Tabac : « 60 Millions de Consommateurs » ou les astuces du balayeur

On le redoutait. Le magazine de l’INC a jeté l’opprobre sur la cigarette électronique. Buzz médiatique : elle est « potentiellement cancérigène ». Le mal est fait. En toute impunité.

L’astuce du balayeur ? Elle réside dans l’aisance avec laquelle on parvient à cacher sous le tapis ce que l’on est rémunéré pour éliminer. Un peu de métier est ici demandé. C’est précisément le cas de l’Institut National de la Consommation (INC). Abandonnant pour un temps l’analyse comparative des aspirateurs, 60 Millions de Consommateurs » nous a démontré qu’il ne manquait pas d’air. Hier la revue de l’INC a pris les habits du contre-révolutionnaire, ce même INC qui a pour objet, sur deniers publics, de suivre l’évolution de la législation française et d’aider les consommateurs dans leur vie quotidienne en les informant. 

 Le pire est parfois toujours sûr

Les dépendants tabagiques entendent se libérer de leur chaînes ? Une  « Révolution des volutes »® serait en marche ? Rétablissons sur le champ l’ordre souverain. Démontrons que le pire est toujours le plus sûr et que l’outil libérateur n’est certainement pas le miracle annoncé. Mais sans prendre de risque inconsidéré : expliquer qu’il ne faut pas interdire, simplement se méfier. Allumer la mèche de la rumeur. Laisser planer le doute.

L’astuce du balayeur ? On plaisante bien sûr. On force plutôt un peu le trait. Pour tenter de se faire mieux entendre. Reste que ce que nous redoutions, ici-même, s’est bien réalisé. Hier objet encore étrange, outil au statut indéterminé la cigarette électronique, cette sans-culotte sanitaire, est devenue sinon une menace du moins un objet suspect. Un objet dont doivent désormais se méfier celles et ceux qui seraient tentés de sortir, grâce à elle, de leur servitude pulmonaire et neurologique quotidienne. Pas aussi dangereuse que le tabac, certes. Mais comme lui potentiellement cancérogène. Et tous ceux qui ont connu les affres indicibles de la dépendance savent qu’il en faut bien peu pour y demeurer quand la conscience et la raison vous pousseraient potentiellement à en sortir.

Le mauvais exemple

Les religions et leurs guerres réclament le binaire. Sur BFM TV M. Joseph Osman (directeur général de l’Office français de prévention du tabagisme) vient de plaider pour que la cigarette électronique soit vendue exclusivement en pharmacie. Ce qui n’est pas possible en l’état. Dans le journal de mi-journée de France 2  deux tabacologues : « pour » la cigarette électronique, Michel Reynaud (Institut Gustave Roussy-Villejuif) et « contre » : Michel Henry Delcroix (centre anti-tabac de Lille). Le premier : « C’est moins dangereux et cela peut aider des fumeurs à freiner ou à arrêter ». Le second : « Cela donne le mauvais exemple de fumer quand même … ». Tout est dit : le pragmatisme versus l’apparence. Et si les volutes de la cigarette électronique étaient, précisément le bon exemple, l’exemple libérateur pour les asservis aux multinationales du tabac et aux taxations étatiques ?

Une nouvelle lecture erronée du principe de précaution

L’astuce du balayeur ? Avec elle nul ne voit plus l’erreur. Plus grave : sur RMC, Yves Bur (UMP, ancien député du Bas-Rhin et président d’Alliance contre le tabac) : « On dit depuis longtemps qu’il faut être prudent … La cigarette électronique est effectivement moins dangereuse, mais cependant,  elle n’est pas inoffensive. Et c’est pourquoi nous avons demandé, au ministère, d’appliquer le principe de précaution : pas de publicité, pas de vente aux mineurs et interdiction d’usage dans les lieux où est interdite la cigarette. Il faut des études complémentaires ». Militant tenace, mais saisissant encore mal la révolution en marche, Yves Bur a été entendu par Marisol Touraine, ministre de la Santé. Mme Touraine avait demandé une expertise sur le sujet à Bertrand Dautzenberg qui préside l’Office français de prévention du tabagisme.

 « Les cigarettes électroniques sont loin d’être des gadgets inoffensifs qu’on nous présente. Ce n’est pas une raison pour les interdire. C’est une raison pour mieux les contrôler » avait expliqué Thomas Laurenceau, rédacteur en chef du magazine de l’Institut national de la Consommation (INC). La belle affaire quand on ajoute que l’on a décelé grâce à une méthode inédite, des « molécules cancérigènes en quantité significative » dans les volutes d’e-cigarettes. Des molécules qui n’auraient jamais été mises en évidence : « dans trois cas sur dix, pour des produits avec ou sans nicotine, les teneurs en formaldéhyde (couramment dénommé formol) relevées flirtent avec celles observées dans certaines cigarettes conventionnelles ». (1)

UFC-Que Choisir battue à l’irrégulière

 L’astuce du balayeur ? Elle permet d’aller nettement plus vite que les aspirateurs. Le concurrent UFC- Que choisir (accès payant) est à la traîne. Après sa « Caméra cachée » sur les méthodes de vente dans les boutiques de cigarettes électroniques il publie dans son édition de septembre son premier dossier complet sur cette « nouvelle tendance de consommation ». C’est le pointilleux site lemondedutabac.com qui nous le dit et qui fait ici la leçon (2)

Et puis il y a toujours un invité qui (pourquoi ?) soulève le tapis. Dominique Dupagne, sur son site atoute.org :

« Avant toute chose, il y a un problème de liens d’intérêts. L’INC qui édite la revue 60 Millions, est subventionné majoritairement par le Ministère des finances qui nomme également ses administrateurs. Le Ministère des finances perçoit les taxes sur les ventes de tabac, en baisse en 2013 pour la première fois. Je n’accuse pas les journalistes d’avoir orienté leur travail, je constate simplement un conflit d’intérêt majeur et inacceptable, surtout pour un dossier qui a engagé des dépenses de recherche conséquentes

Qu’apporte l’INC pour inquiéter ainsi des centaines de milliers d’utilisateurs français et pour contredire la publication scientifique ci-dessus ? Rien. Aucun détail du protocole n’est accessible, pas plus que les résultats bruts de leurs mesures. Tout au plus apprend-on dans l’article que le laboratoire a utilisé un « protocole original ».

Nous sommes donc confrontés à bricolo et bricolette qui jettent le doute sur un progrès de santé publique majeur et qui oublient de signaler que les principaux cancérigènes sont les goudrons et les oxydes de carbone, absents de la cigarette électronique. C’est un peu comme si l’INC tirait à boulets rouges sur la bière sans alcool en expliquant que le sucre peut être « potentiellement » mauvais pour les futurs diabétiques (…)  Cette charge de l’INC contre la e-cigarette est idiote dans sa forme, infondée jusqu’à preuve du contraire et dangereuse pour la santé publique. L’Institut ne rend pas service aux consommateurs et aurait mieux fait de concentrer son travail sur le contrôle des teneurs alléguées dans le liquide des cartouches ou recharges. »

Bières sans alcool

L’astuce du balayeur impose de se méfier de tout. Et peut-être surtout de la bière sans alcool qui est relancée depuis peu sous nos latitudes par Kronenbourg et qui connaît un succès croissant dans les pays musulmans comme le révélait  The Economist (daté du 3 août). (Brewers in the Middle East, Sin-free ale. Non-alcoholic beer is taking off among Muslims consumers). En dépit de Louis Pasteur le diable se cache toujours dans les fermentations. Et les spécialistes religieux débattent encore de savoir s’il n’y aurait pas, ici ou là des traces de la molécule alcool.

(A suivre)

(1) Pourquoi s’asseoir sur cette étude remarquablement documentée et (que nous a fort obligeamment transmise notre confrère Jean-Daniel Flaysakier) ? Une étude publiée en mars dernier dans Tobacco Control et qui aboutit à des conclusions radicalement opposées.

(2) Présentation faite par lemondedutabac.com : « Un horizon encore vaporeux » ne court pas, malgré son titre, après la polémique. Mais le dossier cherche à montrer que les adeptes de ce produit de consommation « atypique » qu’est la cigarette électronique ont besoin d’un « encadrement ». Suivant la méthode d’analyse du magazine et de l’Union Fédérale des Consommateurs (UFC), le phénomène  de la cigarette électronique est « scanné » en quatre parties.

• Le contexte : le boom du phénomène ; « la frilosité des autorités sanitaires à travers le monde » ; la prise en compte du développement d’une communauté (avec une citation de l’Aiduce, l’Association indépendante des Utilisateurs ) ; la prise de conscience de la nécessité d’ un certain encadrement, confirmée par Mickaël Hammoudi, président du CACE (Collectif des Acteurs de la Cigarette électronique).

• Pourquoi réglementer ? Parce que le « Test labo », réalisé par l’association, démontre un certain décalage entre étiquetage, analyse et résultats. Pas forcément trompeur, ni dangereux. Mais pas toujours fiable.
Par exemple , sur 14 e-liquides testés (Alphaliquid, Cigarettec, Cigway, Conceptarôme, D’Ilice, FUU, Tag Replay pour nommer ces exemples )   neuf sont appréciés comme « bon », deux comme « médiocre » et trois comme « très mauvais », concernant le comparatif « taux déclaré/taux mesuré » sur la nicotine.

• Autre source de décryptage : « le faux du vrai » à l’usage du consommateur. Qu’il s’agisse des effets sur la santé des ingrédients, de la présence de substances toxiques, de l’efficacité en terme de sevrage tabagique ou encore de « vapotage passif » … les réponses des experts de la consommation se montrent plutôt ,« réservés » en défendant autant le pour que le contre.

• Enfin, l’avis des experts. Contradictoire, bien sûr. Entre Luc Dussart, consultant en tabagisme, qui défend la liberté de vapoter « parce que plus la cigarette électronique sera visible, plus le tabagisme reculera ». Et le pneumologue Michel Underner (qui a participé au groupe de travail sur le rapport remis à Marisol Touraine le 28 mai dernier) qui craint « le danger de l’imitation auprès des jeunes ».

 NB : Nous traversons des temps qui réclament la transparence absolue. Aussi précisons-nous ne pas être intéressé (autrement que du point de vue des idées et de la santé) par le marché des cigarettes électroniques, celui des produits dérivés du tabac et/ou des substituts nicotiniques.

 

 

 

 

 

Tabac: les caves se rebiffent

Une association de malades d’un nouveau genre vient de voir le jour: « l’Union pour les droits des fumeurs adultes ». Que veulent-ils?  Ne plus être pris pour des « cochons de payants ». Oseront-ils aller jusqu’à réclamer (à  Marisol Touraine, nouvelle ministre socialiste de la santé) la gratuité des techniques de sevrage tabagique ? Le vieux feuilleton tabagique rebondit.

Toutes les informations n’ont pas les échos rêvés. Ainsi la création de « L’Union pour les droits des fumeurs adultes » (UDFA) – on observera que, pour les fumeurs mineurs, on attendra. Comment souvent c’est l’Agence France Presse qui nous met la puce à l’oreille. En ces termes:

« Plusieurs fumeurs ont décidé de se regrouper en association pour défendre les droits et les libertés des 12,5 millions d’adultes fumeurs, un groupe social et économique d’importance et jusqu’ici « ni organisé ni représenté ». « L’Union pour les droits des fumeurs adultes » veut utiliser le poids économique, social et politique des cette catégorie de population pour faire entendre leur voix, et « empêcher des mesures qui vont à l’encontre de la santé publique, des finances publiques et des intérêts des fumeurs ».

La France compte 12,5 millions de fumeurs âgés de 18 ans et plus, soit 21.600 fumeurs par circonscription législative, ce qui est énorme quand on sait que la plupart des députés sont élus avec moins de 500 voix d’écart », souligne un document que l’association compte distribuer via les buralistes. L’Etat perçoit 13,6 milliards d’euros au titre des taxes sur le tabac (80,20% du prix d’un paquet de cigarettes), rappelle Nathalie Masseron, présidente de l’association, jointe par l’AFP, et « nous ne voulons plus être considérés comme des « cochons de payants ».

Citant un récent rapport parlementaire souvent mis en avant par l’industrie du tabac et les buralistes, elle met en parallèle le coût social du tabac, estimé lui à 6,8 milliards d’euros. L’UDFA note par ailleurs que la différence des prix du tabac entre la France et les pays limitrophes fait perdre 2,7 milliards par an à l’Etat, puisqu’elle conduit certains fumeurs a acheter leur tabac de l’autre côté de la frontière échappant ainsi aux taxes françaises. Selon les Douanes, une cigarette sur cinq fumée en France est achetée ailleurs que chez l’un des 28.000 buralistes.

« Nous voulons défendre notre liberté », martèle Mme Masseron. Elle énumère : « on nous interdit les terrasses des cafés, certains veulent nous empêcher d’accéder aux parcs où il y a des enfants, certains hôtels sont non-fumeurs, bientôt on ne pourra plus louer un appartement si on est fumeur, on parle même d’interdire la cigarette en voiture ! » Elle a conscience de se « faire l’avocat du diable », alors qu’en France 73.000 personnes meurent chaque année du tabac, mais veut que « lors des débats autour du tabac, la parole ne soit pas donnée qu’aux anti-tabac » mais propose « un autre éclairage, celui d’adultes responsables ».

« Oui, à la prévention du tabagisme des mineurs. Non à l’infantilisation des adultes fumeurs », clame aussi l’UDFA dont le site internet  www.unionpourlesdroitsdesfumeursadultes.com sera actif en début de semaine prochaine.»

Enfin ! C’est une éclaircie printanière dans un paysage où tout le monde (à l’exception notable des « anti-fumeurs ») avance masqué sous les volutes. Le voici donc le premier groupe de pression pro-tabac. Ou plus précisément la première action de lobbying développée à l’époque où personne ne peut plus contester l’existence de la dépendance (hautement toxique) au tabac et des souffrances (massives) qu’elle induit. L’initiative n’a guère trouvé l’écho qu’elle méritait quand on sait les passions que peut déchaîner ce fléau collectivement accepté.

Qu’importe. Les mystérieux responsables 1 du site Lemondedutabac respirent :

« C’est un premier accueil médiatique bienveillant (sur les sites des médias, en ce dimanche de Pentecôte, après deux dépêches AFP et un flash sur Europe 1) qui a suivi l’annonce, ce dimanche 27 mai, de la création de l’Union des Fumeurs pour Adultes (voir notre info dans Lemondedutabac du 27 mai). Ce lundi 28 mai, l’association a fait encore l’objet d’un sujet et d’un débat avec les auditeurs sur RMC dans l’émission Bourdin and Co. Il semble que les messages, développés par la présidente Nathalie Masson lors de ses interviews, aient été compris comme un mouvement de limitation aux entraves à la liberté de fumer. »

« Limitation aux entraves à la liberté de fumer ». C’est très précisément l’objet de cette entreprise. Une déclinaison du célèbre « interdit d’interdire ». Une réponse de circonstance (pourquoi pas ?) à l’initiative paradoxale de notre consoeur Marine Perez (Le Figaro) depuis peu engagée dans une croisade prohibitionniste sans grand espoir. Bruits de troupes, montée des couleurs, inspection des boutons de guêtres. Une nouvelle bataille se prépare et les cigarettiers sont fins prêts.

On aimerait entendre ici une voix pacificatrice. Celle par exemple de Marisol Touraine, nouvelle ministre (socialiste) en charge de la santé. Elle pourrait par exemple répondre aux souhaits de l’UDFA comme à ceux des anti-tabac. Et ce en s’inspirant des remarquables travaux et conclusions de la Haute Autorité de Santé sur le sujet ; document révolutionnaire et gratuit à lire ici. Résumons : rien de plus étudié, de plus rentable, de plus nécessaire que la prise en charge par la collectivité de la sortie (du sevrage) de cet esclavage  qu’est l’enfermement dans le tabac, cette servitude volontaire. Ainsi ces fumeurs adultes et (plus ou moins) fiers de l’être, ces fumeurs qui se rebiffent (comme des caves purent parfois le faire, il y a un demi siècle) seront enfin exhaussés : le désir s’étant envolé ils n’auront plus à payer pour un plaisir qui n’était plus, depuis longtemps, aux rendez-vous.

Vingt ans après Claude Evin et sa loi la gauche au pouvoir entendra-t-elle ce message d’espoir ?

1 « LE MONDE DU TABAC est une fenêtre ouverte sur toute l’actualité concernant, à un titre ou à un autre, le tabac. Sans parti pris partisan mais avec une approche ouverte, exhaustive, informative. L’objectif est d’informer, tout simplement, sur des prises de parole, des faits, des chiffres. Tels qu’ils sont. Tels qu’ils peuvent être compris. Une contribution, parmi d’autres, à un débat permanent. »

Comment mieux dire ?