament contre l’infection par le virus Ebola, beaucoup veulent croire que le « ZMapp » sera efficace. Tout se passe en fait dans l’espace médiatique comme si cette molécule (mise au point grâce aux financements de l’US Army) constituait l’archétype des thérapeutiques à venir contre une épidémie africaine que l’on pressent durable et redoutable. A ce titre elle cristallise sous une nouvelle forme les interrogations éthiques préalablement générées par le sida.

Appel solennel

C’est ainsi qu’il faut comprendre l’appel solennel que viennent de lancer les Prs Peter Piot et David Heymann (respectivement directeur et professeur de la prestigieuse London School of Hygiene and Tropical Medicine) et  Jeremy Farrar (Université d’Oxford). Un appel aussitôt suivi de l’annonce par l’OMS de la création imminente d’un groupe d’éthique en charge de la question de l’égalité aux traitements contre l’Ebola lorsque ces traitements seront disponibles.

Aux Etats-Unis le Pr Arthur Caplan directeur de la division d’éthique médicale au NYU Langone Medical Center, vient de soulever la même question, comme le relève  Slate.com. Il explique dans le Washington Post, de quelle manière les multinationales pharmaceutiques perçoivent les médicaments non testés et comment la pauvreté de cette région rurale d’Afrique de l’Ouest, où l’épidémie fait des ravages, interdit aux personnes les plus menacées, tout accès au traitement expérimental. Il lance un appel pour l’établissement de règles éthiques dans ce domaine.

John le Carré

Que veulent précisément les Pr Peter Piot, David Heymann et  Jeremy Farrar ? Le Pr Piot (co-découvreur du virus Ebola au Zaïre, en 1976) s’en explique.  « Cette épidémie va durer sans doute plusieurs mois. Si elle se déroulait en Europe, le débat sur l’usage « compassionnel » de traitements n’ayant pas encore été complètement validés aurait déjà été ouvert. Nous y avons eu recours par le passé, rappelle-t-il dans Le Monde. C’est maintenant qu’il faut faire bouger les choses et autoriser les traitements expérimentaux en Afrique. Le seul moyen de tester l’efficacité de ces traitements chez l’homme est de le faire pendant une épidémie. Il faut avancer en accélérant les essais de phase I. La prévention est indispensable, mais il faut agir pour éviter que les personnes infectées ne meurent. C’est comme cela que l’on réinstaure la confiance dans les mesures de prévention. La lutte contre le VIH l’a bien montré. »

L’une des principales questions est précisément de savoir s’il est éthique d’expérimenter en dehors des règles habituelles, un médicament sur des populations africaines défavorisées est exposées à un risque infectieux. C’est aussi, paradoxalement l’une des accusations dont font l’objet les multinationales pharmaceutiques – c’est l’argument de The Constant Gardener- La Constance du jardinier (2001) ouvrage à grand succès de John le Carré dont a été tiré un film éponyme. Comment prévenir les critiques que souléveront une expérimentation « sauvage » du « ZMapp » en terre africaine ?

Peter Piot :

«  Il existe une tension complexe entre une position où ces traitements ne seraient donnés qu’aux personnels médicaux blancs mais pas aux Africains, et une expérimentation chez des personnes ne possédant pas une bonne compréhension de la manière dont se déroulent des essais cliniques. Mais que ferait-on si un collègue était infecté ? »

« Les bénéfices espérés des traitements face à une maladie qui tue plus d’une personne sur deux ne justifieraient-ils pas de tenter les médicaments expérimentaux ? D’autant que l’expérience des anticorps monoclonaux dans le traitement du cancer montre qu’en général il n’y a pas d’effet indésirable majeur. L’OMS devrait établir des règles dans ce domaine. »

«  Il est décisif de regarder vers l’avenir. Nous ne savons toujours pas par quel biais le virus arrive jusqu’à l’homme, même s’il est vraisemblable que les chauves-souris en représentent le réservoir. Nous ne connaissons qu’un segment du génome du gros virus qu’est le virus Ebola. Nous devons donc, sans attendre, redoubler d’efforts dans les recherches et mettre le plus vite possible à disposition les traitements prometteurs. »

Le « non » de Barack Obama

Barack Obama ne partage pas cette vision de l’éthique. Clôturant le sommet Etats-Unis-Afrique il a déclaré le 6 août que cette question était largement prématurée. Selon lui « toutes les informations n’étaient pas disponibles pour déterminer si le médicament était efficace ». Or c’est précisément pour répondre, au plus vite et au mieux, à la question de l’efficacité de ce médicament que les Prs Pr Peter Piot, David Heymann et  Jeremy Farrar  viennent, depuis l’Angleterre, de lancer leur appel solennel.

A demain

Ce texte a initialement été publié sur Slate.fr

 

 

 

Lumières sur la guérison, ombre des guérisseurs (Georges Canguilhem)

Bonjour

C’est reparti. Sus aux dépassements d’honoraires ! Menaces de sanctions ! Comment vivre avec 23 euros ? Et si nous parlions, nous, d’autres dépassements ?  De dépassements de soi et de l’autre? De dépassements de la souffrance, avec la guérison en ligne de mire ?  Et ce en écho avec la Revue médicale Suisse (1). 

Soulagements

 La «guérison» ? Avec elle, les choses sont simples. Ce n’est rien d’autre que ce qu’attend le malade du médecin. Bien évidemment, elle n’est pas toujours au rendez-vous. A fortiori quand on n’est pas dans le schéma de l’affection aiguë. Quelles «guérisons» dans le cortège grossissant des maladies chroniques ? On parlera alors d’améliorations, de soulagements – ce qui peut être déjà beaucoup.

Les patients pourraient parler longtemps de guérison. D’ailleurs, ils en parlent. Et les médecins ? Ils en parlent nettement moins et au final écrivent peu. Pourquoi ? Dans un ouvrage réunissant quelques-uns de ses écrits et qui vient fort heureusement d’être publié au Seuil 2 Georges Canguilhem s’interroge sur la possibilité d’une pédagogie de la guérison.

Bachelard

Georges Canguilhem ? Né en 1904 et mort en 1995, c’est un philosophe qui fera médecine. Il reste généralement dans les mémoires pour Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (thèse de 1943 – éditée en 1950, complétée et rééditée en 1966). Sa lecture, ardue, n’a jamais été obligatoire dans les facultés de médecine de son pays. Philosophe (après son passage à l’Ecole normale supérieure), il se passionnera pour l’épistémologie. Résistant face à l’occupation allemande et nazie, ce disciple de Gaston Bachelard aura une influence notable sur Michel Foucault. Il se penchera longtemps sur la vie, celle qui ne saurait être réductible à la physique et à la chimie. Il se passionnera donc pour la biologie, une science qui doit partir du vivant avant d’y retourner pour tenter d’éclairer cetteoxygénation forcée.

Voici donc, aujourd’hui, ses «Ecrits de la médecine».[1] Le texte sur la pédagogie de la guérison n’est en rien daté. Bien au contraire : il trouve une nouvelle jeunesse puisque la guérison ne cesse de prendre de nouveaux visages et de nouveau chemins. La guérison et les guérisseurs.

Médecins de comédie

Pourquoi les médecins traitent-ils si peu de la guérison ? «C’est parce que le médecin aperçoit dans la guérison un élément de subjectivité, la référence à l’évaluation du bénéficiaire, alors que, de son point de vue objectif, la guérison est visée dans l’axe d’un traitement validé par l’enquête statistique de ses résultats.»

Georges Canguilhem : «Et sans allusion désobligeante aux médecins de comédie qui font porter par les malades la responsabilité d’échecs thérapeutiques, on conviendra que l’absence de guérison de tel ou tel malade ne suffit pas à induire dans l’esprit du médecin la suspicion concernant la vertu qu’il prête, en général, à telle ou telle de ses prescriptions.» Les médecins de comédie que connut Canguilhem sont-ils toujours d’actualité ? Est-ce dire qu’il existe des médecins de tragédie ?

Confiance et conscience

On peut s’interroger inversement : la guérison est-elle l’effet propre de la thérapeutique prescrite au malade et scrupuleusement observée par ce dernier ? Sauf exceptions remarquables car rarissimes, la démonstration est ici pratiquement impossible du fait de la systématisation du recours au placebo comme méthode d’étalonnage des avancées thérapeutiques. Il faut aussi compter désormais avec la référence à la médecine psychosomatique comme avec l’intérêt accordé à la relation intersubjective médecin-malade. Ce qui d’ailleurs n’est nullement incompatible avec cette conception devenue obsolète car infantilisante de cette même relation : «la rencontre d’une conscience et d’une confiance».

Canguilhem résume l’affaire assez simplement : pour le malade, la guérison est ce que lui doit la médecinetandis que, pour la plupart des médecins, ce que la médecine doit au malade est assez différent : au mieux le traitement le mieux étudié, le mieux expérimenté et essayé à ce jour. Où l’on voit qu’il ne saurait y avoir d’entente véritable. Il se peut, heureusement, que l’attente de son patient rencontre la proposition du médecin. Cela ne saurait toutefois être une règle, encore moins un dû.

Bouche à oreille

«Un médecin qui ne guérirait personne ne cesserait pas, en droit, d’être un médecin – habilité qu’il serait, par un diplôme sanctionnant un savoir conventionnellement reconnu, à traiter des malades dont les maladies sont exposées, dans des traités, quant à la symptomatologie, à l’étiologie, à la pathogénie, à la thérapeutique» écrit Canguilhem. Dans cette perspective, le guérisseur est très précisément dans l’ombre portée du médecin. Il ne peut exister, ou ne devrait pas exister, de guérisseur de droit. Le guérisseur existe bien sûr, du fait même de son exercice : il existe en fait. Il n’est pas jugé sur ses «connaissances» (les guillemets sont de Canguilhem) mais sur ses réussites. La Faculté n’a pas sa place ici et les évaluations sont le fruit du bouche à oreille.

 On peut le dire autrement. Entre le docteur en médecine et le guérisseur de l’ombre la relation à la guérison est inverse. Le médecin est habilité publiquement non pas à guérir mais à prétendre pouvoir le faire. Il en va de manière radicalement inverse avec le guérisseur, nous explique le philosophe-médecin : «(…) c’est la guérison, éprouvée et avouée par le malade, même quand elle reste clandestine, qui atteste le « don » de guérisseur dans un homme à qui, bien souvent, son pouvoir infus a été révélé par l’expérience des autres».

Médecine sauvage

«Point n’est besoin, pour s’instruire à ce sujet, d’aller chez les « sauvages », ajoute-t-il. En France, même la médecine sauvage a toujours prospéré aux portes des facultés de médecine.» Pour un peu, on parierait qu’il en va de même en Suisse. Et on observe, en France, que les guérisseurs ne cherchent pas, dans leur immense majorité, à envahir ces mêmes facultés. Quant à ces dernières, elles ne songent plus à les éradiquer.

La grande question, toujours d’actualité, serait plutôt de démasquer ceux formés dans les facultés et qui pianotent sur les deux claviers. Soit les charlatans. C’est une affaire assez complexe. Et il faut ici souligner que Knock ne joue pas au guérisseur. Il installe certes son emprise sur une clientèle grossissante. Mais c’est au nom du dépistage, de la déclinaison marchande de la prévention individuelle. Il ne succombe pas à la guérison, il organise un système qui permettra d’en faire la perpétuelle économie. Et chacun, ou presque, de lui dire merci.

Knock et Ryck

Le Knock de Jules Romains voit le jour entre les deux guerres mondiales. «Il est assez connu, par l’étymologie, que guérir c’est protéger, défendre, munir, quasi militairement, contre une agression ou une sédition» rappelle Canguilhem. A l’exception notable des praticiens de l’infectiologie et de l’immunologie, on a généralement oublié ces racines qui font du corps une cité menacée par un ennemi. Les guérisseurs, rebouteux et autres passeurs de feu auraient-ils des clefs dont ne pourraient disposer les diplômés des facultés ?

«L’entourloupe. Nos intentions sont pacifiques» est un polar de la Série noire publié en 1977. 3 Son auteur, qui signait Francis Ryck, fait dire à l’un de ses personnages : «Un guérisseur, c’est en quelque sorte un bon conducteur, comme du fil de cuivre. Un conducteur d’une force de compassion, ou de vie, ou je ne sais quoi, ça n’a pas d’importance. (…) La guérison en soi, ça ne veut pas dire grand-chose si ça n’entre pas dans un ensemble qui nous échappera toujours… C’est pourquoi, il faut beaucoup d’humilité, accepter de ne pas toujours savoir, de ne pas toujours comprendre…»

Sont-ce là des propos que médecins et patients peuvent entendre ? L’effet placebo est-il autre chose qu’un fil de cuivre que le médecin doit impérativement garder caché ?

1 Ce texte reprend une chronique publiée initialement dans la Revue médicale suisse.

2 Canguilhem G. Ecrits sur la médecine. Avant-propos d’Armand Zaloszyc. Paris : Le Seuil, 2014.

3 Ryck F. L’entourloupe ; nos intentions sont pacifiques. Paris : Editions Gallimard, collection Série noire, 1977.

Eugénisme : la nouvelle semonce de Jacques Testart

Bonjour,

On peut avoir soixante-quinze ans, prêcher les mêmes certitudes depuis un quart de siècle et ne pas avoir totalement tort. C’est le cas de Jacques Testart – biologiste qui restera, pour l’éternité, notre premier lanceur d’alerte « huxleylien » d’après-guerre.  Ce militant de la décroissance reprend la parole dans les colonnes d’une presse qu’il ne goûte généralement guère mais où il s’exprime souvent. Et souvent avec  talent. C’était hier dans Le Journal du Dimanche – sans doute à la demande de son éditeur (Le Seuil ) à l’occasion de la sortie dans les librairies de son prochain ouvrage de vulgarisation 1. Ce sera le 6 mars prochain et ce sera : « Faire des enfants demain ».

Extrême-gauche

Le titre ne doit pas tromper. Nous n’avons pas eu la chance de le consulter avant parution mais au vu du journal dominical on sait qu’il s’agira d’une vulgarisation prophétique aux accents politiques, éthiques avec quelques immanquables accents anti-médecins. C’est que le discours de ce biologiste de la reproduction  ne change pas. Sa pratique professionnelle ne fut pas toujours conforme à ses dires mais qui,  en commençant loin à l’extrême-gauche, peut se vanter de ne jamais avoir dû faire avec la réalité  ?

Salles de rédaction

Trente-ans plus tard les médias ne parviennent pas à imaginer que ce combattant du libéralisme économique  puisse avoir une autre vie que celle de « père  d’Amandine », premier bébé-éprouvette ayant vu le jour sur le sol de France. Depuis trente-deux ans Testart est, avec ou sans guillemets, le père de celle qui, depuis, est devenue mère. A l’état-civil médiatique il l’est certes moins que René Frydman , 71 ans : le gynécologue-obstétricien l’emporte toujours sur le biologiste. Ce fut entre eux deux un couple qui ne dura guère et dont la mémoire agite encore parfois les vieilles salles de rédaction.

Scialytiques

Jacques Testart-RenéFrydman : c’est, soulevée sous des scialytiques médiatiques, la grande question du chirurgien et de l’anesthésiste-réanimateur : les deux ne s’entendent guère que le temps de l’intervention.  L’un trône quand l’autre maugrée. Dans ce cas précis ce divorce  dépasse les deux hommes, il est d’ordre idéologique et c’est en cela qu’il est intéressant. Il fut en outre  sans conséquence : Amandine, née sous la bénédiction d’Emile Papiernik, n’en a nullement souffert. Papiernik aurait aujourd’hui 78 ans.

Dérives du DPI

Dans le Journal du Dimanche Jacques Testart est devenu celui qui a « donné naissance » à Amandine. Avant-hier cela aurait plus qu’irrité l’obstétricien. On pourrait imaginer que, devenu aussi producteur sur France Culture, il puisse en sourire. On retrouve Jacques Testart (on peut aussi le voir et l’entendre ici). On le retrouve et c’est toujours avec bonheur –  quand bien même on ne se retrouve dans pas les impasses de certaines de ses professions de foi.

Lesbiennes 

Il reprend son bâton. Et, au risque de ne pas être compris, il montre les symptômes croissants de l’eugénisme moderne en marche. Un eugénisme qu’il a jadis qualifié de démocratique. Ce n’est en rien un prophète de malheur statufié comme il en existe tant et tant aujourd’hui. Il conserve sa liberté de parole au risque de heurter les militantes féministes en expliquant comment un couple de lesbiennes peut pratiquer une insémination sans médecin ni médecine (« l’insémination artificielle n’est devenue médicale que par abus de pouvoir »). La GPA est « de l’esclavage » et le diagnostic pré-implantatoire (DPI) conduira immanquablement à un eugénisme. Cet eugénisme qui était en gestation dans le mariage de la génétique  et de la procréation médicalement assistée.

Qui voudrait un enfant qui louche ?

« Au Royaume Uni on peut faire un DPI pour éviter le strabisme » dit-il. En France on le met en œuvre pour prévenir les naissances d’enfants qui seraient non pas atteints mais prédisposés à être atteints de certains cancers. Mais qui voudrait donner naissance à un enfant qui louche ? Donner naissance à un enfant qui pourrait mourir prématurément ? Nous venons, sur ce blog, de voir ce qu’il en était de la trisomie 21 et de « Gattaca-Illumina ».

Il y a quelques jours The Daily Telegraph annonçait (28 février) la naissance en 2015 et dans les brouillards de Londres du premier être humain qui aura trois parents biologiques : deux mères et un père pour prévenir la naissance d’un enfant porteur de maladies des mitochondries (voir ici).

Amoureux de  Rostand

« La régulation bioéthique fait l’objet d’une permissivité croissante et la question se pose de savoir jusqu’où ira la médicalisation de la procréation, prévient Jacques Testart. Comment la société pourra-t-elle en maîtriser les dérives sociétales et eugéniques ? »

Cet amoureux aveugle de Jean Rostand brûle désormais des cierges. Il espère que « la décroissance économique, mieux que les lois de bioéthique, impose des limites à la démesure technoscientifique ». Il est vrai que le fait de ne pas disposer de cierges ferait apparaître la situation quelque peu désespérée.

A demain

1 Dans une production vulgarisatrice et militante on notera un étonnant roman : « Simon l’embaumeur ou la solitude du magicien », éditions François Bourin, 1987. Rééd. Gallimard, coll. « Folio » (no 2014)

Qui écrira l’histoire de l’infortunée Valérie T. ?

Bonjour

Les journalistes ne résistent pas à certaines tentations. Les philosophes non plus. Ainsi Alain Finkielkraut, dans la dernière (et assez remarquable) livraison de ses Répliques radiophoniques consacrée à Madame Bovary – que l’on peut écouter ici. L’auteur écartelé de L’identité malheureuse (Stock) ne put se retenir de faire un parallèle entre le petit roman normand de Flaubert et le vaudeville de la présidence de la République. Parallèle rapide certes, mais parallèle signifiant de notre temps. Des scènes de la vie de province en résonance avec ce qu’est devenue la scène médiatique  et politique nationale. On dira, nouvelle antienne, que Finkielkraut « aime jouer avec le feu ». Comme si ce supposé plaisir faisait de lui un coupable. Ou un malade.

Dix-huit mots

Palais de l’Elysée ? Peu après l’émission de France Culture qui aidait à percer les mystères de Flaubert le président de la République téléphonait à l’AFP. Et François Hollande, envoyé spécial sur des terres douloureusement personnelles, dictait à la sténo  les dix-huit mots que la France attendait. Une page républicaine se tournait. Ce fut le samedi 25 janvier 2014 peu avant les écrans-plats du 20 heures.

François Hollande a annoncé,  à titre personnel, la «fin de sa vie commune» avec Valérie Trierweiler, 48 ans. C’était précisément deux semaines après le scoop imagé du magazine « people » Closer et la révélation de sa liaison présumée avec l’actrice Julie Gayet, 41 ans. Deux semaines après le « gros coup de blues » plus ou moins légitime qui s’en suivit (mémoire-blog), les cachets et l’hospitalisation de la Première Dame en neurologie et à La Pitié. Puis l’annonce de son séjour en la résidence élyséenne de La Lanterne.

La vie aujourd’hui

Closer et son « scoop de caniveau » (Le Parisien/Aujourd’hui en France) ? La mémoire des people est là : François Hollande avait confié à Gala (concurrent de Closer) : «Valérie est la femme de ma vie ». Puis les people nous disent qu’il se mordit les doigts, plus tard, de ne pas avoir ajouté «aujourd’hui» par égard à Ségolène Royal, 60 ans, son ex-compagne, et ex-candidate à la présidentielle, avec qui il a quatre enfants. Mais quelle est la valeur de « la femme de sa vie » si on l’ajoute « aujourd’hui » ?

Les gazettes de la Toile : « Peu avant 15 heure, signe de l’impatience des médias, les télévisions en continu ont diffusé les images de deux voitures quittant La Lanterne, sans que les occupants puissent être identifiés. L’une d’elle est arrivée quelques heures plus tard au domicile du couple Hollande-Trierweiler, dans le 15e arrondissement ».

Gala et Taj Mahal Palace

La Première Dame ne l’est plus mais le conte continue. Celle qui n’est plus fée a remercié le personnel du Château de l’Elysée avant de s’envoler pour Bombay. Elle y retrouvera la meute de ses confrères et consœurs journalistes qui la suivront dans son déplacement humanitaire pour soutenir l’ONG Action contre la Faim (ACF). Aucun conflit d’intérêt : prévu de longue date ce voyage est financé par des entreprises, partenaires privés de l’association. On enquête pour savoir lesquelles. Et si la classe sera encore la première ou, déjà, celle des affaires.

La Toile : « Mme Trierweiler doit visiter l’hôpital de cette ville, puis assister à une session de formation du personnel médical, puis à un déjeuner de levée de fonds avec des femmes de chefs d’entreprises locaux. Un dîner de charité est prévu à l’hôtel Taj Mahal ». Charité au Taj Mahal Palace ?  Dans les contes de fées aussi, on retrouve le diable dans  quelques détails. Une conférence de presse était inscrite de longue date au programme indien. « Valérie Trierweiler  pourrait n’y faire qu’une brève apparition et ne prendra pas forcément la parole » selon ACF à Paris. Nous verrons.

Paris Match et D8

L’avion n’est pas parti que le tarmac et les salons frétillent d’interrogations. On les retrouve à la sorte de la messe dominicale dans Le Parisien et dans Le Journal du Dimanche. Il y est notamment question d’argent et d’infortune. Celle qui fut un instant Première Dame a subi ici un « préjudice moral indéniable ». Il faudra une « compensation financière ». A quel titre ? Les juges et les avocats préfèrent encore se taire. A l’exception de Me Bernard Fau, spécialiste de droit civil. Et « un membre du Conseil d’Etat ». Ira-t-on devant un tribunal ?

Et à nouveau la mise en abyme : l’ex-Première Dame avait abandonné, du fait de l’Elysée, son émission sur la chaîne D8. Mais avait conservé, sur Paris-Match, sa chronique littéraire hebdomadaire et son salaire. Les journalistes s’interrogent : que va faire cette « concubine délaissée », « sans patrimoine personnel » et »mère de famille de trois enfants ». Beau casse-tête de droit  – à l’heure de la parité légalisée et de la fin du « bon père de famille » (mémoire-blog).

Marigot

Une journaliste peut-elle raconter sa propre tragédie quand celle-ci se tient sous les ors et dans les palais de la République ? Valérie T. osera-t-elle l’autofiction ? Sinon qui écrira pour elle ? Le hasard (ou la sérendipité) veut que tout ceci coïncide avec la dernière affaire qui agite le monde parisien de l’édition – affaire traitée dans Libération par Philippe Lançon que l’on peut lire ici. Où il est notamment question de la plongée de l’auteur Régis Jauffret dans « le marigot de l’affaire DSK ». Et où il est surtout question de l’appropriation par des auteurs de drames personnels portés sur la place publique via le journalisme ou via la justice (ou les deux). Corollaire : DSK et ses avocats vont-il poursuivre le Seuil en justice et tout ce qu’il en adviendra ?

Blanche Baleine

« Qu’ont-ils tous, avec Strauss-Kahn ? Depuis le 14 mai 2011, après avoir été celle de la presse, il est devenu la baleine blanche du roman, l’infernal et spermatique cétacé que des écrivains cherchent à harponner – comme si sa présence était un défi à leur métier, écrit Philippe Lançon qui sait ce qu’écrire peut dire. Moby Dick, mais aussi Everest : c’est à qui fera l’ascension imaginaire du Sofitel jusqu’à la suite 2806,  sans oxygène et le plus vite possible. Ce n’est pas simple : la voie est fréquentée. Chacun de nous, sur cette petite planète, a voyagé dans la chambre du Sofitel et imaginé la psychologie, voire l’âme des personnages. Même Dostoïevski aurait du mal à créer derrière ce tapis de fantasmes en indivision. C’est naturellement ça qui attire des romanciers. Ils se mesurent moins à la bête qu’à la légende nourrie par les images, les articles et les gens. »

Baleine ou Eldorado ? Déjà quatre fictions inspirées par les aventures-déboires de ce social-démocrate  que tout le monde donnait pour président de la République : Chaos brûlant (Seuil), de Stéphane Zagdanski ; Une matière inflammable (Stock), de Marc Weitzmann ; l’Enculé (auto-édité), de Marc-Edouard Nabe ; et Belle et bête (Stock), de Marcela Iacub – Mme Iacub : juriste et collaboratrice de Libération.

Virginité

Et puis, bon cinquième : La Ballade de Rikers Island, de Régis Jauffret (Seuil). « Rapide, nerveux, purement narratif, plaisant à lire et sans lendemain, il  conte l’histoire comme si elle n’avait jamais été contée ou fantasmée avant lui, écrit Lançon. Comme s’il pouvait et devait, par son état romanesque d’enfance, conduire le lecteur, sur l’affaire la plus saturée du monde, à la virginité. » Qui, sinon elle, écrira les souffrances de Valérie T. ? Y aura-t-il ici des suites judiciaires ? Du style  Emma et Flaubert ?

(A demain)

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Arrêter le tabac ? Bien sûr. Mais pas pour ce que l’on croit

Pour les fêtes n’offrez pas de cigarette électronique aux fumeurs de votre entourage. Glissez « Les Pensées » de Blaise Pascal au pied de l’épicéa.

Mieux : le petit bijou  d’un professeur de philosophie de Vincennes Saint-Denis. Attention : avec lui 2014 ne passera pas comme 2013.

12/12/13. Veille du vendredi 13/12/13 et pas de chance : fortes perturbations attendues sur l’ensemble du réseau ferré français. Idem à la Poste. Le temps passe, ni les cheminots ni leurs grèves ne disparaissent. Ces mouvements sociaux ne sont toutefois plus ce qu’ils furent. Jadis les hommes quittaient leur grotte pour la gare dans le brouillard, sans horaires ni dates de retour. Et aucun moyen de prévenir, ni la famille, ni l’employeur. C’était avant les cristaux liquides et les écrans tactiles.

Argent

Aujourd’hui l’usager est informé. Ceux et celles de la société nationale des chemins de fer français peuvent tout savoir des trains qu’ils ne pourront pas prendre. Ils ont même le loisir d’entendre des publicités médiatisées leur offrant les numéros téléphoniques (payants à partir d’un téléphone non-fixe) qui lui en diront peut-être plus. Des publicités payées avec son argent.

On peut voir dans nos rapports  au respect de l’horaire ferroviaire  une expression névrotique de l’évolution de notre rapport au temps. Ce n’est pas la seule. Une nosographie nouvelle reste à écrire, qui mentionnera les myriades d’abcès grossissants des tweets sur la Toile.

Encriers

La tragédie de la presse imprimée sur du papier est l’une des innombrables conséquences de cette redistribution de nos rapports au temps. Il aura fallu cinq siècles pour que l’invention de Johannes Gutenberg (vers 1400-1468) atteigne sa plénitude technique dans le champ de la presse quotidienne. Les télex crépitaient alors au dessus du plomb fondu et des marbres en surchauffe. Les sites Web et les « pure player » ont tout ruiné : les fabricants d’encre, les papetiers  et les écoles de sténographie.

Il en va de même de notre rapport au tabac. Cela commença avec la démonstration de la réduction de la durée de vie des esclaves de la cigarette fiscalisée. Nous étions autour du milieu du XXème siècle. Vers la fin du même siècle vint la démonstration des dangers du tabagisme passif. On éloigna les fumeurs des non-fumeurs. Au terme de la première décennie du troisième millénaire la cigarette électronique réinventa la nicotine et inaugura la désormais célèbre Révolution des Volutes.

P(a)resse

Et maintenant ? Le temps est venu de lire Pierre Cassou-Noguès (1). Six ans après ses retentissants « Démons de Gödel » (Editions du Seuil, 2007) il nous propose une mélodie-méditation au pied de l’horloge. Il traite de tout, à commencer par la liste des bonnes raisons de perdre son temps. De ce propos ennuyeux il fait un bonheur de lecture. Un propos révolutionnaire aux accents de Paul Lafargue (1842-1977) et de l’impossible  droit à la paresse.

Un court et formidable chapitre (pages 57 à 64) est intitulé « Le divertissement et les cigarettes ». Le philosophe de Saint-Denis  (meurt en martyr entre 250 et 272) y cite Blaise Pascal (1623-1662) et son pari toujours gagnant. Il dit avoir souvent tenté d’arrêter de fumer. Pourquoi arrêter ? On sait : la santé, une espérance de vie allongée d’une dizaine d’années. Mais que sont dix ans (supposés) au regard de la durée de l’univers ? On peut aussi, dans une veine pascalienne, admettre que l’on arrête de fumer pour se divertir.

Incomplétude

« Les quelques années dont nous espérons allonger notre vie seraient un leurre auquel nous ne nous renons pas vraiment, écrit-il. Ce serait surtout l’effort, la souffrance, que nous cherchons parce qu’ils nous occupent et nous empêchent de penser au néant qui nous guette. Il s’agirait surtout de ne pas voir notre conditions, notre infiniment petit dans l’espace et le temps de l’univers. » Arrêter de fumer pour mieux percevoir notre incomplétude ?

Du sevrage comme divertissement pascalien ? Voilà qui intéressera les addictologues et les hommes d’église ; deux catégories qui ne se croisent guère dans leurs chasses aux démons. Il y a mille et une autres choses divertissantes pour le corps et l’esprit dans ce charmant ouvrage – un opuscule tête-bêche qu’on peut lire sans la montre de son smartphone.

Alcool

Extrait : « Dans la pièce d’Oscar Wilde (1854-1900) The Importance of Being Earnest, sa future belle-mère demande à Earnest s’il fume et, à sa réponse positive ajoute qu’il est bon pour un homme d’avoir quelque chose à faire. » Ni Oscar Wilde, ni Pierre Cassou-Noguès, ni la belle-mère ne disent si le propos vaut pour l’alcool, cette autre variation, normale ou pathologique, sur le temps qui fuit et l’éternité qui s’avance.

(1) Pierre Cassou-Noguès. La mélodie du tic-tac et autres bonnes raisons de perdre son temps. Paris : Editions Flammarion, 2013

  

« Palladium »: le roman choc d’un comateux ressuscité

C’est l’un des événements de la rentrée littéraire 2013. Picaresque. Hallucinant. Asphyxiant. Un prix quasi-assuré. C’est aussi un parfait exemple de ce que peut-être aujourdhui la  » littérature de la douleur ». Cette douleur qui est à coup sûr, elle aussi,  un langage.

Une douleur exquise. A mettre entre toutes les mains. A commencer par celles des anesthésistes-réanimateurs. Et de toutes celles et ceux qui travaillent avec eux. L’auteur en est sorti à la fois vivant et, assure-t-il, radicalement différent. C’est ce qui attend, également, le lecteur.  

C’est un roman pré-encensé. Un roman déjà comme embaumé par les anatomopathologistes de la critique. Palladium est le premier ouvrage de Boris Razon. Boris Razon est journaliste, directeur «des nouvelles écritures et du transmédia» (sic) à France Télévisions. Il a fait ses humanités à l’Ecole normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud avant d’entrer au Monde.fr dont il est devenu rédacteur en chef en 2002. Sa fiche biographique dit encore qu’il «se passionne pour les langages numériques».

Journaliste, normalien et néanmoins romancier

Roman pré-encensé ? Etre journaliste peut-il aider à obtenir de bonnes critiques dès lors que vous publiez votre premier roman ? Pas nécessairement. C’est sans doute différent quand vous exercez dans les échelons hiérarchiques de cette étrange profession. Reste que ces 472 pages (imprimées à Mayenne sur papier recyclable) pourraient bien faire date.[1]

Nous sommes dans le service de réanimation neurologique de la Pitié-Salpêtrière ; à un jet de plume d’ange des chambres froides de l’Institut médico-légal (2, place Mazas). Juste un fleuve à traverser. Puis bientôt ce sera Raymond-Poincaré (Garches). Le fleuve laissera alors la place à l’autoroute : l’hôpital accueille celles et ceux qui y brisent leur colonne, leur crâne et qui perdent la conscience.

La réa de La Pitié

Palladium ? Le normalien Boris Razon aime le latin. Dérivé du grec, le terme est une allusion à la statue de Pallas, tenue pour gage de la conservation de Troie. On sait ce qu’il advint – et ce qu’il en est de la Grèce.Palladium désigne néanmoins toujours ce qu’un peuple considère comme sa durée. Au figuré on retiendra qu’il exprime tout ce qui est «le garant de la conservation d’une chose». Le propos vaut-il pour une personne ? Sans doute quand cette personne se rapproche dangereusement de sa mort. Palladium ne doit pas être un terme très usité dans le service de réa de la Pitié. A quoi songeront les réanimateurs et tous les membres des équipes de réanimation quand ils découvriront ce roman ?

Les réanimateurs sont-ils très éloignés du bourreau de l’Alice souterraine de Carroll ; ce Carrol que cite l’auteur. «Le bourreau déclarait qu’il était impossible de couper une tête s’il n’y avait pas un corps dont on pût la séparer (…). Ce bourreau n’avait jamais rien fait de semblable jusqu’à présent et il n’allait sûrement pas commencer à son âge.» Lewis ne nous donne pas la date de la mort du bourreau d’Alice. Ce bourreau aurait-il tenu de tels propos s’il avait connu l’anesthésie puis la réanimation ? Les réanimateurs sont-ils des bourreaux hospitaliers ?

Où est la vérité ? 

Dans Palladium tout semble sacrément vrai, aussi vrai que les multiples extraits du rôle infirmier. C’est ici une frise poétique qui parcourt la prose du noyé. Les faits, les faits certifiés ? Tout semble s’être passé il y a sept ans. L’auteur n’est pas avare de termes médicaux – comment ferait-il sans ? A-t-il appris à traduire tout cela ? Et qui traduira en langues étrangères si ce livre a le succès que l’on pressent, succès qu’il mériterait amplement ? Pour l’heure, un lexique est fourni après l’épilogue.

Joyce et Homère à la Salpêtrière

Le jargon médical est là mais on reste sec sur le diagnostic (Guillain-Barré ?). Et c’est cette sécheresse qui est ici richesse : la plongée dans les limbes et les enfers du coma vaut pour tous les comas. Palladium est un contraire inversé du Dr Gregory House, cette vieille écriture américaine qui faisait encore, il y a peu, les délices de la première chaîne de la télévision française. Chez House, on ne comprend certes pas tout mais House nous guide. Ici, Razon nous perd au fur et à mesure qu’il se recherche et se trouve. C’est Joyce et Homère à la Pitié-Salpêtrière. L’alcool hospitalier titre bien trop fort pour être charitable. Les ivresses sont spontanées. Et Boris Razon en a conservé la mémoire : elles sont le cœur de son livre, son essence. Ce sont ces ivresses qui nourrissent les hallucinations. Des ivresses de douleur dans lesquelles l’homme est muré. Il en sortira. Pour les écrire faute de pouvoir les dire.

Les infirmiers-coryphée

Ce n’est que plus tard qu’il prendra le clavier. Et son dossier médical sera notre coryphée tandis que le patient divague au bord du précipice. Ces minutes professionnelles éclairent ce roman-polar. Elles lui confèrent sa perspective. Même astuce pour le temps, ce temps qui passe si différemment quand nous sommes alités. Ici, le malade allongé pèche sur l’une des rives du Styx. Nous commençons à J-64. Puis le temps se dilate sur quatre cents bonnes pages.

Dire un mot de la fin ? On le peut : l’auteur a pu revenir des abîmes dès lors qu’il nous offre le journal de bord de sa remontée. Il ne nous demande pas de croire aux forces de l’esprit mais c’est tout comme. On ferme ces pages et l’on est conforté dans l’idée que l’on peut, entre les cils, entrevoir l’avenir. «Je te propose de sentir l’animal qui est en nous. J’ai été le théâtre d’un combat sans merci. Sous mes yeux la vie et la mort n’ont cessé d’en découdre et je les ai vues. Chacune des deux étaient en moi. Je suis le fruit de ce combat et je voulais en garder une trace. Ce livre est notre palladium.»

Vivre= une oxygénation forcée

Les distanciés objectiveront : c’est là un nouveau témoignage de décorporation. Mais un témoignage laïc, un témoignage paradoxal qui ne fait ni l’économie de quelques démons intérieurs ni celle de quelques âmes en réanimation. Les littérateurs verront-ils là un nouveau roman dans le genre, aujourd’hui florissant, de la «littérature de maladie» ? A coup sûr ; avec ce possible effet secondaire de la ventilation contrôlée : le passage de l’organique à la folie et au dérèglement de l’espace-temps. Normale ou pathologique, la vie n’est presque rien d’autre qu’une oxygénation forcée.

Dans la recension qu’il fait de Palladium pour le Monde des Livres (daté du 30 août), le philosophe Pierre Zaoui ose une référence. «Il faudrait peut-être renverser terme à terme la célèbre définition que donnait le physiologiste René Leriche (1879-1955) de la santé pour essayer, sinon de comprendre, du moins d’entrevoir l’expérience effroyable qui nous est ici décrite, écrit-il. Si la santé est la vie dans le silence des organes, alors la maladie devient la hantise de la mort dans le délire des organes.» Ainsi donc le chirurgien René Leriche[2] n’aurait pas disparu. On tiendra pour symptôme le fait qu’un responsable de la revueVacarme[3] cite, dans Le Monde, cet ennemi farouche de la souffrance qui fut longtemps voué à de tardives gémonies : il avait traversé cahin-caha des temps inhumains sans perdre sa foi en l’homme.

Vivre dans le silence des organes

Leriche avait appris à connaître les multiples mutilés de la première boucherie mondiale. Chirurgien vasculaire hors pair, il s’était penché sur le tronc sympathique pour mieux comprendre la douleur : comment opérer sans faire souffrir ? Il était mort dix ans après la seconde boucherie, soit avant les vrais triomphes de l’anesthésie-réanimation. Il avait eu le temps de cette définition : «La santé, c’est la vie dans le silence des organes».

Faut-il en changer ? Et que faire quand on ne sait plus faire taire ces mêmes organes ? Quand on approche de la fin et que cette fin n’est plus écrite ? Ici, le parcours romancé de Boris Razon trouve d’autres échos. Ce sont ceux des batailles contemporaines sur les champs de l’euthanasie et d’un droit qu’il y aurait au suicide médicalement assisté. Ces échos expliqueront également le succès de ce roman.

Soliloquer sa douleur

Ne pas perdre sa foi en l’homme ? A l’Institut médico-légal comme à la Pitié-Salpêtrière et à Raymond-Poincaré, beaucoup s’y emploient. Certains poursuivent aussi l’œuvre de René Leriche. Ils cherchent à descendre dans les profondeurs comateuses pour chercher les traces de la conscience humaine. Comme le Coma Science Group[4] que dirige à l’Hôpital universitaire de Liège le Pr Steven Laureys. Le philosophe Pierre Zaoui observe que palladium rime avec opium et laudanum. Et le Palladium de Boris Razon «énonce une vérité tragique de l’expérience aux limites de la maladie : elle ne grandit jamais, n’enrichit jamais ; ce qui ne nous tue pas nous rend plus triste». «On pourra toujours alors reprocher à ce premier roman certains défauts du genre, il n’empêche ; c’est un livre dont on ressort les yeux rouges, ému, déplacé» conclut-il.

Comment ne pas être ému devant une renaissance ? On peut aussi sortir de ce livre autrement. Bien vivant. Debout. Comme un peu plus grand. «La douleur est un langage» écrit Razon. Ou un soliloque.
[1] Razon B. Palladium. Paris : Editions Stock, 2013.

[2] Leriche R. Souvenirs de ma vie morte. Paris : Editions du Seuil, 1956.

[3] www.vacarme.org/.

[4] www.coma.ulg.ac.be/fr/.

Ce billet a initialement été publié  dans la Revue médicale suisse.