Drogues : en France les morts par overdoses peuvent aider à réparer les vivants

 

Bonjour

Tragédie et paradoxes. La dramatique épidémie d’overdoses médicamenteuses par opiacés aux Etats-Unis a permis d’augmenter le nombre d’organes disponibles pour les greffes – et ce sans risque majeur pour les receveurs. Tel est l’enseignement apporté à la communauté médicale par les six auteurs d’une correspondance publiée dans The New England Journal of Medicine. Ces auteurs ont analysé les données donneurs-greffes-receveurs aux Etats-Unis entre 2000 et 2016. Ils observent une augmentation d’un facteur 11 de la proportion de donneurs morts d’une overdose médicamenteuse (de 1,2 % en 2000, à 13,7 % en 2016). Une augmentation qui compte pour la majeure partie de l’augmentation générale enregistrée dans l’activité de transplantation des cinq dernières années aux Etats-Unis.

Selon ces auteurs, aucune différence significative n’a été observée dans la survie (à un an) des 2360 receveurs – que leur donneur soit mort d’une overdose médicamenteuse ou d’une autre cause (AVC, traumatisme crânien, usage d’une arme à feu, asphyxie, noyade…).  Au vu de ces données, certains spécialistes formulent de nouvelles préconisations pour réduire le différentiel entre « offre » et « demande » : étendre le nombre et le type des organes considérés comme « aptes à la greffe », et inclure des donneurs âgés, des personnes potentiellement (ou effectivement) infectées par le VIH, le VHC ou le VHB. Ces spécialistes soulignent que les risques encourus devront être scientifiquement évalués et que le patient devra également être pleinement informé.

Arrêt cardio-respiratoire

En France, le prélèvement de personnes décédées d’une overdose est possible. « Bien évidemment, afin de déterminer si les organes peuvent être prélevés, des tests médicaux et toxicologiques sont réalisés, a expliqué à la Revue Médicale Suisse 1 l’Agence française de la biomédecine. Les équipes médicales vérifient d’abord, par prélèvement sanguin, si le corps du donneur est porteur de maladies transmissibles (hépatite C, sida…). L’état des organes est également examiné grâce aux clichés pris par imagerie médicale (échographie, scanner) qui vont mettre en évidence la taille des organes, leur qualité mais aussi l’absence de maladies sous-jacentes. Chaque organe fait ensuite l’objet d’examens spécifiques. »

On ajoute que les cas de personnes prélevées après un décès par overdose sont « rares ». « Cela ne peut se faire que si le bilan médical toxicologique (en particulier cardiaque et hépatique) et virologique est négatif. Aucun problème n’a été signalé par la suite concernant les patients greffés » précise encore l’Agence.

On ajoutera que depuis peu, en France, le pancréas peut être prélevé sur un donneur décédé après arrêt cardio-respiratoire (Journal Officiel du 27 avril 2018). De tels prélèvement peuvent désormais être effectués dans l’un des vingt centres ayant mis en place un programme de prélèvement d’organes sur donneur décédé – en vue de la greffe de pancréas vascularisé ou d’îlots de Langerhans. Cette modification de la législation vise à réduire la liste d’attente des candidats en greffe pancréatique. Au 1er janvier 2017, 228 malades figuraient sur la liste d’attente. Des chiffres en augmentation régulière depuis 2011.

Outre le rein, le foie et le poumon et le pancréas, il est également envisagé de permettre le prélèvement de cœur chez des patients décédés après arrêt cardiorespiratoire.

A demain

1 Ce texte a (en partie) été initialement publié dans la Revue Médicale Suisse (Rev Med Suisse 2018; volume 14.1206-1207)

Blog : en 2017 « Journalisme et Santé Publique » aura flirté avec les 550 000 visites. Merci

Bonjour

Faire la transparence sur l’écho d’un blog ? Tenter de la faire ? « Journalisme et santé publique » : il y a trois ans nous faisions état  de 330 000 « visites » pour l’année 2014. Un an plus tard, les statistiques officielles (celles de « Wordpress.com ») recensaient, pour 2015, un peu plus de 500 000 « visites »  (et de près de 300 000 « visiteurs »). Les mêmes méthodes statistiques annonçaient, pour l’année 2016, un peu plus de 585 000 visites (et près de 350 000 visiteurs). Pour l’année 2017, léger recul avec un peu plus de 540 000 visites (pour une activité moindre) et pratiquement le même nombre de visiteurs.

Ces chiffres de fin d’année en forme de transparence ? Un vrai salut surtout – et un grand remerciement à l’attention de celles et ceux qui « visitent » et relaient ce blog. Celles et ceux qui critiquent… s’énervent… s’indignent… commentent… apprécient… ne disent rien mais n’en pensent pas moins…

Appétit-défi

Remerciement, aussi, à tous les confrères – à tous les titres – que nous citons, à tous ceux nous aident dans notre quête. Sans oublier Slate.fr, le Club des médecins blogueurs (Dominique Dupagne), la Revue médicale suisse (Bertrand Kiefer), le site Planetesante.ch (Michael Balavoine), La Revue du Praticien (Jean Deleuze), SOS Addictions (William Lowenstein). Sans oublier, non plus, Antoine Flahault qui, un beau jour, a su  nous mettre  en appétit-défi de blog.

2018 : l’objectif ne varie pas. Ni la méthode Décrypter, comprendre, commenter, les entrelacs mouvants et politiques, situées aux confins du journalisme, de la politique, de la santé publique et de la bioéthique. Liberté de ton, de sujet, de titraille, d’expression et de longueur. Le blog peut, aussi, être un formidable espace journalistique, offrir des faits divers si possible joliment racontés. Continuons à en user.

A demain

 

Post mortem & post-vérité : les premiers pas des certificats de décès électronisés

 

Bonjour

Notre époque, dit-on, est à la dématérialisation. A quelle vitesse ? Il aura fallu quatorze années, pas moins, pour que l’on commence à tenter d’abandonner le papier des certificats médicaux de décès. Tout avait commencé en 2003, au lendemain de la canicule 1. Tremblant devant un risque majeur gravement sous-estimé quelques responsables politiques avaient alors pris la mesure d’une faille majeure du système d’alerte sanitaire. C’est ainsi que l’on commença à parler de « certification électronique des décès », un système permettant de disposer en temps réel de données médicalement fiables tout en allégeant la charge logistique. Soit un gain de plusieurs mois dans la collecte et l’analyse des données -essentiel en cas d’émergence d’une urgence sanitaire.

Quatorze ans plus tard, à l’occasion de la « Paris Healthcare Week », la Direction Générale de la Santé (DGS) vient d’annoncer le lancement de la première expérimentation de dématérialisation de la totalité des certificats de décès (volet médical et administratif). Cela se fera, comme le rapporte le site Medscape (Stéphanie Lavaud) « en situation de mobilité, via l’application CertDc » 2. En pratique l’expérimentation commence (pour une durée de six mois), dans six villes de taille moyenne disposant d’un EHPAD : les cités d’Antibes, d’Aurillac, de Créteil, de La Rochelle, de Montluçon et de Villejuif. Les médecins hospitaliers seront prévenus par leurs établissements et leur Agence régionale de santé ; les libéraux via les Conseils nationaux et départementaux de l’Ordre des médecins. La participation ne se fera toutefois (pourquoi ?) que sur la base du volontariat.

Présidence Macron et ubérisation

Il faut ici compter avec les freins, matériels ou psychologiques au changement des pratiques. Depuis 2007 la mise au point de l’application web CertDc permet aux médecins qui le souhaitent de saisir en ligne un certificat de décès et d’en transmettre « quasi immédiatement » le volet médical auprès des services en charge de l’analyse des causes de décès (CépiDc-Inserm) et de Santé publique France. Mais une étude publiée dans le BEH établissait qu’en 2011 moins de 5% de la mortalité nationale était certifiée électroniquement, avec une répartition hétérogène par département. Fiasco, ou presque.

Aujourd’hui la nouvelle mouture de l’appli Cert Dc permet de déclarer les décès « en situation de mobilité » (au domicile, en EHPAD, sur la voie publique) – soit près de 40% des décès. Elle est aussi dotée du volet administratif (à destination de l’opérateur funéraire et de la mairie du lieu de décès). « Un bon moyen de s’affranchir de la nécessité d’imprimer ce document pour envoi par voie postale…et du risque d’erreur quand l’employé de l’état civil n’arrive pas à déchiffrer l’écriture du médecin » note Medscape.

En ce mois de juin 2017 on évoque déjà une généralisation à l’ensemble de l’Hexagone pour 2018. A l’heure de la présidence Macron et de l’ubérisation les médecins français se révéleront-ils des vecteurs zélés de la dématérialisation

A demain

1 Sur ce thème : « Décès ‘’ internetement ‘’ certifiés : la France piétine ». Rev Med Suisse 2012; 340-341

2 Cette application est disponible sous Android et Apple. La connexion est sécurisée au même titre que la messagerie de santé (CPS). Le remplissage du formulaire peut se faire hors réseau et la présentation est la même que le certificat de décès papier. Enfin le scan de la bande MRZ qui figure au bas des papiers d’identité (CNI, passeport, permis de conduire) permet de prévenir les erreurs.

Neuroéthique : comprendre les promesses et les dangers de la nouvelle psychochirurgie

Bonjour

« La chirurgie de l’âme » de Marc Lévêque et Sandrine Cabut (Jean-Claude Lattès). Voilà un ouvrage important.  Il traite d’une discipline mal connue  – aux confins de la gestuelle chirurgicale et des nouveaux territoires des neurosciences. Nous sommes dans l’ombre des lobotomies, au temps des avancées thérapeutiques obtenues avec les « stimulations cérébrales profondes », en pleine interrogation sur le contrôle du continent cérébral, dans le monde de la « chirurgie de l’âme ». Les deux auteurs sont médecins, l’un est neurochirurgien des hôpitaux de Paris, l’autre est auteure et journaliste. Les deux brossent le tableau d’un passé encore dans les mémoires et d’un avenir en train de s’écrire.

« Ce livre est important à plusieurs égards, écrit en préface le Pr Lionel Naccache (Institut de la moelle et du cerveau, Paris). Tout d’abord, il dresse l’histoire de cette fascinante psychochirurgie du mental sous une forme raisonnée et synthétique. Cette narration des origines de la psychochirurgie contemporaine permet également de comprendre pourquoi le traitement adéquat des questions éthiques soulevées par cette discipline requiert une pensée complexe. Le ton de cet ouvrage illustre les réactions ambivalentes que cette psychochirurgie actuelle suscite : un mélange de fascination et de crainte. »

Héroïnomanes et anorexiques

Les plus anciens gardent ici en mémoire les émotions suscitées par les pratiques mises en scène dans des films comme Soudain l’été dernier (Joseph L. Mankiewicz, 1959) ou Vol au-dessus d’un nid de coucou (Milos Forman, 1975). Le Pr Naccache ajoute pour sa part que cet ouvrage remplit une mission civique remarquable. La description de l’état actuel de la psychochirurgie (ainsi que les nombreux développements qu’elle est appelée à connaître au cours des années qui viennent) sensibilisera selon lui les citoyens à la nécessité de se saisir de manière urgente de ces questions.

Les auteurs détaillent notamment (avec une bibliographie récente) les pratiques revendiquées, en Chine notamment, de destruction d’une partie du circuit de la récompense chez les héroïnomanes. Existent aussi des interventions lésionnelles (capsulotomies) chez des adolescentes souffrant d’« anorexies réfractaires ». De même (et en dépit des dérives passées) « l’agressivité pathologique » peut toujours, ici et là sur la planète, justifier le recours à des interventions lésionnelles. Ce fut notamment le cas au Mexique (avec la cingulotomie) « dans un contexte de retard mental ou de schizophrénie ». Publiés en 2011 et 2012, ces travaux avaient ému quelques membres de la communauté médicale spécialisée – dont le neurochirurgien, auteur de cet ouvrage.

Il n’est pas sans intérêt, aujourd’hui, de découvrir cet ouvrage à la lumière de l’avis rendu sur le même thème par le Comité national français d’éthique (CCNE) il y a quinze ans (avis n° 71, 25 avril 2002). Le CCNE avait été alors saisi par le président de la Commission départementale des hospitalisations psychiatriques du Haut-Rhin. La question concernait le cas d’un patient âgé de 20 ans, souffrant de graves troubles psychiatriques (avec agitation, hétéro-agressivité, menaces d’automutilation) ayant conduit à une hospitalisation quasi continue depuis 1995. Devant le caractère réfractaire aux traitements médicamenteux psychiatriques classiques, un recours à des méthodes chirurgicales était envisagé afin de tenter de réduire la violence potentielle et la dangerosité de ce patient. L’équipe soignante espérait ainsi instaurer un traitement plus humain que la détention quasi carcérale dont il faisait l’objet.

Le CCNE se félicitait, en 2002, de voir des professionnels responsables de ces nouvelles techniques de neurostimulation s’interroger et mener une réflexion prospective sur leurs actes. » Quinze ans plus tard ces questions n’ont rien perdu de leur actualité médicale et éthique. Bien au contraire ; et elles le seront de plus en plus si, comme on peut l’imaginer, les prochaines années voient le développement d’une psychochirurgie enrichie des nouveaux acquis des neurosciences. A ce titre « La chirurgie de l’âme » est, aujourd’hui, un ouvrage important, une lecture essentielle.

A demain

Ce texte reprend pour partie celui publié dans la Revue Médicale Suisse (Rev Med Suisse 2017; 770-771).

Vingt ans après, la démocratie sanitaire a-t-elle existé ? Quelques lumières venues de Suisse

 

Bonjour

Qui se souvient, en France, de son acte de naissance ? En 2015 Eric Favereau se souvenait (dans Libération) que le concept était apparu il y a près de vingt ans. Emergence dans un discours de Martine Aubry alors ministre des Affaires sociales. « C’est une priorité absolue que de développer ce que je pourrais appeler une démocratie sanitaire », aurait-elle alors déclaré en 1998. Martine Aubry, on le sait, a disparu d’un paysage politique radicalement tourneboulé. Quant à son concept il demeure en grande partie emprunt du flou qui signe la présence d’un loup.

Vingt ans après la « démocratie sanitaire » existe-t-elle ? Qu’en est-il au-delà de nos frontières ? Une réponse nous est ici apportée par notre confrère Bertrand Kiefer, rédacteur en chef de la Revue Médicale Suisse 1. Ecoutons-le :

« Rien ne traduit mieux la mode en politique de santé que le terme de démocratie sanitaire. Tout le monde plaide pour davantage de participation du public et des patients. Les revues médicales se remplissent de réflexions dans ce sens, l’enseignement aux médecins s’en fait l’écho, de grands colloques se multiplient sur le sujet. Mais les avancées restent peu visibles. Derrière le discours sur l’ouverture se développe une rhétorique vide. Plus on parle de laisser les patients décider, moins on leur en donne la possibilité.

« Et puis, quels patients faut-il écouter ? Ceux appelés « normaux » ou les patients-experts professionnels ? Les lobbyistes de maladies précises, parfois soutenus par l’industrie pharmaceutique ? Tous ont des savoirs et des expériences à partager. Mais personne, dans cette approche, ne plaide pour les minorités, les maladies oubliées, les malades peu éduqués qui peinent à entrer dans une logique de clarification. Evoluer vers une démocratie sanitaire demande beaucoup d’écoute humble de la part des experts. Et, de la part de l’esprit individualiste contemporain, l’apprentissage que l’être-ensemble doit intégrer le monde non maîtrisé et éclaté de la maladie. Ce qui explique la lenteur du processus. »

Hypocrisie

Pour Bertrand Kiefer il faut ici tenir compte de la présence dans le paysage « la petite hypocrisie économico-scientiste », un programme de management qui considère « toute forme de démocratie comme un obstacle » et qui voit les patients « comme des ensembles de paramètres à améliorer » et non « comme les seules sources capables de définir ce qui doit être soigné, comment et avec quels indicateurs ». Il y a, bien sûr, l’autre alternative :

« Mieux vaut, évidemment, l’approche revendiquée par le discours dominant, celle consistant à « mettre le patient au centre ». Mais les difficultés ne sont pas éliminées pour autant. D’emblée se pose cette question : faut-il se contenter de la compréhension simple, pour laquelle le patient doit être placé au centre d’un système conçu par d’autres instances ? Ou faut-il lire le sens extensif : mettre le patient au cœur d’un système reconstruit par lui ? L’ambiguïté n’est jamais vraiment levée. De même que le vocabulaire désignant celui qu’il s’agit de mettre au centre n’est pas univoque. On parle de patient, mais aussi d’usager, de client ou de consommateur. On idéalise le patient, on lui demande de devenir « expert ». »

Exigence

Question centrale : tenir le patient pour responsable, exiger sa participation, n’est-il pas prendre le risque, plus ou moins consciemment, « de reporter sur lui l’exigence de performance (…) comme un prolongement de la vision économique et compétitive » ?

« Malgré son importance majeure pour la société, le système de santé est bien loin d’une régulation démocratique. Il est piloté par l’incertain affrontement de pouvoirs flous, répartis entre les assureurs, l’autorité publique, les organes de management, les médecins et les acteurs économiques, pharmas, producteurs de technologies, propriétaires de cliniques, etc. Sans compter les grandes revues, les chercheurs, les sociétés médicales, bref, tous ceux qui décident des orientations de la science médicale, de sa répartition en spécialités, de ses cloisonnements, du dynamisme ou de la défense sclérosée de l’ensemble. »

Symbole

Et Bertrand Kiefer d’observer que lorsqu’une question est posée à la population, elle porte généralement sur un point artificiellement isolé de la complexité des enjeux. Il prend ici l’exemple du voter sur la « conservation-rénovation d’un hôpital régional » comme ce fut le cas récemment à Neuchâtel. Activité démocratique, sans doute, mais activité compliquée par la formulation des questions, par les réponses données par les urnes.  Que veut-on ? La sécurité et la proximité des soins ? La survie de l’activité économique ? Le maintien du symbole hospitalier ?

Désespérer ? Nullement, pour Bertrand Kiefer. Mais renforcer la démocratie sanitaire demande selon lui de refuser les discours convenus sur le « patient au centre ». De ne pas abandonner la partie à un fatalisme ou à un « solutionnisme » technologique. « Il n’existe pas, conclut-il, de procédure technologique pour définir les structures, les savoirs, les manières de penser de la médecine, pas plus que pour clarifier ses objectifs, son éthique ou ses manières de soigner. Il n’y a qu’un continuel questionnement adressé aux malades, aux individus, à la société et un continuel questionnement sur la manière de questionner. »

Nous n’écoutons pas assez ce qui peut se dire et s’écrire en Suisse.

A demain

1 « Démocratie sanitaire, vraiment ? » Bertrand Kiefer. Rev Med Suisse 2017; 536-536

François Roustang l’insoumis (1923-2016) : jésuite, psychanalyste, hypnothérapeute

 

Bonjour

François Roustang est mort dans la nuit du 22 au 23 novembre. Il avait 93 ans. Souvent qualifié de « dissident », ou de « loup solitaire », il fut tout à la fois  expert en psychopathologie, hypnothérapeute, philosophe, théologien… De ses vingt premières années, au lendemain de sa mort, les gazettes ne disent rien, ou presque. On le retrouve, à sa majorité, dans la Compagnie de Jésus. Il y poursuit des études de philosophie et de théologie avant d’être ordonné prêtre. Les mêmes gazettes se souviennent que, dans les années 1950, il participe de l’aventure d’une revue jésuite, Christus dont il deviendra directeur en 1964.

On réfléchit beaucoup, en France, dans ces années-là. François Roustang y fréquente des hommes au croisement de bien des chemins, à commencer par le jésuite Michel de Certeau. Pour sa part, il ne résiste pas à la psychanalyse, entame une cure (rapide) avec Serge Leclaire (1924–1994), devient membre de l’Ecole freudienne de Paris de Jacques Lacan (1901–1981).

Béatitude bousculée

Philosophie, théologie, psychopathologie, psychanalyse… L’homme ne craint pas de sortir des sillons tracés. Il y a un demi-siècle, on le voit bousculer la béatitude du Concile Vatican II. Il lui faudra quitter les Jésuites – il y était « écartelé ». Quitter la religion catholique pour migrer vers cette autre Eglise qu’est la psychanalyse. Autre Eglise, qui le débarrasse de toute croyance. Et pourtant autres étouffements. Ce n’est pas la libération en laquelle il croyait. Au contraire : l’homme est, dit-on, frappé de constater l’esprit de soumission qui règne au sein de l’Ecole freudienne. Voilà un bien bel objet d’étude : le voici qui, sacrilège, s’intéresse alors à la question des relations maître-disciple dans l’histoire des chapelles analytiques.

C’est le début de nouveaux déchirements : Un destin si funeste (1976), lecture critique des relations entre Sigmund Freud et certains de ses disciples évadés ; Suggestion au long cours (1978), étude du rôle de la suggestion dans la cure analytique. Son intérêt pour les dimensions thérapeutiques de la thermodynamique de l’inconscient va diminuant tandis que croît celui qu’il nourrit pour l’hypnose.

Saint des saints

En France, il est l’un des premiers à s’intéresser à cette pratique thérapeutique méconnue, toujours scrutée de loin avec beaucoup de suspicion. François Roustang remonte aux sources, met en évidence l’intérêt que porta Freud à l’hypnose à ses débuts. Il travaille et fait connaître les textes de l’Américain Milton H. Erickson, « père » de cette discipline qui commence seulement à entrer dans le saint des saints hospitalo-universitaire.

Peu avant l’annonce de sa mort, le neuvième colloque de l’Association française pour l’étude de l’hypnose médicale était consacré à ses travaux sur l’hypnothérapie. On y rappela qu’il avait cofondé le premier diplôme universitaire d’hypnose médicale à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière (Paris) au sein du département d’anesthésie-réanimation. C’était au début de ce siècle. Objectif : associer une réflexion médicale, thérapeutique, philosophique à la compréhension du phénomène hypnotique. « L’œuvre de François Roustang a permis de mieux définir le phénomène hypnotique, la place du thérapeute dans la relation patient-praticien et surtout de s’intéresser, en plus des moyens d’entrer en hypnose, à ce qui se passe dans la transe hypnotique, ce qu’il a appelé “la perceptude hypnotique” » soulignent ceux qui l’ont connu dans cet exercice.

Relation hypnotique

On y a rappelé, aussi, la place centrale du thérapeute dans la relation hypnotique – ce thérapeute qui « organise la rencontre » et crée un « espace de correspondance ». On y a éclairé son propos sur l’apprentissage de « l’expérience hypnotique » et l’acceptation de la confusion de la suggestion hypnotique. Et tous ont salué la richesse de ses visions, de ses écrits, de son enseignement. Certains, dont nous sommes, se souviennent d’un exercice à haut risque : user de l’image de Michel Platini (alors joueur de football) pour éclairer sur ce que peut être l’apport de l’hypnose sur le terrain de la thérapeutique.

C’était dans une émission télévisée alors animée par Bernard Pivot. 1 Nous étions en l’an 2000 et chacun se souvenait encore de Platini n° 10 distributeur de jeu : immergé dans l’action et pourtant capable de percevoir toutes les possibilités offertes. « Dormez, je le veux » : tout le contraire de l’enfermement, le symbole d’une libération, d’une ouverture à la conscience. Guérir ? C’est assez simple : s’ouvrir pleinement aux autres – et donc à soi-même.

Ruptures

« Successivement jésuite, psychanalyste et hypnothérapeute, cet homme inclassable avait consacré sa pratique et sa réflexion au mystère de la vie, vient d’écrire de lui La Croix, quotidien catholique et français. De l’extérieur, il fut incontestablement un homme de ruptures. De l’intérieur, il était celui d’une grande fidélité : une fidélité à la vie, qu’on écrirait presque avec une majuscule si cela ne risquait de masquer l’humilité de l’homme et son souci des vies toujours singulières, la sienne et celle de ceux qui venaient à lui – ou le lisaient – pour aller mieux. »

« Avec l’hypnose, François Roustang se fait l’avocat d’une nouvelle posture dans l’existence, plus souple, plus relâchée, plus détachée, poursuit La Croix. Pour lui, l’hypnose a pour but de déplacer le patient dans un autre état de conscience pour le faire habiter autrement sa vie. Elle fait cesser le flux du langage, la plainte, les ratiocinations diverses liées à la névrose. C’est un “exercice par lequel on cesse de vouloir la maîtrise de notre existence pour se couler dans le flot de la vie”, plaide François Roustang. Grâce à elle, l’humain cesse de “se regarder vivre et accepte de vivre, tout simplement”. »

De Socrate à René Girard

Dans le quotidien Libération, Robert Maggiori complète utilement ce portrait compliqué : « Polémiste né, d’une culture immense, qui allait de la pensée grecque et de Socrate (à ses yeux “trahi” par le Platon de la maturité) à Nietzsche, à Wittgenstein, à Kierkegaard ou à René Girard, il ne se satisfaisait d’aucune orthodoxie, cueillait ce qui lui semblait bon à des fins thérapeutiques aussi bien chez l’“autre père” de la psychanalyse Carl Gustav Jung que chez les théoriciens de l’école californienne de Palo Alto, entre autres Gregory Bateson, où les hypnothérapeutes américains disciples de Milton Erikson. »

Maggiori ajoute que l’auteur d’Un destin si funeste (1976) savait être sardonique, ironique, féroce ; qu’il avait subi durant sa vie autant de critiques qu’il en adressa à ses pairs. Quant au Monde, il rapporte la manière dont, un jour de 2005, il traita en une séance unique l’écrivain Emmanuel Carrère, qui lui rendit visite en songeant au suicide : « Oui, c’est une bonne solution », lui dit-il. Et il ajouta après un silence : « Sinon vous pouvez vivre. »

Redevenir vivant

Vivre c’était, expliquait-il en substance, respirer sur deux registres. Celui de la conscience et celui, organique, du vivant animal. Quant à soigner c’est faire comprendre au souffrant qu’il a une force en lui, la force énergétique de guérir. C’est là une autre dimension, une dimension hypnotique sans laquelle la psychothérapie ne saurait pleinement se pratiquer. Ne pas chercher à guérir mais redevenir, simplement, vivant. Comme une souche. Oublier, enfin, l’humain qui est en soi. Participer, magiquement,au vivant.

Dans son dernier opus  sont réunis quelques uns de ses écrits majeurs 2. Il nous explique que la meilleure manière de transformer sa vie, c’est d’effectuer un « retour au présent », de s’asseoir, de cesser de se lamenter sur son passé et, enfin, d’accepter sa souffrance pour mieux l’évacuer. Parvenir, de très loin, à entendre la voix de Socrate, guérisseur des maladies de l’âme.

A demain

1 Une extrait vidéo de cette émission est disponible à cette adresse http://www.ina.fr/video/I16334709 (Bouillon de culture, 18 février 2000).

On peut aussi l’entendre, sur France Culture, revenir sur son parcours,  lors d’un échange avec Laure Adler : https://www.franceculture.fr/emissions/hors-champs/francois-roustang (Hors Champ, 9 janvier 2012). On y entend aussi Michel de Certeau, Serge Leclaire et Léon Chertok.

2  Roustang F. « Jamais contre, d’abord, La présence d’un corps » Odile Jacob, Paris 2015.

 NB Ce texte a initialement été publié dans la Revue Médicale Suisse : « François Roustang (1923-2016) – jésuite, psychanalyste, hypnothérapeute »

 

François Fillon, la bobologie et le Dr Ventouse. Veut-il tuer la Sécu ou la sauver ?

 

Bonjour

Il pressent, déjà, le vent du boulet. Gagner la campagne présidentielle impose désormais de rassurer sur le front de la solidarité. Rassurer les Français quant à la prise en charge collective de leur frais médicaux. On ne touche pas sans mal à la Sécurité Sociale.

Présent à la petite messe du 20 heures de France 2 l’élu de la Sarthe a pris un engagement dès le lendemain de son pré-sacre :

« Je prends l’engagement de faire en sorte que toutes les personnes qui doivent être protégées, qui ont des revenus modestes ou moyens, ne seront pas moins bien remboursées ».

Stop  la polémique

Plus fort encore, et plus à gauche, il a été jusqu’à assurer qu’il entendait que les personnes « les plus modestes et âgées » soient « mieux remboursées qu’aujourd’hui ». Mieux remboursées par qui ? Par l’assurance maladie ou par les Mutuelles Complémentaires ? Par « les deux » répond-il. François Fillon sait que, déjà, le feu couve, que ses ennemis sont là, prêts à bondir :

«  Je veux tout de suite arrêter cette polémique sur ‘’moins bien rembourser’’, moi ce que je veux c’est sauver la Sécurité Sociale (…) L’accusation que porte la gauche sur ‘’il veut privatiser la Sécurité Sociale’’ est exactement la même accusation qu’on portait contre moi quand j’ai fait la réforme des retraites en 2003: ‘’il veut mettre par terre le régime par répartition » (…) »Aujourd’hui non seulement il n’est pas à terre mais je considère que j’ai largement contribué à le sauver ». »

Le héraut de la Droite et du Centre avait déjà séché l’actuelle ministre de la Santé lorsqu’elle avait tweeté  (« J‘ai fait chiffrer le programme santé de #Fillon : chaque foyer paiera en moyenne 3200€ de + par an pour se soigner. #Danger#LeGrandDebat »). Une déclaration  « mensongère et absurde » avait-il répondu. Et d’expliquer : « Je veux clarifier la part prise en charge par la Sécurité sociale et par les mutuelles. Cela passe par un panier de soins « solidaire » dont sont exclus les soins de confort et la « bobologie ». »

Furetière et Brétécher

« Bobologie » n’est peut-être pas le mot le mieux choisi, qui renvoie chacun et chacune à de petits soucis dont on aimerait ne pas avoir à parler. C’est un mot tordu, usé avant d’avoir vraiment servi. Par certains côtés il n’est pas sans faire songer au « chochotte » du regretté Alain Juppé. Il faut, ici, lire les phrases éclairantes du Dr François Pilet dans la Revue Médicale Suisse :

 « Vous avez dit ‘’bobologie’’ ? Ce vocable, refusé pour l’instant par les dictionnaires usuels, est très probablement issu du néologisme inventé par Claire Bretécher quand elle publie en 1985 le premier tome de son Dr Ventouse, bobologue. Cette scénariste et dessinatrice de BD, brillante et acide, a dû fréquenter l’intimité d’un médecin pour décrire avec autant d’acuité et de pertinence les pensées secrètes du Dr Ventouse.

Mais si le personnage de Claire Bretécher me fait beaucoup rire, la diffusion de ce terme au sein de notre corporation m’agace et m’inquiète. Selon le dictionnaire historique de la langue française Le Robert, le mot bobo, employé dans le langage enfantin en référence à une douleur physique, a pris le sens figuré de «mal anodin, sans gravité» dans la langue familière, enregistré par Furetière en 1690 déjà. Le terme «bobologie» en est donc étymologiquement dérivé et s’insinue subrepticement dans la pensée médicale, ramenant sans le dire les plaintes des patients à des enfantillages et le travail du médecin à un jeu sans importance dont la société pourrait facilement se passer (ou qu’elle pourrait pour le moins renoncer à financer). »

Infirmières fatiguées

Où l’on voit la complexité de la tâche qui attend François Fillon. « Je vais travailler avec les professions de santé, avec les responsables de l’assurance maladie, avec tout ceux qui ont un rôle dans ce domaine, pour travailler à un projet qui doit être un projet permettant l’équilibre de la Sécurité Sociale mais améliore la couverture des soins en particulier pour les plus modestes » dit-il. « Sur certains types de soins il faut voir si certaines personnes qui ont des revenus convenables peuvent participer ».

Un revenu « convenable ». Comment définira-t-on le seuil à partir duquel je ne bénéficierai plus de la solidarité pour laquelle j’ai cotisé. Et qu’en sera-t-il du monde hospitalier, des horaires et de la fatigue des infirmières condamnées à des réductions d’effectifs et à un allongement de leurs horaires hebdomadaires ? On passera ensuite à l’immense chantier de la dépendance, conséquence d’une population vieillissante pour laquelle tout ou presque n’est que souffrance – ou bobologie.

A demain