L’alcool et la mer à boire : l’absurdité radicale d’une publicité gouvernementale

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Septembre et ses vendanges. Les gazettes font écho à ce nouveau rituel marchand de la grande distribution que sont les « foires au vin ». Le Journal du Dimanche n’échappe pas à la règle. Avec, page 11, une pleine page d’une publicité aujourd’hui incongrue. Elle est financée par le ministère des Solidarités et de la Santé.

Slogan : « Réduire sa consommation d’alcool (…) Franchement, c’est pas la mer à boire ».

« La mer à boire » 1 … Faudrait-il, ici, rire ? Les personnes souffrant d’une dépendance à l’alcool – de même que les médecins et soignants les prenant en charge – apprécieront les affiches montrant ce tour de force publicitaire anonyme. Ceux qui connaissent les supplices du sevrage goûteront tout particulièrement le recours au franchement. Quant aux vignerons, ils dénoncent déjà la présence du tire-bouchon qui orne cette publicité gouvernementale. Comme si le vin était la seule boisson concernée par la dépendance alcoolique.

Les publicitaires et le ministère ne font aucun commentaire. S’ils devaient sortir de leur silence sans doute invoqueraient-ils la dimension symbolique de cet ustensile. Et sans doutent évoqueraient-ils le nécessaire humour qui peut pimenter la publicité. Encore faut-il savoir doser pour ne pas devenir immangeable. Comme avec cette autre affiche gouvernementale qui parle de la « fin des haricots » pour inciter à manger « plus de légumes et de céréales complètes ».

A demain

1 La « mer à boire » ? On en trouverait la première trace chez La Fontaine dans sa fable « Les deux chiens et l’âne mort » :

« (…) L’homme est ainsi bâti : quand un sujet l’enflamme,
L’impossibilité disparaît à son âme.
Combien fait-il de vœux, combien perd-il de pas,
S’outrant pour acquérir des biens ou de la gloire !
Si j’arrondissais mes états !
Si je pouvais remplir mes coffres de ducats !
Si j’apprenais l’hébreu, les sciences, l’histoire !
Tout cela, c’est la mer à boire ;
Mais rien à l’homme ne suffit. (…)»

Neuroéthique : demain les ordinateurs et les neurones humains ne feront-ils plus qu’un ?

Bonjour

Elon Musk est un cas. PDG de multiples sociétés futuristes (dont SpaceX) il nourrit aussi une passion compliquée pour l’intelligence artificielle. Aujourd’hui il lance la société Neuralink  pour développer une technologie mariant cerveaux humains aux ordinateurs. Applications à venir : « amélioration du développement de l’intelligence artificielle, possibilité d’accéder à des performances intellectuelles plus importantes, faculté de contrôler des objets par la pensée, sauvegarde de sa mémoire etc. ».

The Wall Street Journal vient de s’en faire l’écho.  Et Elon Musk a publié un message sur Twitter, affirmant qu’un long article sur Neuralink allait être mis en ligne sur le site de vulgarisation Waitbutwhy.

Dans un premier temps, comme souvent, des perspectives thérapeutiques sont avancées : certaines formes d’épilepsies ou de dépressions sévères. Ensuite il s’agira de passer de la correction du pathologique à l’amélioration du normal existant.

Machines et fusion

« Un peu selon le même schéma que le développement de SpaceX, qui a commencé par réaliser des vols commerciaux rentables (envoi de satellite ou de vivres pour l’ISS), pour ensuite mettre en place des plans pour coloniser Mars » résume The Huffington Post (Gregory Rozieres) . Une démarche d’autant plus surprenante qu’Elon Musk  met en garde contre l’émergence d’une hypothétique intelligence artificielle qui pourrait dépasser l’humain. Pour lui, la seule réponse possible à cela est de permettre à l’homme de fusionner avec la machine, grâce à des « lacis neuraux » – une technologie qui permettrait de relier le cerveau à un ordinateur de manière bien moins invasive que les implants actuels.

« Lacis neuraux » ?  L’équivalent de filets minuscules qui se connecteraient aux neurones cérébraux. D’abord imaginés par l’auteur de science-fiction Iain Banks, ceux-ci sont devenus bien réels quand des chercheurs ont annoncé avoir réussi à créer quelque chose de similaire en 2015. Le dispositif est si petit et souple qu’il pourrait être injecté à l’aide d’une simple aiguille. Un vrai sujet de neuroéthique et de chirurgie de l’âme.

Transhumanisme et intégrisme

Mathieu Terence a le même âge qu’Elon Musk. Ecrivain, poète et essayiste – auteur du précieux « Le transhumanisme est un intégrisme », il dénonce avec force (dans Le Figaro) l’idéologie d’un mouvement « scientiste, matérialiste et ultralibéral ». Une utopie qui instaure « un nouveau monde en fonction des valeurs dominantes du précédent : jeunesse, efficacité, rentabilité ».

« Elon Musk est, avec Mark Zuckerberg, l’un des principaux argentiers du transhumanisme. Rien d’étonnant à cela. La Silicon Valley a repris le flambeau, en Californie, du millénarisme que prônaient il y a quarante ans les tenants du New Age à San Francisco. Simplement leur idéal est aux antipodes de celui, mystique, spirituel et anti-consumériste de ces oncles spirituels. Il est scientiste, matérialiste, et ultra-libéral. »

« Au fond, rien là que de très logique: le self made man absolu, tel que Musk l’incarne de façon relative et triomphante, est bel et bien le transhumain, écrit encore Terence. Cet IGM (individu génétiquement modifié) fait de sa personne sa propre petite entreprise dont l’unique but consiste à être le plus rentable possible dans le monde dans lequel il doit s’intégrer. L’ ‘’homme augmenté’’, que les neurosciences et le génie génétique rendent plausible aujourd’hui , est le fantasme d’un monde qui, au lieu de savoir donner à vivre une vie vraie, complète, libre, choisie, ou même simplement digne, à l’ensemble du genre humain, a pour but d’abolir la mort de quelques ressortissants, privilégiés. »

Et la France ? Selon Terence le scientisme 2.0 du transhumanisme à la Elon Musk y est incarné par Laurent Alexandre voire par Luc Ferry. Le nouvel ouvrage de Mathieu Terence («  De l’avantage d’être en vie ») paraîtra dans quelques jours chez Gallimard. Il est attendu.

A demain

 

Johan Cruyff est mort à 68 ans. Sa disparition n’a pas été commentée par les industriels du tabac.

Bonjour

Si vous avez quelques instants, et le cœur bien accroché, avant de lire ces lignes, regardez ceci : « Témoignage d’un footballeur ».

27 mars 2016. Dans Le Journal du Dimanche l’écrivain Philippe Delerm revient sur la mort de ce footballeur de génie : « On avait les cheveux longs comme Cruyff ». Delerm, tout en finesse nostalgique, célèbre la mémoire de Johan Cruyff mort d’un cancer broncho-pulmonaire le 24 mars à l’âge de 68 ans.

« Il inventa et mit en place une philosophie de jeu. Le style, il avait ça dans le sang. Celui des Blaugranas fait encore nos délices aujourd’hui. C’est le football intelligent, collectif, offensif, celui dont Messi est l’étoile et Iniesta l’âme secrète. Joueur, Cruyff était à la fois Messi et Iniesta.

 « Comme homme, il aimait la fumée. Un jour, il a dit qu’il avait deux passions : le football et la cigarette. Est-ce si étrange? Le football que Cruyff a inventé est immortel. Mais l’homme aimait se consumer, dominer là encore, se laisse griser par le pouvoir de tout mener, de tout détruire. De gros pépins cardiaques encore très jeune, et puis beaucoup plus tard le cancer du poumon. Il y a beaucoup d’orgueil dans l’autodestruction. Celui de Cruyff était immense. Il a choisi sa mort sans se douter de la place qu’il tenait dans notre imaginaire. Nous ne savions pas à quel point nos années soixante-dix lui ressemblaient. »

L’ultimatum de sa femme

C’est en octobre 2015 que l’entourage de Johan Cruyff annonce qu’il est atteint d’un cancer du poumon.  Mi février il avait déclaré : « J’ai le sentiment de mener 2-0 dans le match [contre le cancer] à la mi-temps, mais évidemment, ce n’est pas fini. Je suis sûr que je terminerai le match avec une victoire. » Depuis quelques jours ceux qui l’ignoraient ont découvert, dans les nombreuses nécrologies qui lui ont été consacrées, la vérité sur sa consommation massive de tabac durant sa carrière de joueur – y compris pendant les mi-temps de matchs – puis durant celle d’entraîneur ; découvert aussi ses antécédents cardiaques familiaux et la malaise dont il fut victime, en 1991, alors qu’il est entraîneur du FC Barcelone ; l’ultimatum de sa femme et l’intervention chirurgicale qui suivit ; découvert encore sa décision d’arrêter toute consommation de tabac et son engagement dans la lutte anti-tabac.

Tout cela est parfaitement rapporté par The Huffington Post : « Mort d’un cancer des poumons, Johan Cruyff était autant accro au tabac qu’au football » (Romain Herreros). Extraits :

« Autre temps, autre mœurs. S’il est difficile d’imaginer un entraîneur qui laisserait aujourd’hui son meilleur élément cloper à la mi-temps, il était tout autant inconcevable qu’un coach de l’époque empêche Johan Cruyff de s’en griller une dans les vestiaires.

« Quand il était joueur, il fumait pas mal, y compris pendant les matches, à la mi-temps, avant, après », rembobine pour Europe 1, Chérif Ghemmour auteur d’une biographie sur le footballeur. « La presse allemande et néerlandaise l’avait même baptisé de Wasem » (« la vapeur », allusion aux volutes de clopes qui émaillaient certains de ses entretiens avec les médias), explique encore ce dernier dans un article publié par So Foot.

Camel sans filtre (ou filtre arraché)

 Et si aujourd’hui une telle attitude recevrait un accueil plus que mitigé auprès de l’opinion, le « Hollandais volant » et sa clope au bec jouissaient à l’époque d’une certaine sympathie auprès du public. « Débutée précocement à l’adolescence à l’Ajax, son addiction tabagique (Camel sans filtre, ou filtre arraché) a paradoxalement fait partie de sa légende, au même titre que ses Pumas, ses chaînes en or, ses Ray Ban », explique encore Chérif Ghemmour. À tel point que l’industrie du tabac n’a pas hésité à le solliciter. Dans les années 1970, le numéro 14 a d’ailleurs joué dans une publicité pour une marque de cigarettes hollandaises. (…)

Sa consommation s’accélère lorsqu’il qu’il quitte la pelouse pour le banc de touche. « On raconte qu’il pouvait fumer jusqu’à quatre paquets par jour », selon le quotidienDe Volkskrant, évoquant les innombrables images de Cruyff allumant des cigarettes sur le bord du terrain alors qu’il était entraîneur. « Il l’a été encore plus quand il a été entraîneur. Avec le stress et sa situation difficile, il a augmenté les doses de tabac. Je crois qu’il était à deux-trois paquets par jour », détaille Chérif Ghemmour. C’est à ce moment là que la légende du football néerlandais va se faire très peur. « Il a eu cet accident cardiaque en 1991, quand il était entraîneur du Barça », rappelle le journaliste. Résultat, à 44 ans, il subit une triple pontage coronarien. « Une opération miraculeuse qui lui a permis de rester en vie ».

À ce moment précis, il négocie un virage à 180°. Il s’engage dans une campagne de prévention contre le tabagisme initiée par les autorités de la Catalogne. « Dans ma vie, j’ai eu deux passions : Jouer au football et fumer. L’une m’a tout donné, l’autre a failli tout me reprendre », expliquait-il dans un spot devenu célèbre où on le peut voir jongler avec un paquet de cigarettes.

L’industrie du tabac n’a pas commenté la mort de Johan Cruyff. Si vous êtes esclave du tabac, regardez  « Témoignage d’un footballeur ». Cela peut aider à se libérer.

A demain