François Roustang l’insoumis (1923-2016) : jésuite, psychanalyste, hypnothérapeute

 

Bonjour

François Roustang est mort dans la nuit du 22 au 23 novembre. Il avait 93 ans. Souvent qualifié de « dissident », ou de « loup solitaire », il fut tout à la fois  expert en psychopathologie, hypnothérapeute, philosophe, théologien… De ses vingt premières années, au lendemain de sa mort, les gazettes ne disent rien, ou presque. On le retrouve, à sa majorité, dans la Compagnie de Jésus. Il y poursuit des études de philosophie et de théologie avant d’être ordonné prêtre. Les mêmes gazettes se souviennent que, dans les années 1950, il participe de l’aventure d’une revue jésuite, Christus dont il deviendra directeur en 1964.

On réfléchit beaucoup, en France, dans ces années-là. François Roustang y fréquente des hommes au croisement de bien des chemins, à commencer par le jésuite Michel de Certeau. Pour sa part, il ne résiste pas à la psychanalyse, entame une cure (rapide) avec Serge Leclaire (1924–1994), devient membre de l’Ecole freudienne de Paris de Jacques Lacan (1901–1981).

Béatitude bousculée

Philosophie, théologie, psychopathologie, psychanalyse… L’homme ne craint pas de sortir des sillons tracés. Il y a un demi-siècle, on le voit bousculer la béatitude du Concile Vatican II. Il lui faudra quitter les Jésuites – il y était « écartelé ». Quitter la religion catholique pour migrer vers cette autre Eglise qu’est la psychanalyse. Autre Eglise, qui le débarrasse de toute croyance. Et pourtant autres étouffements. Ce n’est pas la libération en laquelle il croyait. Au contraire : l’homme est, dit-on, frappé de constater l’esprit de soumission qui règne au sein de l’Ecole freudienne. Voilà un bien bel objet d’étude : le voici qui, sacrilège, s’intéresse alors à la question des relations maître-disciple dans l’histoire des chapelles analytiques.

C’est le début de nouveaux déchirements : Un destin si funeste (1976), lecture critique des relations entre Sigmund Freud et certains de ses disciples évadés ; Suggestion au long cours (1978), étude du rôle de la suggestion dans la cure analytique. Son intérêt pour les dimensions thérapeutiques de la thermodynamique de l’inconscient va diminuant tandis que croît celui qu’il nourrit pour l’hypnose.

Saint des saints

En France, il est l’un des premiers à s’intéresser à cette pratique thérapeutique méconnue, toujours scrutée de loin avec beaucoup de suspicion. François Roustang remonte aux sources, met en évidence l’intérêt que porta Freud à l’hypnose à ses débuts. Il travaille et fait connaître les textes de l’Américain Milton H. Erickson, « père » de cette discipline qui commence seulement à entrer dans le saint des saints hospitalo-universitaire.

Peu avant l’annonce de sa mort, le neuvième colloque de l’Association française pour l’étude de l’hypnose médicale était consacré à ses travaux sur l’hypnothérapie. On y rappela qu’il avait cofondé le premier diplôme universitaire d’hypnose médicale à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière (Paris) au sein du département d’anesthésie-réanimation. C’était au début de ce siècle. Objectif : associer une réflexion médicale, thérapeutique, philosophique à la compréhension du phénomène hypnotique. « L’œuvre de François Roustang a permis de mieux définir le phénomène hypnotique, la place du thérapeute dans la relation patient-praticien et surtout de s’intéresser, en plus des moyens d’entrer en hypnose, à ce qui se passe dans la transe hypnotique, ce qu’il a appelé “la perceptude hypnotique” » soulignent ceux qui l’ont connu dans cet exercice.

Relation hypnotique

On y a rappelé, aussi, la place centrale du thérapeute dans la relation hypnotique – ce thérapeute qui « organise la rencontre » et crée un « espace de correspondance ». On y a éclairé son propos sur l’apprentissage de « l’expérience hypnotique » et l’acceptation de la confusion de la suggestion hypnotique. Et tous ont salué la richesse de ses visions, de ses écrits, de son enseignement. Certains, dont nous sommes, se souviennent d’un exercice à haut risque : user de l’image de Michel Platini (alors joueur de football) pour éclairer sur ce que peut être l’apport de l’hypnose sur le terrain de la thérapeutique.

C’était dans une émission télévisée alors animée par Bernard Pivot. 1 Nous étions en l’an 2000 et chacun se souvenait encore de Platini n° 10 distributeur de jeu : immergé dans l’action et pourtant capable de percevoir toutes les possibilités offertes. « Dormez, je le veux » : tout le contraire de l’enfermement, le symbole d’une libération, d’une ouverture à la conscience. Guérir ? C’est assez simple : s’ouvrir pleinement aux autres – et donc à soi-même.

Ruptures

« Successivement jésuite, psychanalyste et hypnothérapeute, cet homme inclassable avait consacré sa pratique et sa réflexion au mystère de la vie, vient d’écrire de lui La Croix, quotidien catholique et français. De l’extérieur, il fut incontestablement un homme de ruptures. De l’intérieur, il était celui d’une grande fidélité : une fidélité à la vie, qu’on écrirait presque avec une majuscule si cela ne risquait de masquer l’humilité de l’homme et son souci des vies toujours singulières, la sienne et celle de ceux qui venaient à lui – ou le lisaient – pour aller mieux. »

« Avec l’hypnose, François Roustang se fait l’avocat d’une nouvelle posture dans l’existence, plus souple, plus relâchée, plus détachée, poursuit La Croix. Pour lui, l’hypnose a pour but de déplacer le patient dans un autre état de conscience pour le faire habiter autrement sa vie. Elle fait cesser le flux du langage, la plainte, les ratiocinations diverses liées à la névrose. C’est un “exercice par lequel on cesse de vouloir la maîtrise de notre existence pour se couler dans le flot de la vie”, plaide François Roustang. Grâce à elle, l’humain cesse de “se regarder vivre et accepte de vivre, tout simplement”. »

De Socrate à René Girard

Dans le quotidien Libération, Robert Maggiori complète utilement ce portrait compliqué : « Polémiste né, d’une culture immense, qui allait de la pensée grecque et de Socrate (à ses yeux “trahi” par le Platon de la maturité) à Nietzsche, à Wittgenstein, à Kierkegaard ou à René Girard, il ne se satisfaisait d’aucune orthodoxie, cueillait ce qui lui semblait bon à des fins thérapeutiques aussi bien chez l’“autre père” de la psychanalyse Carl Gustav Jung que chez les théoriciens de l’école californienne de Palo Alto, entre autres Gregory Bateson, où les hypnothérapeutes américains disciples de Milton Erikson. »

Maggiori ajoute que l’auteur d’Un destin si funeste (1976) savait être sardonique, ironique, féroce ; qu’il avait subi durant sa vie autant de critiques qu’il en adressa à ses pairs. Quant au Monde, il rapporte la manière dont, un jour de 2005, il traita en une séance unique l’écrivain Emmanuel Carrère, qui lui rendit visite en songeant au suicide : « Oui, c’est une bonne solution », lui dit-il. Et il ajouta après un silence : « Sinon vous pouvez vivre. »

Redevenir vivant

Vivre c’était, expliquait-il en substance, respirer sur deux registres. Celui de la conscience et celui, organique, du vivant animal. Quant à soigner c’est faire comprendre au souffrant qu’il a une force en lui, la force énergétique de guérir. C’est là une autre dimension, une dimension hypnotique sans laquelle la psychothérapie ne saurait pleinement se pratiquer. Ne pas chercher à guérir mais redevenir, simplement, vivant. Comme une souche. Oublier, enfin, l’humain qui est en soi. Participer, magiquement,au vivant.

Dans son dernier opus  sont réunis quelques uns de ses écrits majeurs 2. Il nous explique que la meilleure manière de transformer sa vie, c’est d’effectuer un « retour au présent », de s’asseoir, de cesser de se lamenter sur son passé et, enfin, d’accepter sa souffrance pour mieux l’évacuer. Parvenir, de très loin, à entendre la voix de Socrate, guérisseur des maladies de l’âme.

A demain

1 Une extrait vidéo de cette émission est disponible à cette adresse http://www.ina.fr/video/I16334709 (Bouillon de culture, 18 février 2000).

On peut aussi l’entendre, sur France Culture, revenir sur son parcours,  lors d’un échange avec Laure Adler : https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/francois-roustang (Hors Champ, 9 janvier 2012). On y entend aussi Michel de Certeau, Serge Leclaire et Léon Chertok.

2  Roustang F. « Jamais contre, d’abord, La présence d’un corps » Odile Jacob, Paris 2015.

 NB Ce texte a initialement été publié dans la Revue Médicale Suisse : « François Roustang (1923-2016) – jésuite, psychanalyste, hypnothérapeute »

 

François Fillon, la bobologie et le Dr Ventouse. Veut-il tuer la Sécu ou la sauver ?

 

Bonjour

Il pressent, déjà, le vent du boulet. Gagner la campagne présidentielle impose désormais de rassurer sur le front de la solidarité. Rassurer les Français quant à la prise en charge collective de leur frais médicaux. On ne touche pas sans mal à la Sécurité Sociale.

Présent à la petite messe du 20 heures de France 2 l’élu de la Sarthe a pris un engagement dès le lendemain de son pré-sacre :

« Je prends l’engagement de faire en sorte que toutes les personnes qui doivent être protégées, qui ont des revenus modestes ou moyens, ne seront pas moins bien remboursées ».

Stop  la polémique

Plus fort encore, et plus à gauche, il a été jusqu’à assurer qu’il entendait que les personnes « les plus modestes et âgées » soient « mieux remboursées qu’aujourd’hui ». Mieux remboursées par qui ? Par l’assurance maladie ou par les Mutuelles Complémentaires ? Par « les deux » répond-il. François Fillon sait que, déjà, le feu couve, que ses ennemis sont là, prêts à bondir :

«  Je veux tout de suite arrêter cette polémique sur ‘’moins bien rembourser’’, moi ce que je veux c’est sauver la Sécurité Sociale (…) L’accusation que porte la gauche sur ‘’il veut privatiser la Sécurité Sociale’’ est exactement la même accusation qu’on portait contre moi quand j’ai fait la réforme des retraites en 2003: ‘’il veut mettre par terre le régime par répartition » (…) »Aujourd’hui non seulement il n’est pas à terre mais je considère que j’ai largement contribué à le sauver ». »

Le héraut de la Droite et du Centre avait déjà séché l’actuelle ministre de la Santé lorsqu’elle avait tweeté  (« J‘ai fait chiffrer le programme santé de #Fillon : chaque foyer paiera en moyenne 3200€ de + par an pour se soigner. #Danger#LeGrandDebat »). Une déclaration  « mensongère et absurde » avait-il répondu. Et d’expliquer : « Je veux clarifier la part prise en charge par la Sécurité sociale et par les mutuelles. Cela passe par un panier de soins « solidaire » dont sont exclus les soins de confort et la « bobologie ». »

Furetière et Brétécher

« Bobologie » n’est peut-être pas le mot le mieux choisi, qui renvoie chacun et chacune à de petits soucis dont on aimerait ne pas avoir à parler. C’est un mot tordu, usé avant d’avoir vraiment servi. Par certains côtés il n’est pas sans faire songer au « chochotte » du regretté Alain Juppé. Il faut, ici, lire les phrases éclairantes du Dr François Pilet dans la Revue Médicale Suisse :

 « Vous avez dit ‘’bobologie’’ ? Ce vocable, refusé pour l’instant par les dictionnaires usuels, est très probablement issu du néologisme inventé par Claire Bretécher quand elle publie en 1985 le premier tome de son Dr Ventouse, bobologue. Cette scénariste et dessinatrice de BD, brillante et acide, a dû fréquenter l’intimité d’un médecin pour décrire avec autant d’acuité et de pertinence les pensées secrètes du Dr Ventouse.

Mais si le personnage de Claire Bretécher me fait beaucoup rire, la diffusion de ce terme au sein de notre corporation m’agace et m’inquiète. Selon le dictionnaire historique de la langue française Le Robert, le mot bobo, employé dans le langage enfantin en référence à une douleur physique, a pris le sens figuré de «mal anodin, sans gravité» dans la langue familière, enregistré par Furetière en 1690 déjà. Le terme «bobologie» en est donc étymologiquement dérivé et s’insinue subrepticement dans la pensée médicale, ramenant sans le dire les plaintes des patients à des enfantillages et le travail du médecin à un jeu sans importance dont la société pourrait facilement se passer (ou qu’elle pourrait pour le moins renoncer à financer). »

Infirmières fatiguées

Où l’on voit la complexité de la tâche qui attend François Fillon. « Je vais travailler avec les professions de santé, avec les responsables de l’assurance maladie, avec tout ceux qui ont un rôle dans ce domaine, pour travailler à un projet qui doit être un projet permettant l’équilibre de la Sécurité Sociale mais améliore la couverture des soins en particulier pour les plus modestes » dit-il. « Sur certains types de soins il faut voir si certaines personnes qui ont des revenus convenables peuvent participer ».

Un revenu « convenable ». Comment définira-t-on le seuil à partir duquel je ne bénéficierai plus de la solidarité pour laquelle j’ai cotisé. Et qu’en sera-t-il du monde hospitalier, des horaires et de la fatigue des infirmières condamnées à des réductions d’effectifs et à un allongement de leurs horaires hebdomadaires ? On passera ensuite à l’immense chantier de la dépendance, conséquence d’une population vieillissante pour laquelle tout ou presque n’est que souffrance – ou bobologie.

A demain

Voulez-vous assister à la mort de l’Etat français comme vous ne la verrez plus jamais ?

 

Bonjour

« Nous autres, civilisation, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». On connaît la célèbre formule de la lettre ouverte de Paul Valéry parue tout d’abord en anglais avant d’avoir les honneurs de la NRF (1er août 1919). 1. Un demi-siècle, et puis « Quand la France s’ennuie » de Pierre Viansson-Ponté (Le Monde du 15 mars 1968) :

« Ce qui caractérise actuellement notre vie publique, c’est l’ennui. Les Français s’ennuient. Ils ne participent ni de près ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde, la guerre du Vietnam les émeut, certes, mais elle ne les touche pas vraiment. Invités à réunir « un milliard pour le Vietnam », 20 francs par tête, 33 francs par adulte, ils sont, après plus d’un an de collectes, bien loin du compte. D’ailleurs, à l’exception de quelques engagés d’un côté ou de l’autre, tous, du premier d’entre eux au dernier, voient cette guerre avec les mêmes yeux, ou à peu près. Le conflit du Moyen-Orient a provoqué une petite fièvre au début de l’été dernier : la chevauchée héroïque remuait des réactions viscérales, des sentiments et des opinions; en six jours, l’accès était terminé. (…)

On ne construit rien sans enthousiasme. Le vrai but de la politique n’est pas d’administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d’exprimer en lois et décrets l’évolution inévitable. Au niveau le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir des horizons, de susciter des élans, même s’il doit y avoir un peu de bousculade, des réactions imprudentes.

Dans une petite France presque réduite à l’Hexagone, qui n’est pas vraiment malheureuse ni vraiment prospère, en paix avec tout le monde, sans grande prise sur les événements mondiaux, l’ardeur et l’imagination sont aussi nécessaires que le bien-être et l’expansion. Ce n’est certes pas facile. L’impératif vaut d’ailleurs pour l’opposition autant que pour le pouvoir. S’il n’est pas satisfait, l’anesthésie risque de provoquer la consomption. Et à la limite, cela s’est vu, un pays peut aussi périr d’ennui. »

Confidences invraisemblables du chef de l’Etat

Et maintenant ? Il y a les « primaires », d’invraisemblables confidences du chef de l’Etat, et le cinéma. Avec, actuellement sur les écrans, un film qui n’en finit pas. C’est un film asphyxiant. C’est un film fantastique 2. Signé du cinéaste catalan Albert Serra, ses ombres baroques avaient ébloui le festival de Cannes. Elles illuminent désormais les salles obscures. Les historiens pointillistes et spécialisés diront que cette œuvre cinématographique n’est pas fidèle, qu’elle ne colle pas aux célèbres mémoires du duc de Saint-Simon. 3 C’est exact et c’est sans aucune importance: ce décalage ne déforme pas mais concentre une réalité décrite il y a précisément trois siècles. Nous ne sommes pas dans le documentaire, nous bénéficions d’un transport transcendant. Tout, ici, devient allégorie: la mort du Roi qui était à la fois le Soleil et l’Etat. La fin de l’apogée de la royauté française et les premières minutes de son déclin. Les «deux corps du roi» et le «paradoxe du comédien».

Une seconde dans le parc de Versailles et nous voilà plongé dans les ombres du huis clos de la chambre du Roi-Soleil. Non, le très vieux roi ne met pas en scène sa mort. Non, il n’organise pas sa fin pour, dans une relative liberté, rejoindre le Créateur qu’il incarnait depuis si longtemps. C’est un pauvre homme en fin de vie s’époumonant dans les fastes dont il ne peut plus jouir. C’est un vieux malade (soixante-seize ans) soumis aux volontés de ses médecins – des médecins perdus dans leurs diagnostics et, plus encore, dans leurs hésitations thérapeutiques. Tout cela à la lueur des bougies devant une jambe gauche se putréfiant, se noircissant. Une jambe proprement crépusculaire.

Sous l’horizon des vivants

Nous voyons le Roi-Soleil déclinant sous l’horizon des vivants. Il laisse une France à la fois au sommet de sa puissance et épuisée par les guerres.  Au cœur de l’été 1715, son premier chirurgien, Georges Mareschal, le tient pour perdu. Mais le pouvoir est entre les mains de Guy Crescent Fagon, son premier médecin. Refus de la saignée réclamée, prescription d’ambre jaune en poudre. Bientôt une «incommodité aux jambes» et voici le Roi qui contremande sa chasse. La cuisse et la jambe gauche sont douloureuses. Le Dr Fagon diagnostique une sciatique. Légère rougeur au-dessus de la jarretière: Mareschal fait des frictions de linges chauds. Le Roi réclame un verre d’eau et de cristal.

On fait appel à quatre autres médecins ordinaires de la Cour. Examens en présence du confrère Fagon. Pas d’inquiétudes particulières. Mais le Roi faiblit, perd son légendaire appétit des mets et de la vie. Ses chairs fondent. Il se fait porter en chaise de son cabinet à sa chambre et ce sont là ses seuls trajets quotidiens.

«Le 19 août, le consciencieux Mareschal s’inquiéta d’une noirceur au pied. Imbu de sa science et gonflé de suffisance, Fagon ne doutait toujours pas de la bénignité de l’indisposition. Le lendemain, cependant, il prescrivit un bain d’herbes aromatiques, mêlées de vin de Bourgogne chaud, et des massages de la jambe malade» raconte l’historien Jean-Christian Petitfils, biographe de Louis XIV. 4

«Ne serait-ce pas une cangrène ? »

Puis ce sont dix «sommités médicales» venues de Paris à la demande de Fagon qui entend conforter son diagnostic. Ils tâtèrent cérémonieusement le pouls royal «par rang d’ancienneté». Faire chuter la fièvre? On recommande du lait d’ânesse. Le Roi en boit. Le 23, arrêt du lait. L’hypothèse diagnostique ne varie pas: une forme de mauvais érysipèle. Des voix confraternelles s’élèvent bientôt: «ne serait-ce pas une cangrène ? ». Là encore, la métaphore du mal pernicieux qui gangrènera la royauté mortifiée – jusqu’à faire couper la tête de celui qui l’incarnera. Ce sera, on le sait, le 21 janvier 1793.

Le 26, Mareschal ose quelques coups de lancette: la cangrène a gagné l’os. Amputer? Le malade est partant, les chirurgiens venus de Paris ont des larmes dans les yeux. Un «empirique» venu de Marseille se présente à Versailles. On lui ouvre: il détient un remède miracle au grand dam de Fagon. «Il n’y a point de risque à tout tenter» dit Mareschal. Dilué dans du vin de Bourgogne, l’elixir vitae du charlatan Lebrun sera finalement sans effet. La cangrène monte, atteint le genou, le dépasse, enfle la cuisse et l’enlaidit.

Baisers volés dans la vallée

Mme de Maintenon quitte Versailles pour Saint-Cyr. Le Roi la fait rappeler. Vient le temps de la prière des agonisants. Louis la récite. Nunc et in hora mortis. Entrée dans le coma, expiration douce après l’aube du 1erseptembre 1715. On parle aujourd’hui d’une ischémie aiguë du membre inférieur, d’une embolie liée à une arythmie complète, compliquée de gangrène. Son règne aura duré soixante-douze années et cent jours. Guy-Crescent Fagon mourra trois années plus tard.

Le film d’Albert Serra montre tout cela. Et quand il ne le montre pas, il le suggère (formidable bande-son), il le transcende. C’est une tragédie-agonie dans une chambre aux tentures cramoisies, aux perruques grises. C’est aussi une mise en abîme avec Jean-Pierre Léaud, génie revenu de la Nouvelle Vague et aujourd’hui agonisant.

En 1968, quand Pierre Viansson-Ponté prophétisait depuis le deuxième étage du 5-7 rue des Italiens, sortait en salle  Baisers volés de François Truffaut inspiré du balzacien Le Lys dans la vallée. Léaud Jean-Pierre y jouait Antoine Doinel. Un demi siècle plus tard il est Louis XIV. La messe est dite.

A demain

1 « La crise de l’esprit », Paul Valéry Editions Manucius, 6,5 euros

2 « La Mort de Louis XIV ». Film d’Albert Serra, avec Jean-Pierre Léaud, Patrick d’Assumçao, Marc Susini, Irène Silvagni, Bernard Belin, Jacques Henric. Durée : 1h55.

 3 duc de Saint-Simon Mémoires, t. III : La Mort de Louis XIV, sous la direction de G. Truc. 2008

4 Gueniffey P. (sous la direction de) « Les derniers jours des Rois ». 2014 Editions Perrin

Ce texte reprend en partie celui publiée dans les colonnes et sur le site de la Revue Médicale Suisse.

Cancers de la thyroïde et « abus de traitement » Que va-t-il se passer maintenant ?

Bonjour

Dans son édition du 2 septembre Le Parisien (Claudine Proust) revient sur ce qui aurait, cet été, pu faire « scandale ». Cela donne, en Une du quotidien : « Cancer : des milliers d’opérations inutiles ». Et sur le site : « Cancer : le surdiagnostic en questions » (sur abonnement)En France, des milliers de patients atteints d’un cancer de la thyroïde ont été opérés et soumis à des traitements sévères sans que la gravité de leur cas le justifie.

On connaît l’essentiel. Soit la démonstration faite par le Centre international de la recherche sur le cancer (CIRC) que l’augmentation depuis vingt ans de l’incidence des cancers de la thyroïde est, pour l’essentiel, la conséquence de surdiagnostics massifs. 1

Sans bénéfices prouvés

La dimension du phénomène semble avoir comme déminé, d’emblée, la dimension « scandaleuse » qui aurait pu lui être conférée : le travail du CIRC établit que plus de 470.000 femmes et 90.000 hommes  ont été victimes d’un surdiagnostic de cancer de la thyroïde en l’espace de 20 ans  – et ce dans douze pays développés (Australie, Danemark, Angleterre, Finlande, France, Italie, Japon, Norvège, République de Corée, Ecosse, Suède et Etats-Unis).

« Des pays comme les Etats-Unis, l’Italie et la France ont été les plus touchés par le surdiagnostic du cancer de la thyroïde depuis les années 1980, après l’introduction des échographies, explique le Pr Salvatore Vaccarella, qui a dirigé ce travail. En France, le surdiagnostic est évalué entre 70 et 80%. Or la majorité des cancers surdiagnostiqués ont été traités par des ablations complètes de la thyroïde, souvent associées à d’autres traitements drastiques, par  chirurgie ou radiothérapie – sans bénéfices prouvés en termes d’amélioration de la survie.

Et maintenant ? L’affaire va-t-elle être médiatiquement reprise, exploitée avant de se « judiciariser » ? Pour l’heure Le Parisien n’est pas dans cette veine. « Cancers : et si on en faisait trop ? » demande-t-il. Le quotidien cite le Pr Martin Schhlumberger, spécialiste d’endocrinologie à l’Institut Gustave-Roussy. Il  tire la sonnette d’alarme : « sortir les carcinomes papillaires de la classification des cancers ». « Ne plus aller chercher des problèmes là où il n’existent pas ». Comprendre (et parvenir à faire comprendre) que le mieux peut être l’ennemi du bien.

Initiatives pédagogiques

Déjà en 2013 une publication du British Medical Journal avait posé les termes du problème 2. Les auteurs expliquaient que  la décision de traiter ce type de lésion devait être prise en concertation avec le patient après qu’il ait reçu une « information éclairée ».

« Surdiagnostics » de « cancers » de la thyroïde ? On attend aujourd’hui, sur un sujet à ce point important et sensible,  quelques initiatives pédagogiques émanant des sociétés savantes concernées. Voire, pourquoi pas, des responsables en charge des innombrables institutions de santé publique.

A demain

1 On peut, sur ce thème, se reporter dans la Revue Médicale Suisse à « Surdiagnostic » de cancer de la thyroïde : 560 000 cas en vingt ans » (Rev Med Suisse 2016;1442-1443).

La communication du CIRC est développée  dans The New England Journal of Medicine : “Worldwide Thyroid-Cancer Epidemic? The Increasing Impact of Overdiagnosis”.  Elle est d’autre part résumée dans le document suivant: “Overdiagnosis is a major driver of the thyroid cancer epidemic: up to 50–90% of thyroid cancers in women in high-income countries estimated to be overdiagnoses

2 Brito JP, et coll. “Thyroid cancer: zealous imaging has increased detection and treatment of low risk tumours”. BMJ 2013. Cette publication avait été analysée sur le site Medscape France (Aude Lecrubier) :« Surdiagnostics des cancers de la thyroïde : faut-il s’en inquiéter ? ».

 

 

«Sous prétexte de parité, on évite de reconnaître les différences entre hommes et femmes»

 

Bonjour

On le savait depuis la Création d’Adam et Eve. Une côte, une pomme, un serpent. Et puis, avec le temps, on oublia. La quête de l’égalité citoyenne, la somme des bouleversements sociaux, l’avancée triomphante de la science biologique, l’émergence d’une parité mal comprise autant qu’envahissante (et bien d’autres choses encore) nous conduisirent à l’aveuglement actuel : imaginer, postuler, que nous sommes tous également pareils. Que le genre ne renvoie pas à un dimorphisme et que ce dimorphisme va bien au-delà des différences génitales.

Mais voici venu le temps des changements de focales : la recherche et la médecine ne peuvent plus ignorer les différences biologiques entre les sexes. Depuis Paris et son siège niché à gauche, au cœur de la bien vieille rue Bonaparte, c’est le cri que vient de lancer l’Académie nationale de médecine. Et depuis la rue Bonaparte, l’Académie cite le toujours jeune Hippocrate. Ce dernier observait que la femme a la chair moins ferme que celle de l’homme. « Cela étant ainsi, le corps féminin tire du ventre le fluide plus vite et plus que le corps masculin » en concluait-il. Il observait aussi que la femme a le sang plus chaud, « et c’est pourquoi elle est plus chaude que l’homme ». « L’homme, étant de chair plus dense, n’éprouve point de plénitude sanguine telle que, s’il n’évacue mensuellement une certaine quantité de sang, il ressent du malaise ; il puise ce que demande la nourriture du corps, et le corps, n’étant pas mou, n’est sujet à un excès ni de ton ni de chaleur par l’effet de la pléthore comme chez la femme. »

Ignorance et/ou pudeur

Quatre siècles avant Jésus-Christ, Hippocrate se fendit aussi de quelques « réflexions générales » sur les « maladies des femmes ». D’où il ressortait que les femmes « par ignorance ou par pudeur » hésiteraient à parler de leurs maux ; et que, partant, les médecins les méconnaîtraient le plus souvent. « Les maladies des femmes diffèrent beaucoup de celles des hommes, écrivit-il. Tous les accidents arrivent de préférence aux femmes qui n’ont pas eu d’enfant; pourtant ils surviennent souvent aussi chez celles qui en ont eu. Ils sont graves (…) et difficiles à comprendre. Parfois elles ne savent pas elles-mêmes quel est leur mal, avant d’avoir l’expérience des maladies provenant des menstrues et d’être plus avancées en âge. Alors, la nécessité et le temps leur enseignent la cause de leurs maux. » Admirable.

« En outre, les médecins commettent la faute de ne pas s’informer exactement de la cause de la maladie, et de traiter comme s’il s’agissait d’une maladie masculine, ajoutait Hippocrate. Et j’ai vu déjà plus d’une femme succomber ainsi à cette sorte d’affections. Il faut, dès le début, interroger soigneusement sur la cause ; car les maladies des femmes et celles des hommes diffèrent beaucoup pour le traitement. »

Sous prétexte de parité

Que dire de plus, que dire de mieux ? « Les hommes et les femmes ne sont pas égaux devant la maladie et doivent donc êtres traités différemment, réaffirme en cet été 2016 l’Académie nationale française. Plusieurs pays européens ont déjà adapté en conséquence leur recherche scientifique et leurs stratégies thérapeutiques – prenant ainsi au moins dix ans d’avance par rapport à la France ». Pourquoi ce retard ? « Sous prétexte de parité, on évite de reconnaître les différences entre les hommes et les femmes – et ce au mépris des évidences scientifiques et de l’intérêt même de la santé des femmes… et des hommes. La primauté donnée au genre sur les réalités du sexe risque de créer une injustice de plus. Il est du devoir des scientifiques et des médecins de prendre conscience pour alerter et agir.»

En Allemagne, la cardiologue Vera Regitz-Zagrosek a, en 2003, fondé l’Institut du Genre en médecine à l’Hôpital de la Charité, à Berlin – puis la Société allemande et internationale pour l’égalité en médecine. « Méconnaître les différences entre homme et femme conduit à poser des diagnostics inappropriés pour des cardiopathies ischémiques, le syndrome du cœur brisé (tako tsubo), l’infarctus aigu du myocarde, ou encore les insuffisances cardiaques », explique-t-elle.

Différences génétiques

Rue Bonaparte, à Paris, on rappelle, pour l’heure, quelques évidences modernes trop méconnues. A commencer par le fait que notre sexe (notre genre) est déterminé initialement et uniquement de manière biologique. Dès la conception, les chromosomes XX déterminent le sexe féminin et les chromosomes XY le sexe masculin, puis, plus tard, la différenciation gonadique se produit avec l’apparition des hormones sexuelles. « Les différences génétiques interviennent donc très précocement au cours du développement, avant la différenciation des gonades, ajoute-t-on. Ce n’est que 7 à 8 semaines plus tard que cette différenciation se poursuit, au cours de fenêtres développementales différentes, sous l’influence des hormones sexuelles. Ces différences génétiques puis hormonales aboutissent, par divers mécanismes et des variations d’expression de gènes, à des différences anatomiques (cœur et vaisseaux sanguins), et notamment à des systèmes immunitaires différents. »

Pour le reste, bien des choses s’éclairent d’un jour nouveau si l’on chausse ces nouvelles lunettes. Ainsi, les différences liées au sexe déterminent la prévalence, l’âge d’apparition, la sévérité et l’évolution de nombreuses entités pathologiques, le métabolisme et la réponse aux thérapeutiques – sans oublier certains comportements. Faut-il rappeler que certaines affections touchent majoritairement les femmes : maladie d’Alzheimer, anorexie, dépression, ostéoporose, troubles alimentaires, maladies auto-immunes ou certains cancers ? Inversement, les hommes sont plus fréquemment atteints de syndromes autistiques, de tumeurs du cerveau et du pancréas, d’AVC ischémique ; ils sont aussi plus enclins aux conduites à risque (alcool, drogues) et à la violence. On sait encore que les milliards de bactéries qui constituent notre microbiote sont en proportions différentes, de sorte qu’elles confèrent des susceptibilités différentes à leurs hôtes, masculins ou féminins.

Formatage social et culturel

On peut encore regarder tout ce paysage humain sous un autre angle, rose et bleu : notre genre se constitue, aussi, tout au long de la vie, du fait d’un formatage socioculturel progressif, lié à la perception et aux implications sociales de notre sexe. « Il faut compter avec des stéréotypes difficiles à éradiquer même s’ils sont erronés et avec des occupations différentes au cours des-quelles, pour des raisons socioculturelles, hommes et femmes peuvent être soumis à des expositions spécifiques différentes aux virus, bactéries et polluants » ajoutent les académiciens tricolores.

Mieux encore, et hautement plus dérangeant, ils estiment que la vision actuelle sur la différenciation du sexe est déjà devenue obsolète. Le gène SRY (Sex-determining Region of Y chromosome) n’est plus dominant par rapport au sexe féminin tel qu’il était défini par défaut. En effet, si la ressemblance, en termes de séquence, entre deux hommes ou deux femmes est de 99,9 %, la ressemblance entre un homme et une femme n’est que de 98,5 % – du même ordre de grandeur qu’entre un humain et un chimpanzé de même sexe… De même, les différences liées au sexe dépassent largement désormais celles uniquement liées à la reproduction dans une vision limitée aux gonades et aux hormones. »

Sexe protecteur

Certes, et jusqu’à plus ample informé, le génome dont nous « héritons » de nos parents est stable, définitif, et identique dans chacune de nos 60 000 milliards de cellules. Mais, dans le même temps, nos 23 000 gènes s’expriment différemment dans le foie, le rein ou le cerveau selon le sexe, l’âge et les mille et une touches épigénétiques.

Dès lors, que faire ? Sans doute mieux comprendre les mécanismes de régulation spécifiques du sexe, aussi bien physiologiques que liés à la maladie ; et ce pour mieux faire en termes de prévention, de diagnostic et de thérapeutique. « L’incidence et la progression de nombreuses maladies diffèrent d’un sexe à l’autre, de sorte que le sexe peut à lui seul être un facteur protecteur, parfois plus important que les traitements existants » fait valoir l’Académie de médecine.

« On veut gommer les différences pour parvenir à l’égalité, alors qu’il faudrait en tenir compte dans la pratique médicale comme en matière de prévention, résume la Pr Claudine Junien, généticienne. Il faut sortir de la dichotomie sexe et genre : les deux dimensions sont parfaitement imbriquées. » Hippocrate professait-il le contraire ?

A demain

Ce texte a été initialement publié dans la Revue Médicale Suisse sous le titre : « L’homme n’est plus l’égal biologique et médical de la femme ». Rev Med Suisse 2016;1298-1299

Pourquoi Adama Traoré est-il mort ? On attend désormais, du procureur, la vérité vraie

Bonjour

Cette fois ce sont des informations du Parisien. Ce quotidien révèle les conclusions de l’expertise toxicologique effectuée le 3 août sur le corps  d’Adama Traoré, 24 ans mort le 19 juillet dans le Val-d’Oise suite à son interpellation mouvementée par des gendarmes à Beaumont-sur-Oise (Val d’Oise). Le jeune homme n’était sous l’emprise « ni de la drogue ni de l’alcool » au moment de son arrestation.

Pour l’heure, alors qu’une information judiciaire pour recherche des causes de la mort est en cours, l’origine de son décès n’a pas encore pu être définie. Les deux autopsies ont néanmoins évoqué une hypothèse diagnostique :  un « syndrome asphyxique » ou « asphyxie positionnelle » une cause de décès insuffisamment connue selon des médecins légistes suisses 1.

Responsabilité des gendarmes

Les révélations du Parisien sont importantes dans la mesure où elles permettent d’exclure un Excited delirium qui aurait, le cas échéant, pu minorer la responsabilité des gendarmes ayant procédé à l’interpellation :

« L’Excited delirium (ED) induit par la prise de substances psychotropes, notamment la cocaïne, est une entité bien connue et récemment actualisée (…). Il s’agit d’un état aigu d’excitation psychique et d’agitation physique qui augmente fortement les besoins en oxygène du corps, en particulier au niveau cardiaque. Plusieurs cas de décès subits ont été rapportés dans la littérature chez des individus ayant présenté un tableau typique d’ED. Le décès survenait après une arrestation policière mouvementée, suivie d’une immobilisation par différents moyens de contention physique. Cette immobilisation conduisait à une hypoventilation alvéolaire importante, dans un contexte d’hyperexcitabilité myocardique consécutive à une acidose respiratoire combinée à une libération massive de catécholamines. » 1

 Stupéfiants et alcoolisme

Mais ce n’est pas tout, loin s’en faut. Les conclusions de l’analyse toxicologique interrogent au regard du rapport réalisé le soir du drame par un médecin de l’unité médico-judiciaire (UMJ) de l’hôpital de Gonesse. « D’après le SMUR, Monsieur Traoré serait porteur d’une toxicomanie aux stupéfiants et d’un éthylisme chronique », peut-on lire notamment sur ce document. Or le rapport du SMUR n’a pas été communiqué à la justice. Contacté, Me Yassine Bouzrou, l’un des avocats de la famille Traore, s’indigne du contenu de ce certificat de l’UMJ. « Nous envisageons d’intenter des poursuites disciplinaires contre le médecin qui a rédigé ce rapport mensonger faisant état de la toxicomanie et de l’éthylisme d’Adama Traoré », menace Me Bouzrou.

Yves Jannier, procureur de la République de Pontoise (dont le rôle dans cette affaire est amplement critiqué) a prévu de communiquer d’ici la fin de ce mois août. C’est peu dire qu’il est, chaque jour un peu plus, attendu.

A demain

 1 « Asphyxie positionnelle : une cause de décès insuffisamment connue » Bettina Schrag, Sébastien de Froidmont, Maria-del-Mar Lesta. Rev Med Suisse 2011;1511-1514.

Censure : les psychiatres US ne peuvent plus parler de la santé mentale de Donald Trump.

 

Bonjour

« Trump chez les psys ». L’affaire, croustillante, commençait à prendre corps. Enfin un sujet politique personnalisé de santé mentale et publique. Et le tout en amont des élections. L’affaire aurait régalé le Dr Pierre Rentchnick, auteur de « Ces malades qui nous gouvernent » et qui vient de nous quitter 1.

« Ce malade qui nous gouvernera » ? Dans les médias, plusieurs psychologues, psychiatres, politiques et journalistes suggèrent ou établissent des diagnostics sur la santé mentale de Donald Trump.  Mieux, début août, une députée (démocrate) de Californie lançait  une pétition pour demander une évaluation de la santé mentale du candidat républicain Donald Trump. Le texte a déjà été signé par cent mille citoyens.

«Notre campagne #DiagnostiquezTrump est une tentative très sérieuse pour attirer l’attention sur le comportement imprévisible, choquant et souvent compulsif de Trump», explique la députée Karen Bass.

Narcisse à la Maison Blanche

Dans les médias et les réseaux sociaux, des professionnels de la psychiatrie et des journalistes non spécialistes s’aventurent à diagnostiquer Trump: les termes «trouble de personnalité narcissique» et «sociopathe» reviennent souvent.

Un professeur de médecine de Harvard a récemment osé tweeter: «Trouble de personnalité narcissique. Non seulement Trump en souffre, mais il en est la définition même.»

Trop, c’est trop.  Il faut savoir raison et pré carré garder. Le Dr. Maria A. Oquendo , présidente de l’Association Américaine de Psychiatrie (AAP) a publié un communiqué pour condamner  cette pratique de diagnostic à distance :  « Stop Psychoanalyzing Trump From Afar, Psychiatrist Commands Other Psychiatrists »

«L’atmosphère unique de cette campagne électorale peut conduire certains à vouloir psychanalyser les candidats, mais il s’agit d’une pratique non seulement contraire à l’éthique mais aussi irresponsable.»

Avoir confiance dans la psychiatrie de son pays

 Le sujet n’est pas neuf. On l’avait abordé en France, avec Marianne, via Nicolas Sarkozy. Il avait déjà fait débat aux Etats-Unis pendant l’élection présidentielle de 1964, lorsque le magazine Fact  avait demandé à des milliers de psychiatres si le candidat républicain plus que conservateur Barry Goldwater (1909-1998) était psychologiquement apte à être président. Plus de mille psychiatres avaient déclaré qu’il en serait incapable, et Goldwater avait par la suite gagné un procès pour diffamation contre le magazine.  Puis l’affaire avait, en quelque sorte,  fait jurisprudence psychiatrique.

Risque majeur pour l’AAP : «éroder la confiance du public dans la psychiatrie». D’où cette règle quasi-ordinale :

«Il arrive qu’on demande aux psychiatres leur opinion concernant une personnalité publique et médiatique. Dans ces circonstances, un psychiatre peut partager son expertise sur des questions psychiatriques générales. En revanche il n’est pas éthique pour un psychiatre de donner une opinion professionnelle sans avoir examiné la personne en question et sans avoir obtenu l’autorisation de diffuser tout commentaire.»

 A la veille de nos primaires il ne serait pas inutile que le Conseil national français de l’Ordre des Médecins précise ce qui peut (ou ne peut pas) être dit dans les médias quant à la santé mentale de ceux qui entendent nous gouverner.

A demain

 1 « Le Dr Pierre Rentchnick est décédé il y a quelques jours, peu avant son 93e Figure importante du développement de la coopérative Médecine et Hygiène, dont il a participé à l’aventure dès sa création en 1943, le Dr Rentchick a été rédacteur en chef de la revue Médecine et Hygiène durant 37 ans, de 1956 à 1993. D’une curiosité scientifique et médicale hors norme, il a toujours fait de la Revue un lieu d’information et de discussion indispensable à la communauté médicale romande.

« De tout temps, il a eu un intérêt marqué pour l’histoire médicale et la relation intime qui a existé entre la maladie et les hommes et femmes politiques importants. Ses articles sur ce sujet restent dans toutes les mémoires et deux grands livres, au succès immense et traduits dans de nombreuses langues, auront marqué son époque : « Ces malades qui nous gouvernent » et « Les orphelins mènent-ils le monde ? ».

Jean-François Balavoine, Bertrand Kiefer ; Rev Med Suisse 2016;1303-1303