Des salles de shoot et de l’indécence

Le Premier ministre est attaqué pour « incitation à la consommation de stupéfiants ». Sur le grill : le (futur) centre d’injection supervisé du Xème arrondissement.  Que fera le gouvernement ? La crise doit-elle conduire à ne plus soigner les toxicomanes tombés dans le ruisseau ? Qui dira où est, ici, la décence ? Faudrait-il encore redire que ces soins protègent, aussi, ceux qui tiennent le haut du pavé ?

C’était il y a un an. Jean-Marie Le Guen, médecin, député (socialiste) et adjoint au maire de Paris demandait au gouvernement (socialiste) d’autoriser la création de salles d’injection de drogue. Et il estimait que tous les arguments étaient réunis pour qu’un centre ouvre à Paris ville dont la municipalité est majoritairement socialiste. Cette mesure s’imposait notamment  selon lui du fait de l’augmentation de la consommation d’héroïne dans la capitale.

L’intérêt de François Hollande

Dans une interview accordée au Parisien il expliquait que François Hollande avait fait part pendant la campagne présidentielle « de son intérêt pour ce genre d’expérimentation ». « Je demande aujourd’hui que le gouvernement donne son accord pour la mise en œuvre de ces salles de consommation, déclarait-il haut et fort. Il est vraiment temps que le gouvernement donne son feu vert, en développant une politique plus ambitieuse de réduction des risques. » Un an après, pas de feu vert.

Qui oserait encore dire aujourd’hui, comme Le Dr Le Guen il y a un an :   « Je préfère que les gens lourdement précaires et toxicomanes consomment de la drogue dans des salles dédiées plutôt qu’ils se piquent dans une cage d’escalier ou dans la rue, comme c’est le cas actuellement. Et qu’ils soient entourés par des professionnels de santé, afin que l’on puisse garder un contact avec eux et les accompagner vers un sevrage. »

Il y a un an, à Paris, un petit groupe de volontaires disait être prêt à monter très rapidement une ou plusieurs de ces salles. Marseille, Toulouse et Saint-Denis étaient aussi des villes intéressées. Bordeaux également. Depuis plus rien ou presque. La crise ? Peut-être. La lassitude, sans doute.  Le Front national n’a plus à monter au créneau pour dénoncer la  position « délirante » de  ces militants. Il en va de même pour plusieurs responsables de l’UMP dont le député Jean-François Lamour et l’eurodéputée Rachida Dati.

Mauvaise foi

Act Up-Paris, Aides, Médecins du Monde, Fédération Addiction, Gaïa, Réseau Réduction des risques, Sidaction et SOS Addictions ne rappellent plus  qu’elles demandent « l’ouverture de salles de consommation à moindre risque (SCMR) depuis de nombreuses années ». Il faudrait être d’une assez grande mauvaise foi pour dire que depuis un quart de siècle les actions de réduction des risques n’ont pas fait leur preuve en matière de diminution de certains risques associés à la consommation de drogues (transmission du VIH, VHC, infections, abcès, overdose). Et il ne faudrait pas voir la réalité pour soutenir qu’une partie des toxicomanes (« usagers et usagères de drogues ») les plus précaires peuvent pleinement bénéficier de ces actions.

Il y a un an Marisol Touraine, ministre de la Santé annonçait une action assez rapide. Vers la fin octobre elle déclarait : « J’espère que des expérimentations pourront être annoncées avant la fin de l’année ». C’était   sur BFM TV. Sur Slate.fr le Dr William Lowenstein, président de SOS Addictions publiait une tribune qui sans pathos posait la question des politiques et de leurs responsabilités. On lira son texte ici.

Attaque annoncée dans Le Figaro

Et puis soudain aujourd’hui nouvelle attaque annoncée dans les colonnes du Figaro. Attaque émanant de celles et ceux qui ne veulent pas de ces salles – et surtout pas « près de chez eux ». Ce qui peut, aussi, se comprendre. C’est une attaque juridique. Elle vise tout particulièrement le projet d’une salle de shoot dans le Xe arrondissement de Paris ; un projet dont Libération vient de rapporter qu’il suscite certaines passions.

C’est  l’association Parents contre la drogue qui annonce la couleur : elle annonce qu’elle va  déposer des recours devant le Conseil d’État et le juge judiciaire. «Il existe une loi qui interdit l’usage de stupéfiants en France. Au nom de quoi le permet-on dans le Xe arrondissement? s’insurge dans Le Figaro Serge Lebigot  président de cette association de protection contre la toxicomanie qui semble très proche de l’hebdomadaire Valeurs actuelles. On va attirer les dealers, créer une zone de non-droit et au final légaliser la drogue! ».

Boulevard de la Chapelle, près des voies ferrées

Le Conseil de Paris devrait, dit-on, autoriser en début de semaine prochaine le dépôt d’une demande de permis de construire au 39, boulevard de la Chapelle (Xe) sur un terrain appartenant à la SNCF et situé proche des voies derrière la gare du Nord. Me Guillaume Jeanson, avocat de l’association va déposer une plainte contre X (le Premier ministre et la ministre de la Santé) au tribunal de grande instance de Paris. « La même plainte sera déposée auprès de la Cour de justice de la République » annonce, bien informé sur ce sujet, Le Figaro.

Cette association va d’autre part présenter au Conseil d’État une requête en annulation pour excès de pouvoir contre le Premier ministre. Argument: la décision annoncée le 5 février par Jean-Marc Ayrault «suppose ni plus ni moins d’enfreindre directement ou indirectement les lois qui prohibent de la manière la plus absolue l’usage de stupéfiants». Et d’avancer une «décision manifestement illégale, procédant du fait accompli et du passage en force».

« Ni utiles, ni souhaitables »

Dans l’entourage de Jean-Marie Le Guen, toujours lui,  on indique que la mise en œuvre de cette salle devrait être rendue possible par une modification d’un décret datant de 2005 sur les centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques pour usagers de drogues (Caarud). On évoque aussi une circulaire pénale, pour adapter le dispositif policier autour de la salle. Ce qui permettrait de faire l’économie d’un passage devant l’Assemblée nationale.

« Depuis mai 2010, les activistes de la drogue largement financé sur des fonds publics, réclament la création de salles d’injection en France, peut-on lire sur le site de Parents contre la drogue. Ces salles ne sont « ni utiles ni souhaitables » en France, car dans aucun pays elles n’ont montré leur efficacité.  A ce jour, aucun élément ne prouve qu’elles permettent de réduire les taux d’infection au VIH ou aux hépatites. » Ce qui est en contradiction avec la quasi-totalité des études épidémiologiques menées sur le sujet.

De la relativité du concept d’indécence

On peut aussi lire « Dans le contexte économique actuel, financer des salles de consommation de drogues avec l’argent des contribuables (chaque salle coûte environ un million par an) paraît indécent. »

Mais qui sait où est, ici, la décence ? Elle consiste, pour certains à considérer que ces « salles de consommation de drogues » sont des établissements de soins et les toxicomanes de grands malades dont la survie passe par ces structures. Cela peut être bien difficile à accepter mais c’est ainsi. La toxicomanie n’est pas un vice; c’est une maladie. Et cela est vrai pour toutes les toxicomanies. Ce n’est jamais facile à entendre. Mais c’est ainsi. Que des politiques l’entendent est une bénédiction – du moins si les bénédictions existent encore.

Dans ce paysage où la rédemption se fait rare  des contribuables « contre la drogue » ne redouteraient pas de laisser de facto, en France et en 2013, mourir des toxicomanes dans le caniveau? Cela peut être perçu comme le symptôme d’une assez grande indécence.