SIDA (Le Monde du 5 mai 1983)

Il y a trente ans Le Monde publiait l’article que l’on (re)découvrira ci-dessous. Trente ans précisément. Les rotatives de la de la rue des Italiens avaient depuis peu appris à découvrir cette nouvelle maladie. Bien d’autres suivront avant que l’encrage passe de SIDA à Sida ; puis à sida.

Aucune nostalgie ici. Et, si l’on veut bien nous croire, pas de nombrilisme. Les encres, toutes les encres sont sèches. Ou presque. Trente ans. En revanche il y a là un bien commun. Et un objet de partage pour un exercice de mémoire. Des témoignages écrits  pour historiens, présents et à venir. Un croisement de journalisme et de santé publique.

 Où étions-nous donc, tous,  le 4 mai 1983 ? Nous disons bien « le 4 mai », puisque Le Monde – depuis le lundi 18 décembre 1944 et jusqu’à ce samedi 4 mai 2013 –  est daté du lendemain de sa parution. Et l’amorce de l’article suivant.

Voici cet article  

« Un groupe de virus impliqués dans le  » syndrome des homosexuels  » a été mis en évidence

Tient-on enfin la bonne piste ou les résultats, prochainement publiés par Science, se révéleront-ils sans lendemain ? Le SIDA a suffisamment posé de pièges depuis son apparition en juin 1981 pour que l’on se garde, aujourd’hui, de trancher.

Schématiquement, un phénomène épidémique inexpliqué, peut-être d’origine toxique (comme la récente affaire du syndrome toxique espagnol dû à de l’huile végétale frelatée) ou d’origine infectieuse (virale ou bactérienne). Alors qu’on a longtemps penché dans le cas du SIDA pour la première hypothèse, il est, aujourd’hui, acquis que c’est la seconde qui doit être prise en considération. Diagnostiqué pour la première fois aux États-Unis en juin 1981, le SIDA a, depuis, été observé dans une quinzaine de pays. En France, une cinquantaine de cas ont été recensés.

Après un début sans caractéristique particulière (fièvre, amaigrissement, fatigue…), cette maladie se manifeste par l’apparition d’une série d’infections dues à de nombreux germes connus (bactéries, virus ou parasites) ou par une forme grave d’affection cancéreuse (sarcome de Kaposi). À ce cortège de signes cliniques viennent s’ajouter des anomalies biologiques, au premier rang desquelles celles concernant une catégorie particulière de globules blancs (lymphocytes T).

L’analyse épidémiologique permet de démontrer que les homosexuels masculins ne constituent pas la seule population  » à risques « . On lève aussi, de manière plus ou moins conjointe, des toxicomanes utilisant la voie intraveineuse. On retrouve aussi, parmi les malades, des sujets haïtiens, des hémophiles ou des femmes ayant eu notamment des rapports sexuels avec des hommes contaminés.

Au total, l’origine infectieuse du SIDA est aujourd’hui parfaitement démontrée. Reste à identifier l’agent responsable. De nombreux indices font supposer qu’il s’agit d’un virus. Depuis quelques mois, une famille de virus apparaissait comme candidat potentiel. Ce sont des virus dont les liens avec une forme de leucémie ont été mis en évidence depuis quelques années notamment par le professeur Robert Gallo (National Cancer Institute). Ces virus (Human T-cell leukemia virus, ou H.T.L.V.) sont de plus en plus étudiés, au point qu’on en connaît aujourd’hui différents types. Les travaux menés de manière indépendante par deux équipes américaines et une équipe française de l’Institut Pasteur ajoutent aux arguments épidémiologiques des arguments sérologiques (dépistage de marqueurs antigéniques dans le sang des malades) et des arguments de biologie moléculaire.

Habituellement rares, des marqueurs sérologiques de H.T.L.V. sont retrouvés aux États-Unis dans le sang de 25 à 35 % de victimes du SIDA. Au Center for Disease Control (C.D.C) d’Atlanta, on tient à souligner que, si les informations scientifiques publiées prochainement par Science sont  » importantes « , elles n’apportent pas la démonstration définitive d’un lien de causalité. On peut craindre, notamment, qu’il ne s’agisse que de virus  » passagers « , comme d’autres qui ont pu être mis en évidence chez les malades. Plusieurs arguments -dont la précocité de l’infection par le H.T.L.V. – laissent néanmoins à penser qu’il n’en est rien. Diverses questions sont aujourd’hui posées concernant les différences de structure entre les trois ou quatre types d’H.T.L.V. en cause et les séquences génétiques virales pathogènes.

Dans l’attente de données complémentaires et de confirmations ultérieures, ce schéma physio-pathologique apparaît très séduisant. L’une des caractéristiques du H.T.L.V. est, en effet, d’infecter les lymphocytes T, cellules qui jouent un rôle fondamental dans la défense immunitaire de l’organisme.

J.-Y. Nau


(1) Ces publications sont signées par les professeurs Robert Gallo (National Cancer Institute), Max Essex (Harvard School of Public Health, Boston) et Luc Montagnier (Institut Pasteur, à Paris). »

 

A suivre : (Le Monde du 18 mai 1983) :

« Suppression à terme des importations de médicaments antihémophiliques en provenance des États-Unis. • Une sélection des donneurs de sang  » à risque  » pourrait être rapidement mise en place.

CURIOSITÉ  » physiopathologique en 1981, le SIDA est aujourd’hui responsable d’un véritable vent de panique outre-Atlantique. Après plusieurs tâtonnements et de nombreux travaux, on s’oriente maintenant vers une hypothèse virale. Mais on en est encore à chercher quelle pourrait être la meilleure stratégie préventive, bien que depuis quelques mois on ait démontré le caractère contagieux et transmissible du SIDA (….) »

 

Du don du sang et de l’homosexualité, cinq ans après.

Où l’on indique qu’en France – à la différence de la Grande Bretagne – les  hommes déclarant « avoir des rapports sexuels avec des hommes »  sont définitivement  exclus de la solidarité transfusionnelle. Et où l’on observe que le sujet ne semble plus guère aujourd’hui  intéresser l’opinion.

Les autorités sanitaires britanniques viennent d’annoncer avoir levé l’interdiction faite aux « hommes ayant des  rapports sexuels  avec des hommes » (HSH) de donner leur sang. La mesure entrera en vigueur le 7 novembre. Cette décision a été prise sur la base des conclusions de l’Advisory Committee on the Safety of Blood, Tissues and Organs. La proposition de cette commission consultative a été acceptée par les ministres de la Santé d’Angleterre, d’Ecosse et du Pays de Galles. Et le tout a été suivi d’un remarquable travail d’information et de vulgarisation. Cette mesure  tient compte pour l’essentiel de l’amélioration de la sensibilité des tests de dépistage de l’infection par le VIH. Où l’on retrouve aussi  flegme et pragmatisme britanniques : la mesure d’assouplissement ne concernera  que les homosexuels britanniques qui (remplissant par ailleurs les critères habituels de sélection) assureront ne pas avoir eu, durant les douze mois précédents, de rapports sexuels (oraux ou anaux ; protégés ou non) avec un partenaire masculin.

Voici donc que resurgit publiquement une question qui, en France notamment, a opposé de manière récurrente les responsables de la santé publique et ceux des associations défendant les droits des communautés homosexuelles. Il n’y a pas si longtemps l’affaire aurait, sinon fait les gros titres, du moins aisément trouvé de larges espaces dans les flux médiatiques français. Or tel n’est plus le cas. Non que la question ait perdu de son intérêt ; bien au contraire. Mais parce qu’elle a dégringolé dans la hiérarchie –non écrite- de ce qui est ou n’est pas perçu comme étant d’actualité.

Cette nouvelle situation est somme toute assez récente.  En juin 2011, à l’occasion de la Journée mondiale du don du sang, les associations françaises  « SOS-Homophobie » et « Elus locaux contre le sida » avaient encore qualifié cette exclusion du don du sang de « discriminatoire » et d’« insultante ». Et ces deux associations avaient alors pu se faire entendre de l’Agence France Presse (AFP). Ainsi cette dépêche mandée de Paris et datée du mardi 14 juin :

« En 2011, les hommes homosexuels ne peuvent toujours pas donner leur sang, ont dit mardi, lors de la journée mondiale du don du sang, les associations SOS-Homophobie et Elus locaux contre le sida. Alors que « l’Etablissement Français du Sang (EFS) alerte plusieurs fois par an sur le risque de pénurie », les gays sont « toujours interdits – à vie! – de donner leur sang, sans qu’une quelconque question relative à leur comportement leur soit posée lors du questionnaire préalable à tout don », disent les deux associations dans un communiqué.

Selon elles, édicter « un certain nombre de contre-indications au don du sang, notamment pour les personnes ayant des comportements à risque », est « normal si l’on se base sur des critères de santé publique », mais « intolérable si l’exclusion est motivée par des préjugés ». Pour ces associations, « c’est la notion de +pratique à risque+, et non de +groupe à risque+, qui doit être retenue comme facteur d’exclusion pour le don du sang ». Elles font état également « de nombreux témoignages de lesbiennes n’ayant pu donner leur sang ».

Les contre-indications au don du sang dépendent des données épidémiologiques publiées chaque année, a dit à l’AFP le Dr Bruno Danic, de l’EFS. « Selon l’Institut de veille sanitaire (InVS), l’épidémie de VIH ne diminue pas chez les homosexuels masculins et « le risque est 200 fois plus élevé chez les homosexuels masculins de contracter le VIH », a-t-il affirmé. Parmi les donneurs de sang dont la séropositivité a été découverte entre deux dons, « la moitié des cas concernait des hommes contaminés par une relation homosexuelle », dit-il.

Il rappelle que « si le don de sang a lieu dans les 15 jours qui suivent une contamination, on ne le voit pas », et qu’il existe toujours un risque résiduel: « une poche de sang sur trois millions peut passer outre les tests de sécurité (dépistage, entretiens avec les donneurs, etc.). Ce risque pourrait être multiplié par quatre », si les homosexuels masculins étaient autorisés à faire don de leur sang, assure-t-il. M. Danic précise qu’il n’y a aucune raison épidémiologique » concernant les lesbiennes, et qu’elles ne doivent pas être empêchées de faire un don de sang. « Si ça arrive, c’est une erreur. Il faut nous le faire savoir », dit-il. »

Outre Manche les propos ne sont guère différents.  « La levée de cette interdiction est une bonne nouvelle, mais certains homosexuels seront toujours frustrés de ne pas pouvoir donner leur sang » estime Carl Burnell, responsable de l’une des plus grandes associations britanniques d’homosexuels. Ce dernier reconnaît  toutefois que le délai d’un an se fonde sur des données scientifiques pour s’assurer de l’innocuité des dons vis-à-vis des virus de l’hépatite B est du sida. D’autres militants qualifient le délai de douze mois d’ « excessif » et d’ « injustifié ».

Pour sa part l’InVS avait publié il y a peu une fort opportune mise au point actualisée sur ce thème :

« Depuis 1983, dans de nombreux pays, les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes ont été exclus du don de sang de façon permanente car étant à haut risque d’infection par le VIH.  Depuis la mise en place en 1985 du dépistage du VIH sur les dons de sang, des progrès considérables ont été réalisés en sécurité virale des produits sanguins grâce à l’amélioration de la sélection des donneurs et au développement d’outils de dépistage performant incluant le dépistage génomique viral. Malgré ces améliorations et la forte pression de certaines associations de la société civile, seuls quelques pays ont limité la durée d’exclusion des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. »

Et l’InVS d’ajouter que les études d’impact d’une modification de la mesure d’exclusion sur le risque VIH ont montré que la réduction de la durée d’exclusion engendrait un risque supplémentaire. « Certes, ce risque est très faible, mais est-il acceptable de faire courir un risque additionnel même infinité si mal aux receveurs de produits sanguins ? » s’interroge-t-il.  Poser ainsi la question c’est, à l’évidence, induire une réponse négative.

Mais si l’on écoute un peu plus finement ce que nous dit l’InVS on apprend que ces études ne prennent pas en compte un paramètre important : l’amélioration possible de la compliance des HSH avec une exclusion temporaire. Or les études les plus récentes s’accordent pour conclure qu’une alternative à l’exclusion permanente pourrait consister à autoriser le don des hommes abstinents au cours des 12 derniers mois, comme l’ont déjà fait quelques pays.

On peut dire tout ceci de manière plus simple : une telle autorisation au don permettrait en pratique de couvrir largement la « fenêtre sérologique silencieuse » pour les hommes ayant récemment pris des risques, ou pour ceux dont les partenaires auraient pris des risques.

Aujourd’hui force et bien de constater que tous ces éléments n’ont pas été conjointement versés au débat citoyen par les principaux médias d’information générale. Ce sont pourtant bien ces éléments qui devront aider les responsables sanitaires gouvernementaux à prendre une décision, qu’elle qu’en soit la nature. Pour l’heure prévalent  silences et  confusion.Avec, en mémoire, la dernière passe d’armes médiatique sur le sujet. Elle date, précisément, de cinq ans. Cinq ans déjà. Avec ce rendez-vous conflictuel  daté du 14 juin (2006), date de la mise en place par l’Organisation mondiale de la santé de la Journée mondiale du don de sang.

Le 11 mai de cette année là  Jack Lang, député socialiste du Pas-de-Calais, dénonçait  dans une lettre à Xavier Bertrand (alors ministre de la santé et des solidarités du gouvernement Villepin) « une mesure discriminatoire extrêmement choquante ». L’ancien ministre de la culture demandait que l’on mette fin à la mesure (mise en place en 1983) de l’exclusion des homosexuels du don du sang. Dans sa réponse, datée du 17 mai, Xavier Bertrand  exposait les arguments justifiant cette exclusion, notamment les risques de transmission du VIH. « L’homosexualité ne constitue bien évidemment pas en soi un critère d’exclusion du don du sang, expliquait le ministre. Il ne s’agit donc pas d’une discrimination vis-à-vis d’une population donnée. (…) Les données épidémiologiques montrent que la prévalence de l’infection à VIH dans la population homosexuelle masculine sexuellement active serait de 12,3 % contre 0,2 % dans la population générale. Ce n’est donc pas le fait d’être homosexuel, mais la pratique de relations sexuelles entre hommes qui constitue une contre-indication au don du sang. D’ailleurs, l’homosexualité féminine n’est pas une contre-indication. »

Reprenons : « Ce n’est donc pas le fait d’être homosexuel, mais la pratique de relations sexuelles entre hommes qui constitue une contre-indication au don du sang.» Comment mieux exprimer l’angoisse des responsables politiques, depuis les affaires du sang contaminé, des conséquences multiformes de tout relâchement dans les mesures préventives de la sécurité transfusionnelles ? Des responsables par ailleurs toujours soucieux de ne pas être accusés de stigmatiser les communautés homosexuelles.

Quelques jours plus tard on crut, en juin 2006, que la page allait se tourner. « La contre-indication permanente actuelle visant «les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes» ne me semblait pas satisfaisante, car elle stigmatisait de facto une population et non des pratiques. Elle va donc disparaître », déclarait au Monde, le ministre Xavier Bertrand. On apprenait alors que les responsables de l’Etablissement français du sang procédaient au renouvellement de tous les questionnaires auxquels sont soumis les donneurs de sang. M. Bertrand précisait aussi que les spécialistes « ne lui avaient pas apporté la démonstration que le don de sang d’un hétérosexuel ayant des rapports non protégés avec de multiples partenaires était moins dangereux que celui d’un homosexuel n’ayant aucune pratique à risque ».

« J’entends que l’on ne parle plus à l’avenir de «populations à risque» mais bien de «pratiques sexuelles à risque», ajoutait M. Bertrand qui ajoutait aussitôt qu’il ne fallait en rien ignorer la situation très préoccupante que constituait  la recrudescence de l’épidémie d’infection par le VIH chez les homosexuels masculins.  Cinq ans plus tard l’épidémie continue à progresser, Xavier Bertrand est de retour au ministère de la Santé. Et au delà des périphrases et des précautions langagières les homosexuels sont toujours exclus, de manière permanente, du don du sang. Une exclusion sur laquelle la France ne reviendra pas ?