Pourquoi le gouvernement français n’interdit-il pas de fumer dans les prisons et autres maisons d’arrêt ?

Bonjour

C’est une information que les journaux classent généralement dans la catégorie « Insolite ». C’est aussi une solide question de santé publique. L’affaire s’est passée à Coutances, jolie bourgade du département de la Manche. Superbe cathédrale, festival Jazz sous les pommiers et sordide maison d’arrêt construite en 1821 – voir ici la vidéo INA- FR3 concernant la « réalité carcérale » en présence du député UDF Hervé Morin. 

Dortoirs

Cette maison d’arrêt est, comme celle de Tours (Indre-et-Loire), un abcès chronique sur la  carte pénitentiaire . Elle peut accueillir 71 détenus dans neuf grandes cellules de six à douze lits. « L’hébergement en dortoirs reste la particularité de cet établissement »souligne sobrement le site internet du ministère de la Justice.

« La maison d’arrêt de Coutances a été édifiée sur un domaine de 4426 m2 avec une emprise intra muros de 2777 m2, entre 1821 et 1828, par ordonnance royale du 9 avril 1819 pour l’amélioration des prisons. Les premiers détenus sont transférés des vieilles prisons de Coutances vers la nouvelle maison d’arrêt, de correction et de Justice le 11 août 1828. Bombardée en juin 1944, l’aile nord de la prison de Coutances a été totalement détruite, réduisant d’un tiers sa capacité d’hébergement.

L’hébergement des détenus en dortoirs reste la particularité de la maison d’arrêt de Coutances. »

L’affaire, rapportée par plusieurs médias régionaux et nationaux (dont Le Parisien) :  Du 9 décembre 2013 au 8 avril 2014, un Normand de 36 ans a été placé en détention au sein de cette prison. Durant 120 jours, il a successivement occupé les cellules EQHSG et EQHCU, d’une surface respective de 21 m2  et de 20,75 m2. La plus grande des cellules comprenait une douche, une armoire, une grande table et des chaises. Avec le détenu, entre quatre et six compagnons, tous fumeurs, alors que lui ne fume pas. Et la fenêtre ne dépasse pas les 80 centimètres.

Couvertures tous les six mois

Après sa libération, le détenu a, début 2015, saisi la justice en mettant en avant des conditions de détention « inhumaines, dégradantes et insalubres ». Le tribunal administratif de Caen, qui a examiné ce dossier, vient de rendre son jugement. Il a écarté la notion de surpeuplement, noté que les gants de toilette, serviettes et taies d’oreiller sont changés tous les huit jours, les draps tous les quinze jours et les couvertures tous les six mois. En revanche, ont-ils jugé, « le détenu peut soutenir qu’il a subi une promiscuité certaine. Lui-même étant non-fumeur, son incarcération ne s’est pas déroulée dans les conditions de salubrité requises par la Convention européenne des droits de l’homme ». En réparation du préjudice subi, le détenu recevra 1 200 euros de dommages et intérêts.

Soit 10 euros par jour pour avoir été exposé à un tabagisme passif  massif. Le prix de la promiscuité.

Reste la question du fumer en prison. Non loin de Coutances, de l’autre côté de la Manche la question ne se pose plus. Le Royaume-Uni a ainsi décidé, mardi 29 septembre ,d’interdire aux détenus de fumer dans les prisons. Huit centres sont concernés : quatre au Pays de Galles, qui devront respecter l’interdiction dès le mois de janvier, et quatre prisons en Angleterre à partir de mars 2016. L’AFP précise que cette annonce fait suite à la décision prise en mars dernier par  la Haute Cour de justice, qui a tranché en faveur de l’application de la législation antitabac britannique, en vigueur depuis 2007, à la suite de la requête d’un détenu qui se plaignait des conséquences pour sa santé.

Passer le temps

Le ministre britannique des prisons Andrew Selous a expliqué, dans un courrier adressé au président de la Commission parlementaire de la justice, que l’interdiction serait introduite par phases progressives, en raison notamment de la forte proportion de fumeurs parmi les détenus et de « la particularité des lieux ».

Au Royaume-Uni, 80 % des détenus fument, selon des chiffres officiels Aussi peut-on redouter le pire, comme le souligne Vice, publiant le témoignage d’un ancien prisonnier :

« En prison, les cigarettes sont un moyen de passer le temps. Elles ont un rôle social, servent en quelque sorte à clore chaque chapitre sans histoire de la journée. C’est également une monnaie de choix dans un monde sans argent – tout le monde sait que t’es plein aux as quand tu as une boîte à chaussures remplie de tabac sous ton lit. Tu peux échanger quelques clopes avec un des cuisiniers contre un peu de poivre, une pochette d’Amber Leaf[marque britannique de tabac à rouler] contre un bout de hasch, de l’héroïne ou ce qui te fait kiffer. »

Violences

Pour Mark Leech, éditeur du Manuel sur les prisons interrogé par  The Telegraph« des temps difficiles s’annoncent ». « Les prisons sont remplies de personnes présentant des troubles mentaux, ayant un comportement impulsif et qui peuvent se montrer violentes. »

Des premières mesures d’accompagnement ont été mises en place, comme la distribution de cigarettes électroniques. Les détenus désireux d’arrêter de fumer ont également reçu un soutien. La directrice de l’association caritative Frances Crook, interviewée par la BBC, souligne la relation émotionnelle des prisonniers au tabac, et demande qu’ils bénéficient d’une aide plus soutenue, avec des patchs nicotiniques  gratuits par exemple ou un accès facilité à des activités ou de l’exercice physique. Une aide au sevrage en somme.

L’association de défense des prisonniers Prison Reform Trust regrette quant à elle qu’il ne soit pas permis aux détenus de fumer dans les espaces extérieurs. « Si on leur refuse ça, il faut leur apporter un soutien plus approprié » et « surveiller davantage les signes de détresse » de leur part, plaide Peter Dawson, directeur adjoint de l’association.

Cigarette électronique

L’AFP observe que la décision du gouvernement coïncide avec la publication des résultats d’une étude sur la qualité de l’air dans six prisons britanniques. Elle révèle que les gardiens des centres de détention passent environ le sixième de leur temps de travail à respirer de manière passive des volumes de fumée supérieurs aux limites conseillées par l’Organisation mondiale de la santé – The Guardian. Fumer dans les prisons est déjà interdit au Canada, en Nouvelle-Zélande et en Australie, où cette décision a provoqué une émeute à Melbourne en juillet.

Et en France ? La question n’est tout simplement pas posée. La prison, de même que la maison de retraite est considérée par les pouvoirs publics comme un « domicile contraint ». Pour l’heure le programme national de réduction du tabagisme, en chantier depuis bientôt deux ans, ne s’intéresse ni à la cigarette électronique ni aux prisons. Les ministres de la Justice et de la Santé diront-elles un jour pourquoi ?

A demain