Facebook : bonjour tristesse

Demain, septembre. Les jours raccourcissent : les écrans s’allument, les portes se ferment. Mais encore?  Une étude américaine et belge  alerte sur les effets psychologiques et psychiatriques du plus célèbre des « réseaux sociaux ». La dépression est-elle consubstantielle de la Toile ? Une dépression née de la vacuité addictive de ces réseaux  (1) ?

Facebook fêtera ses dix ans le 3 février prochain. Rappelons aux rares qui l’ignoreraient encore que cette invention (due à un certain Mark Zuckerberg)  est un service de « réseautage social » en ligne sur Internet. Il permet d’y publier des informations (des textes, des liens, des photographies, etc.) tout en contrôlant leur visibilité par différentes catégories de personnes. Ce célèbre réseau sur la Toile (ouvert à tous depuis sept ans) réunirait (de près ou de loin) plus d’un milliard de membres (personnes et organisation).

Atteintes à la vie privée

Facebook ? Le nom de ce site s’inspire des albums photo (du type « trombinoscope »,  facebooks  en anglais) groupant les photos des visages de tous les élèves, prises en début d’année universitaire.  Facebook n’est ni un miracle ni un oasis. Cette entreprise  (née à l’Université d’Harvard et valorisée à plus de 100 milliards de dollars) fait l’objet de controverses récurrentes : elle est notamment accusée d’atteintes à la vie privée et au droit à l’anonymat sur Internet. C’est aussi le site le plus visité au monde après Google. On trouvera ici quelques statistiques assez étonnantes classées par pays.  Ce phénomène considérable n’a pas encore fait l’objet d’études bien approfondies quant à ses différents impacts psychologiques, neurologiques et cognitifs.

L’œuf et la poule

Un syndrome dépressif associé à l’usage de Facebook avait déjà été suspecté par des pédopsychiatres américains qui avaient alerté sur le sujet en mars 2011 dans la revue Pediatrics. Ils jugeaient alors indispensable de mettre en place des actions de prévention contre une forme de dépression se développant lorsque les adolescents passent trop de temps sur les sites de médias sociaux comme Facebook. La question avait alors aussitôt été posée de la confusion entre les effets et la cause : est-ce Facebook qui fait l’enfant déprimé, ou l’enfant déprimé qui ne trouve d’autre parade et refuge que « sur » Facebook ?

La problématique revient aujourd’hui avec une étude américaine et belge publiée par la revue PLoS ONE. Des  chercheurs des Universités du Michigan et de Louvain  ont voulu savoir si des personnes préalablement dépressives augmentent leur recours à Facebook, ou si c’est leur usage de Facebook qui induit leur syndrome dépressif. Conclusion : la deuxième proposition. Ce qui ne va pas sans réactions.

Définir le bien-être

« Parmi tous les travaux de recherche existants, aucun ne s’était encore intéressé à l’impact du réseau social sur l’humeur de ses utilisateurs au cours du temps», explique Philippe Verduyn, chercheur à l’université de Louvain et co-auteur de l’étude. Ces chercheurs ont donc mis au point un protocole novateur, permettant d’évaluer les effets de Facebook sur les aspects affectifs et cognitifs du sentiment de bien-être des utilisateurs, avec une approche dynamique. Ils ont d’abord défini de manière consensuelle le bien-être comme une gamme d’émotions et de sentiments (sensation de bonheur personnel, tendance naturelle à l’optimisme et expression de bienveillance chaleureuse pour les autres). Ils ont ensuite mené leurs observations durant deux semaines auprès de quatre-vingt deux jeunes américains, chacun équipé d’un smartphone et d’un compte Facebook.

L’estime de soi

Au début de l’étude, les participants ont procédé à une autoévaluation par questionnaire de leurs niveaux de satisfaction dans la vie, de leur niveau d’estime de soi et leur tendance éventuelle à la dépression. Durant les deux semaines de l’étude, ils recevaient cinq fois par jour des sms avec un lien vers un questionnaire. Cette technique permettait de faire une évaluation en temps réel de leur humeur, de leur anxiété et de leur degré de solitude. Elle permettait aussi incidemment de mesurer leur utilisation de Facebook depuis le dernier sms.

A la fin de l’étude, les participants ont à nouveau auto-évalué par questionnaire leurs différents degrés de satisfaction dans la vie. Les auteurs observent que plus les participants qui se sentaient les « moins bien » étaient précisément ceux qui avaient le plus utilisé Facebook et qu’il s’agissait aussi de ceux dont le degré de satisfaction de la vie ou de bien-être cognitif était le plus bas. En clair celle et ceux qui passent le plus de temps sur Facebook   seraient ceux qui se sentiraient le moins heureux. Et ce n’est pas le sentiment de mal-être qui pousserait à utiliser les réseaux sociaux, mais bien l’usage de Facebook qui aurait un impact néfaste sur l’humeur.

Les vertus du face à face

 Point important : par comparaison, les contacts avec d’autres personnes en face à face ou par téléphone n’ont pas le même effet. Au contraire, le contact direct augmente le sentiment de bien-être. « L’usage des réseaux sociaux modifie rapidement la façon dont les êtres humains interagissent. Mais si ces réseaux remplissent en surface un besoin de connexion sociale, cela ne rend pas nécessairement plus heureux », soulignent les auteurs. Cela ne remplit pas le besoin des connexions sociales.

 

Et même si l’étude est de petite taille, comparativement à l’usage extensif désormais fait de Facebook, ses conclusions vont dans le sens de la « Facebook depression » déjà évoquée par des pédopsychiatres américains.

Ces mêmes auteurs reconnaissent que Facebook est un outil social devenu indispensable mais que son usage son utilisation chez les adolescentes et les jeunes adultes semble comme « porter atteinte » à leur satisfaction dans la vie.  Demain, septembre. Les jours raccourcissent : les écrans s’allument.

 

(1) Comment savoir si l’on est devenu (ou en train de devenir) dépendant de Facebook et des réseaux sociaux ? Des chercheurs norvégiens (dirigés par Cecilie Andreassen) se sont intéressés à la question et ont mis au point un nouvel outil pour mesurer la « Facebook addiction » : l’échelle « Bergen Facebook Addiction Scale ». Cette dernière a été  présentée en 2012 dans la revue Psychological Reports. Elle peut vous permettre d’évaluer simplement votre dépendance. On pourra lire ici un résumé (en anglais) de ce travail. En pratique cet outil est fondé sur six items  pondérés par cinq niveaux : très rarement (1), rarement  (2), parfois (3), souvent (4), très souvent (5). Voici les items :

  • Vous passez beaucoup de temps à penser à Facebook ou à ce que vous allez faire sur Facebook
  • Vous avez envie d’utiliser toujours plus Facebook
  • Vous utilisez Facebook pour oublier vos problèmes personnels
  • Vous avez déjà essayé de réduire votre utilisation de Facebook, sans succès
  • Vous devenez agité ou anxieux si vous êtes dans l’impossibilité d’utiliser Facebook
  • Vous êtes tellement sur Facebook que cela a un impact négatif sur votre travail ou vos études

Résultats : si vous répondez  «souvent» ou «toujours» sur à (au moins) quatre des six items vous êtes « accro » à Facebook. Mais peut-être le saviez-vous avant même de répondre.