L’OMS et la cigarette électronique : à propos d’une métaphore verticale qui tombe à plat

Bonjour

La métaphore est un outil qui ne se manie pas sans quelques risques. Le Dr Vinayak Prasad est le grand responsable du programme antitabac à l’OMS. Il est aujourd’hui cité dans Le Monde – qui arrive quelques jours après la bataille : « Sévère mise en garde de l’OMS sur la cigarette électronique » (Pascale Santi). Une fois n’est pas coutume.

On se souvient de la violente polémique qui avait suivi la reprise (légèrement détournée) par l’AFP d’un rapport de l’OMS. Ou plus précisément d’un rapport financé par Bloomberg Philanthropies. Il abordait les différentes stratégies de sevrage tabagique – et donc le vapotage/cigarette électronique. « Ce ne sont que deux pages sur cent-neuf, observe Le Monde. Largement reprises par les médias, leurs conclusions sont sans appel : ‘’Les SEAN (systèmes électroniques d’administration de nicotine) sont incontestablement nocifs et doivent faire l’objet de régulation’’ (…) Le niveau de risque n’a pas encore été estimé de façon concluante’’ ».

D’étages en étages

Cette position de l’OMS a incontestablement suscité de très vives réactions. Où l’on a une nouvelle fois perçu, sur un sujet sanitaire d’ampleur majeure et de dimensions planétaires, l’incapacité de l’OMS à saisir ce qu’il en est du concept de réduction des risques.

Faute de concept, reste la métaphore. « Nous n’avons jamais dit que les fumeurs ne devaient pas utiliser la cigarette électronique. Si ça les aide à arrête [le tabac], tant mieux, a déclaré le Dr Vinayak Prasad  au Monde. Mais nous ne les promouvons pas ». Et d’ajouter : « Je compare ça à une chute. Au lieu de tomber du 7étage avec la cigarette normale, vous tombez du 3étage avec la cigarette électronique. La question, c’est : est-ce que vous allez survivre pour autant ? »

Est-ce une bonne question ? C’est une bien pauvre comparaison. Que le Dr Prasad se rassure : il aura beau ne pas bouger le petit doigt pour aider les vapoteurs, ces derniers, jetés par la fenêtre, rentrerons par la porte de la salle d’audience. Pour témoigner au procès d’une OMS alors poursuivie pour ne rien avoir compris à la réduction des risques tabagiques. Est-ce là une image métaphorique ?

A demain @jynau

L’affaire des «stades alcoolisés» : que fera Agnès Buzyn au-delà de quelques mots tweetés ?

Bonjour

C’est bien peu dire que l’exécutif sanitaire est aujourd’hui embarrassé par la proposition de loi « stades alcoolisés » des députés « marcheurs ». Officiellement, pour l’heure, on en reste à un tweet ministériel :

« L’alcool tue 41 000 personnes chaque année dans notre pays. Chacun de ces décès est évitable. Ne laissons pas de nouvelles incitations à la consommation d’alcool se rendre complices de ce bilan. La ferveur n’a pas besoin d’alcool pour s’exprimer dans nos stades. »

Il faut y ajouter, en écho, celui du Directeur Général de la Santé, Jérôme Salomon – tweet redondant mais aussi étrangement un peu plus politique que celui de la ministre. Il y évoque le mauvais « ménage » que font alcool et sport, le fait que la proposition de loi LREM est « totalement contraire à la politique volontariste de prévention et de promotion de la santé publique voulue par le président de la République, le gouvernement d’Edouard Philippe et portée par Agnès Buzyn ».

Compassion et rond-point

Pour sa part la Fédération Addiction écrit que l’article 18 de cette proposition de loi LREM, qui prévoit d’autoriser le retour de la vente d’alcool dans les stades, au prétexte d’un financement nécessaire, « entre en contradiction complète avec les objectifs de lutte contre les conduites addictives ». Une réaction qui vient gonfler le flot montant de celles, médicales, associatives et sanitaires, radicalement opposées à la volonté des quelques dizaines de députés LREM, par définition proche du président de la République. Un président qui est toujours apparu plus qu’ambivalent sur ce sujet éminemment politique  – au rond-point de l’économie, de la santé publique et de la réduction des risques.

Nul ne sait, pour reprendre la formule de la ministre des Solidarités et du Directeur Général de la Santé, si la ferveur a ou pas besoin d’alcool pour « s’exprimer dans nos stades ». Il est en revanche acquis qu’Agnès Buzyn doit désormais mieux montrer quelle quantité d’énergie elle entend, dans ce dossier, véritablement dépenser. Et dépasser, pour reprendre la formule d’un récent éditorial du Monde, son talent « dans l’art de manifester sa compassion ».

A demain @jynau

Le Monde, éditorial assassin : « Mme Buzyn excelle dans l’art de manifester sa compassion »

Bonjour

L’éditorial peut être une arme redoutable. Ainsi, aujourd’hui celui du Monde. Le dernier quotidien vespéral de la capitale revient sur la grève des services hospitaliers des urgences. Nous sommes cinq mois après le début de ce mouvement atypique, déclenché après une série d’agressions à l’hôpital parisien Saint-Antoine. Aujourd’hui ce sont 216 services d’urgences (sur 478) qui sont « en grève » – un mouvement invisible ou presque ; pour autant une colère montante contre l’exécutif .

« Il y a un mois, le vendredi 12 juillet, Agnès Buzyn a dû quitter précipitamment l’hôpital de La Rochelle, poursuivie par des urgentistes en grève, rappelle Le Monde. La ministre de la santé, qui connaît bien l’hôpital pour y avoir exercé son métier de médecin, était venue afin de mesurer l’ampleur de la colère des personnels des urgences. Elle a été servie. Le 2 août, à Verneuil-sur-Seine (Yvelines), elle a dû reconnaître qu’elle était face à ‘’une crise qui persiste’’ ». Ou un abcès qui gonfle. Une pathologie qui n’aura en rien été soignée par les annonces de la ministre en juin – 70 millions d’euros pour financer des mesures immédiates permettant notamment la revalorisation de la prime de risque des soignants. La colère est là, qui gronde. La fronde n’a cessé de s’étendre. Les « grévistes » réclament toujours 10 000 emplois supplémentaires, une hausse des salaires de 300 euros net par mois et l’arrêt des fermetures de lits.

Certes, observe le quotidien l’épisode qui s’est produit, début juillet, où, lors d’une manifestation nationale à Paris, une douzaine de soignants se sont injecté un produit présenté comme de l’insuline devant le ministère de la santé, ne s’est pas répété. On sait désormais que, pour « accentuer la pression », certains ont eu recours à des « arrêts maladie » – phénomène  médiatiquement porteur mais qui est resté marginal. Le Monde :

« Est-ce parce que cette « grève sans grève » semble indolore, voire invisible, que le gouvernement paraît s’en accommoder ? Est-ce parce qu’il n’y a pas eu d’incident majeur, d’accident, y compris lors de la récente séquence caniculaire, que le ministère de la santé n’apporte pas de réponse à la hauteur de cette colère qui monte ?

« Pourtant, on ne découvre pas, en 2019, la détresse des urgences, confrontées à une forte hausse de la demande, avec un cruel manque de moyens et une pénurie criante de médecins : alors que des patients expriment parfois de façon violente leur impatience et leur mécontentement, la population prise en charge aux urgences est passée, entre 1996 et 2016, de 10 millions à 21 millions. En 2018, selon SAMU-Urgences de France, 180 000 patients ont passé une nuit sur un brancard dans les couloirs des services destinés à les accueillir. Et cette situation intenable ne fait que s’aggraver durant l’été. »

Et puis cette phrase assassine : « Mme Buzyn excelle dans l’art de manifester sa compassion ». On a connu le vieux quotidien plus tendre à l’endroit de celle qui se situe dans la lignée de Simone Veil et qui rêva d’une destinée européenne. « L’heure n’est plus aux belles paroles, ajoute-t-il. Plutôt que de jouer la guerre d’usure, il y a urgence à poser des actes pour trouver une issue à la crise avant que des drames ne surviennent. » C’est désormais imprimé – et daté du 10 août 2019. L’éditorial, une arme redoutable

A demain @jynau

Friandises au cannabis, vodka radioactive: comment maximiser au mieux les risques

Bonjour

Est-ce une version moderne de l’entrée perverse et précoce dans la dépendance ? Un objet pour spécialistes de collapsologie ? Après les antiques « cigarettes au chocolat » (interdites depuis moins longtemps qu’on le croit) voici les « bonbons au cannabis ». L’émergence de ce nouveau risque est signalée non par l’exécutif mais, via une lettre au Lancet, par le centre antipoison et de toxicovigilance de Paris. « Marketing of legalised cannabis: a concern about poisoning ».

Exposant le cas d’une jeune femme récemment intoxiquée en région parisienne après une consommation de bonbons au cannabis fortement dosés en tétrahydrocannabinol (THC), le centre antipoison de Paris met publiquement en garde contre les dangers de ces produits, en particulier pour les enfants. Interviewé par Medscape édition française (Vincent Richeux) le Dr Jerôme Langrand, premier auteur, précise les risques pour les plus jeunes de ces produits, « y compris les liquides pour cigarettes électroniques contenant du THC ».

Gâteaux, mais aussi boissons, barres chocolatées, miel, bonbons de toute sorte ou encore liquides de cigarette électronique peuvent être enrichis en THC rappelle Medscape.  Aux Etats-Unis on assite (là où le cannabis à usage récréatif est autorisé) à une multiplication des produits à base de cannabis. Et en dépit des mesures de prévention (contraignant les fabricants à fabriquer des sachets difficiles à ouvrir pour des enfants) les cas d’intoxication pédiatriques au cannabis se multiplient outre-Atlantique.

En France, on le sait,  ces produits sont totalement interdits. Mais on sait aussi à quel point il est aisé de s’en procurer – à commencer par les « bonbons au cannabis », régulièrement en cause dans des intoxications de jeunes américains.

« Ce type de produit étant très attrayant pour les enfants, il est extrêmement dangereux d’en avoir chez soi. Il convient d’être vigilant, d’autant plus qu’on se retrouve face à une industrie qui se comporte comme celle du tabac dans les années 1950, en entretenant une image positive pour un produit toxique », commente pour Medscape édition française, le Dr Jerôme Langrand, du centre antipoison et de toxicovigilance de Paris.

Le cas rapporté dans The Lancet est celui d’une jeune adulte ayant goûté des bonbons-pastilles contenant 3,5 mg de THC. La jeune femme avait également consommé de l’huile de cannabis très concentrée (85% de THC). Elle a été prise en charge pour un malaise avec tachycardie sévère.  « Tout produit toxique potentiellement attractif pour l’enfant représente un danger. On avait déjà alerté sur le risque que représentent les mini-doses de lessive liquide, après des cas d’ingestion. Dans le cas du cannabis, il y a des décès chez l’enfant après consommation de boulettes de shit. On peut aisément imaginer le risque avec des bonbons au THC », souligne le Dr Langrand. Et ce dernier de faire le rapprochement avec … le danger potentiel des liquides pour cigarette électronique contenant du THC.

Entre 2010 et 2018, la moitié des cas d’intoxication par liquide de e-cigarette enregistrés par le centre antipoison parisien concernaient de jeunes enfants. « En général, les enfants se mettent à sucer les cartouches contenant le liquide. Souvent la quantité ingérée est faible, mais suffisante pour provoquer une intoxication à la nicotine », précise le Dr Langrand. Si les cartouches avaient contenu en plus du THC, « on aurait eu des intoxications sévères chez ces enfants », avertissent les auteurs. « Le risque de graves intoxications associé aux produits contenant du THC doit être envisagé et des mesures plus restrictives concernant ces nouveaux produits devraient être recommandées dans les pays qui prévoient de légaliser le cannabis, estime-t-il.Si on en vient à légaliser un jour le cannabis en France, il faudra être très vigilant sur l’accès à ces produits. »

Humour britannique et slavitude ukrainienne

Il faudra aussi faire preuve de la plus grande vigilance avec « Atomic », la première vodka élaborée sur le site de Tchernobyl ; trente-trois ans (sic) après la catastrophe que l’on sait.  L’affaire vient d’être rapportée par la BBC : (Victoria Gill) « Chernobyl vodka: First consumer product made in exclusion zone » et reprise par Le Monde (Maureen Songne) : « Atomik, la première vodka made in Tchernobyl ». On retrouvera là un parfum de slavitude, cette exacerbation de la sensibilité qui pousse à boire et à chanter – parfois à écrire pour se sauver 1.

Le breuvage alcoolique, apprend-on, est proposé par une équipe de scientifiques (re-sic), la « Chernobyl Spirit Company », constituée de « chercheurs britanniques et ukrainiens ». Fabriqué à partir de grains de seigle et d’eau provenant de la zone d’exclusion autour de la centrale nucléaire V.I. Lénine, cet alcool est le premier produit de consommation provenant des environs immédiats du réacteur de célèbre mémoire.

« L’équipe de chercheurs a travaillé plusieurs années dans la zone d’exclusion pour étudier comment l’environnement avait évolué depuis la plus grave catastrophe nucléaire du XXe siècle. C’est ainsi que le projet Atomik a débuté, avec le lancement d’une plantation dans une ferme située dans la zone, rapporte Le Monde. Après avoir distillé des grains de seigle légèrement radioactifs et de l’eau provenant de l’aquifère de Tchernobyl, des tests ont été conduits sur le résultat par l’Institut hydro-météorologique d’Ukraine, les laboratoires géologie des universités de Southampton et de Portsmouth, ainsi qu’un laboratoire indépendant de tests de vin et d’alcool, précise l’université de Portsmouth sur son site Internet. »

Résultat ? « Il n’y a pas plus de radioactivité que dans n’importe quelle autre vodka » (re-re-sic), se félicite le Pr Jim Smith, de l’université de Portsmouth et membre de la Chernobyl Spirit Company. Toujours selon le Pr Smith, le projet de la Chernobyl Spirit Company ne vise pas uniquement à faire du profit en vendant la vodka « Atomik ». L’essentiel des profits sera redistribué aux habitants vivant autour de la zone d’exclusion, qui souffrent d’une situation économique toujours difficile.

On ne sait pas, vu de France, s’il faut entendre les propos du  Pr Smith comme une forme moderne du traditionnel humour britannique.

A demain @jynau

1 Sur ce thème le remarquable « J’aurais pu finir fou, j’ai préféré écrire des livres » de l’étonnant Laurent SagalovitschSlate.fr, 7 août 2019 — 

Après celle de Steve Maia Canico, comment parvenir à mentir sur la mort de Malik Oussekine

Bonjour

Comment peut-on en arriver à de telles contre-vérités ? « Finalement, on s’est aperçu qu’il n’avait pas reçu de coups. » Invité sur RTL, le 5 août, pour parler de la mort à Nantes de Steve Maia Canico , Jean-Christophe Buisson a établi une comparaison avec la tristement célèbre affaire Malik Oussekine (décembre 1986). Spécialiste d’histoire Jean-Christophe Buisson, 51 ans, est directeur adjoint du Figaro Magazine. Présents dans le studio :Vincent Parizot (journaliste RTL), Ludovic Vigogne (journaliste à L’Opinion). Roland Cayrol (Directeur du Centre d’études et d’analyse).

Sur Twitter, les internautes ont immédiatement réagi aux propos du journaliste – les qualifiant notamment de « révisionnistes ». Certains ont aussi exhumé un ancien tweet du journaliste faisant référence au décès de Malik Oussekine, posté le 12 avril 2013 lors du mouvement de La Manif Pour Tous contre l’instauration du mariage homosexuel en France. Il s’émouvait alors de ce qu’il appelait un « drame » et exhortait le gouvernement « à renoncer à un projet de loi contesté avec force dans la rue ». Où l’on comprend l’usage politique multiple qui peut être fait d’une tragédie.

Puis, face aux protestations, excuses dans l’après-midi du 6 août : « J-Christophe Buisson@jchribuisson Je tiens à m’excuser pour mes propos tenus hier sur @rtl donnant à penser que je mets en doute le fait que Malik Oussekine soit mort à la suite d’une intervention policière le 5 décembre 1986. La justice a rendu son verdict dans cette affaire et je n’entends pas la contester. »

Les auditeurs apprécieront. A commencer par ceux qui se souviennent des difficultés rencontrées, au lendemain de la mort de Malik Oussekine, pour mener l’enquête journalistique et médico-légale. Nous avons déjà rapporté sur ce blog ce qu’il en fut, alors, pour Le Monde 1.  Trois ans plus tard le brigadier-chef  et le gardien de la paix (deux « voltigeurs ») directement impliqués furent jugés pour « coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Ils seront condamnés respectivement cinq et deux ans de prison avec sursis.

La Vérité avec un très grand V

Aujourd’hui Jean-Christopbe Buisson, après sa sortie sur RTL, répond aux questions de Libération (Fabien Leboucq Sarah Boumghar).

« Par téléphone, il détaille sa position ‘’un peu compliquée à expliquer’’ : ‘’La justice a tranché en disant que les coups l’avaient tué. Mais la vérité judiciaire n’est pas la vérité avec un grand V.’’ Et d’estimer que ‘’la vérité judiciaire n’est pas la vérité historique et que la vérité historique ne peut pas être établie avant un certain temps’’.

« Sur quoi s’appuie Jean-Christophe Buisson pour remettre en cause cette ‘’vérité judiciaire’’ ? ‘’Secret des sources’’, oppose-t-il. Il établit un parallèle entre le dossier Oussekine et l’affaire Dreyfus. Dans ce dernier cas, la justice a rendu une décision sur laquelle elle est ensuite revenue. Jean-Christophe Buisson veut croire qu’un jour ‘’des rapports parlementaires, médicaux, policiers, qu’il faudra lire entre les lignes’’ pourraient remettre en cause la condamnation des policiers responsables de la mort de l’étudiant en 1986 – sans pour autant donner d’éléments factuels appuyant cette hypothèse…

 « Journaliste et historien, Buisson précise qu’il avait quitté ces deux casquettes en entrant dans le studio de RTL, et que ses propos n’engagent ni le Figaro (pour qui il s’agit bien d’une «bavure policière»), ni son éditeur, puisqu’il s’exprimait à l’antenne ‘’en tant que polémiste’’».

Où l’on en vient à se demander le nombre de casquettes possédées par M. Buisson.

A demain @jynau

1 « Un député macroniste relance la polémique sur la mort de Malik Oussekine (1964-1986) » Journalisme et santé publique, 3 mai 2019, « Dans l’ombre de l’affaire Rémi Fraisse, la mort de Malik Oussekine (décembre 1986) » Journalisme et santé publique, 28 octobre 2014 , « La mort de Clément Méric; le souvenir de Malik Oussekine » Journalisme et santé publique, 7 juin 2013

 

Polémique éthique : les «mères lesbiennes» seront-elles, en France, «montrées du doigt» ?

Bonjour

Non, le débat ne « s’apaise pas ». En marge de la polémique sur la destruction des stocks de gamètes et d’embryons, un collectif de responsables associatifs, dans une tribune militante publiée par Le Monde 1, juge injustifiable que la « déclaration anticipée de volonté », prévue par le projet de loi bioéthique, ne soit pas étendue « à tous les enfants conçus par don » de cellules sexuelles ou d’embryon. A quel titre ? De quel droit ?

A priori l’apaisement était là : le projet de loi ouvre la pratique de l’insémination artificielle avec sperme de donneur « à toutes les femmes » et  il propose un dispositif permettant aux couples de femmes d’établir la filiation à l’égard des enfants conçus par don de gamètes – et ce via une « déclaration anticipée de volonté » signée par le couple dès le consentement au don de sperme. Objectif :  sécuriser la double filiation avant même la naissance de l’enfant, ne pas établir de hiérarchie entre la mère qui accouche et la femme qui n’accouche pas.

Refaire l’histoire

« Appelée de nos vœux, cette déclaration commune de volonté permettra de reconnaître l’engagement parental comme fondement commun de la filiation des deux mères, écrivent les signataires. En portant la mention sur l’acte intégral de naissance de l’enfant, l’Etat signifie à celui-ci qu’aux yeux de notre droit ses deux mères sont parfaitement à égalité de statut et de droits. »

Dès lors pourquoi cette tribune ? Tout simplement parce que le gouvernement n’a pas « étendu ce dispositif aux couples de sexe différent » ? Pour ne pas « toucher au dispositif actuel pour les parents hétérosexuels ». Et les signataires de refaire l’histoire de leur grief :

« On se souvient que, en cas de recours au don, la filiation a été instaurée en 1994 selon les modalités de la filiation dite « charnelle », dans le but avoué de permettre aux parents de se faire passer pour les géniteurs de l’enfant. Le recours au don de gamètes était alors marqué du sceau du secret médical, considéré comme relevant de la vie privée des parents. Mais, aujourd’hui, la société a évolué et chacun reconnaît que l’enfant a droit à la vérité de son histoire et de son identité personnelle. »

Ils ajoutent que « certains poussent des cris d’orfraie » en affirmant que les enfants conçus par don seraient « stigmatisés » si la mention de cette déclaration était portée sur l’acte intégral de naissance. Ces militants visent notamment, sans les nommer, les médecins, pharmacien·es, psychologues et spécialistes des métiers de la santé des Centres d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains (Cecos) 1.

Ces soignants ont d’ores et déjà exprimé avec force  leur «opposition à toute proposition de loi» qui les «rendrait complices d’une discrimination et d’une stigmatisation des enfants conçus par don au travers de l’inscription sur l’acte de naissance intégral du mode de conception».Estimant qu’une telle disposition les rendrait «complices de discrimination» et de «stigmatisation» des enfants conçu·es à partir d’un don de cellules sexuelles, ces spécialistes ont saisi le Conseil national de l’Ordre des médecins.

Au départ le gouvernement hésitait entre deux scénarios. Le premier prévoyait une mention à l’état civil de la manière dont la filiation de l’enfant a été établie pour tous les couples ayant recours à une procréation médicalement assistée avec tiers donneur de cellules sexuelles. Il s’agissait d’établir une «déclaration commune anticipée de filiation» devant un notaire. Le document était ensuite transmis à l’officier d’état civil et mentionné sur la copie intégrale de l’acte de naissance –  et ce qu’il s’agisse d’enfants né·es au sein de couples homosexuels ou hétérosexuels.

Secret, mensonge, sentiment factice de honte

Le second scénario prévoyait que ce dispositif ne concernerait que les couples de femmes, afin de laisser la possibilité ultérieure aux couples hétérosexuels de dévoiler (ou non) son mode de conception à l’enfant. Après passage de l’avant-projet de loi devant le Conseil d’Etat c’est cette dernière option qui a été retenue et qui sera proposée au vote du Parlement. Et c’est ce qui a déclenché l’ire des signataires de la tribune:

« La réalité est que le stigmate a été entièrement construit, artificiellement, par la logique toujours en place du secret et du mensonge. Voilà comment créer un sentiment factice de honte. Il est temps de sortir de cet héritage d’allégeance au modèle ‘’biologique ‘’ qui n’a fait que du mal [sic], et de revendiquer que les familles issues de don sont des familles tout aussi dignes que les autres.

« Aujourd’hui, les personnes conçues par don sortent de l’ombre où elles étaient maintenues. Lorsqu’une centaine d’entre elles témoignent nominativement dans une tribune publiée dans Le Monde daté du 5 juin, soutenues par leurs proches et par 150 personnalités, elles disent haut et fort qu’elles ne portent aucun stigmate et qu’elles veulent connaître leurs origines. Un point c’est tout. »

Il est injustifiable que le dispositif de « déclaration anticipée de volonté » ne soit pas étendu à tous : pour le même geste médical, le dispositif de filiation variera en fonction de l’orientation sexuelle des parents ! Seuls les enfants des familles composées de deux mères auront une garantie d’accès à leur histoire et à leurs origines. Le maintien du dispositif d’établissement de la filiation à l’égard des parents hétérosexuels a pour but, de l’aveu même du Conseil d’Etat, de permettre de ne pas révéler le recours au don à l’enfant, pourtant premier concerné.

C’est là faire bien peu de cas des arguments des professionnels des Cecos – arguments développés auprès de Slate.fr 2 par la Pr Nathalie Rives, présidente de leur Fédération. Por elle il s’agit d’une opposition essentielle, fondamentale, de nature éthique et démocratique:

«Comment peut-on imaginer faire figurer, sans grands dangers, un mode spécifique de conception d’une personne sur les registres d’état civil, demande-t-elle. Si le recours à un donneur de sperme est implicite pour les couples de femmes, il en va différemment pour les PMA réalisées pour les couples hétérosexuels –des PMA qui sont pratiquées pour des raisons médicales ayant à voir avec la stérilité, l’hypofertilité ou la transmission d’une pathologie génétique.»

 Le Conseil d’Etat use quant à lui d’autres mots : « La solution, qui fait coexister deux modes d’établissement de la filiation distincts, traduit deux philosophies différentes selon que le couple ayant recours au don est de même sexe ou non, la première reposant sur le rôle accru de la volonté, la seconde sur le mimétisme avec la procréation charnelle.»

Les signataires militants de la tribune ne veulent rien entendre : « Quand on défend un projet de loi qui maintient une filiation pseudo-charnelle pour les parents hétérosexuels qui recourent au don, on commet une double faute : on traite à part les mères lesbiennes et leur famille au risque de les montrer du doigt, on discrimine les enfants de parents hétérosexuels en leur refusant une garantie d’accès à leurs origines ». Il faut donc, selon eux, impérativement amender ce projet de loi et étendre la « déclaration anticipée de volonté » à tous les enfants conçus par don.

On pourrait aussi abandonner toute forme de déclaration anticipée... Non, et contrairement aux souhaits réitérés d’Emmanuel Macron, le débat n’est pas « apaisé ».

A demain @jynau

1 « Bioéthique et filiation : ‘’Ne montrons pas du doigt les mères lesbiennes’’ » Signataires : Anne Abrard, présidente de Les Cigognes de l’espoir ; Vincent Brès, président de PMAnonyme ; Jean-Bernard Geoffroy, président du Ravad ; Frédérick Getton, président de Centr’égaux ; Valérie Leux, présidente de Stop homophobie ; Larissa Meyer, présidente du Réseau Fertilité France ; Sandrine Ngatchou, présidente de l’Utasa ; Lennie Nicollet, président d’Homosexualités et socialisme ; Laëtitia Poisson-Deleglise, présidente de l’association MAIA ; Denis Quinqueton, codirecteur de l’Observatoire LGBT+, de la Fondation Jean-Jaurès ; Alexandre Urwicz, président de l’Association des familles homoparentales.

2 Lire : «  Loi ‘’PMA pour toutes’’, les mesures à l’origine de la colère du corps médical ». Le volet «De la filiation par déclaration anticipée de volonté» est vivement remis en cause par les membres des centres d’étude et de conservation des œufs et du sperme humains (Cecos). Slate.fr 25 juillet 2019

Détruire les stocks congelés de spermatozoïdes, d’ovocytes et d’embryons français. Vraiment?

Bonjour

C’est l’un des sous-chapitres les moins apaisants de la révision de la loi de bioéthique. Une forme de corollaire de la volonté de l’exécutif d’étendre à « toutes » la pratique de l’insémination artificielle avec sperme de donneur et de faire une semi transparence sur les « origines » des personnes ainsi conçues. Aujourd’hui, deux textes à lire. Sur Slate.fr : « Un don de gamètes avant 2020 sera-t-il vraiment utile ? » (Daphnée Leportois) et une tribune publiée par Le Monde, un texte signé de la juriste Marie-Xavière Catto,maîtresse de conférences en droit à l’université de Paris-I-Panthéon-Sorbonne – et auteure de la thèse : « Le principe d’indisponibilité du corps humain, limite de l’usage économique du corps ».

Rappel : le projet de loi de bioéthique reconnaît le droit aux personnes nées à la suite d’un don de gamètes, à leur majorité, d’« accéder à des données non identifiantes relatives à ce tiers donneur, et [si elle] le souhaite, [d’] accéder à l’identité de ce tiers donneur ». Dont acte. Mais le passage de l’ « ancien régime » à celui permettant la « levée de l’anonymat des donneurs » soulève une difficulté de taille : la gestion des stocks de gamètes existant et leur renouvellement selon le « nouveau régime ».

Le même projet de loi prévoit que, dans le cadre d’un « régime transitoire », les dons de gamètes et d’embryons permettant la levée de l’anonymat débuteront « un an après l’entrée en vigueur de la loi ». En attendant, les gamètes et embryons « anonymes » pourront continuer à être utilisés jusqu’à une date fixée par un simple décret.

Cette date (pour laquelle le législateur n’a prévu aucun délai minimal ou maximal) marquera immanquablement celle de la destruction du reste des « stocks anonymes » et du début d’une « allocation exclusive de gamètes et d’embryons pour lesquels les données relatives au donneur auront été recueillies ». « Présenté ainsi, le projet paraît simple et clair, écrit Mme Catto. Pourtant, il organise un régime transitoire comprenant des dispositions surprenantes et des incertitudes manifestes. » C’est là un euphémisme de juriste.

Transmettre néanmoins la vie

Maintenir des dons anonymes pendant un an ? Le texte du gouvernement prévoit que les gamètes ou embryons « nouveau régime » ne pourront être prélevés, recueillis ou donnés qu’un an après la promulgation de la loi. Ainsi donc il sera possible de continuer à donner des gamètes ou des embryons pour lesquels l’anonymat demeurera la règle pendant un an. Qui a pu rédiger et cautionner un tel dispositif ? Pourquoi le recueil selon le « nouveau régime » n’intervient-il pas dès l’entrée en vigueur de la loi ? Pourquoi le décret prévoyant « la nature des données non identifiantes », n’est-il pas pris immédiatement plutôt que de continuer à recueillir des dons « ancien régime » pendant un an ?

« La lecture rapide du texte pourrait laisser entendre qu’à l’utilisation d’un stock se substitue l’autre, écrit Mme Catto. Néanmoins, le projet n’en dispose pas ainsi. Il prévoit simplement que, à compter d’une date fixée par décret, ne peuvent plus être utilisés que des embryons et gamètes ‘’nouveau régime’’. Cela permet l’utilisation concomitante de gamètes et embryons ‘’anciens’’ et ‘’nouveau régime’’, entre la fin de la première année suivant la promulgation de la loi et la date fixée par le décret. Certains enfants nés durant cette période pourront avoir accès aux données relatives à leur géniteur ou génitrice et d’autres pas. Mais qui opérera ce choix ? Les parents ou les médecins, et selon quels critères ? »

Plus généralement la destruction des stocks soulève, selon elle, des « problèmes majeurs ». A commencer par celui de  la pénurie liée à la transition des régimes serait dramatique. « Tous les couples comme les femmes seules risquent de partir à l’étranger, et on voit difficilement comment l’Agence de la biomédecine pourrait faire campagne en faveur du don alors que l’on vient de détruire les stocks ».  De fait, on voit assez mal. De même que l’on voit mal détruire ces cellules sexuelles et ces embryons offerts gratuitement, bénévolement et (corollaire) anonymement. Et ce à des femmes et des hommes souffrant d’infertilité mais souhaitant néanmoins elles.eux.aussi transmettre la vie.

A demain @jynau