Agnès Buzyn rattrapée par l’affaire de la femme retrouvée morte aux urgences de Lariboisière

Bonjour

Ce sera, désormais, « l’affaire de la femme retrouvée morte aux urgences de Lariboisière ». Comme il y avait eu, il y a cinq ans, celle de « la femme retrouvée morte aux urgences de Cochin ». Etranges similitudes mais stratégie radicalement différente de la direction générale de l’AP-HP. Entre-soi absolu pour Cochin vs transparence générale et transfert à la justice pour Lariboisière. On ne saura jamais pourquoi. Ou dans très longtemps. Ce qui n’interdit nullement d’observer dès aujourd’hui  les conséquences de cette différence politique de traitement.

20 décembre 2018, c’est l’Ordre des médecins qui, solennellement, prend la parole, élève et politise le sujet. L’institution ordinale, pour l’heure, parle du « terrible drame survenu aux urgences de l’hôpital Lariboisière. Il fait publiquement part « de sa très vive émotion » et « appelle à des mesures d’urgence structurantes pour les établissements hospitaliers et leur personnel ». Extraits ordinaux :

« L’Ordre déplore l’extrême difficulté dans laquelle se trouve aujourd’hui l’hôpital public, et assure de son soutien l’ensemble des médecins et professionnels de santé qui y exercent dans des conditions périlleuses. Cette extrême difficulté appelle des mesures d’urgence structurantes, dirigées vers les établissements bien sûr, mais aussi vers le personnel hospitalier, afin de retrouver les voies d’un fonctionnement normal. L’institution ordinale continuera de défendre des propositions allant en ce sens dans le débat public. »

#soutienauxurgenceslariboisière

Et l’Ordre de renouveler « sa pleine et entière confiance à l’ensemble du personnel hospitalier qui, chaque jour, prend en charge les patients avec le plus grand soin, notamment dans les services d’urgences ». Conclusion qui fera siffler bien des oreilles en haut-lieu : « L’Ordre ne saurait tolérer que le poids et la responsabilité des difficultés liées à l’organisation des établissements hospitaliers pèsent sur les professionnels de santé, dont le professionnalisme et le dévouement honorent l’ensemble du corps médical ».

Lariboisière, donc. Les médias se souviennent qu’en août dernier, les infirmières et les aides-soignantes de cet hôpital manifestaient pour dénoncer le manque d’effectif et les temps d’attente trop longs aux urgences, comme le relayait France Bleu.  #soutienauxurgenceslariboisière avait même été initié sur les réseaux sociaux. Interrogée la direction de l’hôpital de Lariboisière avait assuré au Monde qu’elle « remplaçait systématiquement et sans délai l’ensemble des départs des agents des urgences » et que « tous les postes sont aujourd’hui pourvus ». 

Drame prophétisé

Aujourd’hui les téléspectateurs des messes du 20 heures comme ceux des chaînes en continu découvrent le bel et antique ensemble hospitalier pavillonnaire. Et les mêmes sons : urgences saturées, incompréhension, drame prophétisé. Les syndicalistes s’expriment face aux caméras. La direction managériale fuit les journalistes. La direction générale est avenue Victoria. Quelques médecins parlent, des urgentistes extérieurs à l’établissement. Comme le Dr Gérald Kierzek, sur TF1 et France Info : « Hôpital Lariboisière : « On ne peut pas débiter du malade comme on fait sur une chaîne de production » »

« Le service [des urgences] est en surchauffe permanente. Les syndicats alertent en permanence en disant qu’il va y avoir un drame, malheureusement c’est ce drame-là et je crains que ce ne soit ni le premier ni le dernier ».

« On sait que ce service de Lariboisière est un des plus gros services d’urgences, qui a été construit en 1997 pour 120 malades par jour, et ils sont à plus de 300 malades par jour, donc les équipes font ce qu’elles peuvent, avec ce qu’elles ont en terme de moyens, c’est-à-dire pas grand-chose. Ce n’est c’est pas faute d’avoir alerté la direction générale [de l’AP-HP]. On ne peut pas débiter du malade comme on fait sur une chaîne de production, et c’est ce qu’on nous demande de faire en ce moment. »

Usines à malades

L’urgentiste médiatique Gérald Kierzek n’est pas un inconnu d’Agnès Buzyn. La ministre avait choisi cet « urgentiste et journaliste qui fait beaucoup d’information médicale » pour coprésider la « mission information et médicament » mise en place il y a un an et qui a remis son travail en septembre dernier – un document formulant une série de recommandations pour « améliorer les informations liées à l’utilisation des médicaments». Le Dr Gérald Kierzek était alors présenté comme « représentant des professionnels de santé, praticien hospitalier et chroniqueur santé pour Europe 1, France Télévision et Télé 7 jours ».

 Aujourd’hui Gérald Kierzek en appelle à Agnès Buzyn : « Il ne faudrait pas que la responsabilité retombe sur les infirmiers, les infirmières et les médecins ». Selon lui, il faut à tout prix qu’Agnès Buzyn comprenne qu’on ne peut plus faire des « usines à malades ». Il faut revenir à une « taille humaine », de façon à ne plus « oublier des malades sur des brancards ». Les oublier le soir avant de les retrouver morts, à l’aube, sur les mêmes brancards.

A quelle heure Agnès Buzyn le comprendra-t-elle ?

A demain

Surprise : après la crise du Levothyrox, un début de transparence sur le prix des médicaments ?

Bonjour

Bien joué : l’Agence France Presse est parvenue à se procurer le rapport de la « mission information et médicament » mise en place en décembre dernier – un document formulant une série de recommandations pour « améliorer les informations liées à l’utilisation des médicaments ». Un document que la Ministre Agnès Buzyn ne devait, officiellement, recevoir et commenter que dans l’après-midi. Et l’AFP d’annoncer, dans la foulée, les annonces à venir de la ministre des Solidarités et de la Santé.

Cett initiative avait été prise en septembre dernier, au plus fort de la crise du Levothyrox. Une crise qui avait, une nouvelle fois, mis sur le grill l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM).  C’était lors d’un   long entretien accordé par Agnès Buzyn à Jean-Jacques Bourdin, journaliste-vedette de RMC-BFMTV. La ministre refusait toute accusation de volte-face dans la gestion de cette crise.  Au nom de la transparence elle se disait alors pleinement favorable à la constitution d’une commission d’enquête parlementaire. Et pour améliorer la situation, elle annonçait la constitution une mission sur l’information des malades autour du médicament confiée non au Dr Michel Cymes mais au Dr Gérald Kerziek « urgentiste et journaliste qui fait beaucoup d’information médicale » 1.

Où en sommes-nous un an plus tard ou presque ? Mme Buzyn va sans surprise  « s’engager pour une information plus accessible, plus claire et plus réactive sur le médicament ». Et le ministère de confier que la ministre entend « encourager les remontées d’information de patients et de professionnels de santé ». Et ce avec la mise en place dès cette année d’une « stratégie de promotion de la déclaration des événements indésirables et le développement des technologies permettant de repérer des signaux faibles d’alerte en dehors du système de pharmacovigilance ».

Source unique pour « rétablir la confiance »

La communication d’urgence en cas d’alerte sur un médicament est quant à elle « confiée » à l’ANSM. Comment aurait-il pu raisonnablement en être autrement ? Mais, pour le reste, cette Agence est comme mise sur la touche payant au prix fort l’affaire du Levothyrox.

L’Agence France-Presse précise que la mission d’information juge « nécessaire » d’adopter une communication « plus cohérente, plus rapide et plus transparente » dans les contextes de crise. De façon plus générale, elle préconise dans ses conclusions une « source unique » d’information sur les médicaments, ainsi qu’un « effort accru de transparence » afin de rétablir ou de renforcer la confiance dans les autorités sanitaires.

Et pour répondre à ces recommandations, Agnès Buzyn a décidé de mettre en place « une source unique d’information publique sur le médicament en s’appuyant sur Sante.fr », le service public d’information en santé, en y intégrant le contenu du site officiel sur les médicaments.

Puis, et c’est essentiel, le ministère indique que, pour la première fois, les « patients » vont être représentés au Comité économique des produits de santé – structure qui négocie depuis toujours avec les firmes (et dans l’opacité) les prix ( les rabais et les possibles accords secrets) des médicaments ensuite remboursés par la Sécurité sociale. L’amorce, enfin, des prémices d’un début de transparence ?

A demain

1 Plus précisément la co-présidence de la mission était assurée par Magali Leo, représentante des patients, responsable du plaidoyer de l’Association Renaloo et anciennement chargée de mission du Collectif Interassociatif sur la Santé (aujourd’hui France Asso Santé)  et le  Dr Gérald Kierzek représentant des professionnels de santé, praticien hospitalier et chroniqueur santé pour Europe 1, France Télévisions et Télé 7 jours.

Deux membres de la mission étaient issus de la société civile : Corinne Devos : Administratrice de l’Association François Aupetit (AFA) Crohn RCH France, référente « écoute soutien et éducation thérapeutique du patient » ; Henri Bergeron, sociologue au CNRS-Sciences Po, coordinateur scientifique de la chaire santé de Sciences Po et co-directeur de l’axe santé du laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques de Sciences Po

Deux membres de la mission étaient également professionnels de santé : Dr Lucas Beurton-Couraud, médecin généraliste dans le Finistère, élu URPS Bretagne et membre du groupe expert « médicament » du Collège de Médecine Générale ; Dr Béatrice Clairaz-Mahiou, pharmacienne d’officine en région parisienne, élue URPS Ile de France, coprésidente de l’Européenne de pharmacie clinique officinale (EPCO) et spécialisée dans les soins de support et l’accompagnement des patients atteints de cancer.

Les rapporteures de la mission étaient issues du Conseil d’Etat : Dorothée Pradines, auditrice au Conseil d’Etat- Sara-Lou Gerber, auditrice au Conseil d’Etat

 

Vus à la télé : Drs Cymès et Kierzek versus Delon. La confraternité n’est plus ce qu’elle était

Bonjour

Delon (le fils, Anthony) joue depuis peu sur TF1 dans une série médicale. Cela s’appelle  Interventions. On peut voir ici ce qu’en dit la presse spécialisée. Soit, dans un hôpital public parisien, le  Dr Romain Lucas qui exerce deux spécialités : gynécologue-obstétricien et chirurgien pédiatrique. « C’est un ponte, dont le cœur est certainement aussi grand que son talent, racontent les gazettes. Un ancien enfant de la DDASS qui a tendance à s’occuper plus de ses patientes que de sa propre compagne. C’est une tête brûlée  et le soleil du service (sic). Un soleil autour duquel gravitent l’interne brillante, la sage-femme bienveillante, l’infirmière un peu spéciale, la patronne maternelle (…)

Avec Interventions, TF1 renoue  avec le genre et trouve en Anthony Delon son nouveau chevalier blanc. Un rôle de chirurgien charismatique et rebelle qui sied à l’acteur, même si celui-ci en fait des tonnes. La série n’évite pas les clichés, en particulier celui du héros qui sauve des vies à tour de bras. Les épisodes restent cependant prenants et agréables à suivre. »

Roussi

Depuis Les hommes en blanc (André Soubiran) le médecin semble né pour feuilletonner. Il atteint, on le sait, son apogée avec Gregory House (comme nous avons tenté de le montrer sur Slate.fr). Masi avec Interventions, où est-on ? Dans les coulisses parisiennes du spectacle l’affaire sentirait, dit-on, comme le roussi.

« Tout a commencé hier avec un premier tweet de Michel Cymès, au lendemain de la diffusion de la nouvelle série de TF1, nous raconte ainsi Télé 7 Jours.  « J’ai tenu 5 mn. 5 mn d’effarement médical » écrit alors le médecin-animateur du Magazine de la santé sur France 5. Et il semblerait que dans le milieu médical, cet avis soit partagé par plusieurs praticiens. »

Couche

« Aujourd’­hui, Michel Cymès en a rajouté une couche, nous raconte Voici’Je ne voudrais pas m’achar­ner sur Inter­ven­tions, mais [Anthony Delon est] chirur­gien gynéco, obsté­tri­cien, et pédiatre. Pourquoi pas ortho­pé­diste et ophtalmo, pendant qu’on y est ! ». C’est une bonne question. Et on peut remercier le Dr Cymès de l’avoir posée. Le Dr Cymès qui est quant à lui chirurgien spécialisé en ORL, joue avec Adriana Karembeu (France 2)  et qui rêve d’une carrière d’acteur après un passage dans La Vérité si je mens 3 avant de devenir le héros d’une bande dessinée.

Télé 7 Jours a voulu aller plus loin, en interrogeant « son » médecin – par ailleurs urgentiste à l’Hôtel-Dieu (Assistance Publique-Hôpitaux de Paris). « Notre docteur, Gérald Kierzek a regardé la fiction. Son diagnostic est sans appel : trop d’erreurs médicales ! « Anthony Delon incarne un chirurgien pédiatre et  gynécologue-obstétricien. Cette double spécialité, c’est impossible. Donc ça commence mal. Mais admettons… C’est une fiction ». Les séries ne peuvent jamais être le reflet exact de la réalité. Mais trop d’inexactitudes nuisent à la fiction. »

Urgences

« On voit par exemple une femme enceinte, polytraumatisée après un accident de voiture. Elle est prise en charge dans le service maternité. Ce n’est jamais le cas. Elle aurait dû être conduite aux Urgences. Tout cela n’est pas grave. Mais ces erreurs induisent de la confusion dans l’esprit des patients, explique Gérald Kierzek à Télé 7 Jours. Avec Michel Cymès et d’autres médecins, on prône la pédagogie médicale. On est des passeurs entre les médias et les gens. Or, ce genre d’erreurs est contre productive. »

Le magazine insiste : Ces approximations sont-elles une spécialité française ? « Pas si sûr à en croire notre médecin urgentiste : « Je suis toujours surpris des cas de « crise cardiaque ». Dans toutes les séries, françaises ou américaines, 80% des patients s’en sortent. Dans la vraie vie, seuls 5% survivent à un accident cardiaque. Résultat, il nous arrive souvent en intervention que les proches nous disent « Shockez-le, faites-lui un massage cardiaque comme dans la série… ». C’est difficile pour nous de leur dire que cela ne fonctionne pas comme ça. Et que tout ça ne sert à rien ». »

Béton américain

Il n’empêche que, Gérald Kierzek dixit, les séries américaines sont plus au point que chez nous. « Aux Etats-Unis, c’est béton. Il y a parfois des petits soucis de traduction, mais c’est hyper réaliste. Par exemple, Docteur House a été très utile pour notre profession. Car les gens ont compris qu’élaborer un diagnostic pouvait prendre du temps, qu’il y avait souvent plusieurs pistes à envisager… ». »

On comprend mieux, à le lire, pourquoi Le Dr Kierzek nous avait dit (sur Paris-Match et Europe 1) ne pas avoir goûté Hippocrate (le film). Pas assez rigoureux, trop invraisemblable. Insupportable. Un effarement médical dirait le Dr Cymès.

A demain