Les alcoolotabagiques français vus par le Renaudot 1932

Aujourd’hui  4 novembre 2013 : c’est le Goncourt au moment du déjeuner. Pour le Renaudot il faudra attendre le pousse-café. Il est rare que les lauréats s’aventurent sur les terres mouvantes de la santé publique. Ce ne fut pas le cas de Céline.

Nourrie jusqu’à plus soif de corps individuels malades la littérature ne goûte guère les pathologies collectives. Pas de santé publique chez les littérateurs. Pourquoi ? Dans sa préface à Contrepoint d’Aldous Huxley (1) André Maurois nous dit pourquoi. Il explique que la plus grande originalité de l’auteur du Meilleur des mondes  (1931) est d’être le seul romancier moderne vivant (il l’était encore) à avoir une culture scientifique. Maurois ajoute (c’est d’actualité) que Proust possédait cette culture: en témoignent ses plus belles métaphores, des métaphores de physicien et de biologiste.

Le Dr Louis Ferdinand Destouches avait aussi cette culture. Il nourrissait aussi un goût certain pour la santé publique. Céline n’eut pas le Goncourt. On lui décerna le Renaudot. Ce qui était assez logique question santé publique. Nul ne se souvient plus du Goncourt 1932 (Mazeline, Les loups, Gallimard). Quant au Voyage, (Denoël et Steele) il ne semble pas prêt d’être fini.

Destouches et la santé publique ? Extrait du célèbre entretien accordé par Louis-Ferdinand Céline au magazine L’Express. Ce dernier le publia le 16 mai 1957 –  un quart de siècle après le Renaudot-Goncourt. (Entretien dont on trouvera l’intégralité ici).

« Alors, selon vous, depuis 1914, et votre jeunesse, tout dégénère? Plus de vertu, plus de sens du devoir, plus d’écrivains, plus de critiques? A la limite, plus de Français… Nous aimerions savoir quelle explication vous pouvez donner de ce phénomène, que nous ne reconnaissons pas, mais qui doit certainement déprimer ceux qui l’admettent?
Céline. – L’alcoolisme d’abord. Il y a 1.200 milliards d’alcool qui se boivent par an en France, Ça fait une belle éponge! Je connais les vertus de l’alcoolisme, l’impression de puissance. Très dangereux. L’impression de force. D’où toutes les redondances et prétentions. Ensuite on fume. 700 milliards par an. La fumée qui donne de fausses sensations poétiques et profondes, des idées fausses aussi.

Je ne croirai qu’à un buveur d’eau. Et qui ne pense pas à roter et à digérer. Parce que les pieds sous la table… Il n’y a pas de famille sans le repas de midi. Donc on commence à bouffer, apéritif, on bouffe à midi, on rote, on ballonne, on pète, on fait un tas de trucs qui sont les phénomènes de la digestion.

Chez un homme très abstinent, il n’y a que deux heures par jour sur vingt-quatre d’activité. C’est déjà beaucoup. Cette hygiène janséniste, personne ne veut s’y plier. Donc on va dans le monde. On proustise. Et le peuple copie le monde, ils proustisent, eux aussi. Tout ça abrutit le bonhomme. II meurt sans avoir jamais pensé à rien. Il a pris parti. On se demande pour quoi, mais ça n’a pas d’importance.

Il y en a plein l’Encyclopédie, des partisans. Mais la petite chose est trop humble, trop petite pour intéresser les gens. C’est à ce point que la dentelle, on a essayé de la faire revivre, personne ne veut plus la faire revivre. Depuis qu’il n’y a plus de couvents, il n’y a plus de dentelle. Mauriac n’était pas doué pour ça, il était doué pour être professeur d’école libre, et c’est tout. Un avoué de province, à l’ombre de la sacristie. D’ailleurs ces gens sont dans la vie, et si vous travaillez vous n’êtes pas dans la vie.

C’est comme le vice. J’ai été dans le vice jusqu’au cou, dans la médecine jusqu’au cou et dans les bordels jusqu’au cou. Mais il faut en être sorti. C’est ce que disait Marie Bell: « Toi, tu n’es pas vicieux, parce que si tu étais vicieux, tu ne décrirais pas le vice, tu serais dedans. » En n’étant pas dedans, vous le décrivez. C’est comme la politique. Ils sont dedans. Ils aiment les consommateurs. Ils sont dedans. Ils aiment leurs petits enfants. Ils se font embrasser. Ils aiment une caresse dans leur chambre d’époux en disant: « Ah! chérie, j’ai bien travaillé aujourd’hui. » On est consommateur. On a jouissé, on a éjaculé, on a fait des trucs de cochon, on est cochon comme les autres. 

Moi je suis un médecin de banlieue très scrupuleux et très calme. Il faut être l’opposé de ce qu’on écrit, Voila la surprise. »

Vous en voulez, du succès ? Vous en redemandez, de la notoriété ? « Ecrire à l’opposé de ce que l’on est ». C’est un médecin de banlieue très calme et très scrupuleux qui vous le dit. C’est assez joliment écrit.

 1 « Contrepoint » de Huxley (traduction de Jules Castier, préface de André Maurois) a été édité Chez Plon. Existe en collection Presses-Pocket

2 Une mine ( pour 24, 50 euros) : Dictionnaire amoureux de Marcel Proust (Plon/Grasset) de Jean-Paul et Raphaël Enthoven

 

Qui a dit: « La Vieillesse est un naufrage » ?

Lampedusa, Concordia, La Méduse : les naufrages font toujours recette. C’est moins vrai de la vieillesse.  Les trop vieux naufragés savent-ils qu’ils font naufrage ?

Eléments de réponse et propositions de lecture.

Jeudi 3 octobre 2013 : les gazettes rapportent que des touristes auraient vu le président Chirac consommer une piña colada à la terrasse de Sénéquier, café réputé du port de la ville varoise où il a ses habitudes. Des clichés téléphoniques circulent. Les touiteurs touitent (1).

Arthur, auditeur du Var, parle sur RTL

« L’ancien président « très heureux, souriant » est resté « une petite heure » a précisé à RTL Arthur, un responsable de l’établissement. « Il a toujours l’œil vif, je pense que c’est une personne encore très vive d’esprit qui sait très bien ce qu’il fait et où il est. » D’où Arthur nous parle-t-il ainsi ? Où est la frontière qui permet de parler d’un vieillard comme s’il n’était plus véritablement une personne ? Quelles sont les raisons qui font qu’Arthur peut s’autoriser à dire qu’il pense que l’ancien président de la République sait qu’il est à la terrasse de Sénéquier.

Il y a un an Bernadette Chirac s’exprimait sur le même thème. Notamment dans Paris Match. Extraits :

« Sa voix s’est teintée d’émotion quand elle a évoqué l’état de santé de son mari Jacques Chirac sur Europe 1. Gaulliste convaincue, Bernadette Chirac a repris les mots du général sur l’âge et les années qui passent : «La vieillesse, le général de Gaulle l’avait dit, c’est un naufrage. Et je continue à la penser». Silence. Puis elle reprend sur le ton énergique qu’on lui connaît. . « Il n’est ni muet, ni aveugle. Il est capable d’aller se promener. Simplement, il faut veiller sur sa santé, ne pas l’inciter à faire de choses. Il ne peut plus faire de grandes promenades. D’ailleurs, il n’a jamais fait de sport. Il dit toujours, je suis comme Churchill, ‘No sports’. Je ne crois pas du tout que ce soit une recommandation à donner».

De Gaulle, Pétain, De Beauvoir

Même les gaullistes peuvent se tromper. Ou plus précisément ne pas dire l’exacte vérité. Il est possible que le Général ait dit ce que Bernadette Chirac, née Chodron de Courcel, dit qu’il a dit. Mais, contrairement à ce que l’on peut penser qu’elle pense, de Gaulle n’est pas le premier à l’avoir dit. Et tout laisse penser que Charles de Gaulle le savait. D’autant qu’il ne parlait pas de sa personne mais bien de Pétain et du naufrage de la France. On se déchire encore et les recherches en paternité se poursuivent pour identifier le géniteur de cette image. Pour l’heure le grand Chateaubriand tient la corde. Grâce notamment à Simone de Beauvoir née Simone-Lucie-Ernestine-Marie Bertrand de Beauvoir (1908-1986) qui écrivit, en 1970,  dans son  essai sur la vieillesse (Gallimard) :

« La vieillesse est un naufrage » écrivit Chateaubriand avant d’être plagié par le général de Gaulle, qui en avait après Pétain. »

Old age being a shipwreck   

On peut aussi, grâce à  la chirurgie de l’ostéoporose et avec l’aide  des Anglais, filer la métaphore maritime :

« Nous disons simplement qu’arrivé à un stade   la vieillesse étant un naufrage  il semble que tout soit dit, il reste quand même un capitaine à bord – pour combien de temps ? 

We shall simply say that one reaches a stage where– old age being a shipwreck – it seems that everything has been said but there is still a captain on board – for how long? »

Reste, pour l’heure, l’essentiel : « Le vieillissement psychique » de Benoît Verdon. Editions des Presses Universitaires de France (collection Que sais-je ?). Vous découvrirez  comment, sur le pont au fumoir et dans les soutes, on gamberge. Et comment les capitaines et les soignants de la croisière pourraient améliorer cette gamberge (2). Il vous en coûtera neuf euros. Moins que pour un mojito chez Sénéquier (Saint-Tropez).

 

 (1) A l’heure des célébrations (avant, pendant ou après avoir fini la Recherche les allergologues, les gériatres (les sexologues ?) ne seront pas insensibles au délicieux « Dictionnaire amoureux de Proust » des Enthoven, chez Plon).

Pour briller en société,  demander : « Marcel aurait-il tweeté ? ». Pour briller un peu plus encore, on aura pris la précaution de lire le dernier ouvrage du plus que prolixe  François Bon   (éditions du Seuil) : « Proust est-il une fiction ? ».

(2) Outre « Palladium » de Boris Razon (Stock) (dont nous avons déjà vanté ici les vertus), la littérature de la douleur vient de s’enrichir d’un nouveau titre : le redoutablement drôle « Vivre en mourant » (Flammarion) de Christopher Hitchens –traduction de Bernard Lortholary. Brillant journaliste américain (Slate.com, Vanity Fair, Atlantic) d’origine anglaise l’auteur tient la chronique d’une maladie du foie qui eut assez vite raison de lui : il aura à peine de dépasser le cap de la soixantaine.