Cannabis : en consommer tous les jours augmente le risque de souffrir de troubles psychotiques

Bonjour

Ce n’est pas certes pas une surprise : depuis Moreau de Tours (1804-1884) et son célèbre « Du Haschisch et de l’aliénation mentale » (1845)  les liens entre cannabis et psychoses ne cessent d’intriguer 1 – mais aussi de nourrir de redoutables polémiques médicales autant que politiques.  A l’aube du troisième millénaire le sujet prend de nouvelles dimensions avec l’accélération à travers le monde (hormis en France) d’un phénomène sans précédent de dépénalisation/légalisation de la consommation de ce psychotrope.

Aujourd’hui, à verser au dossier, la publication d’un important travail dans The Lancet Psychiatry. D’où il ressort que (par rapport à l’abstinence) la consommation quotidienne de cannabis multiplie par 3,2 le risque d’être victime d’un premier épisode de psychose. Et ce risque est multiplié par 4,8 avec une consommation un quotidienne de variétés de cannabis à forte concentration (plus de 10%) en principe actif delta9-THC – variétés de plus en plus fréquentes sur les marchés officiels ou mafieux (Londres, Amsterdam ou Paris).

Mafias Sans Frontières

Les auteurs ont mené leur travail sur onze sites européens (et au Brésil) à partir des  dossiers de 901 personnes ayant souffert d’un premier épisode de psychose comparés à ceux de 1.237 personnes non touchées ; ce pour analyser et comprendre les facteurs de risque associés à l’apparition du trouble. Pour ces chercheurs il s’agit ici de la première preuve directe que la consommation de cannabis a un effet sur l’incidence des troubles psychotiques. Ils estiment que si les types de cannabis « à forte puissance » n’étaient plus disponibles, 12% des cas de premiers épisodes psychotiques pourraient être prévenus en Europe.

« Ainsi donc cette étude confirme le potentiel psychogène du cannabis pris quotidiennement et fortement dosé en THC chez des personnes vulnérables qu’il s’agisse de l’âge (jeunesse) ou de l’association à un trouble mental non encore diagnostiqué, résume le Dr William Lowenstein, président de SOS Addictions. Peut-être en va-t-il de même pour l’alcool.»

Pour le Dr Lowenstein cette étude confirme aussi tout l’intérêt d’une ‘’régulation’’ du cannabis. «Or nous avons au moins une certitude, dit-il. Ce n’est pas ‘’Mafias Sans Frontières’’ qui va baisser les taux de THC et ne plus vendre aux mineurs. »

A demain

1 Sur ce thème : L. Curtis P. Rey-Bellet M. C. G. Merlo « Cannabis et psychose » Rev Med Suisse 2006; volume 2. 31635. Et encore : « Consommation de cannabis et troubles psychotiques », extrait de Inserm (dir.). Cannabis: Quels effets sur le comportement et la santé?. Rapport. Paris : Les éditions Inserm, 2001, XII- 429 p. – (Expertise collective). – http://hdl.handle.net/10608/171″

 

Dépressions : trente ans après le Prozac, voici Spravato®, la kétamine en spray nasal

Bonjour

« La Food and Drug Administration vient de donner son feu vert pour la mise sur le marché américain de l’eskétamine, nous apprend via la Revue Médicale Suisse, la newsletter des sociétés médicales cantonales romandes: (Stephany Gardier). Cette molécule sera réservée aux patients présentant une dépression résistante aux traitements standards. Le médicament sera disponible sous forme de spray nasal mais son usage devrait être restreint à un cadre hospitalier. En effet, l’eskétamine peut provoquer dans l’heure suivant son administration des effets secondaires importants (euphorie intense et sensation de dissociation notamment). Une demande d’autorisation de mise sur le marché a été déposée à l’Agence européenne du médicament fin 2018. »

Il s’agit ici de la spécialité Spravato® commercialisée par Janssen Pharmaceuticals, Inc. « C’est une évolution majeure dans le traitement de la dépression » a d’ores et déjà déclaré à l’AFP le Dr Pierre de Maricourt, chef de service de l’hôpital Sainte-Anne à Paris (qui a participé à deux des essais cliniques de phase 3 financés par Janssen, concernant les patients atteints de dépression résistante aux traitements habituels et la lutte contre les risques imminents de suicide chez les personnes déprimés). Ce sera a priori un traitement à délivrance hospitalière en raison de la nécessité d’une surveillance du patient dans l’heure qui suit l’administration du médicament. On ne le prend pas tous les jours et pas à la maison. »

La dernière évolution majeure dans le traitement de la dépression remonte à une trentaine d’années avec la mise sur le marché de la célébrissime fluoxétine (Prozac®). « Notre programme de recherche très complet sur l’eskétamine sous forme de spray nasal démontre un profil risques-bénéfices positif pour des adultes souffrant d’une dépression résistant aux traitements » actuels, a indiqué Husseini K. Manji, responsable des thérapies dans le domaine des neurosciences chez Janssen.

Spectaculaires effets secondaires

Il y a deux ans, à l’occasion d’une publication dans The Lancet Psychiatry,  Paul Keedwell, psychiatre à l’Université de Cardiff, déclarait : « la kétamine dans le traitement de la dépression est l’une des découvertes les plus excitantes en psychiatrie depuis des années. Cependant, plus de recherche est nécessaire ainsi qu’un registre qui permette aux chercheurs de partager de nouveaux résultats, positifs ou négatifs ». Un point de vue alors entièrement partagé, en France, par le Dr William Lowenstein, président de SOS Addictions.

L’eskétamine/kétamine antidépresseur agirait très vite – au bout de quelques jours – comparée à la plupart des autres spécialités commercialisés actuellement dans cette indication – qui peuvent mettre plusieurs semaines avant d’avoir un effet.

L’une des craintes suscitée par son utilisation réside dans les possibles et spectaculaires effets secondaires. En effet, la kétamine (utilisée en anesthésie-réanimation) est aussi surnommée « Special K », « Kit Kat » ou encore « vitamine K » ; c’est alors une drogue euphorisante intensifiant les perceptions sensorielles et pouvant conduire à des sensations de dissociation, de décorporation, de mort imminente.

Selon Janssen des effets secondaires de ce type ont été observés pendant les essais cliniques moins d’une heure après la prise du médicament – quand les patients étaient encore sous surveillance des équipes médicales – avant de se dissiper le même jour. Le Spravato® pourra être inhalé une ou deux fois par semaine précise le laboratoire – qui estime ne pas être inquiet quant au risque d’addiction. Ce qui reste à démontrer.

A demain

@jynau

1 En France la kétamine en tant que matière première est inscrite sur la liste des stupéfiants par l’arrêté du 8 août 1997. Ce classement était justifié par l’apparition de cas d’abus en milieu médical et l’émergence d’une consommation de kétamine dans les milieux festifs (« rave-party »), confirmée par une enquête réalisée en 2000 et 2001. Selon cette enquête, les produits impliqués, quand ils étaient identifiés, étaient le plus souvent des médicaments vétérinaires, plus fortement dosés que les médicaments à usage humain.

Cannabis et réussite scolaire : l’Etat dit non la recherche de la drogue dans la salive des lycéens

 

Bonjour

Il est des affaires mal engagées dont on se dit qu’elles feront long feu. Ainsi Valérie Pécresse, 48 ans, embarquée dans une abracadabrante histoire de « plan antidrogue » fondé sur des tests salivaires de détection du cannabis dans les lycées de la région Île-de-France – région que cette femme politiquement de droite préside.

L’histoire avait commencé en mai dernier. Promis en 2015 par la candidate Les Républicains, adopté par le conseil régional (la droite a voté pour, la gauche contre, le FN s’est abstenu) le plan «pour des lycées sans drogues et sans addiction» vient d’être retoqué cet été par Jean-François Carenco, préfet de la région Île-de-France. Dans une lettre adressée le 4 juillet à Valérie Pécresse, le préfet explique que la région outrepasse ses prérogatives dans le domaine sanitaire et social. «Prétexte fallacieux, estime-t-on dans l’entourage de Valérie Pécresse, cité par Le Figaro (Caroline Beyer). Le gouvernement est dans un double déni, non seulement démocratique, mais aussi un déni vis-à-vis des phénomènes d’addiction et de décrochage scolaire.»

Camarades non fumeurs

Très bien informé Le Figaro ajoute que dans une réponse au préfet datée du 20 juillet  Mme Pécresse s’étonne que «depuis dix-sept ans de gestion de gauche» les politiques éducatives mises en œuvre dans les lycées n’aient jamais été remises en cause par l’État, alors même que cette action comprend «de nombreuses interventions de prévention en matière de santé des jeunes». La présidente du conseil régional explique (une nouvelle fois)  que son projet « antidrogue » vise (aussi) à lutter contre le décrochage scolaire.

Évoquant un «double défi scolaire et sanitaire», elle rappelle les résultats d’une étude publiée dans The Lancet Psychiatry  en 2014 : Young adult sequelae of adolescent cannabis use: an integrative analysis”  – une étude selon laquelle les jeunes qui consomment du cannabis ont de risques supplémentaires d’échec scolaire par rapport à leurs camarades qui n’en fument pas. Une étude dont Le Figaro avait alors parlé ; une étude qui avait été vivement critiquée, notamment par Avner Bar-Hen, professeur de statistiques à l’université Paris-Descartes.

Abus précoce de THC

Addictologique l’affaire est devenue amplement politique. Le programme des tests salivaires défendu ces dernières années (par des ténors comme Jean-François Copé et Éric Ciotti) est largement critiqué  à gauche. «Un dispositif tout-répressif et stigmatisant qui traite chaque jeune comme un délinquant en puissance», dénonce le groupe socialiste et apparentés du conseil régional d’Île-de-France. «Une proposition à l’efficacité douteuse», selon le Premier ministre, Manuel Valls. Principal syndicat de chefs d’établissement, le SNPDEN-Unsa s’est quant à lui montré sceptique quant à la faisabilité et l’efficacité de tels tests en termes de prévention. 1

Le Figaro cite encore Valérie Piau, avocate spécialisée dans le droit de l’éducation. Selon elle de tels tests touchent à la liberté individuelle et à l’intégrité physique d’élèves – des mineurs qui plus est, mêem si leur scolarité a été retardée par l’abus précoce de THC.

La question a commencé à se poser avec acuité dans les années 2000, dans le secteur de BTP confronté à d’importants enjeux de sécurité. Et si les inspections du travail se sont d’abord opposées à ces tests, au nom de la liberté des personnes, elles sont de moins en moins nombreuses à le faire, explique Laurent Gamet, avocat spécialiste du droit du travail. Saisi de plusieurs recours, le Conseil d’État est appelé à se prononcer d’ici à un an sur le sujet. Soit bien après s’être prononcé sur la légitimité des interdits, sur le sable,  du burkini, chiffon rouge estival qui fait tomber le voile.

A demain

1 On observera que Benoît Hamon, ancien ministre de l’Education nationale et candidat à être candidat socialiste à la présidence de la République  propose  de légaliser le cannabis, avec une distribution contrôlée par l’Etat, pour « tarir l’économie souterraine et les violences ».

Champignons hallucinogènes et thérapeutiques : les nouveaux espoirs psychédéliques

Bonjour

Déprimés ou non, les jeunes la connaissent-ils sous ce nom ?  La psilocybine est un hallucinogène naturel, un hallucinogène de référence. Sa consommation modifie les perceptions. C’est un voyage : distorsions visuelles, auditives, synesthésies, euphories,  extases diverses et variées. En augmentant les doses on atteint des sommets plus que colorés, des mouvements kaléidoscopiques, un univers imaginaire sans équivalent.

Longtemps la psilocyline se cachait dans des champignons plus ou moins sacrés :  les psilocybes, les conocybes, les panaeolus ou les stropharias. Puis cet ester d’acide phosphorique (le 4-phosphoryloxy-N,N-diméthyltryptamine) fut isolée pour la première fois par le célèbre Albert Hofmann (découvreur du LSD). C’était en 1958, à partir de sclérotes du Psilocybe mexicana, cultivés au laboratoire du Muséum national d’histoire naturelle de Paris par Roger Heim, éminent mycologue français.

Quasi-mystique

Tout n’est certes pas rose avec cette molécule. Pour autant il semble acquis que la psilocybine n’induit  pas de dépendance physique, et que sa toxicité somatique est quasi nulle. Il existe toutefois des effets secondaires pouvant être désagréables et elle peut être à l’origine d’accidents psychiatriques graves et durables (« syndrome post-hallucinatoire persistant », à savoir angoisses, phobies, état confusionnel, dépression voire bouffées délirantes aiguës).

Parallèlement à la dimension quasi-mystique de cette substance, il y a sa dimension thérapeutique – dimension quelque peu mythique. Le champ des possibles potentiels est vaste : troubles obsessionnels compulsifs, les algies vasculaires de la face, douleurs résistantes et soins palliatifs. Des essais de psychopharmacologie  sont menés sur des patients déprimés atteints de cancer en phase terminale.

C’est dans ce contexte qu’il convient de resituer une petite étude publiée dans la revue britannique The Lancet Psychiatry : “Psilocybin with psychological support for treatment-resistant depression: an open-label feasibility study”. « C’est la première fois que la psilocybine a été testée dans le traitement potentiel des dépressions majeures », souligne le Dr Robin Carhart-Harris, de l’Imperial College de Londres, premier signataire de cette étude.

Dépressions et champignons mystiques

Les chercheurs britanniques ont testé la célèbre molécule sur douze patients atteints de dépression modérée à sévère – états dépressifs observés depuis plus de quinze ans en moyenne et résistants aux différents traitements). Après un traitement initial de deux jours, les patients ont été suivis pendant trois mois. Selon les chercheurs, ses effets psychédéliques ont été observés entre 30 et 60 minutes après la prise des gélules (effet culminant 2 à 3 heures après). Une semaine plus tard, les douze patients montraient  tous une amélioration et huit étaient en rémission. Au bout de trois mois, cinq étaient encore en phase de rémission.

Le très petit nombre de patients, le recul relativement faible et l’absence de double aveugle contre plaecbo interdisent de tirer des conclusions solides. Des essais complémentaires devraient, autant que faire se peut, se poursuivre. Et les mécanismes d’action (sur les récepteurs de la sérotonine ?) être approfondis.  Pour le Dr Carhart-Harris il n’y a là aucun remède magique. Cette recherche a été soutenue par la Fondation Beckley et Medical Research Council du Royaume-Uni. D’ores et déjà se pose le problème du financement des recherches ultérieures – ou pour le dire autrement de la rentabilité pour l’industrie pharmaceutique de l’usage d’une molécule présente, depuis des millénaires, dans des champignons mystiques.

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« Noir c’est noir », mais tous les ados gothiques ne sont pas des dépressifs chroniques

Bonjour

C’est, renouvelée, la vieille question de l’habit et du moine. Une équipe de psychiatres et psychologues britannique, dirigée par le Dr Lucy Bowes du département de psychologie expérimentale à l’université d’Oxford, a cherché à quantifier les risques dépressifs et suicidaires auxquels seraient spécifiquement exposés les adolescents devenus adhérents à la contre-culture gothique.

 En clair: les traits caractéristiques de leurs comportements et de leurs choix (corporels et vestimentaires notamment) doivent-ils être plus ou moins compris comme une symptomatologie renvoyant à un tableau plus ou moins psychiatrique? Le «gothique» est-il pathologique ? Leurs conclusions sont publiées le 28 août dans The Lancet Psychiatry.

« Effet dose»

Ce travail a été mené auprès de 3694 adolescents britanniques (recrutés via la «Avon Longitudinal Study of Parents and Children»). L’attention des chercheurs était focalisée sur ceux qui avaient embrassé la mouvance gothique vers l’âge de 15 ans. Tous les volontaires ont accepté de répondre à des interrogations spécialisées quant à leur état psychologique (états dépressifs, automutilations, tendances suicidaires) à leur majorité. Ils étaient également interrogés quant à leurs adhésions aux différentes sous-entités plus ou moins constitutives de cette contre-culture (sporty, populars, skaters, chavs, loners, keeners, bimbos).

Les résultats obtenus semblent sans ambiguïté: à 18 ans les adolescents «gothiques» étaient trois fois plus susceptibles d’être cliniquement dépressifs (et cinq fois plus susceptibles d’automutilations) que les autres jeunes. Il semble également exister un «effet-dose»: plus l’adhésion aux valeurs du mouvement est forte, plus les symptômes psychiatriques sont fréquents. En 2006 une étude écossaise menée sur le même thème et publiée dans le British Medical Journal était parvenue à des conclusions similaires.

Qu’en conclure? C’est bien là la question.  «Notre étude ne montre pas que le fait d’être un goth induit la dépression ou l’automutilation, reconnaît le Dr Lucy BowesMais plutôt que certains jeunes Goths sont plus vulnérables.» 

Automutilations

Les données épidémiologiques laissent par ailleurs penser que les syndromes dépressifs (et les gestes d’automutilation) chez les adolescents britanniques ne concernent pas, loin s’en faut, les seuls membres de la mouvance gothique. Des données très directement socio-économiques semblent également jouer.

 Rien, en d’autres termes qui permettent d’établir une quelconque relation de causalité. Rien non plus qui ne permet d’invalider une thèse opposée, celle qui fait valoir que l’adhésion à cette contre-culture peut-être comprise comme la nouvelle expression d’un nouveau rituel communautaire rebelle permettant aux adolescents qui le choisissent de se constituer une identité. La marginalisation inhérente à la mouvance gothique ne serait alors, qu’un miroir grossissant et paradoxal, une forme d’artefact attirant l’attention sur des adolescents plus fragiles.

 Les auteurs concluent de leurs observations qu’un intérêt particulier devrait être apporté aux jeunes de cette communauté où il conviendrait d’identifier les membres psychologiquement les plus fragiles de manière à leur fournir une aide adaptée. C’est là une proposition raisonnable qui risque fort, en pratique, de se heurter à la volonté de marginalisation qui, précisément caractérise généralement cette contre-culture.

A demain

Ce texte a initialement été publié sur Slate.fr

Tabac, nouveaux dégâts: l’addiction tabagique est désormais soupçonnée de favoriser la maladie schizophrénique

Bonjour

C’est une nouvelle charge, lourde et médicale, contre la consommation de tabac. Elle est publiée dans la revue The Lancet Psychiatry  (le résumé est disponible ici). Et cette publication est associée à un commentaire.  On peut en voir un résumé journalistique sur le site de la BBC (James Gallagher).

Raisons obscures

En substance : une large méta-analyse de chercheurs du King’s College London qui concluent à un lien dépassant la simple association entre maladie psychotique (schizophrénie) et tabagisme.  L’association tabagisme-psychose n’est pas nouvelle mais ses raisons demeurent obscures.  Pourquoi ces malades sont-elles, plus encore que la moyenne, susceptibles de fumer ? Serait-ce une sorte d’auto-médication ? Faut-il y voir un élément du cortège des symptômes ? Un des effets secondaires des antipsychotiques ?

La méta-analyse a embrassé une soixantaine d’études d’observation réunissant au total 14 555 fumeurs et 273 162 non-fumeurs. L’analyse des taux de tabagisme chez les participants présentant un premier épisode psychotique montre que  57% sont fumeurs, qu’ils sont trois fois plus susceptibles de fumer, que les fumeurs quotidiens psychotiques ont développé leur psychose un an plus tôt que les non-fumeurs pouvant leur être comparés. Des éléments qui mettent à mal l’hypothèse du tabagisme visant  à atténuer les symptômes de psychose.

Prendre au sérieux

Pour les chercheurs britanniques  plusieurs éléments suggèrent fortement une relation de cause à effet. Voici ce qu’en dit le Dr James Mac Cabe, auteur principal de l’étude : « Bien qu’il soit difficile de déterminer le sens de la relation, nos résultats suggèrent que le tabagisme doit être pris au sérieux en tant que facteur de risque possible de psychose.» Les chercheurs évoquent les effets du tabac sur l’activité du système dopaminergique intracérébral : l’exposition à la nicotine, en augmentant la libération de dopamine, pourrait favoriser le développement d’états psychotiques.

Des études à long terme sont nécessaires pour éclaircir encore la relation entre le tabagisme quotidien, le tabagisme sporadique, la dépendance à la nicotine et le développement de troubles psychotiques. Faut-il attendre la confirmation de l’existence de cette relation de causalité pour dire qu’il y a là, si besoin était, un nouvel argument pour s’abstenir de fumer ? Ou, plus précisément pour développer la lutte multiforme contre la consommation de tabac ? Mais qui, dans la France politique et de gouvernement, s’intéresse encore à ce combat ? Et qui se soucie encore de psychiatrie ?

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Utiliser la Ritaline® et le Modafinil® pour booster l’intellect des sujets en bonne santé ?

Bonjour

Voilà bien, clairement posée, une question éthique et médicale. Une question sociétale,  scientifique et de santé publique. Elle concerne les « neuro-stimulateurs» ou « améliorateurs de l’intellect ». Elle est soulevée  dans le The Lancet Psychiatry daté du 2 avril  et demandera, à court terme, une réponse politique.

La publication (Personal View) est titrée « Pharmacological cognitive enhancement: treatment of neuropsychiatric disorders and lifestyle use by healthy people » (Cinq pages serrées, soixante-sept références bibliographiques). Elle est signée de la Pr Barbara J Sahakian (Department of Psychiatry, Addenbrooke’s Hospital, Cambridge ;  MRC/Wellcome trust Behavioural and Clinical Neuroscience Institute, University of Cambridge) et du Dr Sharon Morein-Zamir (Department of Psychology, University of Cambridge, Cambridge).

 Tropisme cognitif

C’est une alerte plus qu’une condamnation de principe. Pragmatiques les deux auteures estiment que les autorités gouvernementales, l’industrie pharmaceutique, et les organisations médicales nationales devraient au plus vite travailler ensemble pour examiner « les avantages et les inconvénients » de l’utilisation à long terme de médicaments à tropisme cognitif par des personnes en bonne santé.

Les deux principales molécules citées sont, pour l’heure, le méthylphénidate et le modafinil.

1 Methylphénidate. Il est commercialisé en France sous les noms de marque Ritaline ®, Quasym ®, Medikinet ® et Concerta ®

1 flacon polyéthylène avec fermeture de sécurité enfant de 28 gélule(s)

Prix : 39,76 € hors honoraire de dispensation  Taux de remboursement : 65 %

Indications officielles : « Cette spécialité est utilisé dans le traitement du « Trouble Déficitaire de l’Attention avec Hyperactivité » (TDAH): chez les enfants et les adolescents de 6 à 18 ans ; seulement lorsque les traitements sans médicament, tels que conseils et thérapie comportementale, ne sont pas suffisants. »

2 Modafinil. Il est commercialisé sous le Modiodal®Modafinil-Mylan®,  Modafinil Biogaran® et Modafinil EG ®) Prix : 58,67 € le comprimé (hors honoraire de dispensation  Taux de remboursement : 65 %)

Indications officielles : « Le modafinil peut être pris par les adultes qui souffrent de narcolepsie pour les aider à rester éveillés. La narcolepsie est une affection qui provoque une somnolence excessive pendant la journée et une tendance à s’endormir soudainement dans des situations inappropriées (accès de sommeil). Le modafinil peut améliorer votre narcolepsie et diminuer la fréquence des accès de sommeil; cependant il existe également d’autres moyens permettant d’améliorer votre condition et votre médecin vous en parlera ».

Il est aujourd’hui acquis que ces médicaments (ou des spécialités équivalentes) sont utilisée par des personnes ne répondant pas à de telle indications. Ses consommations visent alors à améliorer la concentration, la mémoire, et d’autres aspects de la performance cognitive. Pour autant on ne sait rien (ou très peu) quant aux effets à long terme de cette utilisation non-médicale. « En fait nous n’en savons tout simplement pas assez sur la façon dont beaucoup de gens en bonne santé consomment de telles substances, comment elles le font et pour quelles raisons précises » explique le Pr Sahakian.

« Amplificateurs cognitifs »

Selon toute vraisemblance cette consommation a pour but  d’améliorer les performances cognitives pour acquérir un avantage concurrentiel à l’école, à l’université, ou au travail. Ou encore pour maintenir l’attention et les performances intellectuelles en cas de privation de sommeil ou de décalage horaire. Les recherches menées aux Etats-Unis chez des étudiants  estiment entre entre 5% et 35% la proportion des consommateurs. Les auteures estiment que ce phénomène pourrait être au moins aussi important dans certains milieux professionnels.

On peut voir là une amplification pharmaceutique des résultats cérébraux obtenus avec la caféine ou la nicotine. La plupart des « amplificateurs cognitifs », comme le modafinil et le donépézil (Aricept®  ou Donepezil®  prescrit chez des personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer) ont été mis au point par l’industrie pharmaceutique pour  lutter contre les effets de troubles cognitifs. La question posée est aujourd’hui celle de leur utilisation à des fins inverses : améliorer les performances cognitives lorsque ces dernières ne son pas altérées. Cette utilisation non-médicale, ces « auto-prescriptions » pose des questions sécuritaires (effets secondaires, consommations abusives) et éthiques (similaires à celles du dopage). Elle pose également la problématique des voies de production et de commercialisation de ces substances.

Risques d’addiction

« Ces substances ont des effets très variés et les effets secondaires et ne sont pas prévisibles. Nous ne savons presque rien sur leurs effets à long terme chez les personnes en bonne santé » explique le Dr Morein-Zamir. Les auteures estiment que l’utilisation et le nombre de telles substances ira en croissant et qu’il s’agit là d’un phénomène qui doit dès maintenant être pris en compte par les autorités sanitaires afin de faire la part entre les avantages éventuels et les dangers potentiels.

Moins que de condamner a priori il s’agit de déterminer une réglementation et des recommandations quant à cette consommation. Il conviendrait également d’analyser les résultats pharmacologiques molécule par molécule compte tenu de la diversité des substances pouvant être utilisées. En tenant compte du potentiel d’addiction inhérent à ces produits.

Nouveaux psychédéliques

« Le marché des neuro-stimulants (des neuro-excitants ?) ne peut que susciter bien des intérêts dans un monde fondé sur une exigence de performances, nous a expliqué le Dr William Lowenstein, président de SOS Addictions. Ils sont et seront au XXIème siècle ce que furent les hallucinogènes et les produits psychédéliques aux années 1960 et19 70. On ne saurait les réduire à des produits cognitivo-dopants tant leur impact sur l’humeur, la relation à l’Autre, à la nutrition, à la sexualité et au sommeil sont importants. Leur usage se développe dans tous les pays qui poussent à l’hyper-performance au quotidien.»

« On  connaît – plus ou moins- les méfaits neuropsychiatriques et cardiovasculaires de leur abus, notamment pour la méthylphénidate et tous les dérivés amphétaminiques, ajoute le Dr Lowenstein. On sait peu de chose, voire rien du tout, quant aux risques d’un ‘’usage chronique auto-thérapeutique caché’’ qui semble aujourd’hui se développer. Des travaux épidémiologiques seraient ici hautement souhaitables. Nous devons absolument en savoir plus avant de conseiller. »

A demain