John Locke, Zorn, Hans Jonas et Vincent Lambert. La médecine, le soin, les Lumières

Bonjour

Lire par temps de souffrance. Lire pour ne pas désespérer. Voici un bien précieux ouvrage 1 pour les soignants, les soignés et tous ceux qui s’intéressent aux relations entre les premiers et les seconds. Compter 14 euros.

A la page 55, on tombe sur cette phrase : «Supposons que quelqu’un dispose d’un scalpel et d’une vision si aiguisés qu’il soit capable de découvrir la composition secrète et véritable de n’importe quelle partie, et qu’il soit capable d’établir, par le biais d’une démonstration oculaire, que les pores des parenchymes du foie, ou des reins sont ronds ou carrés et que les parties de l’urine et du fiel séparées dans ces organes sont d’une taille et d’une forme correspondant à ces pores, je me demande en quoi cela l’orienterait dans la cure de la jaunisse ou de la rétention d’urine, et en quoi cela avantagerait-il sa méthode ou le guiderait dans la recherche de remèdes idoines ?»

Le rhubarbe et la pariétaire

L’auteur poursuit : «Comment sait-il dans ce cas que la rhubarbe ou la pariétaire possèdent des arêtes aptes à opérer une division du sang en parties distinctes, l’urine d’un côté, le fiel de l’autre, ou qu’elle possède tout autre particule à même de se frayer un passage ? Comment saurait-il adapter les doses, mélanger les simples et prescrire tout cela en suivant une méthode appropriée ?». Ces lignes 2 datent de 1668, elles sont de John Locke (1632-1704). Ceux qui ont croisé le chemin de ce philosophe anglais bien connu, grand précurseur des Lumières, célèbre empiriste (l’expérience est l’origine de la connaissance) et néanmoins à l’origine du libéralisme ignorent généralement qu’il avait commencé par la médecine son parcours philosophique – un parcours entamé à Oxford via la lecture de René Descartes (1596-1650).

Locke fit grand cas du concept de care (qu’il applique à l’art médical lui-même avant de l’appliquer au corps). Locke qui écrit au moment où l’on célèbre les découvertes anatomiques réalisées depuis William Harvey (1578-1657) sur la circulation du sang jusqu’à Francis Glisson (1599-1677) sur la structure du foie. Au moment, aussi, où arrive le microscope et, avec lui, la pénétration possible de l’intimité des composants du corps humain – la «démonstration oculaire» comme complément des acquis de l’autopsie.

Aristote, Balint, Canguilhem, Foucault et Montaigne.

Mieux connaître l’intimité du corps souffrant que l’on se propose de soigner aide-t-il ou non aux soins que l’on apportera ? Vieille question sans cesse renouvelée comme en témoignent aujourd’hui les progrès et les impasses de la biologie et de la génétique moléculaires. S’il reconnaît bien la nécessité de l’anatomie comme guide pratique pour les opérations chirurgicales, Locke met en revanche en question ses ambitions spéculatives, écrit la philosophe Claire Grignon (Université Paris IV Sorbonne) dans notre précieux ouvrage. «Considérer que l’anatomie pourrait nous faire accéder à la structure des corps et à la composition de ses parties les plus infimes (le projet de l’ »anatomie subtile »), c’est certes satisfaire les ambitions dogmatiques de l’entendement. Mais, il faut se demander s’il y a là un moyen adapté à la fin recherchée : guérir les maladies, soulager la douleur des malades, leur permettre de retrouver leurs occupations ordinaires.» Où l’on voit que la réflexion de Locke n’a cessé de gagner en actualité. Où l’on voit, aussi, que le pragmatisme britannique est toujours une solution face aux impasses structurelles du Vieux Continent.

John Locke voisine ici avec Aristote, Balint, Canguilhem, Foucault et Montaigne. Ils sont rejoints par Ricœur, Sacks, Jonas, Levinas, Tolstoï, Zorn et Hippocrate. Médecins ou pas tous, classiques, ont écrit sur le soin. Et leurs textes sont cursivement commentés et mis en perspective. Leurs innombrables lumières nous sont ainsi mieux exposées. On y retrouve notamment un texte du philosophe allemand Hans Jonas (1903-1993) sur le respect dû à la personne en état de mort cérébrale. A partir de quel moment les soins doivent-ils s’interrompre ? Quelles sont les frontières entre le soin et la thérapeutique ? L’hydratation est-elle d’un côté ou de l’autre ? Et la nutrition ? Si nourrir est une thérapeutique, faut-il arrêter d’alimenter pour ne pas être accusé d’obstination thérapeutique ?

« Je suis jeune et riche et cultivé… »

Ce sont là des questions qui, en France, sont soulevées au travers de la tragiquement exemplaire affaire Vincent Lambert. Ce sont aussi des questions auxquelles le législateur croit être en mesure d’apporter des réponses à graver dans le marbre. Reste à savoir quel marbre. «Nous ne savons pas avec certitude où est la limite entre la vie et la mort, écrit Hans Jonas.3 Et une définition ne peut remplacer un savoir. En outre, nous avons assez de raisons de croire que l’état d’un comateux assisté artificiellement est toujours un état de vie, si réduit soit-il, c’est-à-dire que nous avons assez de raisons pour mettre en doute que même en l’absence de fonctionnement du cerveau, il soit tout à fait mort. Dans cette situation frontière d’ignorance et de doute, la seule direction à prendre est de revenir en arrière, du côté de la vie probable.»

Après cette réflexion philosophique venue d’Allemagne, notre précieux ouvrage s’entrouvre sur le célèbre «Mars» de Fritz Zorn (1944-1976). «Mars. Je suis jeune et riche et cultivé, et je suis malheureux, névrosé et seul». Le commentaire est de Jean-Marie Mouillie, maître de conférences en philosophie (Faculté de médecine d’Angers). Il a pour titre «De la maladie au soin de soi». La question est simple : peut-on trouver du sens à ce qui n’en a pas ?

A demain

 1 «Les classiques du soin», sous la direction de Céline Lefève, Lazare Benaroyo et Frédéric Worms. PUF 2015, 14 euros

2 John Locke, Anatomia (1668, 31v-32r, dans Locke médecin. Manuscrits sur l’art médical (1666-1670), ed. Et trad. C. Crignon, Paris, Classiques Garnier, 2016 – traduction à paraître à partir de la transcription réalisée par Peter R. Ansey du manuscrit conservé aux archives nationales de Kex (Londres). .

3 Jonas H.. «A contre-courant : quelques réflexions sur la définition de la mort et sa redéfinition», dans Essais philosophiques. Du credo ancien à l’homme technologique 2013

Ce texte a initialement été publié dans la Revue Médicale Suisse : Rev Med Suisse 2015;2138-2139

« Allo, ? Allo ? Monsieur Fignon? On a trouvé des cellules cancéreuses… des métastases…»

Bonjour

Laurent Fignon (1960-2010) fut ce qu’il est convenu d’appeler un champion cycliste. Un grand. C’est aussi, déjà, un profil français à la Simenon ; un profil en voie de disparition. Laurent Patrick Fignon voit le jour en août 1960 à l’Hôpital Bretonneau dans le nord de Paris. Son père, Jacques Fignon, est chef d’atelier dans une usine de tôlerie mécanique et sa mère Marthe est ce qu’on appelait une femme au foyer. Ils vivent rue Davy, du nom de Sir Humphry Davy, physicien et chimiste britannique (mort à Genève en 1829), inventeur de la lampe de sûreté à toile métallique pour les mineurs ; dite «lampe Davy» pour la prévention des explosions dues au grisou. Toujours ce pragmatisme britannique…

Flèche wallonne

Laurent Fignon a trois ans quand ses parents quittent la rue Davy pour Tournan-en-Brie (Seine-et-Marne). Il aura bientôt l’écrivaine Irène Frain comme professeur de français. Le bon élève Fignon obtiendra un baccalauréat D et effectuera une année en faculté. Mais à quinze ans, il a contracté le virus du cyclisme. Le hasard sans doute : il débute sur le vélo (marque «Vigneron») de son père ; il se révèle doué. A seize ans, il prend sa première licence à la «Pédale Combs-la-Villaise» ; il n’en sortira plus. Tous les passionnés connaissent l’essentiel de son parcours : Champion de France sur route 1984 ; Tour de France 1983 et 1984 ; Tour d’Italie 1989 ; 13 étapes remportées dans les grands tours de France, d’Italie et d’Espagne ; une Flèche wallonne et deux Milan-San Remo.

Chevelure blonde tôt suivie d’un début de calvitie, petites lunettes cerclées, une aptitude à l’analyse et à la synthèse, des talents de pédagogue et de vulgarisateur… Fignon gagna vite un surnom dans les pelotons : «L’Intello». L’homme connut de grandes joies et quelques malheurs. Il eut des doutes, nombre de tourments, marqua son époque. Sa carrière fut entachée par deux contrôles antidopage positifs aux amphétamines : en 1987 lors du Grand Prix de Wallonie et en 1989 lors du Grand Prix d’Eindhoven. Il reconnut le second, nia le premier dans lequel il percevait la guerre à laquelle se livraient alors les deux principaux laboratoires pharmaceutiques belges pour le monopole des contrôles dans leur pays. Fignon se déclarera farouchement hostile aux contrôles antidopage inopinés et eut le courage de reconnaître qu’il avait aussi, parfois, usé de corticoïdes.

Ouvrage intellectuel

C’est Laurent Fignon que l’on retrouve aujourd’hui en introduction baroque d’un riche petit ouvrage intellectuel, consacré à l’annonce de la maladie par le médecin à son patient. Un bien bel ouvrage publié (1) signé de Martin Dumont ; ancien élève de l’Ecole normale supérieure, enseignant de philosophie et actuellement aux prises avec une thèse sur «les questions éthiques et épistémologiques soulevées par les greffes non vitales». Rien n’interdit d’imaginer que M. Dumont est un amateur de cyclisme et que Fignon a été un héros de sa jeunesse. On peut avancer une autre explication : Laurent Fignon a vécu un exemple de ce que l’on peut imaginer de pire pour ce qui est de l’annonce à un malade de sa maladie. Que l’on soit «intello» ou qu’on ne le soit pas. Il le raconte, sans pathos ni apitoiement, dans un ouvrage publié en 2009, dont le titre dit tout de lui et de cette époque. (2)

« Fin mars, j’avais enregistré une émission de télévision et je me souviens d’avoir ressenti une terrible douleur dans le dos pendant ce tournage : j’avais mis ça sur le compte d’un torticolis. Mais trois jours après, j’ai senti des ganglions dans mon cou : ils étaient douloureux. Je ne me suis pas inquiété. J’ai même trainé avant d’aller voir le toubib. Des examens furent pratiqués. Trois semaines plus tard, au moins, mon téléphone portable a sonné. J’étais dans la voiture et j’ai entendu la voix du médecin me dire : « Monsieur Fignon, on a trouvé des cellules cancéreuses, des métastases. »

Surtout au téléphone

J’étais fatigué, sans plus. Et ça m’est tombé dessus sans prévenir. Qui peut dire qu’il est préparé à ce genre de nouvelle ? Je n’ai que quarante-neuf ans. (…) Quand j’y repense : apprendre cela, surtout au téléphone, en voiture, ce n’était pas rien.»

A quoi a-t-il pensé, le médecin de Laurent Fignon, en lisant ces lignes ? Et à quoi pensent-ils, en général, ceux qui reçoivent ainsi, par voie/voix téléphonique la signature diagnostique redoutée ? C’est tout l’objet du riche ouvrage de Martin Dumont. Un ouvrage qui ouvre au médecin des abymes de réflexions.

«La violence des tensions liées à la situation, malcommode pour le médecin et sidérante pour le patient, d’une annonce de maladie, marque bien souvent le véritable début de la maladie pour le patient et fragilise la relation médicale. Elle est d’autant plus choquante que ce sont ici les mots, qu’on oppose habituellement à la violence, qui ont des effets délétères. Cela explique que la maladie puisse être mal annoncée, ajoutant au mal déjà présent. Il s’agit alors de rappeler que le langage a bien une origine éthique : on parle à autrui dans la perspective d’une sollicitude pour lui. Annoncer demande de renouer sans cesse avec cette origine et exige un engagement à chaque fois renouvelé du médecin, qui doit lui-même être soutenu dans cette épreuve.»

Les œuvres d’art en général

La sidération. Celle de Fignon. Celle de la personne qui entend la voix de celui qui sait ce qui se passe dans son propre corps ; une réalité qu’elle ne connaissait pas il y a quelques secondes encore. La révélation de la lésion, les calculs à entreprendre… l’émergence d’une vie désormais finie… renouer avec les autres… Peut-on aménager, travailler, améliorer, la prise de parole médicale de cet espace-temps ? Si oui, comment ? Faut-il condamner le téléphone en général, et le médecin de Fignon en particulier ?

L’auteur nous parle aussi d’autres voix que celles de la seule médecine. «Il y aura enfin la ressource d’autres paroles que la seule parole médicale : celles de l’amitié, des proches ; de la littérature, grande ou petite, et des œuvres d’art en général, capables de nous divertir, mais aussi de nous aider à nous approprier, en le formulant mieux que nous le ferions nous-mêmes, nos expériences les plus intimes et les plus décisives.» Puis reviendra la parole médicale, entièrement tournée vers l’action. Entièrement tournée vers le soin – le soin qui, comme nous le dit Donald Winnicot (1896-1971), participe du sentiment de se sentir vivant. (3)

France Télévisions

L’annonce téléphonique faite à Fignon se situe au printemps 2009. On avance un diagnostic de «cancer avancé» des voies digestives. Puis on hésite, on évoque un carcinome primitif d’origine inconnue. Puis, quelques mois plus tard, un cancer primitif d’origine broncho-pulmonaire. L’homme veut garder le secret. C’est bien mal connaître le milieu sportif et médiatique dans lequel il évolue. Suivent quelques épisodes assez peu glorieux dont la profession journalistique ne sort pas grandie.

La question du rôle joué par le dopage dans ce cancer ne peut pas ne pas être soulevée. Fignon assure pleinement, crânement son rôle de consultant du direct pour France Télévisions lors du Tour de France 2009. Il est toujours là lors du Tour de France 2010 – les auditeurs se souviennent peut-être encore de l’enrouement de sa voix due à la progression d’un ganglion en regard d’un nerf laryngé. Epanchement pleural au lendemain de l’arrivée aux Champs-Elysées. Fin août, il commente les Championnats d’Europe d’athlétisme de Barcelone. Il meurt le 31 août 2010 à l’Hôpital de la Salpêtrière. Laurent Fignon venait d’avoir 50 ans.

A demain

 (1)  Dumont M. « L’ annonce au malade ». Presses universitaires de France (Questions de soins) 2015

(2) Fignon L.  « Nous étions jeunes et insouciants ». Le livre de poche 2009

 (3)  Winnicot D. « Jeu et réalité ». Gallimard. 1975

Alzheimer et les alzheimeriens, un mythe en marche

Bonjour

Fabrice Gzil est docteur en philosophie. Il est aussi responsable du Département Etudes et recherche de la «Fondation Médéric Alzheimer». M. Gzil nous livre aujourd’hui le fruit de ses réflexions de philosophe éclairé sur un sujet que l’on peine à embrasser dans toutes ses dimensions.1 Soit des rives incertaines de la physiopathologie jusqu’au gouffre de la disparition de la conscience de soi ; la maladie d’Alzheimer est un continent que nul ne perçoit dans sa totalité.

Vache folle

Face à elle, les responsables politiques se cachent les yeux et les économistes peinent à déciller les leurs. Alzheimer ne peut que faire peur, étant bien entendu que le nom propre de ce médecin allemand a désormais pris la place de la maladie qu’il fut le premier à décrire. Parkinson, autre exemple de ce type de gloire posthume, ne renvoie pas à cette dissolution précoce et progressive de la conscience de la victime – situation que l’on retrouve avec la tragédie du Creutzfeldt-Jakob et de sa «nouvelle variante», entrevue au décours de la «vache folle».

Pourquoi cette entité a-t-elle été appréhendée il y a un siècle en Allemagne ? Nul ne semble le savoir. L’argument généralement avancé réside dans la puissance nosographique de la neuropsychiatrie d’outre-Rhin. Le grand Emil Kraepelin écrivait ceci en 1910 :

Embrouille

«Alzheimer a décrit un curieux groupe de cas […]. Il s’agit de la lente évolution d’une infirmité mentale extrêmement sévère […]. En quelques années, les malades voient progressivement leurs capacités mentales régresser. Leur mémoire défaille, leur pensée s’appauvrit, s’embrouille, s’obscurcit. Ils ne parviennent plus à s’orienter, ne reconnaissent plus les personnes, dilapident leurs biens […]. A la fin, les malades ne sont plus capables de manger seuls et de prendre soin d’eux-mêmes […]. Au point de vue corporel, on observe une faiblesse généralisée. Ce stade final peut persister d’assez longues années, soit en s’aggravant très lentement, soit en paraissant inchangé. Dans les cas que j’ai observés, la mort survenait du fait de maladies intercurrentes.»

Cent quatre ans plus tard, quelles pièces faut-il y mettre ? L’anatomopathologiste se perd dans les galeries des plaques séniles. Le clinicien se contente d’une clinique inchangée. Le soignant a perdu ses illusions positivistes. L’industrie pharmaceutique fait son beurre avec des molécules inefficaces et potentiellement toxiques. Les proches des victimes sont quant à eux toujours aussi désemparés et la collectivité redoute de lâcher prise sur la solidarité.

Boîte crânienne

Restent les mots, ces mots sur le mal qui ont pour propriété de pouvoir souvent varier. L’ouvrage de M. Gzil se présente comme «une analyse philosophique de ce handicap cognitif évolutif qu’on appelait autrefois démence sénile et qu’on appelle aujourd’hui maladie d’Alzheimer». Cette analyse entend redonner à cette pathologie une dimension temporelle, dimension dont l’auteur estime qu’elle est gommée au profit de l’espace (progression des lésions sous la boîte crânienne, désorientation spatiale, cohabitation progressivement impossible).

Pour l’auteur, trois raisons poussent à ce que cette pathologie soit considérée, aussi et avant tout, comme une maladie du temps. Et du nôtre. La plus originale est sans doute celle qui fait qu’elle est devenue «la maladie mythique du temps présent». S’intéresser à la pathologie et à la mythologie, c’est immanquablement mettre ses pas dans ceux de Susan Sontag (1933-2004), personnalité complexe et controversée. «A chaque époque, les sociétés ont besoin d’avoir une maladie qui devienne synonyme du mal et qui couvre d’opprobre ses victimes».2

Syphilis

La thèse de M. Gzil est que la maladie d’Alzheimer joue aujourd’hui la même fonction anthropologique qu’ont jouée par le passé la peste, la lèpre, la syphilis, le choléra – et plus récemment la tuberculose, le cancer et le sida. «Elle n’est pas envisagée seulement comme un phénomène naturel ; elle a acquis une puissance symbolique, un sens historique ; elle est devenue une figure, une métaphore, un mythe, au sens anthropologique du terme» souligne-t-il.

Longtemps, on ne mourut pas du cancer mais d’une maladie dont on savait qu’elle avait été longue et douloureuse. Il y a un peu plus de trente ans, le cancer passa son témoin au sida. Des pathologies multiples, abusivement unifiées, laissaient la place à une maladie virale ; une maladie dont les voies de transmission sexuelles et sanguines laissèrent un instant entrevoir les flammes de l’enfer. Parfum d’autant plus diabolique que la première vague frappa en masse des homosexuels masculins et des toxicomanes des deux sexes. Sans reparler des hémophiles et des transfusés.

Tuberculose

Un quart de siècle plus tard, le sida a pris place aux côtés du paludisme et de la tuberculose. L’Occident en a fait une maladie des pauvres contre laquelle il aide à lutter. La maladie d’Alzheimer au contraire est une pathologie des pays riches qui prend corps en leur sein et pour longtemps. Pas de caractère transmissible connu mais bien la lente contagion dans les esprits d’un fléau dont on ne se débarrassera pas de sitôt. Une forme de prix à payer pour tous nos progrès accumulés. Non plus la mort prématurée ou violente, mais l’aboutissement d’un long processus dégénératif collectif. Ce qui est une autre forme, nettement plus pernicieuse, de violence.

Fabrice Gzil nous dit que la principale métaphore est celle qui transforme ces malades en zombies, en morts-vivants. Ce sont des sous-personnes sans nom propre dont Haïti et le cinéma nous ont montré à quel point nous devions avoir peur. C’est une affaire collective, une épidémie, un tsunami, un raz-de-marée qui risque de détruire l’intégrité de notre communauté économique. On déclare médiatiquement la guerre, on bâtit des plans, on se prémunit en parole autant qu’on peut le faire face à l’impensable.

Irréversible

Des tuberculeux parlèrent magnifiquement de leurs insuffisances respiratoires progressives. Des cancéreux, des sidéens nous dirent la lente progression de la tumeur ou de l’infection virale. Qu’attendre de ces malades qui n’ont ni de nom commun (à quand «alzheimeriens» ?) ni de conscience d’eux-mêmes ? Bientôt, ils rejoindront, dans l’impensable collectif, le végétal légumier des comateux au long cours. Le moment sera-t-il alors venu qui verra des lois dire que l’alimentation est une thérapeutique et que l’acharnement thérapeutique est interdit ? En ce pré-printemps de l’année 2014, ce pas irréversible est sans doute moins éloigné qu’on pourrait le penser. Le petit ouvrage de Fabrice Gil pourrait être de nature à retarder cette échéance.

A demain

1  Gzil F. La maladie du temps. Sur la maladie d’Alzheimer. Paris : Presses Universitaire de France, 2014. Cet ouvrage est publié dans la jeune et prometteuse collection «Question de soin» dirigée par Frédéric Worms (comité éditorial : Lazare Benayoro, Céline Lefèvre, Claire Marin, Jean-Christophe Mino et Nathalie Zaccaï-Reyners).

Sontag S. La Maladie comme métaphore (1977), traduction française de M.-F. de Palomaréae. Le Sida et ses métaphores (1988), traduction française de B. Matthieussent. Paris : Christian Bourgois.

Ce texte a initialement été publié dans la Revue Médicale Suisse (Rev Med Suisse 2014;10:628-629)

 

Le singe et les militants de l’anti-genre

Bonjour

Bien malin qui peut comprendre ce qui se trame dans la France d’aujourd’hui. Les gazettes nous rapportent qu’ils étaient quelques dizaines (quelques centaines) de milliers à manifester hier. A manifester contre quoi ? A manifester au nom de qui ?  Un nouveau terme est apparu sur les banderoles : « genre ». Nul ne sait précisément en donner une définition. Il semble, au mieux, cristalliser des angoisses collectives. On espère que cette cristallisation ne conduira pas à voir, une nouvelle fois, émerger le pire.

Arrières

Dans un entretien néo-préventif au Journal du Dimanche Manuel Valls, ministre de l’Intérieur avait prévenu les manifestants : « Attention, on ne revient pas sur les choix du Parlement et du peuple. C’est vrai pour le mariage pour tous comme pour l’IVG. Il est hors de question de revenir en arrière ». Les manifestants lisent-ils ce quotidien dominical ? Et comment perçoivent-ils Mr Valls ? Et souhaitent-ils, dans leur majorité « revenir en arrière » ?

Question au ministre de l’Intérieur : « Ce gouvernement joue-t-il avec le feu en multipliant les réformes sociétales » ? Réponse : « Non. Le mariage pour tous était un engagement du président de la République. Cette réforme a abouti après un long débat. Il est clos. Il appartient souvent à la gauche de mener des réformes de société ». Mais plus qu’un retour sur le « mariage pour tous » les slogans d’hier, au travers du « genre » s’en prenaient à la « PMA » et à la « GPA ».

Fractures

Le gouvernement rétorque que ces deux possibilités ne figurent pas dans le projet de loi « sur la famille » à venir sous peu devant le Parlement. Les opposants font valoir la possibilité d’amendements. Ils rappellent les ambiguïtés sur ce point des soutiens à ce même gouvernement – voire même de ses membres. De fait les polémiques passées autour du « mariage pour tous » ont amplement et publiquement témoigné de la ligne de fracture qui sépare ici les « forces de gauche ». Une opposition  personnalisée notamment par les affrontements entre Elisabeth Badinter et Sylviane Agacinski (voir ici le dossier du Nouvel Observateur). Manuel Valls affirme ce matin 3 février sur RTL que le gouvernement s’opposera à tous les amendements sur ce sujet. Ce que ne disait pas, il y a quelques jours au même micro la ministre Dominique Bertinotti, ministre chargée de la Famille  (mémoire blog).

Mais ceci n’est qu’une grille de lecture. En arrière-plan, rarement abordée, il y a la question de l’indisponibilité du corps humain (« mon corps ne m’appartient pas ») inscrite dans le fil du marbre de la loi française. Il y a aussi la question de l’usage de technique thérapeutiques développées depuis un bon quart de siècle (celles de la procréation médicalement assistée) à des fins qui ne le sont plus. Sur ce point les médecins spécialisés et les biologistes de la reproduction restent pour la plupart étrangement silencieux. On les a connu plus prolixes sur des débats de société qui concernaient leur savoir et leur pouvoir, tous deux croissants.

Singe et gène

Une autre grille de lecture des évènements auxquels nous assistons serait sans doute celle, traditionnelle,  qui oppose les forces du Progrès à celles de la Réaction. Les Lumières contre l’obscurité religieuse. Elle est fréquemment utilisée mais peine à tout embrasser. Une autre grille est celle, originale et pertinente, offerte par le sociologue Sébastien Lemerle dont les Presses Universitaires de France viennent de publier un essai documenté, parfois provocateur, toujours stimulant (1).

L’auteur ne craint pas de se mettre parfois en danger. Il met en lumière l’existence, en France, d’un puissant discours « biologisant » ; un discours qui trouve pour partie son pouvoir dans l’œuvre puissamment vulgarisatrice des éditions Odile Jacob. Un discours qui n’est pas sans conséquences sur notre perception du monde vivant et sur ce qu’est (ou n’est pas) l’identité humaine. Le titre : « Le singe, le gène et le neurone ». A coup sûr, on en reparlera.

A demain.

(1) « Le singe, le gène et le neurone ». Sébastien Lemerle. Presses Universitaires de France. Collection Science, Histoire & Société. 22 euros

Mémoire : les boissons alcooliques ne sont plus faites pour les intellectuels

Guy Debord  écrivait peu mais buvait beaucoup. Blondin (Antoine)  but beaucoup et mangea peu. Surtout vers la fin. Bacon (Francis) ne peignait que semi-dégrisé. Céline (Louis-Ferdinand) avait l’alcool en horreur. Il écrivit comme personne avant lui. Rabelais (François) simulait l’ivresse comme personne. Il inventa une langue et réjouit les cœurs. Villon écrivait, buvait – et volait pour manger.

Boire avec Shining

Confidence de King (Stephen) :  « Pendant l’écriture de ‘’Shining’’,  je buvais beaucoup. Etais-je alcoolique ? J’évite de le formuler. Mais, oui, je connaissais bien l’alcool. Ceci dit, je ne vois pas pourquoi on ne traiterait pas de l’alcoolisme en l’étant… C’est bien d’écrire avec les deux points de vue ». (1) Christopher Hitchens (« Vivre en mourant »).  Simenon (Maigret). Fitzgerald et Lowry le volcan. ‘’Rester sur le rivage ou aller soi-même y voir un petit peu’’ (Gilles Deleuze).  Alcools-incubateurs.  Alcool-révélateur (2).

Trois verres (et demi)

Et puis cette douche froide avec une étude franco-anglaise financée par des fonds britanniques et américains. C’est dans Neurology. .On verra ici ce qu’en dit Le Parisien relayé sur le site de l’Inserm (bien étrange association qui voit un organisme public travailler avec un média privé pour faire la vulgarisation des travaux de ses chercheurs).

En substance que plus de 36 grammes (trois verres et demi) d’alcool par jour fait rapidement perdre la mémoire. Réponse documentée apportée au terme d’une enquête épidémiologique menée par des chercheurs français et anglais. Ils travaillent à l’University College London, au Centre de gérontologie de l’ hôpital Sainte-Périne (Assistance Publique-Hôpitaux de Paris), à l’Université Versailles St-Quentin-en-Yvelines  et à l’Inserm.

Doses-effets ? 

Cette longue étude a été menée à partir des personnes participant à la cohorte britannique Whitehall. Un travail dirigé par Séverine Sabia. Conclusions simples (extrapolables à la France) autant que précises : les hommes buvant plus de 36 grammes (soit 3,5 « verres standards ») d’alcool par jour montrent un déclin de mémoire accéléré. Ce phénomène se traduit notamment par une diminution de leurs capacités d’attention et de raisonnement. Il semble ici exister une relation doses-effets. A vérifier.

Et chez les femmes ? Il n’a malheureusement pas été possible d’étudier chez elles les conséquences de consommations comparables à celles des hommes. Et ce pour de simples raisons statistiques : elles n’étaient pas assez nombreuses à consommer durablement de telles quantités. Différents éléments laissent toutefois penser qu’un déclin plus rapide des fonctions exécutives existe chez les femmes qui buvaient plus de deux « verres standards » d’alcool.

Un plaisir supérieur au 20 heures

Chacun peut, avec quelques proches, voir où il en est de ses capacités de mémorisation et où en sont ses « fonctions exécutives » (capacités d’attention et de raisonnement utilisées afin d’atteindre un objectif précis). Le test de mémoire consiste à se rappeler en une minute du plus de mots possibles parmi une liste de vingt mots qui étaient énoncés juste auparavant. Les fonctions exécutives ? Soixante-cinq questions et deux tests d’agilité verbale durant lesquels les participants devaient écrire respectivement (en une minute) le plus de mots commençant par la lettre S  et le plus de mots d’animaux, en une minute.  Essayez. C’est un plaisir potentiellement supérieur à la vision du journal télévisé de 20 heures (nous parlons ici de celui du week-end de France 2).

Pourquoi un tel phénomène, un phénomène que certains vivront comme éminemment déprimant ? La principale hypothèse avance les conséquences vasculaires de la consommation chronique d’alcool qui, en cacade, auraient des effets cérébraux. De fortes consommations d’alcool auraient en outre un effet toxique à court et long termes sur le cerveau. Même celui des écrivains, artistes et créatifs. Ils peuvent aussi s’en sortir.

Crier avec Munch

Un homme et un livre en apportent la preuve. L’homme c’est Edvard Munch (1863-1944). Le livre est celui de Dominique Dussidour : « Si c’est l’enfer qu’il voit » (éditions Gallimard). (Voir ici).

Peuvent le lire les alcooliques, ceux qui le deviennent, ceux qui ne boivent plus et ceux qui ne boivent pas plus que de raison. Et tous les autres. On y apprend que le pire n’est pas toujours certain. Et que Le Cri est, aussi, un message d’espoir. Ce qui n’est pas rien.

(1) Celles et ceux qui s’intéressent à l’alcool et/ou aux alcooliques (anonymes ou pas) prendront peut-être plaisir à découvrir « Docteur Sleep », suite de « Shining » (le livre). Editions Albin Michel, traduction de Nadine Gassie

(2) Pour les liens entre alcool et écriture : le remarquable petit « Se noyer dans l’alcool ? » d’Alexandre Lacroix. Editions J’ai Lu. Presses Universitaires de France.

Extrait de la préface à la nouvelle édition (2012) : « De toutes les spécialités, la cure de désintoxication pour alcooliques est sans doute l’une des plus moroses et des plus humbles qui soient –les résultats sont très faibles, la rechute étant la règle davantage que l’exception. De  plus les alcooliques tendent à éprouver du mépris ou de la haine, tantôt obliques et tantôt bien directs, envers les représentants de l’ordre qui veulent les sevrer : il est difficile d’établir avec eux un rapport franc et libéré du poids du mensonge. »

Schumacher, Chambéry : les plaintes, leur litanie

Marisol Touraine « saisit l’Institut Pasteur de Paris » dans l’affaire des trois nouveau-nés morts de Chambéry. L’hôpital porte plainte contre X. Les parents portent plainte contre l’hôpital. 

Plaintes en gestation dans l’affaire Schumacher. Contre la station de Méribel. Contre le maire de la commune, Contre le fabricant du casque. Contre celui des chaussures… La justice sommée de dire la vérité vraie. En urgence.

Résumons cette affaire qui grossit : celle  « des nouveau-nés de l’hôpital de Chambéry ». Trois nouveau-nés, parmi lesquels deux prématurés, sont morts les 6, 7 et 11 décembre, dans cet établissement. Un quatrième a pu être sauvé in extremis. C’est ce dernier qui a permis d’identifier le problème. Guy-Pierre Martin, directeur de ce centre hospitalier a précisé lors d’une conférence de presse organisée le 4 janvier que le service ne contenait pas de germes susceptibles d’avoir causé ces décès. Il a ajouté, prudent : « si la responsabilité de l’hôpital est mise en cause, nous l’assumerons ».

L’hôpital a d’ores et déjà porté plainte « contre X ». Les parents des trois nourrissons morts ont décidé de porter plainte « pour homicide involontaire » contre l’hôpital.  Pourquoi ? Pour que « ça n’arrive plus jamais ». Ils disent porter plainte mais refusent qu’on les plaigne.  Ils postulent que le fait qu’ils saisissent la justice permettra de « trouver la faille dans le système ». Sont-ils dans le vrai ? « C’est quand même étrange qu’il ait fallu attendre quatre cas avant qu’ils comprennent qu’il y avait quelque chose de grave » observe l’un d’eux. Etrange ? Leur cacherait-on quelque chose ? La machinerie hospitalière de Chambéry a-t-elle failli ?

Saisine ministérielle

Les machineries judiciaire et administrative, elles, n’ont pas dysfonctionné. Plusieurs enquêtes parallèles sont menées par l’Agence nationale de sécurité du médicament (Ansm) et par l’Institut de veille sanitaire (InVS), pour établir au mieux les causes exactes des décès. Médiatiquement, politiquement, ce n’était peut-être pas assez. Marisol Touraine est entrée en scène dimanche 5 janvier. Elle l’a fait sur les ondes d’Europe 1 comme on peut l’entendre ici. « Accident gravissime ». « Solidarité avec les familles ». « Mobilisation de toutes les autorités sanitaires ». « Retrait de tous les produits qui semblent avoir provoqué ces décès ».

Plus tard elle dira avoir « saisi directement l’Institut Pasteur, qui est un centre de référence » et qui devra déterminer les germes en cause. La ministre de la Santé a dit vouloir des résultats « aussi vite que possible » et a promis de les communiquer « en toute transparence » aux familles. La saisine ministérielle était-elle indispensable ? Le citoyen pourrait-il imaginer, si elle ne le disait pas, que la ministre de la Santé ne fasse pas l’entière transparence ?

Le très mystérieux laboratoire

La transparence, précisément. Mme Touraine  a ajouté que le laboratoire d’où provenaient les poches d’alimentation était « parfaitement connu et identifié » mais qu’aucune mesure n’avait été prise à ce jour à son encontre. « Nous ne pouvons pas aujourd’hui incriminer la fabrication ou la composition de ces poches ; c’est toute la chaîne depuis la fabrication jusqu’à l’administration du contenu qui fait l’objet d’enquêtes multiples, a-t-elle encore expliqué. Avant la fabrication, il y a la production des composants qui interviennent dans ces poches », a-t-elle fait valoir. « Ensuite, ces poches sont fabriquées, contrôlées, transportées, stockées, administrées et c’est donc à chacune de ces étapes que nous devons pouvoir produire des enquêtes et des analyses. » Elle n’a cependant pas exclu de nouvelles mesures de précaution dans les prochains jours, en particulier si les causes exactes des décès n’était pas identifiées – ou si des doutes demeuraient. Reste ce qui cristallise l’attention médiatique: Mme Touraine dit connaître le nom du laboratoire possiblement coupable mais dit aussi ne pas vouloir nous le dire. Qu’est-ce à dire ?

Transparence ? Le parquet reconnaît que le nombre de poches contaminées est encore inconnu. « Ce sont des poches qui ont une durée de péremption assez courte et qui ne sont pas conservées quand elles ne sont pas utilisées, a expliqué la vice-procureure. Certaines ont été utilisées et n’ont rien provoqué. Quand, comment et par quoi ont été contaminées ces poches ? Pour l’instant, on l’ignore. »

Schumacher (suite)

Au CHU de Grenoble Michael Schumacher est, officiellement,  toujours « dans un état critique ». Plus le temps passe plus la transparence tarde à se faire et plus les plaintes menacent à l’horizon. Nous l’évoquions il y a quelques jours (mémoire-blog). Aujourd’hui RTL.fr actualise fort utilement le dossier.

On aurait retrouvé la caméra que l’ancien champion portait sur son casque au moment de l’accident.  Pourtant tout est flou quant aux circonstances de ce dernier. Cette caméra livrera-t-elle des images susceptibles de clarifier les circonstances de la chute sur les pierres de Méribel ? Et la vitesse ? A quelle vitesse faut-il chuter pour qu’un casque de ski explose et qu’une boîte crânienne humaine soit à ce point atteinte ?

Pas d’information judiciaire

Qui est responsable ? Qui sera coupable ? Selon le quotidien allemand Bild, l’une des chaussures de Schumacher ne s’est pas désolidarisée de la fixation de son ski au moment de la chute. La police a saisi ses skis de location. Si la défaillance de la fixation est confirmée, la responsabilité du loueur peut être recherchée. Mais il faudra établir le « lien de causalité » entre ce défaut et l’accident. Le parquet n’a, pour l’heure, communiqué aucun élément en ce sens.

Le parquet d’Albertville, a fait savoir très tôt que « la présence, le rôle ou l’action d’un tiers » ne seraient vraisemblablement pas mis en cause. Aucune ouverture d’information judiciaire n’a été annoncée.

Mais les médias ajoutent en chœur : « reste la possibilité d’une plainte de la famille ». Et les médias sollicitent les avocats : une responsabilité pénale nécessite « une faute grave ou caractérisée », faute difficile à prouver. « Le hors-piste, en soi, n’exclut pas une indemnisation. C’est du cas par cas, explique Elodie-Anne Deschamps, juriste et ancienne avocate à Paris, cité par RTL.fr. Dans ce domaine, la jurisprudence est compliquée à analyser. »

Mais encore ? 

Première possibilité : mettre en cause la responsabilité du maire de Méribel devant le tribunal administratif, sur le fondement de ses « pouvoirs de police » pour assurer la sécurité dans sa commune. Le maire ne doit toutefois signaler que les « dangers exceptionnels », sur les hors-pistes « habituellement empruntés par les skieurs ». Le 31 mai 2013 le Conseil d’Etat a estimé que de simples rochers au bord d’un chemin hors-piste ne nécessitaient pas de signalisation.

Deuxième possibilité, une action visant l’exploitant de la station devant un Tribunal de grande instance. La discussion se ferait alors sur son obligation contractuelle de « baliser les pistes, signaler les dangers et en protéger les skieurs ». Les conclusions de l’enquête seraient alors cruciales sur trois points : matérialisée par des piquets rouges, sans filets, la zone apparaissait-elle clairement hors-piste ? Le rocher était-il proche de la piste au point de nécessiter une protection ? Schumacher skiait-il ou non trop vite ? Y a-t-il une vitesse autorisée quand on est hors piste ? Qui dit, ici, le droit entre la prise de risque (réclamée par les skieurs) et l’obligation de sécurité (réclamée par la famille lorsqu’il est trop tard) ?

Théories des complots

Certitude : les enjeux financiers sont considérables. Autre certitude : l’équipe médico-chirurgicale du CHU de Grenoble n’en a aucune quant aux suites à venir.

Une quasi-certitude, pour finir : les artisans des théories des complots et les diseurs de mauvaises aventures ne tarderont guère à se manifester (1). Comment expliquer, sinon, que les morts inexpliquées des trois nouveau-nés de l’hôpital de Chambéry coïncident (dans le temps et dans l’espace) avec l’affaire de l’ « ange noir de Chambéry » ?

On peut aussi redouter que ces théoriciens sachent tirer profit d’un autre rapprochement. Ainsi cette  remarque faite par le Journal du Dimanche lors d’un entretien avec  l’acteur Jean Reno, ami de Schumacher : « L’Institut du cerveau et de la moelle épinière (ICM) semble faire corps autour de lui… ». Schumacher a, de fait, beaucoup donné d’argent pour cette institution et pour la recherche qu’on mène en son sein. On peut en voir la trace ici.

(1) Sur ce thème (et sur quelques autres qui le jouxtent) on écoutera avec le plus vif intérêt l’émission de France Culture L’Esprit Public où Philippe Meyer, Jean-Louis Bourlanges (professeur à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris), Max Gallo (romancier et historien) et Thierry Pech (directeur de la rédaction d’Alternatives Economiques) reçoivent Gérald Bronner, sociologue spécialiste des croyances collectives et auteur du fort dérangeant essai  La démocratie des crédules (Presses Universitaires de France, 2013). Thème : « Alors que nous disposons aujourd’hui de la plus grande masse d’information jamais accumulée, les croyances et les théories du complot prennent le pas sur le discours scientifique et méthodique ».