Agnès Buzyn allège les règles imposées aux homosexuels pour le don de leur sang

Bonjour

L’affaire avait été annoncée fin juin par Marlène Schiappa. Agnès Buzyn vient de l’officialiser. La ministre des Solidarités et de la Santé « annonce l’évolution des conditions d’accès au don du sang pour les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes (HSH)». Et Agnès Buzyn de prendre soin de rappeler qu’elle avait « pris l’engagement en 2018 » de faire évoluer les conditions qui permettent aux HSH de donner leur sang ».

En pratique la ministre « a décidé de réduire de douze à quatre mois, le délai permettant de donner son sang après la dernière relation sexuelle entre hommes ». Mais seulement « à compter du 1er février 2020 ». « Cette décision est une première étape », ajoute Agnès Buzyn. La cible fixée est « l’alignement à terme des critères pour tous les donneurs, la disparition de la référence à l’orientation sexuelle au profit de la recherche d’un comportement individuel à risque ». Où l’on comprend que l’exécutif sanitaire s’éloigne progressivement des affres collectives des affaires du sang contaminé.

Il faut ici rappeler que depuis juillet 2016 les hommes peuvent donner leur sang « s’ils n’ont pas eu de relation sexuelle avec des hommes au cours des 12 derniers mois ». Ils peuvent par ailleurs donner leur plasma dans une filière spécifique « sous réserve de ne pas avoir eu plus d’un partenaire sexuel dans les quatre derniers mois ». Cette décision (obtenue au terme d’un long travail de consensus) a mis fin à l’exclusion permanente qui préexistait depuis 1983 (du fait de l’émergence de l’épidémie de sida).

L’entrée en vigueur de ces critères de sélection s’est accompagnée de mesures visant à suivre et évaluer les conséquences de cette évolution. Parmi les éléments d’évaluation, l’étude Complidon (réalisée auprès de 110 000  donneurs de sang), a établi que les critères d’accès au don du sang étaient respectés « dans une très large majorité », « mais qu’il pouvait arriver dans de rares situations qu’ils ne le soient pas, lorsqu’ils ne sont pas compris ou acceptés » (sic). Ce n’est pas tout : la surveillance épidémiologique des donneurs de sang a montré que l’ouverture du don du sang aux HSH n’avait pas eu d’impact sur le risque résiduel de transmission du VIH par les produits sanguins.

« Démarche altruiste éthique et gratuite »

Dans ce contexte, deux propositions d’évolution de critères ont été évaluées par Santé publique France : ouverture du don du sang aux hommes n’ayant pas eu de relation sexuelle avec des hommes dans les quatre derniers mois avant le don ; ouverture du don du sang aux HSH ayant eu un seul partenaire dans les quatre derniers mois avant le don.

Comme sous le ministère de Marisol Touraine et sous l’autorité du Pr Benoît Vallet, alors Directeur général de la santé, l’ensemble des données et les analyses de risque conduites sur ces deux propositions ont été partagés avec les parties prenantes (représentants de donneurs de sang, de receveurs, associations…), qui ont fait part de leur position.

En définitive Agnès Buzyn a pris sa décision « en tenant compte de ces travaux et de l’expression des acteurs ». Et souligne qu’elle « s’appuie sur des éléments scientifiques, objectifs et indépendants ». « Cette évolution, mise en œuvre à compter du 1er février 2020, sera évaluée très attentivement et en toute transparence pour permettre à horizon 2022, d’envisager l’alignement des critères de sélection pour tous les donneurs. »

« Chaque donneur qui s’engage dans cette démarche altruiste éthique et gratuite doit le faire en toute compréhension des critères lui permettant l’accès au don. Cette décision, éclairée par les données de la science, conforte notre modèle de don volontaire, solidaire et responsable, avec un impératif de haut niveau de sécurité sanitaire. Chaque année, 1,7 millions de personnes donnent leur sang, générant 3 millions de dons. Il faut en moyenne recruter 170 000 nouveaux donneurs chaque année pour maintenir un niveau suffisant de 10 000 dons par jour au regard des besoins. En effet, un million de personnes en moyenne par an reçoivent des produits issus du sang. »

A demain @jynau

Du don du sang et de l’homosexualité, cinq ans après.

Où l’on indique qu’en France – à la différence de la Grande Bretagne – les  hommes déclarant « avoir des rapports sexuels avec des hommes »  sont définitivement  exclus de la solidarité transfusionnelle. Et où l’on observe que le sujet ne semble plus guère aujourd’hui  intéresser l’opinion.

Les autorités sanitaires britanniques viennent d’annoncer avoir levé l’interdiction faite aux « hommes ayant des  rapports sexuels  avec des hommes » (HSH) de donner leur sang. La mesure entrera en vigueur le 7 novembre. Cette décision a été prise sur la base des conclusions de l’Advisory Committee on the Safety of Blood, Tissues and Organs. La proposition de cette commission consultative a été acceptée par les ministres de la Santé d’Angleterre, d’Ecosse et du Pays de Galles. Et le tout a été suivi d’un remarquable travail d’information et de vulgarisation. Cette mesure  tient compte pour l’essentiel de l’amélioration de la sensibilité des tests de dépistage de l’infection par le VIH. Où l’on retrouve aussi  flegme et pragmatisme britanniques : la mesure d’assouplissement ne concernera  que les homosexuels britanniques qui (remplissant par ailleurs les critères habituels de sélection) assureront ne pas avoir eu, durant les douze mois précédents, de rapports sexuels (oraux ou anaux ; protégés ou non) avec un partenaire masculin.

Voici donc que resurgit publiquement une question qui, en France notamment, a opposé de manière récurrente les responsables de la santé publique et ceux des associations défendant les droits des communautés homosexuelles. Il n’y a pas si longtemps l’affaire aurait, sinon fait les gros titres, du moins aisément trouvé de larges espaces dans les flux médiatiques français. Or tel n’est plus le cas. Non que la question ait perdu de son intérêt ; bien au contraire. Mais parce qu’elle a dégringolé dans la hiérarchie –non écrite- de ce qui est ou n’est pas perçu comme étant d’actualité.

Cette nouvelle situation est somme toute assez récente.  En juin 2011, à l’occasion de la Journée mondiale du don du sang, les associations françaises  « SOS-Homophobie » et « Elus locaux contre le sida » avaient encore qualifié cette exclusion du don du sang de « discriminatoire » et d’« insultante ». Et ces deux associations avaient alors pu se faire entendre de l’Agence France Presse (AFP). Ainsi cette dépêche mandée de Paris et datée du mardi 14 juin :

« En 2011, les hommes homosexuels ne peuvent toujours pas donner leur sang, ont dit mardi, lors de la journée mondiale du don du sang, les associations SOS-Homophobie et Elus locaux contre le sida. Alors que « l’Etablissement Français du Sang (EFS) alerte plusieurs fois par an sur le risque de pénurie », les gays sont « toujours interdits – à vie! – de donner leur sang, sans qu’une quelconque question relative à leur comportement leur soit posée lors du questionnaire préalable à tout don », disent les deux associations dans un communiqué.

Selon elles, édicter « un certain nombre de contre-indications au don du sang, notamment pour les personnes ayant des comportements à risque », est « normal si l’on se base sur des critères de santé publique », mais « intolérable si l’exclusion est motivée par des préjugés ». Pour ces associations, « c’est la notion de +pratique à risque+, et non de +groupe à risque+, qui doit être retenue comme facteur d’exclusion pour le don du sang ». Elles font état également « de nombreux témoignages de lesbiennes n’ayant pu donner leur sang ».

Les contre-indications au don du sang dépendent des données épidémiologiques publiées chaque année, a dit à l’AFP le Dr Bruno Danic, de l’EFS. « Selon l’Institut de veille sanitaire (InVS), l’épidémie de VIH ne diminue pas chez les homosexuels masculins et « le risque est 200 fois plus élevé chez les homosexuels masculins de contracter le VIH », a-t-il affirmé. Parmi les donneurs de sang dont la séropositivité a été découverte entre deux dons, « la moitié des cas concernait des hommes contaminés par une relation homosexuelle », dit-il.

Il rappelle que « si le don de sang a lieu dans les 15 jours qui suivent une contamination, on ne le voit pas », et qu’il existe toujours un risque résiduel: « une poche de sang sur trois millions peut passer outre les tests de sécurité (dépistage, entretiens avec les donneurs, etc.). Ce risque pourrait être multiplié par quatre », si les homosexuels masculins étaient autorisés à faire don de leur sang, assure-t-il. M. Danic précise qu’il n’y a aucune raison épidémiologique » concernant les lesbiennes, et qu’elles ne doivent pas être empêchées de faire un don de sang. « Si ça arrive, c’est une erreur. Il faut nous le faire savoir », dit-il. »

Outre Manche les propos ne sont guère différents.  « La levée de cette interdiction est une bonne nouvelle, mais certains homosexuels seront toujours frustrés de ne pas pouvoir donner leur sang » estime Carl Burnell, responsable de l’une des plus grandes associations britanniques d’homosexuels. Ce dernier reconnaît  toutefois que le délai d’un an se fonde sur des données scientifiques pour s’assurer de l’innocuité des dons vis-à-vis des virus de l’hépatite B est du sida. D’autres militants qualifient le délai de douze mois d’ « excessif » et d’ « injustifié ».

Pour sa part l’InVS avait publié il y a peu une fort opportune mise au point actualisée sur ce thème :

« Depuis 1983, dans de nombreux pays, les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes ont été exclus du don de sang de façon permanente car étant à haut risque d’infection par le VIH.  Depuis la mise en place en 1985 du dépistage du VIH sur les dons de sang, des progrès considérables ont été réalisés en sécurité virale des produits sanguins grâce à l’amélioration de la sélection des donneurs et au développement d’outils de dépistage performant incluant le dépistage génomique viral. Malgré ces améliorations et la forte pression de certaines associations de la société civile, seuls quelques pays ont limité la durée d’exclusion des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. »

Et l’InVS d’ajouter que les études d’impact d’une modification de la mesure d’exclusion sur le risque VIH ont montré que la réduction de la durée d’exclusion engendrait un risque supplémentaire. « Certes, ce risque est très faible, mais est-il acceptable de faire courir un risque additionnel même infinité si mal aux receveurs de produits sanguins ? » s’interroge-t-il.  Poser ainsi la question c’est, à l’évidence, induire une réponse négative.

Mais si l’on écoute un peu plus finement ce que nous dit l’InVS on apprend que ces études ne prennent pas en compte un paramètre important : l’amélioration possible de la compliance des HSH avec une exclusion temporaire. Or les études les plus récentes s’accordent pour conclure qu’une alternative à l’exclusion permanente pourrait consister à autoriser le don des hommes abstinents au cours des 12 derniers mois, comme l’ont déjà fait quelques pays.

On peut dire tout ceci de manière plus simple : une telle autorisation au don permettrait en pratique de couvrir largement la « fenêtre sérologique silencieuse » pour les hommes ayant récemment pris des risques, ou pour ceux dont les partenaires auraient pris des risques.

Aujourd’hui force et bien de constater que tous ces éléments n’ont pas été conjointement versés au débat citoyen par les principaux médias d’information générale. Ce sont pourtant bien ces éléments qui devront aider les responsables sanitaires gouvernementaux à prendre une décision, qu’elle qu’en soit la nature. Pour l’heure prévalent  silences et  confusion.Avec, en mémoire, la dernière passe d’armes médiatique sur le sujet. Elle date, précisément, de cinq ans. Cinq ans déjà. Avec ce rendez-vous conflictuel  daté du 14 juin (2006), date de la mise en place par l’Organisation mondiale de la santé de la Journée mondiale du don de sang.

Le 11 mai de cette année là  Jack Lang, député socialiste du Pas-de-Calais, dénonçait  dans une lettre à Xavier Bertrand (alors ministre de la santé et des solidarités du gouvernement Villepin) « une mesure discriminatoire extrêmement choquante ». L’ancien ministre de la culture demandait que l’on mette fin à la mesure (mise en place en 1983) de l’exclusion des homosexuels du don du sang. Dans sa réponse, datée du 17 mai, Xavier Bertrand  exposait les arguments justifiant cette exclusion, notamment les risques de transmission du VIH. « L’homosexualité ne constitue bien évidemment pas en soi un critère d’exclusion du don du sang, expliquait le ministre. Il ne s’agit donc pas d’une discrimination vis-à-vis d’une population donnée. (…) Les données épidémiologiques montrent que la prévalence de l’infection à VIH dans la population homosexuelle masculine sexuellement active serait de 12,3 % contre 0,2 % dans la population générale. Ce n’est donc pas le fait d’être homosexuel, mais la pratique de relations sexuelles entre hommes qui constitue une contre-indication au don du sang. D’ailleurs, l’homosexualité féminine n’est pas une contre-indication. »

Reprenons : « Ce n’est donc pas le fait d’être homosexuel, mais la pratique de relations sexuelles entre hommes qui constitue une contre-indication au don du sang.» Comment mieux exprimer l’angoisse des responsables politiques, depuis les affaires du sang contaminé, des conséquences multiformes de tout relâchement dans les mesures préventives de la sécurité transfusionnelles ? Des responsables par ailleurs toujours soucieux de ne pas être accusés de stigmatiser les communautés homosexuelles.

Quelques jours plus tard on crut, en juin 2006, que la page allait se tourner. « La contre-indication permanente actuelle visant «les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes» ne me semblait pas satisfaisante, car elle stigmatisait de facto une population et non des pratiques. Elle va donc disparaître », déclarait au Monde, le ministre Xavier Bertrand. On apprenait alors que les responsables de l’Etablissement français du sang procédaient au renouvellement de tous les questionnaires auxquels sont soumis les donneurs de sang. M. Bertrand précisait aussi que les spécialistes « ne lui avaient pas apporté la démonstration que le don de sang d’un hétérosexuel ayant des rapports non protégés avec de multiples partenaires était moins dangereux que celui d’un homosexuel n’ayant aucune pratique à risque ».

« J’entends que l’on ne parle plus à l’avenir de «populations à risque» mais bien de «pratiques sexuelles à risque», ajoutait M. Bertrand qui ajoutait aussitôt qu’il ne fallait en rien ignorer la situation très préoccupante que constituait  la recrudescence de l’épidémie d’infection par le VIH chez les homosexuels masculins.  Cinq ans plus tard l’épidémie continue à progresser, Xavier Bertrand est de retour au ministère de la Santé. Et au delà des périphrases et des précautions langagières les homosexuels sont toujours exclus, de manière permanente, du don du sang. Une exclusion sur laquelle la France ne reviendra pas ?