Autisme, vaccins et croyances : Luc Montagnier, ou l’étrange « revenant qui a mal tourné »

 

Bonjour

Les gazettes généralistes ne se sont guère intéressées au lièvre levé par l’Association Française pour l’Information Scientifique. Le 3 février dernier, l’AFIS diffusait le communiqué suivant : « Opération anti-vaccination au Parlement Européen : une députée européenne invite un ex-médecin radié pour fraude »:

« Le 9 février prochain, une initiative publique du mouvement anti-vaccination, accueillie par le groupe écologiste, est organisée au Parlement Européen et plus particulièrement par la députée française Michèle Rivasi. Ce n’est pas certes la première fois que cette élue ou d’autres utilisent ce lieu et cette tribune pour faire avancer des idées rejetées par la communauté scientifique concernée, on peut penser notamment aux initiatives de promotion des travaux de Gilles-Eric Séralini sur les OGM ou sur le glyphosate. Mais, c’est un nouveau cap qui vient d’être franchi sur une question majeure de santé publique : en effet, l’invité d’honneur sera Andrew Wakefield, un ex-chirurgien radié pour avoir été convaincu de fraude scientifique. Il viendra présenter son film « Vaxxed : from cover-up to catastrophe » (vaccination : de la dissimulation à la catastrophe). (…) ».

Confrère blogueur

Ce lièvre est repris aujourd’hui par Hervé Maisonneuve sur son blog « Rédaction médicale et scientifique ». Délicieusement pointilliste notre confrère blogueur connaît à merveille le sujet. Il a évoqué plusieurs fois l’affaire Wakefield et les morts dues à des infection rougeoleuse au Royaume-Uni. Il a résumé cette affaire dans un article de La Presse Médicale en 2012. Le BMJ a décrit cette fraude en trois articles et c’est un journaliste, Brian Deer, qui avait fait réagir la communauté scientifique. Autant d’éléments que ne peut pas connaître la scientifique devenue politique Michèle Rivasi. Hervé Maisonneuve :

« En bref, un chirurgien anglais, Andrew Wakefield, a été subventionné par un cabinet d’avocats (argent venant de lobbies anti-vaccins). Il a publié en 1988 dans The Lancet une série de 12 cas d’enfants faisant évoquer un lien entre vaccination ROR (MMR) et autisme. L’article a été rétracté en 2010, et A Wakefield a perdu son diplôme de médecin. Il est allé vivre au Texas (USA) où il donne des conférences. Cette fraude a eu des conséquences majeures : résurgence de cas de maladies infantiles, quelques décès et des centaines de millions d’euros gaspillés… »

Forêt des blogs

Michèle Rivasi n’est pas non plus sans regarder la télévision : l’arrivée au pouvoir de Donald Trump et ses croyances dans les vérités d’Andrew Wakefield, puis l’émergence de ce dernier dans le cortège présidentiel. Michèle Rivasi n’est pas non plus sans lire ce qu’on écrit à son endroit sur Mediapart (Yann Kindo) : « Michèle Rivasi en croisade contre la science et la santé publique ». Il semble qu’au final les portes du Parlement soient restées fermées à Andrew Wakefield. Reste que les canons sont là et les boulets aussi.

Hervé Maisonneuve souligne aussi que Michèle Rivasi avait annoncé la participation, à cette séance du Pr Luc Montagnier, pastorien définitivement émérite. Et notre confrère de qualifier le prix Nobel de médecine 2008 de « revenant qui a mal tourné ». Existe-t-il des revenants tournant bien ? Et comment comprendre la lente, longue et étrange dérive de celui qui découvrit le virus du sida ? Trente-quatre ans déjà. On regrettera que les gazettes citadines ne s’intéressent guère aux plus beaux des lièvres levés dans la forêt des blogs.

A demain

Zola et Marx revisités : les déshérités sont ceux dont les mortalités sont les plus prématurées

 

Bonjour

Des chiffres pour confirmer ce que chacun pressentait. Et, pour cela, une longue publication du Lancet : « Socioeconomic status and the 25 × 25 risk factors as determinants of premature mortality: a multicohort study and meta-analysis of 1·7 million men and women »

Les innombrables auteurs (dont quelques français) ont analysé les données de plus d’1,7 million de personnes recensées dans quarante-huit études de cohorte. Objectif : étudier la part de responsabilité des conditions socio-économiques dans la mortalité – en les comparant à celle des facteurs de risques déjà identifiés par l’OMS. L’initiative « 25×25 », qui vise à diminuer la mortalité causée par les maladies non transmissibles de 25 % à l’horizon 2025, cible l’alcool, la sédentarité, le tabac, la consommation de sel, le diabète, l’obésité et l’hypertension.

 « Nous avons découvert que l’association entre le statut socio-économique et la mortalité est aussi forte et pertinente, que celle entre la mortalité et les facteurs de risque de l’initiative 25×25, et ceci dans tous les pays, écrivent les auteurs, dirigés par la Dr Sylvia Stringhini (Institute of Social and Preventive Medicine and Departments of Psychiatry and Internal Medicine, Lausanne University Hospital).  Traduire : des conditions socio-économiques peu favorables (travail peu qualifié, bas revenu, faible niveau d’éducation) sont associées à une perte de 2,1 ans de vie pour les hommes et femmes âgés de 40 à 85 ans.

Truismes

 « Le statut socio-économique est important parce qu’il est un résumé d’une exposition, pendant toute une vie, à des conditions et des comportements dangereux », observe le Pr Paolo Vineis (Department of Epidemiology and Biostatistics, Imperial College London), chef du projet européen Lifepath financé par la Commission et dans lequel ce travail s’inscrit.

Après enquête observationnelle Emile Zola et Victor Hugo l’avaient écrit. Le tabagisme, le confinement, le diabète, l’alcoolisme, le travail abrutissant, l’école au compte-goutte  ne sont généralement pas des facteurs qui aident à vivre plus longtemps que la moyenne. Forts de leurs chiffres nos auteurs modernes portent un regard critique sur tous les programmes qui prennent trop peu en compte la « dimension socio-économique », préférant les seuls facteurs de risque classiques.

Ils appellent, logiques, les autorités à mener des politiques de santé ciblées sur les conditions socio-économiques, à l’échelle locale, nationale, et internationale – à commencer par la réduction générale de la pauvreté. C’est là un bien bel objectif. Il semble bien que, depuis Marx Karl,  The Lancet ne soit pas le premier à l’afficher.

A demain

 

Vivre à proximité des grosses artères routières pourrait conduire à la démence. Pourquoi ?

 

Bonjour

« La pollution accroît le risque de démence » titre Le Monde de ce 6 janvier. C’est un raccourci que l’on accusera d’être excessif. Ainsi, souvent, en va-t-il avec les titres-choc. Le Figaro est plus prudent qui parle de lien fragile. La BBC est plus près de la vérité scientifique : « Dementia rates ‘higher near busy roads’ ». Pour notre part nous avons développé le sujet, sur Slate.fr :   « Vivre à proximité d’une route surchargée augmente les risques de démence ».

Il faut ici bien s’entendre sur la définition de la démence. Non pas la « folie » (l’«aliénation mentale ») mais bien la réduction progressive et handicapante des capacités intellectuelles. C’est elle qui est au cœur d’une vaste étude menée auprès de 6,6 millions de personnes vivant dans l’état canadien de l’Ontario.  Dirigés par le Pr Hong Chen (Institute for Clinical Evaluative Sciences, Toronto) les auteurs publient leur travail dans The Lancet.

Stress ou pollution

Plusieurs travaux épidémiologiques précédents avaient déjà mis en lumière une possible corrélation entre le fait de vivre à proximité immédiate d’un fort trafic routier et la survenue de pathologies neurologiques dégénératives comme la démence mais aussi la maladie de Parkinson ou la sclérose en plaques. On évoqua alors les possibles effets chroniques de la pollution atmosphériques et /ou le stress induit par le bruit incessant du trafic. Financés par des fonds publics canadiens les chercheurs de Toronto ont voulu aller plus loin dans l’analyse de ce phénomène.

On lira, dans The Lancet ou sur Slate.fr les détails de ce travail mené de 2001 à 2012 auprès d’une population d’environ 6,6 millions de personnes âgées de 20 à 85 ans vivant en Ontario. L’analyse des données ainsi recueillies permet d’affirmer que le risque de démence diminue avec l’éloignement du trafic : il est de 7% plus élevé chez les personnes vivant à moins de 50 mètres, pour passer à une élévation de 4% entre 50 et 100 mètres puis à 2% entre 101 et 200 mètres. Aucune augmentation statistique du risque de démence n’est plus observée au-delà de cette distance.

 « La croissance démographique et l’urbanisation font que beaucoup de personnes vivent désormais à proximité de routes à fort trafic et l’augmentation, même réduite, du risque de démence pourrait constituer un lourd fardeau de santé publique, prévient le Pr Hong Chen. Nous devons travailler pour comprendre la nature précise des liens pouvant expliquer ce phénomène. » D’autres spécialistes estiment que le constat ici établi suffit, d’ores et déjà, pour prendre des mesures.

Faiblesses

« Les élévations du risque mises en lumière par les auteurs (entre 2 et 7%) sont faibles, explique à Slate.fr le Pr Antoine Flahault, spécialiste d’épidémiologie (Université de Genève). Il faut rappeler qu’un « risque relatif » de 2 représente une élévation du risque de 200%, et que pour la relation entre tabac et cancer du poumon le risque relatif de 20 représente une augmentation de risque de 2000% ! Pour ma part je ne suis pas sûr qu’une seule étude épidémiologique comme celle-ci, détectant un risque faible, permette de conclure comme le font les commentateurs du Lancet. Le risque serait alors d’ouvrir la porte à des actions intempestives. »

Le Pr Flahault rappelle que les principaux facteurs de risque connus de démence sont les mêmes que ceux des maladies cardio-vasculaires. « Cette étude est-elle suffisante pour tenir compte des facteurs de confusion qui seraient eux-mêmes des facteurs de risque cardio-vasculaires ? On peut par exemple imaginer que les personnes  qui habitent dans les endroits plus reculés du Canada (les plus éloignés des grandes voies de communication) font davantage d’exercice physique, sont plus loin des fast-food…. Comme toujours, en présence de risques faibles, la première réaction qui s’impose me semble être la prudence dans l’interprétation, et la demande que ce type d’études soit reproduites ailleurs. »

Ce type de travail sera-t-il, un jour, conduit en France où l’application (politique) d’un principe de précaution (généralement mal interprété) précède le plus souvent l’évaluation (scientifique) du risque sanitaire. Ce serait, là aussi, un bon sujet d’étude. A mener dans le calme, loin des grosses artères.

A demain

 

Ebola : un vaccin «100% efficace» mis au point en Guinée. L’Américain Merck a tous les droits

 

Bonjour

Après des décennies dans le désert, un oasis thérapeutique ? Parrainée par l’Organisation Mondiale de la Santé l’avancée fait l’objet d’une publication dans The Lancet : “Efficacy and effectiveness of an rVSV-vectored vaccine in preventing Ebola virus disease: final results from the Guinea ring vaccination, open-label, cluster-randomised trial (Ebola Ça Suffit!)”

Elle est aussi en majesté dans The New York Times : New Ebola Vaccine Gives 100 Percent Protection. Ce vaccin a pour nom  rVSV-Zebov (recombinant vesicular stomatitis virus-Zaire ebolavirus). Les éléments biologiques et virologiques présentés le 22 décembre par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) laissent penser qu’il s’agit bien là d’une avancée majeure contre l’infection par le virus Ebola – un virus qui (du fait notamment de l’inaction coupable de l’OMS)  a fait plus de 11 300 morts en Afrique de l’Ouest entre 2013 et 2015.

Ce vaccin a initialement été développé par le gouvernement canadien. Il avait expérimentalement été injecté, en Guinée, à 5 800 personnes ayant eu un contact avec une personne infectée. Aucun cas d’Ebola n’avait alors été observé chez les personnes vaccinées – contre 23 cas dans le groupe des non-vaccinés. « Ceci suggère fortement que le vaccin pourrait avoir une efficacité jusqu’à 100 % », se réjouit le Dr Marie-Paule Kieny, l’une des sous-directrices générales de l’OMS et dernière signataire de la publication du Lancet. Les auteurs ont calculé qu’ il y avait 90 % de chances que le vaccin soit à plus de 80 % efficace en cas de flambée épidémique. « La protection survient très tôt après la vaccination, mais nous ne savons pas si elle durera encore six mois après », reconnaît Mme Kieny.

France absente

Le géant pharmaceutique américain Merck Sharp & Dohme a acquis ses droits de commercialisation. Le processus d’autorisation de mise sur le marché auprès des agences américaine et européenne du médicament prend de longues années. Mais « s’il y avait un cas d’Ebola et une nouvelle épidémie nous sommes maintenant prêts à y répondre », a précisé Mme Kieny. Trois cent mille doses d’urgence pourraient être livrées avant sa commercialisation. Aucune information n’a été donnée sur les aspects économiques de ce dossier.  Autre limite : le vaccin actuel n’est efficace que contre la souche virale « Zaïre », et une autre variante doit encore être développée pour prévenir les infections contre la souche « Soudan » du virus Ebola.

L’essai vaccinal 1 a été conduit à Conakry et dans huit préfectures de Basse-Guinée. Il avait été autorisé par  la « Direction Nationale guinéenne de la Pharmacie et du Laboratoire » et par le « Comité National guinéen d’Ethique pour la Recherche en Santé » – ainsi que par le « WHO Ethical Research Committee » et le « Norwegian Regional Committees for Medical and Health Research Ethics ».

Alors même que tout s’est passé en Guinée francophone, on observera qu’aucune collaboration avec des équipes françaises n’a, ici,  été établie. Pourquoi ?

A demain

1 Ce travail a été financé par les organisations et institutions suivantes : WHO, UK Wellcome Trust, Médecins Sans Frontières, Norwegian Ministry of Foreign Affairs (through the Research Council of Norway’s GLOBVAC programme), and the Canadian Government (through the Public Health Agency of Canada, Canadian Institutes of Health Research, International Development Research Centre and Department of Foreign Affairs, Trade and Development). Les auteurs remercient la “Commission européenne”.

 

Réalité augmentée contre «membres fantômes»: une preuve de l’inexistence de l’âme ?

 

Bonjour

Le beau pitch : une réalité qui n’existe pas contre une réalité  sans substrat biologique…. On lira le détail dans le dernier Lancet 1. C’est une étude multicentrique menée par un groupe de treize chercheurs suédois et slovènes placé sous la direction du Pr Liselotte Hermansson (Faculty of Medicine and Health, Örebro University). Ce travail a été mené auprès de quatorze personnes qui, toutes, souffraient depuis des années de douleurs chroniques de type « membres fantômes » – et ce à la suite à l’amputation d’un (ou des deux) bras. Les tentatives  destinées à soulager ces douleurs  (antalgiques et /ou chirurgie) avaient toutes échouées.

« Membre fantôme » ? On désigne ainsi les sensations laissant penser qu’un membre (voire un organe) amputé ou manquant est toujours relié au corps. Ces sensations sont le plus souvent douloureuses, voire inupportables. On parle parfois d’hallucinose.

La première description de ce phénomène est publiée en 1545 par le plus célèbre des chirurgiens renaissants : Ambroise Paré (1510-1590). Il expose alors la douleur fantôme éprouvée par une personne amputée d’un membre à la suite d’une blessure par arme à feu. Et Paré pose l’hypothèse que cette douleur a pour origine un mécanisme de mémoire cérébrale. Un peu plus tard Nicolas Malebranche (1638-1715) utilise fréquemment dans son œuvre philosophique  l’expérience de ce qu’il appelle « l’illusion des amputés ». Le terme de « membres fantômes » a été utilisé pour la première fois par Silas Weir Mitchell (1871) qui en fournit la première description clinique claire.

Le fantôme de Nelson

Autre pitch : lorsque Lord Nelson perd son bras droit dans l’attaque ratée de Santa Cruz de Tenerife . Il percevra alors, dans les douleurs qui s’ensuivirent, ce qu’il estima être une « preuve directe de l’existence de l’âme ». On ne rit pas.

Dans The Lancet les auteurs expliquent de quelle manière ils ont entraîné les volontaires  (au moyen d’électrodes placés sur l’avant-bras d’un membre supérieur amputé) à imiter les mouvements d’un bras vu sur écran « avec leur membre fantôme ». Puis comment, avec la réalité virtuelle et augmentée, ces volontaires ont ensuite visualisé les mouvements de leur membre fantôme grâce à un bras virtuel affiché sur écran. Ils ont ensuite manipulé une voiture évoluant sur un circuit dans un jeu vidéo. Et enfin ils se sont entraînés à associer  les mouvements de leur bras virtuel à ceux d’un autre bras virtuel projeté sur le même écran.

Après douze séances pour chaque patient, les chercheurs disent observer une amélioration cliniquement et statistiquement significative de la sévérité et de la fréquence des douleurs du membre. L’intensité des douleurs était diminuée tant pendant la veille que pensant le sommeil – et ce six mois encore après la fin de cette expérience.

Cauchemars

Il s’agit ici d’une extension de la thérapie « par le miroir » mise au point dans les années 1990 et qui permet notamment de faire croire au cerveau que le mouvement observé sur écran, est bien celui du membre amputé. « La réorganisation corticale liée à une amputation s’explique généralement par un phénomène de désafférentation », observent les auteurs du Lancet. Selon eux, cette approche thérapeutique  permet de mobiliser les circuits centraux et moteurs périphériques du système cérébral.

Dernier pitch : les auteurs reconnaissent que des pans entiers manquent à une explication détaillée. Pour autant la plasticité cérébrale semble, ici, ouvrir d’innombrables possibilités.  D’ores et déjà cette technique, apparemment efficace, présente les avantages d’être « non invasive, non-pharmacologique et sans effets secondaires identifiés ». Apporte-t-elle la preuve directe de l’inexistence de l’âme ? Cela pourrait presque faire rêver. Ou effrayer.

A demain

1Phantom motor execution facilitated by machine learning and augmented reality as treatment for phantom limb pain: a single group, clinical trial in patients with chronic intractable phantom limb pain”. The Lancet 1er décembre

DOI: http://dx.doi.org/10.1016/S0140-6736(16)31598-7

Statines et cholestérol : nous étions 1,7 million assis sur nos canapés devant Arte. Et après ?

 

Bonjour

De même que le dépistage du cancer du sein (ou de la prostate) le « cholestérol » alimente des oppositions farouches. Ce sont des guerres de religions sans divinités, des affrontements d’autant plus violents que chacun veut en découdre coûte que coûte. Chacun sa part de vérité, chacun voulant démontrer, chacun sa part de méchanceté. C’est dire si l’on redoutait, l’autre soir, le documentaire suivi d’un débat que proposait Arte à grand renfort de publicités.

Bluff sur bluff

Arte diffusa. On comptabilisa : nous fûmes environ 1,7 million, le 18 octobre, sur nos canapés, à regarder des images expliquant (pas assez) qu’il nous faudrait un peu plus nous remuer. 1, 7 million et plus de 88 000 visions en différé  Un score considérable qui, incidemment, dit l’appétit du grand public pour les émissions médicales et scientifiques à connotation pédagogique. Des émissions que la télévision, le plus souvent, snobe. Pourquoi ?

Arte a diffusé et c’est l’heure des critiques. A commencer par celle, mordante et libre pensante de l’Association française pour l’information scientifique (AFIS) « Quand Arte nous trompe sur le cholestérol » :

« Le 18 octobre 2016, Arte, télévision du service public, diffusait un documentaire sans nuance intitulé « Cholestérol, le grand bluff », accréditant de nouveau la thèse de l’absence de lien entre cholestérol et maladie cardiovasculaire. Il aurait été regardé par 1,7 million de téléspectateurs. »

On se souvient de la violence et des brouillards de la précédente controverse sur l’usage des statines en prévention des risques cardiovasculaires. C’était en 2012 et 2013 avec la publication de deux ouvrages dont le succès tenait au caractère outrancier : Le Guide des 4000 médicaments utiles, inutiles ou dangereux des Prs Philippe Even et Bernard Debré, La vérité sur le cholestérol, du Pr Even, préfacé par le Pr Debré.

Poursuites en justice ?

L’équation polémique est simple : niez le lien entre cholestérol et maladies cardiovasculaires et vous affirmez  l’inutilité  du traitement par les statines, médicaments pernicieux et veau d’or de Big Pharma. L’AFIS rappelle qu’en dépit des mises au point des autorités de santé et des associations professionnelles de médecins, « bon nombre de patients ont arrêté leur traitement » –elle ne dit toutefois pas combien. Elle cite d’autre part The Lancet, qui vient de publier une vaste méta-analyse (1) « confirmant de façon très nette le bénéfice des statines ». Mais cette étude s’intéresse également aux conséquences des controverses médiatiques sur ce thème :

«  Celles-ci n’ont pas concerné que la France et les auteurs estiment à environ : 200 000 personnes qui, au Royaume-Uni, ont interrompu leur traitement avec, pour conséquence, entre 2 000 et 6 000 événements cardiovasculaires supplémentaires ; 60 000 personnes qui auraient cessé la prise de statines en Australie, entraînant entre 1 500 et 3 000 crises cardiaques et AVC évitables et potentiellement mortels.

« En France, une récente étude  (juillet 2016) a cherché à évaluer l’’’impact d’un événement médiatique public sur l’utilisation des statines dans la population française’’, en l’occurrence la polémique des années 2012-2013 (2). Elle révèle que : l’arrêt de la prise de statines est passé de 8,5% par an à 11,9 % dans les neuf mois qui ont suivi la publication du livre de Philippe Even, soit une recrudescence de 40 % du nombre de patients qui ont arrêté leur traitement ; une surmortalité de 17% cette année-là, soit « entre 9 000 et 10 000 morts de plus [à l’échelle nationale] en 2013 qu’en 2011 et 2012 » pour le Pr Moore, l’un des signataires de l’étude, chef du département de pharmacologie au CHU de Bordeaux. »

Conflits d’intérêts

Julien Bezin, premier signataire de l’étude précise  toutefois qu’« il est difficile d’établir un lien direct entre communication médiatique et arrêt de traitement, on peut juste observer qu’à partir du moment où le livre est sorti, il y a eu plus d’arrêts de traitement par statines, alors que sur le plan scientifique, il n’y a pas eu de nouveautés majeures pendant la période étudiée pouvant l’expliquer» (3).

L’AFIS rappelle que les travaux scientifiques validés et les expertises collectives seront toujours une bien meilleure base pour les décisions en santé publique qu’une « expertise autoproclamée » s’affranchissant de toute évaluation scientifique. Et ce n’est pas la première fois qu’elle dénonce des « reportages mensongers » diffusés par la chaine Arte. Il faut aussi compter avec une analyse proposée par Medscape.com qui rappelle que cette guerre de tranchées se nourrit aussi des obus, innombrables,  des conflits d’intérêts.

L’émission est finie. Qui songera, demain, à se remuer ?

A demain

1  Rory Collins et al. “Interpretation of the evidence for the efficacy and safety of statin therapy”, The Lancet, Juillet 2016

2  Julien Bezin et al. “Impact of a public media event on the use of statins in the French population”, Archives of Cardiovascular Diseases, 27 juillet 2016.

3 Damien Mascret, «Cholestérol : les dangereuses conséquences des polémiques antistatines », Le Figaro, 28 juillet 2016

 

 

La justice va enquêter dans la longue affaire de la Dépakine®. Qui, au final, sera inquiété ?

 

Bonjour

Cela couvait, c’est acté : des juges d’instruction vont enquêter dans l’affaire de la Dépakine®. C’est ce qu’a indiqué à l’AFP une « source judiciaire ». Le parquet de Paris a ouvert jeudi 22 septembre une information judiciaire. Celle-ci fait suite à l’enquête préliminaire menée sous son autorité depuis septembre 2015. La « source » a précisé que l’instruction était ouverte pour « tromperie sur les risques inhérents à l’utilisation du produit et les précautions à prendre ayant eu pour conséquence de rendre son utilisation dangereuse pour la santé de l’être humain ». Les investigations porteront sur la période de 1990 à avril 2015.Et l’on saura, in fine, ce qu’il peut parfois en coûter de manquer de réactivité.

C’set un rebondissement de taille dans une affaire désormais sous l’œil des médias. C’est aussi une nouvelle équation qui verra la justice travailler sur un dossier radicalement différent des « affaires » et autre « scandales » observés ces dernières décennies dans le champ du médicament. Les juges d’instruction auront la tâche facilitée par le récent rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) rendu public le 23 février par le Pr Benoît Vallet, Directeur Général de la Santé. On trouvera ce rapport ici : « Enquête relative aux spécialités pharmaceutiques contenant du valproate de sodium ». Ce rapport avait été demandé en juin 2015 par Marisol Touraine, ministre de la Santé (qui demandait alors une remise des conclusions pour le 15 septembre de la même année).

« Manque de réactivité »

On peut lire ceci, dans la synthèse du rapport de l’IGAS :

« Le constat de la mission est celui d’un manque de réactivité des autorités sanitaires et de celui du principal titulaire de l’autorisation de mise sur le marché [le groupe Sanofi-Aventis]. Les alertes ont, au plan français et européen, motivées d’avantage par des signaux exogènes, notamment médiatiques, que par une prise en compte des données de pharmacovigilance et des publications scientifiques ».

« Terrible langue de bois, écrivions-nous alors. Pourquoi ne pas dire, plus précisément, quels sont les responsables de cette faute ? Et pourquoi ne pas détailler le travail de certains médias qui, en alertant comme ils l’ont fait, ont réussi in fine à pallier une forme d’incurie des autorités publiques. »

On a vu, depuis les développements politiques de ce dossier. Le ministère de la Santé accepte l’idée que plus de 14 000 femmes enceintes ont été « exposées » entre 2007 et 2014 à ce médicament et a annoncé la mise en place d’un dispositif d’indemnisation des victimes. Pour l’heure le groupe Sanofi-Aventis refuse de reconnaître de possibles insuffisances et, donc, de participer aux futures indemnisations qui pourraient être d’un montant global considérable (Le Figaro avançait récemment le chiffre de six milliards d’euros)

« Dès 1968 on lisait… »

Les juges d’instruction pourront aussi se pencher sur les écrits de François Chast, professeur de pharmacie à l’université Paris Descartes auteur de l’ouvrage : Les Médicaments en 100 questions, éditions Tallandier. Et plus particulièrement sur un extrait repris il y a peu sur le site The Conversation : « Après le Mediator, la Dépakine ? » :

« Dès 1968, on lisait dans le prestigieux journal Lancet : « Avant de créer l’anxiété à propos de médicaments utiles, il serait pertinent de savoir si d’autres personnes ont rencontré cette association [entre la Dépakine et une malformation] avant d’inclure les antiépileptiques dans la liste des causes de becs-de-lièvre et de fente palatine ». Il y avait déjà un doute. Les anomalies de fermeture du tube neural (spina bifida) ont été décrites en 1982, toujours dans la revue Lancet. Cette malformation, très sévère, nécessite de nombreuses interventions chirurgicales pendant l’enfance. Et pendant plus de quarante ans les alertes se sont succédé… de plus en plus démonstratives, de plus en plus évidentes !

 « En 1974 la mention de « tics » apparaît dans la rubrique des effets indésirables. En 1984, on définit un syndrome de retard mental ou d’autisme chez des enfants exposes in utero. En 1985, il est signalé : « En cas de grossesse, réévaluer la balance bénéfice/risque. » Dix ans plus tard, on note un renforcement des mises en garde dans la « notice patient » avec la mention de cas de polymalformations et de dysmorphies faciales. Enfin, en 2004, l’accumulation des signaux justifie des mesures d’information à l’attention des prescripteurs et des patients.

Rétropédalages

« Alors qu’en 2005 les risques malformatifs sont spécifiquement attribués au médicament, en revanche, les retards de développement et l’autisme font dire à l’industriel que les résultats des études sont « contradictoires ». C’est en 2006, seulement, que le Résumé des caractéristiques du produit (RCP, véritable carte d’identité du médicament, précisant ses caractéristiques en termes d’indications, de contre-indications, d’interactions médicamenteuses et de précautions d’emploi) mentionne ces retards : « Pas de diminution du QI global mais légères diminutions des capacités verbales et de hausse du recours à l’orthophoniste. » Le médicament est « déconseillé » aux femmes enceintes.

« Pourtant, la Haute Autorité de Santé indiquait en 2010 « qu’aucun effet indésirable nouveau et grave n’était signalé depuis 2004 ». C’était évidemment inexact et le rétropédalage s’est révélé délicat. Ainsi, en 2011, le RCP indiquait que ce médicament ne devait pas être utilisé pendant la grossesse et chez les femmes en âge de procréer, « sauf en cas de réelle nécessité».

L’ouvrage du Pr Chast est en vente depuis le 16 septembre. Les juges d’instruction peuvent se le procurer pour la somme de 14,90 euros (prix public TTC).

A demain