Géants du sucre: hier, ils remplissaient le pot à confiture de mensonges. Et maintenant ?

 

Bonjour

Mieux vaut (le savoir) tard que jamais. Ici c’est une affaire d’un demi-siècle. On vient de les exhumer au grand jour de la Toile : des documents inédits et compromettants dévoilés par quelques grand titres de la presse américaine (et relayés par Slate.fr ainsi que par le Huffington Post). C’est un scandale qui peut aisément être résumé : les industriels du sucre ont, dès les années 1960,  cherché à se servir de médecins et scientifiques pour masquer l’une des caractéristiques pathogènes de la substance qui a fait et continue de faire sa fortune. Et, pour ce faire,  elle a mis en avant le danger des graisses et du cholestérol. Il faut ici rappeler que l’épidémie des maladies cardiovasculaires prenait son envol aux États-Unis – et que la controverse sur la responsabilité relative des sucres ajoutés versus celui des graisses alimentaires nourrissait bien des débats.

L’agence Associated Press explique ainsi qu’au début des années 1960, la Sugar Association a lancé ce qu’elle appelait le «Projet 226»,  Il s’agissait de financer (pour près de 50.000 dollars d’aujourd’hui) une étude qui fut publiée deux ans plus tard dans le toujours prestigieux New England Journal of Medicine. Une étude qui allait minimiser le rôle du sucre dans la genèse des affections cardiovasculaires  tout en mettant l’accent sur celui du gras.  En 1964, trois scientifiques de Harvard auraient ainsi reçu  6 500 dollars chacun pour faire évoluer leurs conclusions.

Aujourd’hui, Coca-Cola

Le New York Times explique pour sa part que ces documents internes à l’industrie du sucre ont été «récemment découverts par un chercheur de l’université de Californie à San Francisco» . Ils viennent de faire  l’objet d’une publication dans le JAMA Internal Medicine. Selon Stanton Glantz, l’un des coauteurs de la publication, l’industrie du sucre a ainsi «pu faire dérailler la discussion à propos du sucre pendant des décennies». Selon les auteurs, cette influence a touché jusqu’à la Food and Drug Administration (FDA) qui estimait encore, en 1976, que le sucre était sans danger pour la santé. Et qui voulait ignorer son puissant potentiel addictif.

Dans un éditorial publié par la revue, la chercheuse Marion Nestle (Department of Nutrition and Food Studies, New York University) démontre à quel point  cette découverte est susceptible d’éclairer notre présent. Selon elle de telles pratiques perdurent. A commencer par la façon dont le géant dont Coca-Cola finance de nombreuses fondations et organisations.

Avec ou sans sucre ?

«Laissez-moi vous assurer que c’est plutôt ce que nous avions en tête et que nous attendons avec impatience sa parution dans la revue», écrivait, il y a un demi-siècle un responsable de la Sugar Association à un des chercheurs que cette dernière finançait. Dans un communiqué qu’il vient de publier ce cartel des sucres reconnaît qu’il aurait alors dû exercer une «plus grande transparence» dans son financement d’activités de recherche. Mais  il attaque à son tour les auteurs en les accusant d’une forme soft de manipulation des données historiques.

En France les journalistes d’investigation ne s’intéressent pas (encore) à de tels sujets. On peut le regretter. Célébrité assurée. Il serait ainsi sans doute éclairant de connaître les conditions exactes  qui ont permis la transformation des « classes du goût » (humanistes, laïques et républicaines initiées par Jacques Puisais) pour en faire des « Semaines du goût » 1.

L’actualité est toute trouvée : « la 27e Semaine du goût se tient du 10 au 16 octobre 2016. Et cette année, elle fait peau neuve autour d’une thématique: mieux manger pour vivre mieux ». Vivre mieux ? Avec ou sans sucre ?

A demain

1 « Sucre à l’école : les racines du scandale » (Journalisme et santé publique, 6 février 2014)

Ebola. 1er août 2014, la guerre africaine est officiellement déclarée

Bonjour

Des images (symboliques). Des mots (puissants). De l’argent (autant que possible). Et le retour des anciens combattants. Aucun doute : ce vendredi 1er août la guerre contre Ebola est officiellement déclarée. Cela prendra la forme d’un « sommet régional » organisé à Conakry en présence des chefs d’Etat de GuinéeLiberiaSierra Leone et Côte d’Ivoire. Avec 100 millions de dollars à la clef. L’affaire est rapportée par l’AFP  et par la  BBC (voir ici). Les Etats-Unis ne sont nullement absents comme en témoigne Ainsi la couverture, remarquable, du New York Times (voir ici). Sans oublier, grand classique, l’évacuation des Américains infectés (voir CNN ici).

Le président sierra-léonais Ernest Bai Koroma et son homologue libérienne Ellen Johnson Sirleaf ont renoncé à se rendre au sommet Afrique/Etats-Unis la semaine prochaine à Washington.

100 millions de dollars

Symbole encore : le Dr Margaret Chan, directrice générale de l’Organisation Mondiale de la Santé fera le déplacement de Genève-Cointrin à Conakry pour lancer le  « Plan contre Ebola ». Le Dr Chan d’ores et déjà  justifié cette « augmentation des ressources » par « l’ampleur de l’épidémie » : au 27 juillet plus de 1.300 cas, dont 729 mortels, (339 en Guinée, 233 en Sierra Leone et 156 au Liberia). Ce plan de 100 millions de dollars (75 millions d’euros) vis » à déployer « plusieurs centaines » de « travailleurs humanitaires supplémentaires » pour renforcer les « quelques centaines » déjà sur le terrain.

Le Dr Tom Frieden, directeur des CDC américains annonce l’envoi de « cinquante experts en plus dans la région au cours des trente prochains jours ». Il estime qu’il faudra, au mieux, de trois à six mois pour enrayer l’épidémie.

Urgences reconductibles

« Devant l’aggravation de la situation, des mesures de précautions se multiplient en Afrique et ailleurs dans le monde, résume l’AFP. Evoquant un « défi exceptionnel », le président sierra-léonais Ernest Bai Koroma Koroma vient de décréter « l’état d’urgence pour nous permettre de prendre des mesures plus fermes », sur une période de 60 à 90 jours, reconductible. Il a énuméré une série de dispositions sanitaires parmi lesquelles le placement en quarantaine des foyers d’Ebola, l’escorte des travailleurs sanitaires par les forces de sécurité et des perquisitions pour repérer les malades présumés. Le chef de l’Etat sierra-léonais a également suspendu toutes les réunions publiques, sauf celles consacrées à l’épidémie et renvoyé le Parlement.

Peu auparavant, son homologue du Libéria  avait ordonné la fermeture de « toutes les écoles » ainsi que de « tous les marchés dans les zones frontalières ». Mme Sirleaf a aussi annoncé la mise en quarantaine de certaines localités, « dont l’accès serait limité aux personnels des services de santé ». Elle  a mis « tout le personnel non essentiel » du secteur public « en congé obligatoire de 30 jours » et décidé que ce vendredi serait « chômé pour permettre la désinfection des bâtiments publics ».

Etats-Unis, Allemagne, France

Jeudi 31 juillet les autorités américaines et allemandes ont recommandé à leurs ressortissants d’éviter de se rendre dans les trois pays touchés. Le même jour la France y a ajouté le Nigeria, qui a enregistré un premier mort dû au virus Ebola la semaine dernière, un citoyen Libérien arrivé en avion à Lagos via Lomé et Accra. Lagos a annoncé jeudi avoir placé deux personnes en quarantaine car elles avaient été en contact étroit avec la victime et 69 autres sont sous surveillance médicale.

La République démocratique du Congo a annoncé de nouvelles mesures sanitaires et les Seychelles ont annulé un match de football avec la Sierra Leone prévu samedi 2 août. Le Kenya et l’Ethiopie, qui abritent deux des plus importantes plates-formes aéroportuaires d’Afrique, ont affirmé avoir renforcé leur dispositif. L’Ouganda (un pays touché ces dernières années par des épidémies d’Ebola) assure être en alerte tandis que la Tanzanie évoque des « mesures de précaution ».

Le retour de Peter Piot

La guerre, en somme. Et le retour sur scène d’un jeune vieux combattant : le Dr Peter Piot, citoyen belgeâgé de 65 ans. Aujourd’hui à Londres (directeur de l’Ecole d’hygiène et médecine tropicale) le Dr Piot a fait des dizaines de fois le tour du monde dans sa participation intensive à la lutte contre le sida. Peter Piot est aussi (on le redécouvre aujourd’hui) l’un de ceux qui a participé à la découverte du virus Ebola. C’était sous l’égide de la coopération belge, en 1976, au Zaïre, l’actuelle République démocratique du Congo.

Que nous dit Peter Piot en 2014 ? Il impute les difficultés à juguler l’épidémie au fait que la Sierra Leone et le Liberia « sortent de décennies de guerre civile ». La guerre, encore elle. « Il y a un manque total de confiance envers les autorités et, combiné à la pauvreté et aux services de santé médiocres, cela donne, je pense, la cause de cette grande épidémie à laquelle nous assistons », a-t-il déclaré à l’Agence France Presse. Il ne nous dit pas encore ce qu’il faut faire, contre Ebola, dans de tels cas.

A demain

Et vous, interdiriez-vous ou pas la « Legal ketamine » ?

La transparence a ses vertus. Le libre accès au compte-rendu de la dernière réunion de la  « Commission des stupéfiants & psychotropes » permet à chacun de connaître les différents éléments d’un dossier concret de santé publique. Interdire ou laisser faire ? En toute hypothèse la France va bientôt décider. Pour l’heure, à vous de réfléchir.

MXE. L’achat est facile. La légalité (ou le non contrôle) entretient une fausse idée de sécurité. Les effets toxiques sont importants et les décès sont vraisemblablement plus nombreux que ceux recensés.  La production est asiatique. La commercialisation s’effectue via le Royaume-Uni, avec une distribution vers l’Europe et les Etats-Unis. Le prix moyen est de 30 euros le gramme. La vente s’effectue principalement par internet. La présence d’impuretés, potentiellement toxiques, produites lors de la synthèse et à concentration variable, est à redouter. Le service des douanes ne produit pas de statistiques car ce produit n’est pas classé sur la liste des stupéfiants.

Inscrire ou pas sur la liste des stupéfiants

La methoxétamine est classée comme stupéfiant dans différents pays (Russie, Suisse, Suède, Japon, plusieurs Etats des Etats-Unis…). Des projets de classement sont en cours d’examen (Allemagne). Sa consommation ne semble s’effectuer que dans un cadre festif. Le délai d’apparition retardé des effets fait craindre un risque de ré-administration et de surdosage. La durée de l’effet est plus longue qu’avec la kétamine. Peuvent être observés un effet sympathomimétique avec hypertension, un effet sérotoninergique avec convulsions et un syndrome cérébelleux durable associé à un nystagmus. La methoxétamine peut en outre être associée avec d’autres substances. Les cas d’intoxications et de décès sont, dans un tel contexte, sous-notifiés.

Les données pharmacologiques peuvent apparaître insuffisantes pour évaluer la méthoxétamine et l’inscrire sur la liste des stupéfiants. Cependant différents arguments peuvent être avancés pour justifier ce classement : absence d’intérêt thérapeutique démontré ; risque toxique manifeste, avec cas de décès ; effets pharmacologiques et toxiques de la methoxétamine proches d’autres arylcyclohexylamines déjà sur la liste des stupéfiants ; toxicité d’une impureté de synthèse inconnue ; prise de risque lors de l’auto-administration (surdosage, complications somatiques, contamination infectieuse par échange de matériel) ; classement permettant la répression du trafic.

 Votre matériel de travail

Les dernières données de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies sont disponibles ici. Vous pouvez disposer ici d’un article du New York Times sur le sujet plus général des Research Chemicals(RC’s) – molécules parfois utilisées dans des recherches pharmacologiques et qui  apparaissent directement à la vente sur Internet. Vous pouvez enfin librement consulter sur le site de l’Ansm le dernier compte-rendu de la Commission des stupéfiants & psychotropes. (Rubrique actualités. 30 avril 2013. PDF 128ko).

Cette Commission a rendu (12 voix pour, 1 voix contre) un avis favorable à l’inscription de la methoxétamine sur la liste des stupéfiants. M. David Morelle, chef du pôle Coordination Conseil et Commissions (COCOM) a rappelé que le communiqué de presse à venir rendrait public l’avis de la commission mais que ce communiqué ne préjuge pas de la décision du directeur général.  Chacun peut donc, dans l’attente de la décision du directeur générale étudier les pièces du dossier et émettre son avis. Chacun peut aussi, professionnel de santé ou pas, s’intéresser à la question de l’usage qui peut/doit ou non être fait des RC’s à l’heure du commerce sur la Toile.

 

 

 

 

Sida : la « guérison » versus sa « preuve de principe »

L’actualité, ce matin, c’est une nouvelle en provenance d’Atlanta. On a appris dans la nuit « le premier cas de guérison du sida ». L’information est depuis quelques heures reprise en boucle par les grands canaux internationaux d’information générale. C’est bien évidemment un peu plus complexe qu’il n’y paraît. Mais c’est aussi très instructif quant aux rouages du journalisme aux prises avec la santé publique.    

Ce n’est certes pas obligatoire mais c’est nettement mieux : « lancer » une rencontre médicale ou scientifique internationale avec une news d’une portée qui ne l’est pas moins. C’est le cas aujourd’hui avec la communication qui vient d’être faite dans le cadre de la 20ème Conférence internationale sur les rétrovirus et les maladies opportunistes qui s’est ouverte hier 3 mars à Atlanta. Les éléments du dossier sont détaillés sur le site du New York Times. Présent à Atlanta pour France Télévisions notre confrère Jean-Daniel Flaysakier a fait de même sur son blog docteurjd.com. Aux Etats Unis le site Slate.com a également fait une synthèse ainsi que, par nos soins, le pure player francophone Slate.fr. Sans oublier l’Agence France Presse.

The New York Times: “In Medical First, a Baby With H.I.V. Is Deemed Cured”. Slate.com: “Doctors: Baby Cured of HIV for First Time”. Plasticité de la langue anglaise quand la française réclame, en toute rigueur le recours aux guillemets protecteurs autour de « guérison ». Quelle guérison ? Qu’est-ce que guérir du sida ? On se souvient que d’autres conférences internationales furent médiatiquement « lancées » par d’autres annonces éminemment positives. Il s’agissait alors d’annoncer la (possibilité de la) fin de la pandémie. C’était en juillet dernier, à Atlanta déjà, comme nous l’avions rapporté sur Slate.fr   L’affaire fit long feu.

Aujourd’hui la communication concernant la guérison  n’a pas encore fait l’objet d’une revue médicale et scientifique avec comité de lecture. Elle n’en retient pas moins l’attention de tous les spécialistes de la lutte contre le sida. Résumons : l’affaire concerne un enfant actuellement âgé de deux ans et demi et qui était  né (dans une région rurale du Mississippi) infecté par le VIH. La mère n’avait pas été suivie médicalement durant sa grossesse. L’enfant ne montre plus aujourd’hui aucune trace de cette contamination. En l’état actuel des données de la littérature médicale c’est une première concernant les infections périnatales par le VIH. Peut-on pour autant parler de « guérison » ? La question reste pour l’heure ouverte.

Plus vraisemblablement durant l’accouchement

Les différents examens biologiques pratiqués à la naissance avaient parfaitement établi que l’enfant avait bien contracté cette infection in utero (ou plus vraisemblablement lors de l’accouchement). Le taux de l’infection était relativement bas. L’équipe médicale a alors décidé d’administrer au  nouveau né une association de trois médicaments antirétroviraux, et ce dès sa trentième heure de vie.

Vingt jours plus tard aucune trace de VIH n’était plus décelable dans le sang circulant de l’enfant. Il en est de même aujourd’hui, les seize examens biologiques pratiqués ayant tous conclu à une disparition du virus de son organisme. Les médecins ont perdu la trace de la fillette pendant de long mois et l’ont revue seulement à l’âge de vingt-trois mois. Ils ont appris à cette occasion qu’elle ne prenait plus de traitement depuis l’âge de dix-huit mois. Et en dépit de cet arrêt,  toujours pas de charge virale détectable dans le sang.

Guérison ? Le Dr Deborah Persaud (Université Johns Hopkins, Baltimore ) préfère parler ici de « guérison  fonctionnelle », une précision sémantique qui traduit l’incertitude des médecins et des virologues quant au véritable statut de cet enfant.  L’une des hypothèses est que le traitement antirétroviral très précoce  et (inhabituellement) intensif  a permis d’obtenir une éradication du virus de l’organisme. Le VIH n’aurait alors pas eu l’opportunité de gagner les sanctuaires (ou « réservoirs ») immunitaires au sein desquels il peut rester à l’état latent et reprendre ultérieurement sa réplication.

Des raisons pour persévérer

S’il est le premier à être décrit chez un nouveau-né ce cas n’est pas le premier dans la littérature. Une publication du New England Journal of Medicine datée de 1995 avait ainsi détaillé le cas de Timothy Brown, le « malade de Berlin » souffrant de leucémie, et qui avait reçu une greffe de moelle osseuse provenant d’un donneur génétiquement résistant au VIH. « Pour la pédiatrie, c’est notre Timothy Brown, a déclaré le Dr Deborah Persaud en parlant de cet enfant dont le nom n’a pas été dévoilé. C’est la preuve de principe que nous pouvons guérir l’infection par le VIH si nous pouvons reproduire ce phénomène. »

D’ores et déjà des travaux sont en cours pour lancer de nouveaux essais cliniques. Ils  viseront à modifier les protocoles thérapeutiques des nouveau-nés dont on découvre à la naissance qu’ils sont porteurs du VIH et qui n’ont pas pu être traité, avec leur mère, durant la grossesse.  Ceci ne saurait faire oublier que l’essentiel du combat pédiatrique planétaire concerne la prévention de la transmission du VIH in utero dans les pays (africains notamment) le plus touchés par une pandémie que l’on est bien loin d’avoir éradiquée. Une prévention désormais pleinement efficace et que l’on pourrait presque qualifier de guérison.

Mais ceci ne saurait, non plus, faire oublier que si la « preuve de principe » n’est pas une « démonstration » elle est aussi  l’espoir concret que cette démonstration est possible. Ce qui, le cas échéant, pourrait donner à ceux qui en manqueraient des raisons pour persévérer.

 

Un Asperger, le tueur de Newport (28 morts) ?

Pour l’heure ce n’est qu’une rumeur. Et déjà presque une hypothèse de travail. Mais précisément avons-nous le droit d’en parler ? Trop tard, c’est déjà fait

Depuis deux jours une partie de la planète écoute ce qui se dit à (ou à propos de) Newtown (Connecticut).  Vendredi 14 décembre un certain Adam Lanza, 20 ans, a abattu vingt enfants et six adultes avant de retourner l’une de ses trois armes contre lui et de se suicider. Il avait au préalable tué, également par balle,  sa mère Nancy, une élégante femme blonde avec laquelle il vivait dans une très belle maison d’un quartier boisé et paisible de cette petite ville du nord-est des Etats-Unis.

Depuis deux jours, passée la sidération collective, le débat ronronne autour du commerce et de la réglementation des armes aux Etats-Unis. Débat sans fin et sans doute sans espoirs. Mais déjà les micros et les caméras commencent à tourner autour de la personnalité du meurtrier pour ne pas écrire l’assassin.

Un père remarié

« Les médias américains ont d’abord donné le nom de Ryan Lanza, 24 ans, qui est en réalité le frère du tueur. Selon la police, Adam a d’abord tué Nancy Lanza, sa mère, à son domicile. Elle était institutrice dans l’école où il s’est ensuite rendu, résume Slate.fr. Les parents d’Adam et Ryan ont achevé leur procédure de divorce en 2009, selon CNN (en 2008 selon d’autres sources dont le New York Times et Reuters), le Washington Post précisant que la séparation des parents date d’une décennie. Son père Peter est directeur d’une société de conseil fiscal et  avait quitté la ville. Il s’est remarié récemment. Le jeune homme semblait avoir peu de contacts avec lui.
Adam a le profil d’un garçon normal aimant le foot, les jeux vidéo et le skateboard, selon une source locale citée par CNN. Mais d’autres informations permettent de dresser un portrait plus perturbant de sa personnalité. »

Adam Lanza souffrait selon un proche de la famille d’une forme d’autisme, qui pourrait être le syndrome d’Asperger écrit le New York Times, et il suivait un traitement médical. Il est également décrit comme «turbulent» par Ryan Kraft, le voisin de 25 ans qui gardait parfois Adam quand sa mère sortait dîner avec des amis. Si la mère, Nancy, collectionnait des armes (dont celles qui ont été utilisées par Adam), tous les témoignages insistent sur son comportement responsable et son investissement dans l’éducation de ses enfants.

Introverti, pas menaçant

Selon une voisine le garçon était «introverti mais en aucun cas menaçant», poursuit le Post. « Lanza ne pouvait pas se socialiser depuis sa petite enfance, dit Louise Tambascio, propriétaire d’une une pizzeria à Newtown, et amie de Nancy Lanza depuis 12 ans. Il avait le syndrome d’Asperger. Il était «très intelligent» et avait un quotient intellectuel élevé.

Pour d’autres c’était un garçon socialement maladroit, timide et calme et qui « ne vous regardait pas vraiment dans les yeux». «Il semblait toujours calme. Il n’était jamais vraiment sociable. Quand vous tentiez de communiquer avec lui, il se contentait d’une réponse d’un ou deux mots», confirme un autre élève qui l’a bien connu. Jusqu’au jour de la tuerie, Adam faisait d’ailleurs tout ce qu’il pouvait pour ne pas attirer l’attention, écrit le New York Times. « Il était clairement perturbé, a déclaré quant à lui le gouverneur du Connecticut Dan Malloy sur CNN. Il faut être dérangé pour commettre ce genre de crimes. » La seule photo rendue pour l’heure publique date de 2005. Elle montre un adolescent frêle, au regard fermé, caché sous une grande frange.

Asperger donc, ou plutôt syndrome d’Asperger avec le mythe de l’autiste savant (ou « autiste de haut niveau »), entité d’origine inconnue ; et l’impossible pédagogie médiatique concernant le capharnaüm des troubles autistiques.  Car nous avons longtemps été ici dans une forme de science molle où tout est possible, à commencer par l’explication contraire. Ce syndrome a été nommé après les travaux du pédiatre   autrichien Hans Asperger  (1906-1980) qui décrit cette entité en 1943 des enfants chez lesquels on constate notamment un déficit de communication non verbale. On devait redécouvrir ses travaux quarante ans plus tard.  La cause ou les causes exactes du syndrome d’Asperger sont débattues même si la base semble clairement biologique. S’agit-il d’une  pathologie ? Certains pensent que non et qu’il faudrait voir là une différence plus qu’une anormalité. Tout est parfaitement résumé ici grâce notamment aux travaux pionniers du Pr Gilbert Lelord (CHU de Tours). Pour cette école  ce trouble envahissant du développement qui fait partie de l’extrémité «haute » du continuum autistique. Et  ce syndrome n’est pas une maladie mentale d’origine psychologique : c’est un trouble du développement neurologique d’origine génétique.

On peut également trouver ici des éléments de compréhension et d’aide. Reste la question à laquelle personne ne pourra jamais répondre à Newport : celle de la relation ou non de causalité entre ce syndrome et la tuerie. En sachant que malgré tout le mal risque d’être déjà commis. Dans ce type de tragédie il faut impérativement mettre un mot sur les causes de l’horreur. Et tant pis si ce mot n’est pas le bon : sidérée l’opinion publique veut un nom. Pour l’heure il semble que celui de syndrome d’Asperger fera l’affaire. Avec tous les risques inhérents à la fonction du bouc émissaire.

 

 

 

 

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Euthanasie: escadrons de la mort aux pays des tulipes

La campagne présidentielle a vu s’ouvrir une nouvelle fois le débat et les polémiques sur la médicalisation de certaines fins de la vie humaine. Nous avons, il y a peu, évoqué cette problématique sur ce blog. On peut aussi s’intéresser à ce que la presse vient de nous dire de l’évolution des pratiques au-delà de nos frontières.

 Les Pays-Bas offrent assez peu de perspectives verticales. Venu d’un pays aux reliefs plus contrastés le voyageur peut être pris de nostalgie. Vague à l’âme ?  Tenter  un bleu à Delft ou, à La Haye, une leçon d’anatomie du Dr Tulp. Bientôt cinq siècles au compteur. Songe-t-on déjà à l’anniversaire ? Côté verticalités rien ne vaut la Suisse ; on y approche le ciel. Vertiges, acouphènes d’altitude ? Attendre. Cela devrait bien passer. Ces deux pays goûtent le chocolat. L’un fait partie de l’Union européenne, l’autre pas.

 Après l’avoir longtemps sillonnée, les Pays-Bas ont crânement repoussé la mer ; puis derrière leurs digues ils ont labouré, élevé, construit. En Suisse, avant l’orage, des vignes de pinot noir se mirent dans des lacs insondables. Dans les cornues moléculaires de Rotterdam on vient de finir la sculpture d’un virus grippal A/H1N1 qui, dit-on, pourrait répandre la terreur sur la planète. A Genève on se réunit bien calmement sous les ors onusiens pour tenter d’interdire la publication du patron-démon que les maîtres hollandais entendent publier. Et qui (si l’on en croit Slate.fr le New York Times) serait peut-être moins mortel qu’annoncé.

 Deux pays de petite taille que tout oppose depuis qu’ils ont vu le jour. Sauf, depuis peu, la mort. Du moins la mort administrée au grand jour avec l’aval, explicite ou jésuite, de l’anonyme législateur.

 Mars, mois des ides ?

 C’est fait : depuis le premier jour du mois de mars six équipes mobiles (un médecin, une infirmière) sillonnent les Pays-Bas. Les couples soignants cherchent le domicile de malades incurables. C’est là  une sorte de rapatriement sanitaire inversé : pratiquer coûte que coûte les euthanasies qui auront été préalablement  refusées par un médecin traitant. Une deuxième voiture-balai batave si l’on comprend bien.

 1er mars 2012, mois des ides. Mandée de La Haye une dépêche nous indique que soixante-dix personnes ont déjà manifesté leur intérêt pour une telle visite. C’est le chiffre avancé à l’Agence France Presse par Walburg de Jong. Mme de Jong est la porte-parole de l’Association néerlandaise pour une fin de vie volontaire (NVVE) qui a mis en place et  finance ce projet baptisé Clinique de fin de vie.

 Le Royaume-Uni des Pays-Bas compte aujourd’hui environ dix-sept millions d’habitants. Comme d’autres sur le Vieux Continent il a dû se débarrasser d’un Empire colonial conséquent, faire le deuil de son or et des peintres qui allaient avec. C’est aussi l’un des rares à avoir accepté la libre consommation (voire le commerce) de la marijuana 1.  Il en a fait de même avec le suicide médicalement assisté. Rien n’interdit plus de choisir ses interdits. 

 Le business plan néerlandais prévoit une activité annuelle de l’ordre d’un millier d’euthanasies. On soufflera bientôt les dix bougies de la loi, promulguée le 1er avril 2002. L’Etat-civil du royaume recense aujourd’hui environ 3.100 cas par an (1600 en 2003). Bien évidemment  la médecine doit avoir donné son feu vert. L’acte n’est possible que lorsque la demande est personnellement formulée par celui qui réclame un départ anticipé. Pour être entendu il se doit d’être dans une situation assez paradoxale : à la fois en pleine possession de ses moyens et endurer le martyr ; entendre ici : des souffrances « insupportables et interminables » dues à une maladie diagnostiquée sans erreur comme incurable par un médecin.

La nouveauté néerlandaise ? On peut désormais avoir, ici aussi, un second avis. « Si les critères sont remplis, les médecins mobiles pourront pratiquer l’euthanasie au domicile de patients dans les cas ou les médecins traitants refusent de le faire ou sont incapables de le faire »  explique Mme de Jong.

Rémunération à l’acte ou par capitation ?

La  Clinique de fin de vie n’aura donc de clinique que le nom. Pas de locaux, pas de matériel ; ni lit, ni reposoir. Ce qui n’empêchera nullement les médecins hollandais itinérants d’avoir reçu une formation ad hoc. La plupart se sont déjà spécialisés. Effectuant déjà des euthanasies sur leurs propres patients, ils travaillent aussi à temps partiel pour le compte de l’Association pour un départ volontaire qui les rémunère à cet effet.

En pratique, malade et médecin doivent donc de concert être intimement convaincus qu’il n’existe pas de guérison possible. Le moment venu, le second tue le premier. De manière codifiée: administration (par voie injectable) d’une dose massive de somnifères suivie de barbituriques ; un cocktail destiné à désamorcer la pompe cardiaque après déconnexion de la conscience. Le médecin avait au préalable  (au nom d’un principe néerlandais de précaution) pris soin de demander un « second avis » auprès d’un de ses confrères.

 Post mortem chaque dossier est rétrospectivement examiné par une commission tripartite (médecin, juriste, éthicien) chargée de vérifier si les critères prévus par la loi ont bien été respectés. Le caractère mobile de l’opération ? RAS. Edith Schippers, ministre néerlandaise de la Justice avait fait valoir devant la chambre basse du Parlement qu’elle ne s’y opposerait pas : l’initiative Clinique de fin de vie entre dans le cadre prévu par la loi du 1er avril 2002. Un bémol toutefois : la Société royale de médecine a émis des réserves. Ses responsables disent craindre que leurs confrères mobiles ne connaissent pas suffisamment les personnes qui feront appel à eux pour pouvoir évaluer comme il conviendrait leur dossier médical.

« Nous ne sommes pas contre l’euthanasie s’il n’y a pas d’autre alternative, explique un responsable de la Société royale. Mais l’euthanasie est un processus compliqué, à l’issue d’un traitement à long terme d’un patient, basé sur une relation de confiance. Il faut avoir une approche holistique du traitement du patient et voir notamment s’il existe une alternative à l’euthanasie : nous doutons sérieusement que cela puisse être fait par un médecin uniquement chargé de pratiquer des euthanasies. » Trop de spécialisation, en somme, pourrait faire de l’ombre à la médecine holistique. A fortiori si la rémunération du spécialiste se fait à l’acte puisque cet acte sera, par définition, le seul et l’unique.

Une grande illusion ?  

A Paris on vient de découvrir les derniers chiffres de la mortalité volontaire en provenance de Suisse. Dans la Confédération (près de huit millions d’habitants) l’assistance programmée au suicide n’est pas punissable, pour autant qu’elle ne réponde pas à un « mobile égoïste » (« captation d’héritage ? »). Et la tendance est à la hausse : le nombre de personnes qui se sont adressées à des organisations proposant un suicide assisté a notablement augmenté en 2011. 

Exit fait état de 416 cas pour 2011. Les adhésions sont en plein essor et le groupe compte aujourd’hui 75 000 adhérents. Pour les responsables l’augmentation du nombre des actes réalisés suicides est directement corrélée à l’augmentation du nombre des cotisants. Selon le  Sonntag Zeitung Dignitas, plus ouverte sur l’étranger (la France notamment) fait état de 144 cas soit une augmentation de 35%. Ni Dignitas ni Exit ne font connaître leurs objectifs de croissance pour 2012.  

Depuis quelques jours on peut (re)voir dans quelques salles obscures de France La Grande Illusion signée de Jean Renoir. Volé par les nazis, emprunté par les Soviétiques l’unique négatif a été retrouvé à Moscou. Redonné par les Russes il  vient d’être été revivifiée à Toulouse par des artistes du numérique. La réalisation date de 1937, l’action se situe en 1916 2. On y retrouve des hommes qui faute d’être morts au front expriment un assez grand appétit de vie.

Rêvant d’évasion deux prisonniers français reclus en Allemagne s’imaginent bientôt aux Pays-Bas. Ou plus précisément en Hollande, sous-ensemble de ce petit pays. Hollande ? Pour le premier ce nom évoque irrésistiblement une grosse boule ronde orange, mimolette à coup sûr. Pour le second ce n’est que la perspective infinie de champs de tulipes. Renoir ne montre ni le fromage ni les oignons fleuris.

Vers la fin le capitaine de Boëldieu meurt d’une balle tirée par le commandant von Rauffenstein. Une balle à contrecœur pour un suicide libérateur. La fin d’un monde.   Grâce à cette mort, marchant dans l’épaisse neige allemande, les lieutenants Maréchal et Rosenthal, deux autres prisonniers français sont sur le point de réussir leur évasion. Soudain, dans leur dos, une patrouille de soldats allemands. Deux soldats visent, l’un tire. Leur chef  ordonne de cesser le feu : les deux hommes viennent de passer la frontière. « Ils ont de la chance dit un soldat casqué. Ils sont en Suisse ». L’hiver 1916/1977. Peut-être 1917/1918. A peine un siècle.

1 Sur e thème cannabinoïde, à lire d’urgence (pour applaudir ou vitupérer) le dernier ouvrage du Pr Jean Costentin qui vient d’être publié par les éditions Odile Jacob : Constentin J. Pourquoi il ne faut pas dépénaliser l’usage du cannabis. Paris. 2012. Editions Odile Jacob. ISBN : 978-2-7381-2761-7

2  Complément anonyme et au débotté (avant publication de ce billet) d’un journaliste à la  grande mémoire :

« La Grande Illusion? Oui, oui j’ai bien connu… Je connais bien le film aussi… Je me souviens de sa nouvelle sortie dans les années soixante. Jadis on voyait à l’écran Renoir mettre en garde les spectateurs de l’époque : « Mon film est d’avant la dernière guerre, on ne savait pas de quoi se rendrait coupable la barbarie nazie, le capitaine (Von Stroheim) avait le sens de l’honneur’’ etc.etc. De nos jours souvent cet  « avant-propos » est coupé. Dommage.  Le film a été redistribué une première fois sans succès en 1946 (avec des coupes qui le massacraient. Les Français étaient encore très remontés). Renoir en rachète les droits en 1957. J’ai dû le voir dans sa version complète en 1958 à Toulon. J’avais 16 ans. Je m’en souviens très bien : un « humanisme transfrontière » ouvrait la voie au rapprochement franco-allemand, et rendait, quelques années plus tard, intolérable la torture en Algérie. »