« La morte des urgences de Cochin ? – Oh, elle venait de Sainte-Anne ! »

Bonjour,

A quoi cela tient, un scandale ? Cinq jours après sa mort on ne sait toujours rien de cette femme. Sinon qu’elle avait soixante-et-un ans. On ne sait rien d’elle, sinon qu’elle souffrait d’une blessure – légère – à la jambe. Une blessure qui avait conduit à appeler les pompiers de Paris ; et que ses derniers l’avaient transportée aux urgences de Cochin.

Comment explique-t-on un scandale ? Cinq jours après sa mort on ne sait toujours rien de cette femme. Sinon qu’elle devait, vivante, être bien seule. Aucune association de défense n’est venue parler en son nom dans les médias. Pas d’avocat spécialiste des scandales devant les caméras. Aucun proche. Personne pour parler en son nom. Pas un chat.

Chance

Cinq jours après sa mort, tout le monde parle. Jamais en son nom. Cette femme n’existe pas. Le nouveau directeur général de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris a organisé une conférence de presse. Des syndicalistes sont là. CGT en majorité. Le Dr Patrick Pelloux bien sûr. D’autres encore, des responsables que l’on ne connaissait pas encore. Les télévisions les mettent en scène devant l’entrée des urgences de l’hôpital Cochin. Ils n’entrent pas.

Un scandale ? Il suffit de se baisser. C’est la fermeture de l’Hôtel-Dieu. C’est la politique sanitaire du gouvernement. Ou celle du précédent. C’est la faute à tous ceux qui vont aux urgences alors qu’ils ne devraient pas. Vous. Moi. C’est la faute à pas de chance.

Poux

Pourquoi chercher des poux à des gens qui n’y sont pour rien ? Cette femme a été vue par un soignant. Puis elle est allée sagement attendre. « Un interne l’a ensuite appelée plusieurs fois ». « Et elle n’a pas répondu ». « Personne n’a  répondu ». « On a alors pensé qu’elle était partie ». « C’est fréquent que les gens partent des urgences – et sans rien nous dire ». « Oui c’est très fréquent ». « C’était une journée normale ».

Pourquoi vouloir toujours tout comprendre ? Cent cinquante personnes prises en charge ce jour-là. Il devait y avoir du monde. Des portables. De la compassion. Non ? Elle est restée six heures assise dans la « salle d’attente des urgences ». Personne ne lui a parlé ? « On pensait qu’elle dormait ».

Cadavre

Comment dort-on quand on est mort sur une chaise d’une salle d’attente des urgences ? Le corps s’est-il écroulé quand on l’a touché ? Qui a voulu la réveiller ? Déjà froide ? Rigide, le cadavre ?

Cette femme n’existait pas. Elle n’existe plus. Pas de nom, pas de visage. A peine une plaie à la jambe. Et puis cette information, glissée ici et là – puis avec insistance : elle était suivie à Sainte-Anne. Tout le monde a compris. Elle n’avait pas toute sa tête. Le scandale est moindre. Quand ils ne hurlent pas les fous sont généralement transparents. Ce sont nos innocents

Brouillard

Demandez aux malades : les urgences de l’hôpital Cochin sont souvent dans le brouillard. Elles sont situées 27 rue du Faubourg Saint-Jacques. Cette voie est l’une des plus anciennes de Paris : elle est dans la continuité de la rue Saint-Jacques, d’abord piste gauloise puis voie qui reliait Lutèce à Rome – puis à Saint-Jacques-de-Compostelle.

Miracles

L’hôpital Sainte-Anne est tout proche. Depuis le milieu du XVIIème siècle il porte le nom de la mère de Louis XIV.  Peu utilisé il fut initialement transformé en une ferme où venaient travailler les aliénés de l’hospice de Bicêtre, relativement proche.

Un journaliste, éditorialiste populiste d’un journal qui fut célèbre, caquetait ce soir sur les ondes. Il décrivait l’atmosphère qui selon lui prévaut dans les services d’urgence de France : « C’est bien simple, on se croirait tout bonnement à la cour des miracles ! ».

A demain