Les «Paradis pharmaceutiques» ou l’inquiétante délocalisation des expérimentations cliniques 

 

Bonjour

Dans l’ombre de la mondialisation, les délocalisations. Nous avons appris il y a peu la première implantation, chez un patient du Kazakhstan du cœur artificiel mis au point par Carmat. Soit la poursuite dans la capitale de l’ancienne république soviétique, d’un essai commencé en France où il avait généré quelques polémiques. Carmat a, depuis, annoncé, avoir obtenu le feu vert pour implanter son dispositif à l’Institut de la Médecine Clinique et Expérimentale (IKEM) de Prague, en République tchèque. Elle a aussi annoncé avoir fait des demandes similaires « dans quatre autres pays », sans toutefois préciser lesquels.

Si quelques indiscrétions sont parfois ici ou là glissées, la direction générale de Carmat se refuse à préciser les raisons précises pour lesquelles elle préfère désormais l’étranger à la France. Interrogée par le quotidien économique La Tribune, la société cotée en bourse reconnaît que les essais cliniques pourraient ainsi être « potentiellement » terminés plus vite en étant moins coûteux, tout en assurant que « ce n’est pas le but ».

« Si les modalités d’expérimentation du cœur artificiel interrogent, c’est que, à l’échelle mondiale, une dynamique de délocalisation des essais cliniques vers des pays dits à moindre coût est actuellement à l’œuvre. Initié depuis plusieurs années maintenant, ce mouvement concerne particulièrement la Chine, l’Inde, la Russie et les pays de l’ex-Union soviétique, explique Mathieu Noury, sociologue, conseiller à la recherche, (Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue) dans un papier original et documenté disponible sur le site The Conversation.

John Le Carré et la souplesse chinoise

M. Noury traite de ce phénomène (généralement encore ignoré des médias généralistes) dans un chapitre de son livre (« La nanosanté, la médecine à l’heure des nanotechnologies») 1 qui vient d’être publié aux Éditions Liber. « Désormais, un même essai clinique se déroule bien souvent dans plusieurs zones géographiques, explique-t-il. Le cas du Crlx101, une nouvelle approche pour combattre le cancer mise au point par la compagnie américaine de nanopharmaceutique Cerulean, en témoigne. L’étude de phase 1 a été réalisée aux États-Unis, et l’étude de phase 2, en Russie et en Ukraine, comme indiqué sur le site du gouvernement américain consacré aux essais cliniques. Il n’est plus rare de voir une phase d’essai réalisée dans plus de cinq pays à la fois, sur différents continents. »

Dans ce domaine la Chine et la Russie seraient, selon lui, les pays qui les pays qui connaîtraient le plus fort taux de développement, suivis de l’Argentine, de la République tchèque, de la Hongrie et du Mexique. « En raison de la souplesse de sa législation sur les cellules souches, la Chine est particulièrement engagée dans des essais en médecine régénératrice, ajoute l’auteur. C’est également le cas de plusieurs autres pays comme l’Inde, Taïwan ou la Pologne.

Rien n’est simple dans ce domaine et les arguments ne manquent pas pour déjouer les indignations réflexes – comme au temps de »The Constant Gardener » (« La constance du jardinier ») de John Le Carré. Les promoteurs peuvent ainsi faire valoir la diversité ethnique – permettant une généralisation plus grande des résultats cliniques. « Dans ces pays, les essais cliniques sont souvent le seul moyen d’avoir accès à des soins de santé pour les couches sociales les plus pauvres, ajoute M. Noury. Les essais sont considérés comme faisant partie intégrante des soins de santé depuis que, dans les années 1990, les États ont massivement adopté des politiques réformatrices d’inspiration néolibérale et privatisé le système de santé, en réduisant considérablement l’accès. »

Le rêve des Lumières

C’est ici oublier que si le traitement expérimenté a un quelconque effet positif sur l’état du patient, ce dernier n’aura plus accès au produit qu’il a contribué à développer une fois les tests cliniques terminés. Ce n’est pas là la seule perversité. « Un autre facteur expliquant l’attractivité de ces pays est la sous-médicalisation des patients qui y sont recrutés, ajoute M. Noury. N’ayant pas eu ou ayant peu d’accès à d’autres formes de traitements, ces sujets ne présentent pas de risques d’interférences entre médicaments lors des essais. Cela augmente les chances d’obtenir des résultats démontrant une efficacité positive du produit et de voir les autorités sanitaires américaines, canadiennes ou françaises en valider la mise sur le marché. »

Tout cela sans compter les économies réalisées via ces délocalisations, qu’il s’agisse des investissement dans les tests cliniques ou des délais plus courts pour parvenir à des résultats probants. Emergent ainsi de véritables « paradis pharmaceutiques » comme il existe toujours, envers et contre tout, d’éternels paradis fiscaux. :

Jusqu’où ira cette dynamique de délocalisation des essais cliniques ? « Ce phénomène pose, a minima, la question du respect des normes scientifiques, juridiques et éthiques des essais cliniques et des règles encadrant la recherche biomédicale » estime M. Noury. On peut aussi aller plus loin : combien de temps nous faudra-t-il avant de comprendre que les dispositions bioéthiques que l’on imaginait universelles n’étaient qu’occidentales ? Et combien de temps avant que l’on saisisse qu’elles sont désormais battues en brèche au sein même de cet occident des Lumières qui les avait rêvées ?

A demain

1 A noter aussi l’ouvrage de l’anthropologue américaine Adriana Petryna  «  When Experiments Travel « ( « Quand les expérimentations voyagent » encore non traduit en français – que font les éditeurs ?)

 

Homosexualité : combien d’euros à payer pour un cycle complet de fécondation in vitro ?

Bonjour

C’est un papier nettement plus concret que son titre ne pourrait le laisser supposer. Il vient d’être publié sur le site français  The Conversation : « « Procréation médicalement assistée pour toutes : une étape anthropologique qui reste à consacrer dans le droit ». Un papier signé Serge Rabier, chercheur associé en socio-démographie (Université Paris Descartes). Il développe quelques-unes des conséquences de l’avis que le Comité consultatif national d’éthique vient de rendre : une majorité des « sages » qui le compose ont jugé qu’il ne saurait plus y avoir, aujourd’hui en France, d’obstacle à l’ouverture de la procréation médicalement assistée pour toutes les femmes – et non plus uniquement pour les femmes vivant en couple hétérosexuel.

M. Rabier nous rappelle que cet avis est produit deux ans après celui du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes qui recommandait au Gouvernement et au Parlement d’étendre l’accès à la PMA aux couples de femmes et aux femmes célibataires. « Ainsi en quelques années, deux instances consultatives ont matérialisé une évolution sociétale majeure concernant les paradigmes nouveaux de la reproduction sexuée d’une part et, d’autre part, les conditions d’exercice et de reconnaissance de parentalités « nouvelles » : la monoparentalité et l’homoparentalité. »

Analyse du coût moyen

Avant d’évoquer les « enjeux anthropologiques de fond » qui sous-tendent ce débat l’auteur évoque la dimension socio-économique et financière. « Compte tenu des coûts de mise en œuvre de ces diverses techniques, beaucoup ont pensé questionner cette évolution sociétale au nom d’une approche purement gestionnaire » écrit-il.

Le coût moyen, pour l’Assurance maladie, d’un cycle de FIV complet est d’environ 4 100 euros et se décompose de la façon suivante : 1 300 euros en moyenne pour le traitement de stimulation, comprenant l’achat des médicaments et l’intervention des infirmières à domicile ; environ 500 euros pour la surveillance hormonale et échographique ; 600 euros en moyenne pour la partie biologique avec 430 euros pour la FIV classique et 750 euros pour l’injection intra-cytoplasmique de spermatozoïde (ICSI) ; environ 1 700 euros d’hospitalisation pour la ponction et le transfert.

En 2015, les 24 000 naissances obtenues après PMA représentent 2,9 % des naissances en France. Et certaines estimations prévoient que l’accès de la PMA aux femmes seules ou en couples conduirait à 4 000 naissances par PMA de plus sur une moyenne de 780 000 à 800 000 naissances par an. « Ainsi, cette nouvelle demande sociale, pour forte qu’elle soit du point de vue des désirs et des valeurs, reste assez faible numériquement » observe M. Rabier. Elle n’en soulève pas moins la question de leur prise en charge par l’assurance-maladie.

Deux solutions radicalement opposées

Voici, sur ce point, ce qu’écrit le Comité consultatif national d’éthique :

« La charge pécuniaire de l’utilisation des techniques d’AMP hors des indications médicales ne saurait porter sur les moyens financiers de l’assurance-maladie. La question se pose dès lors : les femmes en couples ou les femmes seules devraient-elles supporter seules les frais inhérents à leurs demandes d’aide à la procréation s’ils ne relèvent pas d’indications médicales, ou une certaine forme de solidarité pourrait-elle être envisagée ?

« Celle-ci pourrait prendre la forme d’une contribution partielle au coût du service public selon des modèles déjà en vigueur. Les prestations des centres agréés pour l’AMP pourraient être facturées au réel prix coutant par les établissements participant au service public hospitalier et encaissées comme des ‘’ressources propres’’.»

Et voici ce qu’écrit le Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes :

« Afin de garantir une égalité sociale d’accès à la technique, le HCEfh recommande d’aligner le mode de remboursement par la sécurité sociale des frais engendrés par les PMA pour les couples de femmes et les femmes célibataires, de la même manière que le sont ceux pour les PMA pratiquées par les couples hétérosexuels.

 « Aujourd’hui, dans le cas d’une PMA réalisée par un couple hétérosexuel, sont pris en charge : les actes de PMA jusqu’au 43e anniversaire de la femme ; une seule insémination artificielle par cycle, dans la limite de six inséminations artificielles ; quatre tentatives de fécondation in vitro. »

Dissociation

Où l’on voit à partir d’une position commune s’affronter deux conceptions radicalement opposées. On peut imaginer que ce sera sur ce point que se cristallisera la polémique. La question n’est plus, depuis longtemps, celle de la dissociation entre sexualité et procréation. Elle est dans une nouvelle symbolique qui prend la forme des limites économiques de la solidarité thérapeutique, limites qui restent à fixer.

On attend désormais du gouvernement, ou plus exactement du président de la République, l’annonce de la solution retenue par le pouvoir exécutif.

A demain

L’arrivée du paquet neutre n’a pas réduit les ventes de cigarettes. Bien au contraire.

 

Bonjour

« A ce stade, il n’y a aucun indicateur qui montre l’effet du paquet neutre » sur la consommation de cigarettes en France, explique Eric Sensi-Minautier, directeur de la communication à British American Tobacco (BAT), propriétaire de marques comme Lucky Strike et Dunhill. En clair depuis l’arrivée du paquet neutre en France, les ventes de cigarettes ont rebondi au premier trimestre, après une année 2016 en recul. Marisol Touraine (et les thuriféraires du paquet neutre) n’ont pas encore commenté le phénomène – un phénomène qui déjoue tous ses pronostics et vient, après d’autres, confirmer ce que les responsables politiques se refusent obstinément à entendre.

Au total, 10,82 milliards de cigarettes ont été livrées aux buralistes dans l’Hexagone entre le 1er janvier et le 31 mars, contre 10,67 milliards à la même période en 2016, soit une hausse de 1,4 % en volume. Ce sont là les chiffres de Logista France (groupe Imperial Tobacco), société qui dispose du quasi-monopole de l’approvisionnement des vingt-cinq mille bureaux de tabac français.

Mur de paquets

Un flop le paquet neutre ? Il faut ici écouter le Pr Bertrand Dautzenberg, pneumologue militant : « Nous n’attendions pas que le paquet neutre fasse baisser les ventes de cigarettes. Nous attendons plutôt un ralentissement de l’initiation des jeunes se retrouvant perdus face au mur de paquets identiques chez leur buraliste. »

Chaque addictologue sait que pour la personne devenue esclave du tabac l’essentiel n’est pas dans l’image mais bien dans l’argent 1. « Il est avant tout nécessaire de jouer sur les taxes, de manière à faire augmenter le prix du paquet de cigarettes. C’est ce que devra entreprendre le prochain président de la République » rappelle le Pr Dautzenberg. C’est très précisément ce que François Hollande n’a pas fait durant son quinquennat – un quinquennat marqué par le lancement d’un « Programme national de réduction du tabagisme ». Paquet neutre ou pas, ce dernier se révèle être un échec total faute d’avoir eu le courage politique d’augmenter de manière soutenue et continue les prix du tabac.

Le prochain président de la République ?  MM. Macron et Mélenchon, se sont (discrètement) déclarés favorables à un paquet de cigarettes à 10 euros dès 2017. M. Fillon et Mme Le Pen s’y opposent. Aucun ne dénonce cette absurdité sanitaire qui veut qu’en France l’Etat ne peut pas, de sa propre autorité, fixer librement les prix de vente du tabac (un tabac qu’il taxe à 80%). Pourquoi ?

A demain

1 Lire, sur Slate.fr et The Conversation, « Ces pays ont réussi à dissuader les gens de fumer » de Philippe Arvers, Médecin addictologue et tabacologue, Université Grenoble Alpes.

Les étudiants français en médecine sont-ils gangrenés par les marchands de médicaments ?

 

Bonjour

Joli tir groupé. A la fois sur le site The Conversation : « Les facs de médecine les plus indépendantes vis-à-vis de l’industrie pharmaceutique » et sur celui de la revue PLOS ONE : « Conflict of Interest Policies at French Medical Schools: Starting from the Bottom ». Le sujet est aussi repris dans Le Monde : « Prévention des conflits d’intérêts : les facs de médecine épinglées ». Où l’on apprend que l’association Formindep publie le premier classement des facultés « en fonction de leur degré d’indépendance vis-à-vis des laboratoires pharmaceutiques ».

Aider à progresser

C’est là une initiative originale qui devrait faire parler d’elle dans les amphithéâtres de médecine sinon chez Big Pharma. Elle s’inspire d’une opération similaire menée aux Etats-Unis en 2007. Ses auteurs ont adressé aux doyens de trente-sept facultés de médecine françaises un questionnaire (treize critères) visant à évaluer le degré de perméabilité sinon de compromission avec l’industrie des médicaments.  Le résultat est sévère pour ne pas dire lamentable. Toutes peuvent nettement mieux faire. Seules Angers et Lyon Est (Lyon 1) sortent-elle le nez de l’eau. Pour les auteurs « c’est un outil dont les étudiants doivent s’emparer au niveau local ».

 Ce travail lui-même n’est pas parfait mais il a pour but premier d’aider à progresser. Jusqu’où ? « Nous avons tout intérêt à avoir des liens avec l’industrie, à condition de mettre en place des garde-fous et d’être transparents, ce qui est le cas, aussi bien pour les contrats de recherche que pour les opérations de mécénat », explique au Monde le Pr  Frédéric Dardel, président de l’université Paris-Descartes. « Au niveau des facs, l’interaction avec les industries est très faible », assure pour sa part le Pr Jean-Luc Dubois-Randé, président de la conférence des doyens en médecine, qui se dit toutefois favorable à plus de transparence.

Court-circuiter

Une solution serait le court-circuit, la déconnexion : enseigner la thérapeutique non plus avec les noms commerciaux des médicaments mais en ne faisant référence qu’aux DCI (dénomination commune internationale). En France, il existe plus de 8.000 noms commerciaux de médicaments pour seulement 1.700 DCI.  On pouvait, en 2007, lire ceci sur le site de la Mutualité Française :

« Depuis septembre 2005, la Mutualité Française, la revue Prescrire et l’association de consommateurs UFC-Que choisir mènent une campagne d’information pour promouvoir « La DCI : le vrai nom du médicament ». Cette action s’est traduite par la publication de fiches pratiques expliquant les bonnes raisons de l’utilisation de la DCI. »

 Sept ans plus tard, où en est-on ? Que pourraient dire, sur le sujet, les enseignants, les doyens, les fabricants, les étudiants ? Sans oublier les pharmaciens.

A demain

Maladie de Lyme : la «goutte épaisse» n’aidera pas à sortir des brouillards du grand bazar

 

Bonjour

Pasteur a vécu. « Un germe, une maladie », c’est fini. Plus précisément c’est à la fois vrai et nettement plus compliqué. En ce début du troisième millénaire (et en France) la maladie de Lyme incarne à merveille la complexité de la biologie moderne –et  les impasses auxquelles elle conduit quand elle est impuissante à décrypter la pathologie à laquelle elle est confrontée.

Lyme alimente et cristallise bien des passions, bien des déraisons. On lit ici ou là des propos insensés et le politique peine à rapprocher ce continent de la réalité objectivable. Nous en sommes à de telles extrémités que l’on en vient à demander  à la justice, au droit, à des magistrats, ce qu’il en est de la fiabilité des tests de dépistage de cette entité pathologique aux contours contestés. 1

« Une situation inédite et assez déroutante pour les scientifiques qui, comme moi, travaillent sur le sujet dans leur laboratoire de recherche, résume Muriel Vayssier-Taussat sur le site The Conversation 2. Entre les tests homologués peu fiables, les tests non officiels peut-être plus fiables mais non évalués et les tests complètement fantaisistes défendus par des malades dans le désarroi, c’est… le grand bazar. »

Souffrances et charlatans

Le grand bazar et bien plus que cela. A commencer par nombreuses personnes diagnostiquées négatives par les « tests officiels », mais qui sont persuadées souffrir de la maladie de Lyme. Des personnes souvent en quête parfois désespérées de méthodes alternatives qui pourraient confirmer (ou pas) l’existence leur maladie et les aider à moins souffrir. Des personnes susceptibles d’être la proie de ce qu’il faut bien nommer des charlatans : « vendeurs ambulants de drogues qu’ils débitent à grand fracas de trompe et de boniments sur les places publiques, montés sur des tréteaux ou sur une voiture. »

Mme Vayssier-Taussat nous autorisera à dire qu’elle est tout sauf une novice 3. « Le défi, avec cette maladie encore en grande partie mystérieuse, est de trouver où, dans l’organisme, se loge la bactérie incriminée, explique-t-elle. Ou alors de repérer les traces qu’elle laisse durant sa migration depuis le point de piqûre vers d’autres parties du corps. Dans ce jeu de pistes, la bactérie semble être plus forte que les chercheurs. Pour le moment du moins. »

Elisa et Western Blot

Il faut lire son texte pour comprendre le cheminement de ce qu’il faut bien appeler la science. La recherche des anticorps dans le sang, la mise au point des tests Elisa et Western Blot – tests validés par une conférence de consensus qui s’est tenu il y a dix ans – conférence de consensus dont les conclusions sont désormais très discutées.  Mme Vayssier-Taussat :

« En France et ailleurs en Europe, la maladie de Lyme n’est pas due à une seule bactérie mais à plusieurs appartenant à cinq espèces différentes au moins, toutes du genre Borrelia. Pour mettre en évidence les anticorps produits par l’organisme au contact de ces bactéries, il faut donc utiliser des antigènes (les protéines de la bactérie reconnues par ces anticorps) qui puissent être reconnus quelles que soient les espèces bactériennes à l’origine de la maladie. Soit des antigènes communs à toutes ces bactéries, soit une combinaison d’antigènes qui couvre toutes les espèces de bactéries. Sauf que les fabricants de la vingtaine de tests sérologiques autorisés en France n’indiquent pas toujours les réactifs utilisés… Parfois leurs tests ne permettent de reconnaître que certaines bactéries, et on le sait. D’autres fois, on n’a pas cette information. »

Il y a encore le génie infectieux de Borrelia qui avance masquée et piège les tests Elisa et Western Blot. Dans cette jungle, une vingtaine de tests sont autorisés en France ? Si la fiabilité de certains a été établie, elle reste discutable pour d’autres, pour lesquels peu de données sont disponibles. Le Haut conseil de la santé publique a d’ailleurs recommandé dès 2014 que la sensibilité et la spécificité de l’ensemble de ces tests puissent être vérifiées.

Microscope à fond noir

Il existe aussi une autre voie diagnostique, non officielle : tenter de repérer Borrelia à l’œil nu, sous un microscope, à partir d’un peu de sang. En France et en Allemagne), des laboratoires d’analyses proposent cette vieille technique simplissime : le test « de la « goutte épaisse ». Elle consiste à observer une goutte de sang déposée sur une lame à l’aide d’un microscope à fond noir. Ce test est déjà utilisé pour repérer l’agent pathogène du paludisme.

Lisons Mme Vayssier-Taussat  sur The Conversation :

« Avertie par une association de patients que certains utilisaient cette technique à la maison, notre équipe a souhaité l’évaluer. En effet, si cette technique extrêmement simple à mettre en œuvre pouvait faire ses preuves, cela révolutionnerait, ni plus ni moins, le diagnostic de la maladie de Lyme. Nous avons ainsi réalisé un essai, avec nos collègues médecins de l’équipe du Pr Christian Perronne à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches (Hauts-de-Seine), sur deux groupes de sujets : des malades qui avaient obtenu un résultat positif en utilisant cette technique chez eux (témoins positifs de notre étude), et des personnes en bonne santé (témoins négatifs de notre étude).

Résultat : toutes ces personnes, malades ou non, se sont révélées positives au test de la goutte épaisse ! On voyait bien des bâtonnets en forme de petits serpents, ressemblant à s’y méprendre à la forme typique de Borrelia, sortir des cellules de malades… mais aussi de celles des personnes en bonne santé. Nous avons conclu que cette technique ne pouvait pas être utilisée comme moyen de diagnostic, puisqu’elle déclarait positifs des individus malades, mais aussi des individus en bonne santé. »

Utiliser des pincettes

Cette spécialiste expose les autres pistes actuellement suivies, comme traquer l’ADN de Borrelia dans tous les fluides du corps et les tissus biologiques où elle pourrait se loger ou transiter : le sang, les urines ou le liquide céphalo-rachidien. On peut aussi tenter de mettre en évidence des cellules du système immunitaire du patient qui auraient été en contact avec Borrelia. C’est le test de l’Elispot, est proposé par certains laboratoires d’analyse médicales qui l’utilisent, habituellement, pour le diagnostic de la tuberculose.

« En dépit de mes recherches dans la littérature scientifique, je n’ai trouvé aucune donnée permettant d’affirmer que ce test a une spécificité et une sensibilité acceptable pour être employé dans le diagnostic de la maladie de Lyme, écrit Mme Vayssier-Taussat. Les résultats de l’Elispot sont donc à prendre avec une grande précaution. D’autant qu’ils coûtent très cher (environ 300 euros) et que dans leur désarroi, certains malades se retrouvent à débourser des sommes importantes pour un résultat non probant. » Charlatans ?

Peut-on espérer disposer un jour d’un test efficace contre la maladie de Lyme ? « Oui » répond la directrice de recherche à l’Inra Mais elle ne nous dit pas combien de temps nous devrons encore errer dans les allées et les brouillards du grand bazar.

A demain

1 La Cour d’appel de Colmar devait rendre le 14 décembre, son arrêt dans le procès des « rebelles » de Lyme. L’un des prévenus, pharmacienne, pratiquait dans son laboratoire d’analyses à Strasbourg une « méthode alternative » de dépistage. Elle a été condamnée en première instance à neuf mois de prison avec sursis pour « escroquerie ». Au mois d’octobre, 130 patients regroupés dans un collectif baptisé Lymaction ont déposé plainte contre les laboratoires fabriquant les tests officiels auxquels ils reprochent leur manque de fiabilité.

2 « Lyme : le grand bazar des tests de dépistage » The Conversation, 14 décembre 2016

3 Muriel Vayssier-Taussat est directrice de recherche à l’Inra, responsable de l’équipe Vectotiq, sur le thème écologie des agents pathogènes transmis par les tiques, à l’Ecole nationale vétérinaire d’Alfort. De formation universitaire, elle est docteur en microbiologie et travaille sur la thématique des tiques depuis 2001. Elle a écrit une soixantaine d’articles sur les infections transmises par les tiques. Son équipe fait partie de l’unité Inra-Anses-Enva « Biologie moléculaire et immunologie parasitaires ».

Elle développe des approches basées sur les nouvelles méthodes de séquençage à haut débit pour la découverte de nouveaux agents pathogènes transmis par les tiques.  Ses projets prennent en compte les agents pathogènes dans leur environnement microbien, un concept qui prend le nom de « pathobiome ». Elle a notamment dirigé une thèse sur les « Mécanismes de persistance de la bactérie Bartonella » dans son hôte réservoir.

Elle a été membre du groupe de travail sur l’état des connaissances sur la Borréliose de Lyme, qui a remis son avis au Haut conseil de la santé publique. Elle est aussi membre du conseil scientifique de la Fédération française contre les maladies vectorielles à tique.

 

Boissons sucrées : interdisez-les aux plus pauvres nous dit l’Organisation Mondiale de la Santé

 

Bonjour

Interdire. Interdire faute de savoir expliquer pour convaincre. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) vient d’appeler tous les gouvernements de la planète à « taxer les boissons sucrées ». Ce serait, selon elle la seule méthode permettant de  combattre les épidémies croissantes d’obésité, de diabète de type 2, et de caries dentaires. Où l’on retrouve les délices de la fiscalité comportementale qui fait le miel de quelques sénateurs français. Il s’agit ici, pour faire court, de « recourir à la fiscalité pour influencer les comportements jugés à risque en matière de santé publique ». On sait ce qu’il en est de l’alcool et du tabac. La menace se rapproche aujourd’hui du sucre, cette autre source d’ addiction, bien présente dans nos gène 1.

Vies sans douceurs

Encore absent des médias généralistes français le sujet est traité par la BBC : “Tax on sugary foods and drinks backed by World Health Organisation”.  Tout résulte ici d’un nouveau rapport de l’organisation onusienne : « L’OMS préconise l’application de mesures au niveau mondial pour réduire la consommation de boissons sucrées ».

Selon ce rapport, intitulé Fiscal policies for Diet and Prevention of Noncommunicable Diseases, les politiques fiscales nationales conduisant à une augmentation minimale de 20%  du prix de vente au détail des boissons sucrées conduiraient à une baisse proportionnelle de la consommation de ces produits. Et une baisse de la consommation de boissons sucrées a effet une réduction de l’apport en «sucres libres» et de l’apport calorique global – soit  un recul du nombre des cas de surpoids, d’obésité, de diabète et de carie dentaire.

«Si les pouvoirs publics taxent les boissons sucrées, ils peuvent éviter des souffrances et sauver des vies. Ils peuvent aussi faire baisser les dépenses de santé et faire augmenter les recettes pour investir dans les services de santé» explique, depuis la Suisse, le Dr Douglas Bettcher, Directeur du Département Prévention des maladies non transmissibles de l’OMS.

Précarité et sucreries

Le Dr Bettcher n’est pas le seul à monter au créneau. Il y a aussi le Dr Francesco Branca, Directeur du Département Nutrition pour la santé et le développement de l’OMS. Ecoutons-le :

«Le sucre n’est pas nécessaire du point de vue nutritionnel. Nous recommandons de maintenir l’apport éventuel en sucres libres à moins de 10% des besoins énergétiques totaux et de le ramener à moins de 5% si l’on veut obtenir des bienfaits supplémentaires sur le plan de la santé. C’est l’équivalent d’un seul verre de 250 ml de boisson sucrée par jour.»

Dans sa sagesse le rapport de l’OMS signale aussi que les plus pauvres sont les plus sensibles à l’évolution des prix des boissons et des denrées alimentaires et sont donc celles pour qui les bienfaits sur la santé seront les plus grands. Rien n’est dit sur les plaisirs que le sucre peut fournir aux plus démunis. Rien n’est dit, non plus, sur les inégalités inhérentes à une telle mesure: pourquoi laisser les riches exposés aux risques sucrés? On attend, sur ce sujet aussi, les propositions des candidats à la direction de l’OMS – parmi lesquels, on le sait, Philippe Douste-Blazy.

A demain

1 A lire, sur le site The Conversation : « Une histoire du sucre, ce produit inutile que nous chérissons ». Ce texte est signé Mark Horton (professor in Archaeology, University of Bristol), Alexander Bentley (professor and Chair of Comparative Cultural Studies, University of Houston) et Philip Langton (Senior Teaching Fellow in Physiology, University of Bristol).

Si les «anti-transpirants» sont plus à risque que les «déodorants» pourquoi ne pas le dire ?

 

Bonjour

L’affaire « anti-transpirants-cancer du sein » enfle. Il y a désormais les médias qui « en parlent » et ceux qui s’y refusent, faute le plus souvent de pouvoir véritablement exposer les tenants et les aboutissants, les nuances et les contre-nuances, les embarras des spécialistes et le mutisme des institutions sanitaires spécialisées. Où est l’Institut national du cancer ? Où sont l’Inserm, le CNRS, l’Anses, l’ANSM ? La ministre de la Santé et celle de l’Ecologie ?

Les médias qui en parlent, au risque de panurger. Et les autres qui font une croix sur le sujet. Et puis il y à ceux qui en avaient déjà parlé. C’est le cas du site (inégal mais souvent intéressant) The Conversation. C’était, en l’occurrence le 29 octobre 2015 : « Déodorant, oui, anti-transpirant, non ». Une leçon de pédagogie sous la signature de deux universitaires de Nantes : Céline Couteau (maître de conférences en pharmacie industrielle et cosmétologie) et Laurence Coiffard (professeure en galénique et cosmétologie).Une leçon reprise par Slate.fr: « Faut-il arrêter de mettre du déodorant? »

Zazie et les sudations

Déodorant ou anti-transpirant ? Nous évoquions pour notre part le temps venir le temps des déodorants assassins. Mmes Couteau et Coiffard préfèrent Raymond Queneau à Julien Duvivier. Le temps des assassins fête ses soixante ans, Zazie et son métro en ont trois de moins. Superbe roman qui commence avec « Doukipudonktan ». Les fragrances des foules parisiennes sont-elles toujours ce qu’elles furent ? Peut-être pas. Si oui pourquoi ?

 « Pour lutter contre les odeurs corporelles, plusieurs catégories de cosmétiques sont disponibles. Produits d’hygiène (savons, gels douche, laits nettoyants…) d’une part, déodorants et anti-transpirants (sticks, roll-on, spray, émulsions) de l’autre. Alors déodorant ou anti-transpirant ? La question relative à ces cosmétiques se pose puisque l’on doit être en mesure de choisir l’un ou l’autre des modes d’action.

« Mais ce n’est pas ce qui se produit : depuis bien longtemps déjà on mélange allègrement les deux notions. On voit ainsi sur le marché nombre de déodorants contenant des sels d’aluminium à propriétés anti-transpirantes. La confusion la plus grande règne dans les esprits et sur le marché. On assiste également à une surenchère des allégations avec des produits présentés comme efficaces pendant 24, 48 ou même 96 heures. Sans commentaires ! »

Bombes olfactives

Qui veut  comprendre la différence entre ces deux catégories de cosmétiques doit se pencher sur les listes de leurs ingrédients. Un déodorant peut être composé d’antiseptiques qui limitent la prolifération des micro-organismes cutanés, d’actifs désodorisants ou « séquestrants » qui se lient chimiquement avec les molécules malodorantes afin de les neutraliser, d’antioxydants qui ont pour but d’éviter le rancissement des corps gras ou bien encore de parfums qui masquent tant bien que mal les odeurs corporelles…

Les deux universitaires ligériennes expliquent qu’un  anti-transpirant, quant à lui, est généralement formulé à base de sels d’aluminium, le chlorhydrate d’aluminium étant l’ingrédient phare des préparations du commerce. Or tous les sels d’aluminium agissent selon le même mécanisme. Molécules irritantes, elles créent une inflammation au niveau de la zone d’application. Celle-ci engendre immanquablement un épaississement cutané. Le pore des glandes sudoripares est progressivement obturé du fait de la multiplication des cellules cornées. On utilise, pour désigner ce phénomène, une expression parlante : c’est la « théorie du bouchon ».

Soit on agit en amont de la production des odeurs (en s’opposant à l’évacuation de la sueur au niveau de la surface cutanée) Soit on prévient la formation des odeurs en utilisant des ingrédients qui réagissent chimiquement avec les petites bombes olfactives (acides gras, ammoniacs…) contenues dans la sueur.

Incontournable

Les deux universitaires focalisaient déjà sur « l’incontournable sel d’aluminium » :

« En ce qui concerne les anti-transpirants, ils contiennent quasi systématiquement un sel d’aluminium. Ces sels d’aluminium sont très nombreux et ne sont pas réglementés (on peut donc en incorporer à volonté dans les cosmétiques…). Le sel le plus efficace, mais également le plus irritant, est le chlorure d’aluminium (AlCl). Boudé par l’industrie cosmétique qui n’y a plus recours, c’est l’actif phare des laboratoires Etiaxil qui ont créé à son intention une catégorie de produits dénommés « détranspirants ». Cette catégorie n’a aucune légitimité réglementaire. Notons que le sel double d’aluminium et de zirconium est, contrairement aux autres sels, réglementé. Du fait de sa toxicité pulmonaire, il est interdit pour une présentation sous forme d’aérosols.

Le chlorhydrate d’aluminium est certainement le sel le mieux représenté dans les cosmétiques anti-transpirants. On le retrouve également fréquemment dans des cosmétiques affichant la mention « déodorant », ce que l’on ne peut que déplorer. Ces sels d’aluminium sont également présents dans les « déodorants  stress protect (innovation Nivea) » permettant de lutter contre la « sueur de stress » particulièrement odorante. Ceux-ci contrairement à ce que l’on pourrait croire possèdent des formules copier-coller des anti-transpirants classiques…

Quant à la pierre d’alun, proposée dans le cadre des cosmétiques biologiques, c’est un sel d’aluminium comme les autres. D’un point de vue chimique, il s’agit d’un sel double d’aluminium et de potassium (KAl(SO)). D’un point de vue toxicologique, tous ces sels, c’est bonnet blanc et blanc bonnet !!! »

Faire la transparence

Pour ce qui est des risques toxicologiques les déodorants sont innocentés.  Il n’en va pas de même  des anti-transpirants.

« Des inquiétudes (de la part du consommateur) existent, ce qui explique pourquoi un grand nombre de formules contenant des sels d’aluminium sont baptisées pudiquement du nom d’« anti-transpirants ». L’utilisation d’anti-transpirants est-elle à mettre en lien avec le risque accru de cancer du sein (le quadrant supéro-externe est la zone la plus touchée et également la plus proche de l’aisselle, zone d’application des cosmétiques permettant d’atténuer les odeurs corporelles).

« Les éléments en faveur de ces allégations sont les suivantes : l’aluminium est considéré comme un perturbateur endocrinien par certains chercheurs (ce n’est pas le seul, à en croire certains auteurs, TOUT revêt un caractère de « perturbateur endocrinien »), la sueur est la voie majeure d’excrétion de l’aluminium systémique (en diminuant le volume de sueur émise, on perturbe le processus naturel de détoxification de l’organisme d’où des conséquences pour la santé), la sueur est une voie d’excrétion de phéromones à noyau androstène (en bloquant la sécrétion, on évite la libération de ces molécules très odorantes qui restent dans l’organisme augmentant ainsi le taux d’« hormones » circulantes). Les éléments en défaveur de ces allégations sont un passage transcutané de l’aluminium extrêmement faible dans le cas d’une peau non lésée, l’implication de nombreux facteurs dans le développement des cancers et celui des maladies dégénératives. Rappelons enfin que l’aluminium n’est pas exclusivement présent dans les cosmétiques, mais qu’on en retrouve également dans l’eau de boisson, dans l’environnement, dans la fumée de cigarette…

En conclusion (et faute de pouvoir trancher définitivement la question du cancer du sein) on peut estimer que du fait même de son mode même d’action (blocage d’une fonction physiologique) l’anti-transpirant n’est pas le cosmétique idéal. Pourquoi, dès lors, ne pas en informer en toute transparence les utilisateurs ?

A demain