Philippe Even et Bernard Debré interdits d’exercer pour manquement à la confraternité

Bonjour

Cela commence à faire sacrément jaser. Et c’est bien vrai : Europe 1 en apporte la preuve avec un fac-similé (comme on peut le voir ici). La chambre disciplinaire de première instance l’Ordre des médecins d’Ile-de-France vient de prononcer une interdiction d’exercer la médecine à l’encontre du Pr Philippe Even. Les mêmes causes produisant (même devant l’Ordre) les mêmes effets, une sanction équivalente est prononcée contre le Pr Bernard Debré. L’Ordre des médecins reproche aux deux confrères leur manquement à la confraternité. Deux confrères aux personnalités à la fois atypiques et différentes. Un couple médical bien étrange sur lequel il faudrait (si ce n’est déjà fait) analytiquement se pencher (1).

Best-seller baroque

L’interdiction d’exercer est prononcée pour une durée d’une année, dont six mois le sont avec sursis. Sur le fond on reproche à ces deux mandarins d’avoir signé le « Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux ». Il s’agissait là d’un ouvrage néo-sulfureux devenu, sans doute pour cette raison, une sorte de succès baroque d’édition.

C’était aussi une entreprise comme venue d’un autre temps. Nous étions en septembre 2012 et l’ouvrage était édité par Le Cherche-Midi comme on peut le voir ici. Les deux mandarins surfaient alors avec superbe sur la vague de l’émotion née du « scandale du Médiator ». C’est peut dire que cette initiative avait irrité aux différents étages de la maison médicale.

Réflexions faute de décisions

Ce « guide pour les malades et les praticiens » se situait matériellement aux frontières du lisible (20.000 études, condensées en 900 pages et passant au crible 4.000 médicaments). « C’est d’abord un outil pour les malades et les praticiens, mais aussi une matière de réflexion pour les politiques qui, théoriquement, devraient prendre des décisions » professait le professeur Philippe Even sur Europe 1 en septembre 2013.

Dès sa parution les critiques avaient flambé. Les membres de la Fédération française d’allergologie avait été les premiers à tirer. Ils n’avaient guère apprécié d’avoir été traités de « gourous, charlatans, et marchands d’illusion » par un pneumologue et un urologue n’ayant guère marqué l’histoire de leur discipline. Au total, 279 plaintes ont été déposées avant que le Conseil de l’Ordre ne se saisisse à son tour de la question et en arrive à cette sanction.

Incompétences et malhonnêteté

Dans sa décision, dévoilée mardi 18 mars, l’institution ordinale insiste sur le fait qu’il convient « d’éviter de mettre en cause la compétence et l’honnêteté de médecins, notamment allergologues et cardiologues ».

Deux récidivistes : ils avaient déjà cosigné chez le même éditeur, en 2011 « Les Leçons du Médiator- l’intégralité du rapport sur lés médicaments ». En 2004 c’était « Savoirs et Pouvoirs, Pour une nouvelle politique de la recherche et du médicament ». En 2002 c’était « Avertissement aux médecins, aux malades et aux élus ».

Absurde

Interrogé par le site Egora qui lui a appris l’information le Pr Debré s’est dit « abasourdi » et « peiné » par cette condamnation qu’il juge « absurde ».  Philippe Even, 81 ans  et Bernard Debré, 69 ans  sont tous les deux à la retraite. Le petit-fils du célèbre pédiatre Robert Debré (par ailleurs député –UMP) a annoncé son intention de faire appel.

Quoiqu’il en soit l’affaire n’en restera pas là. Le Pr Debré attaque l’institution ordinale sans aménité, l’accusant en substance d’avoir su trouver dans un passé récent (et même très proche) les chemins de l’étouffement. Selon Le Monde le Dr Alain Choux (un confrère parisien  qui leur reprochait principalement « des contre-vérités » sur les statines et les médicaments hypocholestérolémiants) trouve la peine bien insuffisante.

Diffamation

« Je vais faire appel », assure-t-il, reprochant aux auteurs,« de  faire du fric sur le dos des confrères et des patients avec leurs titres de docteurs en médecine ». Il va jusqu’à souhaiter qu’ils ne puissent plus s’exprimer aussi aisément  dans les médias. Voilà beaucoup de passions. Et peut-être même la matière de plaintes pour diffamation.

A demain

(1) Voici comment ils se présentent via leur éditeur commun:

Professeur Bernard Debré

« Il est le fils de Michel Debré, frère (faux-jumeau) de Jean-Louis Debré et le petit-fils du célèbre pédiatre Robert Debré. Chef du service d’urologie à l’hôpital Cochin (1990), il est membre de la Société française de chirurgie et des sociétés française, européenne et internationale d’urologie. De 1986 à 1994 il a été député d’Indre-et-Loire et s’est inscrit au groupe du Rassemblement pour la République (RPR). Dans le gouvernement Édouard Balladur il est Ministre de la Coopération.

Candidat soutenu par le député sortant Gilbert Gantier, il a ainsi obtenu près de 59 % des suffrages, contre 20 % pour son adversaire UMP Laurent Dominati, désigné sans vote et sans l’accord de Nicolas Sarkozy. Il a annoncé qu’il était candidat à la mairie de Paris en 2008. Bien qu’il souhaite à cet effet ne pas devoir se soumettre au système des primaires à l’UMP pour les municipales, il a annoncé en décembre 2005 qu’il souhaitait rejoindre l’UMP, auquel il est apparenté à l’Assemblée nationale.

Il écrit régulièrement dans l’hebdomadaire Valeurs actuelles. En 2005, il a créé l’association Pour Paris, afin de permettre à l’ensemble des Parisiens opposés à la politique de Bertrand Delanoe de s’exprimer et de préparer le Paris du futur. En 2006, il a mis en place un comité par arrondissement, dans le but d’être au plus près des préoccupations des Parisiens. »

Professeur Philippe Even.

« Philippe Even est professeur émérite et ancien vice-président de l’université de Paris-5, ancien doyen de la faculté de médecine Necker et président de l’institut Necker. »

« Fin de vie » : remettre en urgence les points sur quelques I.

La « fin de la vie » n’est pas l’« arrêt de la vie ». C’est un petit rappel solennel  que vient de faire l’Académie de médecine à l’Ordre des médecins. En toute confraternité.  Qui nous dira la différence entre sédation terminale et injection létale ? Entre compassion et assassinat ?

France Culture devrait réinviter Pierre Joxe. Ce grand commis de l’Etat a fait il y a peu une sortie remarquée sur la fin de vie et la « sédation terminale » . L’affaire rebondit aujourd’hui 28 février avec la prise de position de l’Académie nationale de médecine. Prise de position coutre et solennelle. C’est qu’on ne joue pas sans danger avec certains mots. Comme celui de « sédation » quand il est associé au qualificatif « terminal ».

Rue Bonaparte, siège académique, on a « pris connaissance » comme tout un chacun du texte adopté par le Conseil national de l’Ordre des médecins le 9 février 2013. Intitulé « Fin de vie, Assistance à mourir » il a été rendu public le 14 février. L’Académie 1 se dit « préoccupée d’y observer un glissement sémantique » qui crée une confusion regrettable sur un sujet aussi sensible que celui de « la fin de vie ».

Elle rappelle que ce texte (en écho à la conclusion du rapport du Pr Didier Sicard) fait état du recours à une sédation terminale. « Le but de la sédation n’est plus seulement, comme le recommandait la loi Leonetti, de soulager et d’accompagner le patient, parvenu au terme de sa vie, plaçant le médecin dans son rôle d’accompagnement, conforme à l’humanisme médical, quand bien même cette sédation puissante  précipiterait sa fin, souligne l’Académie. Dès lors que l’on parle de   sédation  terminale , le but n’est plus de soulager et d’accompagner le patient, mais de lui donner la mort. »

De la sédation terminale et de l’injection létale

 Et l’Académie de révéler qu’elle est désormais (fort opportunément) rompue à l’exercice (souvent ingrat) de la revue de presse. « D’ailleurs, le pas a été vite franchi par les médias, puisque les journaux ont parlé aussitôt de l’aide à mourir (Le Monde, du 14 février 2013) et du virage des médecins (La Croix du 15 février 2013). Soit en d’autres termes, un pas vers l’euthanasie. Est-ce si faux ? Quelle différence entre la « sédation terminale » et  l’ « injection létale » ?

L’Académie rappelle solennellement sa position, réitérée dans le document qu’elle avait tenu à remettre au Pr Sicard le 20 novembre 2012, avant la publication de sa « Réflexion publique des citoyens sur l’accompagnement des personnes en fin de vie ». On trouvera ce document ici. Il fait précisément la part entre « fin  de vie » et « arrêt de vie » et souligne que le terme « fin de vie » lui-même, recouvre des situations bien distinctes. Pour l’Académie « la Loi Leonetti, et les textes réglementaires qui l’accompagnent permettent aujourd’hui aux médecins de répondre aux situations difficiles de fin de vie – et ce  en dépit de leur complexité ». A l’inverse l’arrêt de vie (aide à mourir en réponse à une demande volontaire à mourir, alors que la vie en elle-même n’est ni irrémédiablement parvenue à son terme, ni immédiatement menacée), ne peut être assimilé à un acte médical.

On ne saurait jouer avec la langue française. Au-delà de l’aspect sémantique, l’Académie de médecine invite l’Ordre « à la rigueur dans l’emploi des mots et des formules, tout écart en ce domaine étant susceptible d’interprétations tendancieuses, au risque de dénaturer les termes d’une loi toujours en vigueur et qu’elle entend défendre ».  On peut encore le sire autrement : « une sédation importante peut certes accélérer la fin de vie, mais la « sédation terminale » ne paraît à l’Académie pas un terme approprié, « car il sous-entend que le but recherché n’est pas le soulagement des douleurs  mais la mort du malade ». Et Dieu sait si le sous-entendu peut ici être source de malentendu. Dieu n’est d’ailleurs pas seul dans l’aventure : « L’aide à mourir (autrement dit l’euthanasie) est contraire à la vocation du médecin et au serment d’Hippocrate ».

France Culture devrait réinviter Pierre Joxe. Mais aussi des linguistes. Sans doute pas de politiques. Et, sur le pré radiophonique, deux médecins : un de l’Ordre et un de l’Académie.

1 Le texte de l’Académie de médecine est signé de Denys Pellerin et de Jean-Roger Le Gall