Sida : récidive d’un « grand contaminateur »

Un homme déjà condamné à Colmar pour avoir sciemment transmis le VIH par voie sexuelle vient d’être écroué à Lyon pour des agissements similaires. Mais encore ?  

C’est en France une triste première médicale et judiciaire.  Une première pour l’heure sans grand écho. Un homme de 38 ans, condamné par le passé à six ans de prison pour avoir sciemment transmis le sida à des partenaires, a été mis en examen et écroué à la maison d’arrêt d’Aix-Luynes (Bouches-du-Rhône) pour des faits similaires. L’information est dite « de source policière ». Cette source ajoute que l’homme a été mis en cause pour cinq nouveaux faits. Une information judiciaire pour « administration de substances nuisibles » a été ouverte.

« Il a eu des rapports sexuels non protégés sans parler de sa séropositivité, et malheureusement une victime parmi les cinq a été contaminée », a précisé une source policière à l’Agence France Presse, confirmant ainsi une information préalablement diffusée par le quotidien régional La Provence. En pratique c’est une plainte d’une de ses ex-compagnes qui a alerté les policiers de Miramas (Bouches-du-Rhône). « Elle a été informée par quelqu’un de la maladie de cet homme et elle a fait des recherches sur internet où elle a découvert qu’il avait déjà fait de la prison ferme »,  a ajouté  la même source.

L’homme – un  chauffeur de bus, qui s’était installé à Istres à sa sortie de prison en 2008 – a expliqué aux enquêteurs « faire un blocage psychologique » et « avoir peur que sa partenaire le laisse tomber ». Ce même homme avait été condamné – en janvier 2005 – par la cour d’appel de Colmar à six ans de prison ferme pour avoir contaminé par le VIH deux de ses partenaires. L’une des deux se serait suicidée, précise l’AFP.

Ou l’on ouvre à nouveau le dossier médico-judiciaire de contamination non accidentelle par le VIH lors de relation sexuelle, sujet que nous avions abordé en octobre dernier sur ce blog à l’occasion d’un précédent procès qui se tenait à Paris. L’homme avait alors été condamné à neuf ans de prison pour avoir transmis le virus du sida à son ancienne compagne. Au moment des faits il se savait séropositif vis-à-vis du VIH depuis quatre ans.

Auparavant  la cour d’appel de Fort-de-France avait condamné en 2007 à dix ans d’emprisonnement  un homme ayant contaminé cinq mineures. D’autres condamnations avaient suivi à Aix-en-Provence en 2009 (trois ans), à Rennes en 2010 (six mois) ou encore à Strasbourg en mars 2011 (trois ans). Après l’émergence de cette nouvelle maladie, la découverte de ses modes de transmission et la mise au point des marqueurs sérologiques (1) de l’infection le milieu associatif spécialisé s’était longtemps déclaré « réservé » (sinon franchement hostile) à l’égard d’une pénalisation de telles contaminations.

L’un des  principaux  arguments avancés tenait alors au fait que condamner (stigmatiser) nuirait au nécessaire dépistage volontaire de cette infection. Les responsables de ce milieu associatif sont aujourd’hui silencieux. Est-ce parce qu’ils estiment que les arguments d’hier ont perdu de leur pertinence ? Parce que cette problématique de santé publique s’est banalisée et, partant, qu’elle ne passionne plus les médias  et donc – ce qu’il est convenu de nommer –  l’opinion publique ?

L’administration de substances nuisibles  est en France passible de 15 ans de réclusion criminelle, voire de 20 ans si elle est commise avec préméditation.

Le jeune site médical basé à Genève et destiné au grand public www.planetesante.ch rappelle fort opportunément  sur ce thème que la plupart des pays européens (dont la Suisse mais à l’exception des Pays-Bas) « condamnent sévèrement ce comportement ».  Précisément, qu’en est-il en Suisse (2) ? « Les tribunaux s’appuient sur deux dispositions du Code pénal suisse. La première (Article 122), protège l’intégrité corporelle, et réprime donc les lésions corporelles graves. Celui qui en est reconnu coupable encourt une peine privative de liberté pour dix ans au plus, ou d’une peine pécuniaire de 180 jours-amende au moins, peut-on lire. En l’occurrence, on considère qu’il s’agit d’une infraction intentionnelle, qui peut mettre en danger la vie d’autrui. Elle suppose donc un comportement dangereux et des lésions corporelles graves. »

L’autre disposition invoquée par les tribunaux est la propagation d’une maladie de l’homme (Article 231). Selon cet article, celui qui aura, intentionnellement, propagé une maladie de l’homme dangereuse et transmissible sera puni d’une peine privative de liberté de cinq ans au plus ou d’une peine pécuniaire de 30 jours-amende au moins. Ces peines peuvent être modulées selon que la personne a agi «par bassesse de caractère», ou par négligence.

Qu’en est-il lorsque le ou la partenaire accepte le risque, autrement dit consent à un rapport sexuel non-protégé, en connaissance de cause? Pour la plupart des tribunaux cantonaux, cela ne rend pas le comportement de la personne séropositive non-punissable, mais peut amener à une diminution des indemnités pour tort moral allouées à la victime, en considérant qu’elle a dans une certaine mesure contribué à son dommage, pour n’avoir pas refusé des rapports non protégés.

Une question nullement négligeable est celle de savoir si l’efficacité des  traitements antirétroviraux (étable depuis maintenant près de dix ans) font ou non évoluer la jurisprudence. « La sévérité des tribunaux pourrait s’atténuer avec le temps, puisque les traitements antirétroviraux ont changé la donne. En effet, les données statistiques et épidémiologiques récentes montrent qu’il n’y a pas de transmission lorsque l’infection est contrôlée, peut-on lire sur www.planetesante.ch.  Qu’entend-on par là? On entend une personne séropositive qui suit un traitement antirétroviral de manière conséquente, chez qui la charge virale n’est pas détectable dans le sang depuis six mois, même avec des méthodes ultrasensibles, et qui n’est pas porteuse d’une autre maladie sexuellement transmissible. Les tribunaux genevois ont déjà ouvert la voie en prononçant l’acquittement de plusieurs personnes dans cette situation. Un autre fait pourrait peser progressivement dans la balance, c’est la baisse considérable du taux de mortalité des personnes porteuses du VIH, qui a rejoint celui des patients traités avec succès contre le cancer. »

Cette évolution du droit face aux évolutions de la médecine n’est pas le moins intéressant des thèmes de santé publique et de bioéthique inhérents au sida. On pourrait regretter que le journalisme français d’information générale (qui se passionna et s’entredéchira durablement à propos de différents sujets associés à cette maladie) n’y accorde plus guère d’attention (3). La  triste  et première médicale que nous évoquions plus haut pourrait peut-être y contribuer.

 (1) Une relecture de cette période est depuis peu proposée dans l’ouvrage « SIDA 2.0. Regards croisés sur 30 ans d’une épidémie » de Didier Lestrade et Gilles Pialoux (Editions Fleuve noir). Une relecture partielle, précieuse et inattendue. Elle vient témoigner à sa façon que sur ce sujet les braises des passions d’hier ne sont nullement éteintes ; du moins chez certains des historiques français de ce qui demeurera restera la grande affaire de santé publique de notre époque. Une affaire qui reste à écrire par des historiens.

(2) Sur ce thème on peut fort utilement se reporter à l’ouvrage de l’avocate  Antonella Cereghetti  Médecin et droit médical, Editions Médecine & Hygiène. (Genève)

 (3) « Au lieu de donner l’amour il a donné la mort »

Ajoutons cette dépêche de l’AFP datée du 16 février:

 « Un éducateur spécialisé, reconnu coupable d’avoir sciemment transmis le virus du sida à deux partenaires, a été condamné jeudi par le tribunal correctionnel de Draguignan à deux ans de prison, dont un an avec sursis et mise à l’épreuve pendant trois ans. Cet homme de 39 ans, originaire d’Avignon (Vaucluse), était poursuivi pour « administration de substances nuisibles suivie de mutilation ou infirmité permanente ». Le tribunal a accompagné la peine, qui se déroulera sous bracelet électronique, d’une obligation de soins psycho-thérapeutique. Il a également accordé une provision de 30.000 et 50.000 euros à chacune des deux victimes.
La procureure de la République Catherine Doustaly avait requis trois ans de prison « avec un sursis partiel ou total ». « C’est un comportement suicidaire pour lui mais criminel pour les autres, réitéré sur plusieurs années », a-t-elle dénoncé.
Les faits remontent entre 2003 et 2006, période au cours de laquelle Christophe Veyron, alors infirmier à Brignoles (Var), a eu des relations « sentimentales » avec des rapports sexuels non protégés avec deux partenaires de Carpentras et de Perne-les-Fontaines (Vaucluse).
L’un et l’autre ont toujours affirmé que Veyron les avait rassurés, leur affirmant qu’il était « clean ». A l’un d’eux, il avait même produit un résultat d’analyses négatif qui s’avérera avoir été falsifié. L’enquête conduite par les gendarmes a mis en évidence le fait que Veyron, qui a toujours refusé d’effectuer des tests de dépistage, se savait contaminé par un ancien partenaire. Ce qu’il a nié à la barre. Selon le psychiatre, il était dans « un déni face au réel de sa maladie ».
Pour son avocat Me Michel Roubaud, qui a plaidé la relaxe, « l’élément intentionnel est impossible à caractériser ».
« Au lieu de donner l’amour, il a donné la mort, une mort qu’on ne voit pas mais une mort latente », a plaidé en partie civile Me Isabelle Colombani, rappelant que ses clients « portaient la mort en eux » ».

 

Les « malades d’Alzheimer » ne sont plus ; mots sur maux

Pathologies, sigles et autres métaphores

Comment les médias, écrits ou pas, gobent-ils leurs sujets ? Comment les digèrent-ils avant, parfois, de les oublier ? On peut poser la question avec la maladie d’Alzheimer; elle qui n’est décidemment plus aujourd’hui ce qu’elle était hier encore. Seul ou presque demeure (pour la désigner) le patronyme d’Aloysius (1864-1915). Il entre en médecine en 1888 et s’oriente vite vers les nerfs et la psyché. Au mi-temps de sa vie il décrit (à partir du cas devenu célèbre d’Auguste D. prise en charge en 1901 à l’âge de 51 ans) une « maladie particulière du cortex cérébral » ; entité qu’il présente publiquement pour la première fois le 4 novembre 1906 à Tübingen lors de la 37ème Conférence des psychiatres allemands.

Auguste D. est morte le 8 avril de la même année. Sept mois entre l’autopsie, les lames histologiques, la corrélation entre l’anatomopathologique et la clinique, la rédaction de la présentation faite aux pairs ; on travaille vite, déjà, outre-Rhin. Et c’’est ainsi que l’entrée dans le XXème siècle voit la neuropsychiatrie allemande triomphante décréter que la démence peut ne plus être une fatalité. Peu auparavant un futur dément avait déjà  annoncé par écrit (Gott ist tot) la mort de Dieu. Les triomphes d’outre-Rhin allaient perdre de leur superbe. Alzheimer demeure.

C’est un signe qui ne trompe guère, pas pathognomonique mais presque. Comme avec Parkinson le nom propre prend à lui seule la place de la pathologie. Il y a  le chirurgien qui ne peut que prendre possession du corps son patient. Il y a le médecin hospitalier qui fait (parfois/souvent) de même en réduisant son malade à sa pathologie (« Il en est où, l’Addison de la 12 ? »). Et il y a la presse d’information générale qui emboîte le pas à la médecine.

Du moins le fait-elle dès lors qu’un seuil est franchi ; le seuil étrange, à la fois invisible mais bien palpable, qui voit le sujet traité tomber dans le domaine public – de la marque déposée au générique en quelque sorte. La chose était bien établie pour les (grandes) affaires criminelles. Vint ainsi un jour où le docteur (Marcel André Henri Felix) Petiot (1897 -1946),  Marie Besnard (1896-1980) et Gaston Dominici (1877-1965) ne s’appartinrent médiatiquement plus. Il en va de même aujourd’hui avec certaines personnalités condamnées à errer à perpétuité en lisière de procédures judiciaires toujours pendantes ou d’assuétudes évoquées, parfois revendiquées.

Alzheimer, donc. Nous gardons, journaliste, encore en mémoire le moment où un relecteur confus et pressé souhaitant (comme presque toujours) faire plus court fit une croix sur « maladie d’» ; c’était dans les toutes premières années de ce siècle. Au total le racourcissement conduisit fort malencontreusement à parler des malades d’Alzheimer ou des malades de Parkinson, l’une ce ces absurdités contemporaines  qui semble ne plus guère choquer. Elle n’est pas seule: le  tri sélectif  se développe durablement, trier ne suffisant plus.

Il y a aussi des exceptions. Pour des raisons qui restent à élucider le phénomène n’eut pas lieu dans le cas de cette mystérieuse encéphalopathie spongiforme décrite au lendemain de la première guerre mondiale par Hans-Gerhard Creutzfeldt (1885-1964) neuropsychiatre allemand et Alfons Maria Jakob (1884-1931), neurologue allemand. Faire court conduisit ici à une pratique plus radicale : l’usage des initiales. Ainsi parla-t-on de la MCJ pour évoquer les nouvelles formes observées  lors de la dramatique affaire dite de l’hormone de croissance contaminée puis  lors de l’émergence de la zoonose connue sous le nom de l’ESB (encéphalopathie spongiforme bovine) mais aussi sous celui, nettement plus parlant, de vache folle (que personne semble-t-il ne transforma jamais en VF).

On retrouve un processus voisin à propos d’une affection récente et très répandue qui voit des sigles ou acronymes prendre la place des mots. Au début des années 1980 émerge sur le papier journal (encore) imprimé le Syndrome d’Immunodéficience Acquise. La physiopathologie naissante de cette maladie que l’on commence à pressentir d’origine virale permet d’en finir avec le cancer gay de bien sinistre mémoire. Il est bientôt suivi par le S.I.D.A. ; puis par le SIDA, le Sida et l’actuel sida. Parallèlement la presse d’information générale découvre, en même temps que l’origine virale est confirmée (et les premiers tests de dépistage élaborés), l’existence de la séropositivité et des  séropositifs. On réduira bien vite la première à celle concernant le virus du syndrome de l’immunodéficience acquise ; soit le V.I.H, puis VIH et le plus souvent HIV son symétrique anglophone avec les immanquables et immanquablement irritants virus VIH et virus HIV. C’est ainsi que les personnes concernées et leurs proches inventèrent très tôt le terme identifiant de séropo. Pourquoi ?

Quelques décennies plus tôt –seuls les plus âgés s’en souviennent peut-être encore – on avait assisté à un étonnant ballet de vocabulaire autour de la syphilis, cette innommable grande simulatrice. L’immunologie naissante avait pousse  deux hommes sur la voie d’un diagnostic biologique : August Paul von Wassermann (1866 – 1925) immunologiste et bactériologue allemand et, de l’autre côté de la frontière, Jules Jean-Baptiste Vincent Bordet (1870- 1961) immunologiste et microbiologiste belge, par ailleurs lauréat du prix Nobel de physiologie et médecine de 1919[]. On parla bientôt de la  réaction de Bordet et Wassermann  très largement et systématiquement utilisée pour le diagnostic sérologique de cette maladie sexuellement transmissible due à un tréponème que la pénicilline sut, le moment venu, terrasser. Bordet et Wassermann ? C’était bien long. On réduisit la découverte à BW. Quant aux syphilitiques il ne fut pas rares d’user à leur endroit du terme hérédo, en référence trompeuse non pas à la transmission héréditaire mais à la possible transmission congénitale de la femme infectée à l’enfant qu’elle portait.  On aurait pu parler, et sans doute parla-t-on, d’hérédosyphilis. Puis on préféra abréger.

Dans son édition de 1962 Le Petit Larousse (17, rue du Montparnasse, et boulevard Raspail, 114), celui qui nous accompagne depuis un certain temps, donne cette définition d’hérédo : « (du lat.  heres, -edis, héritier), pref. Indiquant le caractère héréditaire de certaines tares. II – N.m. Celui qui est atteint d’une tare héréditaire, spécialement de la syphilis. » Larousse nous enseigne aussi que tare vient de l’italien déchet est désigne, de manière figurée une défectuosité physique ou morale. Mais il est vrai que l’on enseignait aussi, en 1962, qu’héréditaire désignait ce qui se communiquait des parents aux enfants, et congénital ce que l’on apportait en naissant. Un quart de siècle plus tard quelques uns inventèrent, en France, le terme sidaïque un néologisme qu’ils voulaient rapprocher de lépreux et qui entendait désigner des personnes devant être enfermées et soignées dans des sidatoriums. Il faut, pour saisir les enjeux et le temps qui passe, impérativement regarder cet extrait de  L’Heure de vérité du 6 mai 1987 sur Antenne 2.  La France, alors, allait entrer dans une nouvelle campagne pour son élection présidentielle. C’était il y a un quart de siècle ; ou presque.

Du don du sang et de l’homosexualité, cinq ans après.

Où l’on indique qu’en France – à la différence de la Grande Bretagne – les  hommes déclarant « avoir des rapports sexuels avec des hommes »  sont définitivement  exclus de la solidarité transfusionnelle. Et où l’on observe que le sujet ne semble plus guère aujourd’hui  intéresser l’opinion.

Les autorités sanitaires britanniques viennent d’annoncer avoir levé l’interdiction faite aux « hommes ayant des  rapports sexuels  avec des hommes » (HSH) de donner leur sang. La mesure entrera en vigueur le 7 novembre. Cette décision a été prise sur la base des conclusions de l’Advisory Committee on the Safety of Blood, Tissues and Organs. La proposition de cette commission consultative a été acceptée par les ministres de la Santé d’Angleterre, d’Ecosse et du Pays de Galles. Et le tout a été suivi d’un remarquable travail d’information et de vulgarisation. Cette mesure  tient compte pour l’essentiel de l’amélioration de la sensibilité des tests de dépistage de l’infection par le VIH. Où l’on retrouve aussi  flegme et pragmatisme britanniques : la mesure d’assouplissement ne concernera  que les homosexuels britanniques qui (remplissant par ailleurs les critères habituels de sélection) assureront ne pas avoir eu, durant les douze mois précédents, de rapports sexuels (oraux ou anaux ; protégés ou non) avec un partenaire masculin.

Voici donc que resurgit publiquement une question qui, en France notamment, a opposé de manière récurrente les responsables de la santé publique et ceux des associations défendant les droits des communautés homosexuelles. Il n’y a pas si longtemps l’affaire aurait, sinon fait les gros titres, du moins aisément trouvé de larges espaces dans les flux médiatiques français. Or tel n’est plus le cas. Non que la question ait perdu de son intérêt ; bien au contraire. Mais parce qu’elle a dégringolé dans la hiérarchie –non écrite- de ce qui est ou n’est pas perçu comme étant d’actualité.

Cette nouvelle situation est somme toute assez récente.  En juin 2011, à l’occasion de la Journée mondiale du don du sang, les associations françaises  « SOS-Homophobie » et « Elus locaux contre le sida » avaient encore qualifié cette exclusion du don du sang de « discriminatoire » et d’« insultante ». Et ces deux associations avaient alors pu se faire entendre de l’Agence France Presse (AFP). Ainsi cette dépêche mandée de Paris et datée du mardi 14 juin :

« En 2011, les hommes homosexuels ne peuvent toujours pas donner leur sang, ont dit mardi, lors de la journée mondiale du don du sang, les associations SOS-Homophobie et Elus locaux contre le sida. Alors que « l’Etablissement Français du Sang (EFS) alerte plusieurs fois par an sur le risque de pénurie », les gays sont « toujours interdits – à vie! – de donner leur sang, sans qu’une quelconque question relative à leur comportement leur soit posée lors du questionnaire préalable à tout don », disent les deux associations dans un communiqué.

Selon elles, édicter « un certain nombre de contre-indications au don du sang, notamment pour les personnes ayant des comportements à risque », est « normal si l’on se base sur des critères de santé publique », mais « intolérable si l’exclusion est motivée par des préjugés ». Pour ces associations, « c’est la notion de +pratique à risque+, et non de +groupe à risque+, qui doit être retenue comme facteur d’exclusion pour le don du sang ». Elles font état également « de nombreux témoignages de lesbiennes n’ayant pu donner leur sang ».

Les contre-indications au don du sang dépendent des données épidémiologiques publiées chaque année, a dit à l’AFP le Dr Bruno Danic, de l’EFS. « Selon l’Institut de veille sanitaire (InVS), l’épidémie de VIH ne diminue pas chez les homosexuels masculins et « le risque est 200 fois plus élevé chez les homosexuels masculins de contracter le VIH », a-t-il affirmé. Parmi les donneurs de sang dont la séropositivité a été découverte entre deux dons, « la moitié des cas concernait des hommes contaminés par une relation homosexuelle », dit-il.

Il rappelle que « si le don de sang a lieu dans les 15 jours qui suivent une contamination, on ne le voit pas », et qu’il existe toujours un risque résiduel: « une poche de sang sur trois millions peut passer outre les tests de sécurité (dépistage, entretiens avec les donneurs, etc.). Ce risque pourrait être multiplié par quatre », si les homosexuels masculins étaient autorisés à faire don de leur sang, assure-t-il. M. Danic précise qu’il n’y a aucune raison épidémiologique » concernant les lesbiennes, et qu’elles ne doivent pas être empêchées de faire un don de sang. « Si ça arrive, c’est une erreur. Il faut nous le faire savoir », dit-il. »

Outre Manche les propos ne sont guère différents.  « La levée de cette interdiction est une bonne nouvelle, mais certains homosexuels seront toujours frustrés de ne pas pouvoir donner leur sang » estime Carl Burnell, responsable de l’une des plus grandes associations britanniques d’homosexuels. Ce dernier reconnaît  toutefois que le délai d’un an se fonde sur des données scientifiques pour s’assurer de l’innocuité des dons vis-à-vis des virus de l’hépatite B est du sida. D’autres militants qualifient le délai de douze mois d’ « excessif » et d’ « injustifié ».

Pour sa part l’InVS avait publié il y a peu une fort opportune mise au point actualisée sur ce thème :

« Depuis 1983, dans de nombreux pays, les hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes ont été exclus du don de sang de façon permanente car étant à haut risque d’infection par le VIH.  Depuis la mise en place en 1985 du dépistage du VIH sur les dons de sang, des progrès considérables ont été réalisés en sécurité virale des produits sanguins grâce à l’amélioration de la sélection des donneurs et au développement d’outils de dépistage performant incluant le dépistage génomique viral. Malgré ces améliorations et la forte pression de certaines associations de la société civile, seuls quelques pays ont limité la durée d’exclusion des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes. »

Et l’InVS d’ajouter que les études d’impact d’une modification de la mesure d’exclusion sur le risque VIH ont montré que la réduction de la durée d’exclusion engendrait un risque supplémentaire. « Certes, ce risque est très faible, mais est-il acceptable de faire courir un risque additionnel même infinité si mal aux receveurs de produits sanguins ? » s’interroge-t-il.  Poser ainsi la question c’est, à l’évidence, induire une réponse négative.

Mais si l’on écoute un peu plus finement ce que nous dit l’InVS on apprend que ces études ne prennent pas en compte un paramètre important : l’amélioration possible de la compliance des HSH avec une exclusion temporaire. Or les études les plus récentes s’accordent pour conclure qu’une alternative à l’exclusion permanente pourrait consister à autoriser le don des hommes abstinents au cours des 12 derniers mois, comme l’ont déjà fait quelques pays.

On peut dire tout ceci de manière plus simple : une telle autorisation au don permettrait en pratique de couvrir largement la « fenêtre sérologique silencieuse » pour les hommes ayant récemment pris des risques, ou pour ceux dont les partenaires auraient pris des risques.

Aujourd’hui force et bien de constater que tous ces éléments n’ont pas été conjointement versés au débat citoyen par les principaux médias d’information générale. Ce sont pourtant bien ces éléments qui devront aider les responsables sanitaires gouvernementaux à prendre une décision, qu’elle qu’en soit la nature. Pour l’heure prévalent  silences et  confusion.Avec, en mémoire, la dernière passe d’armes médiatique sur le sujet. Elle date, précisément, de cinq ans. Cinq ans déjà. Avec ce rendez-vous conflictuel  daté du 14 juin (2006), date de la mise en place par l’Organisation mondiale de la santé de la Journée mondiale du don de sang.

Le 11 mai de cette année là  Jack Lang, député socialiste du Pas-de-Calais, dénonçait  dans une lettre à Xavier Bertrand (alors ministre de la santé et des solidarités du gouvernement Villepin) « une mesure discriminatoire extrêmement choquante ». L’ancien ministre de la culture demandait que l’on mette fin à la mesure (mise en place en 1983) de l’exclusion des homosexuels du don du sang. Dans sa réponse, datée du 17 mai, Xavier Bertrand  exposait les arguments justifiant cette exclusion, notamment les risques de transmission du VIH. « L’homosexualité ne constitue bien évidemment pas en soi un critère d’exclusion du don du sang, expliquait le ministre. Il ne s’agit donc pas d’une discrimination vis-à-vis d’une population donnée. (…) Les données épidémiologiques montrent que la prévalence de l’infection à VIH dans la population homosexuelle masculine sexuellement active serait de 12,3 % contre 0,2 % dans la population générale. Ce n’est donc pas le fait d’être homosexuel, mais la pratique de relations sexuelles entre hommes qui constitue une contre-indication au don du sang. D’ailleurs, l’homosexualité féminine n’est pas une contre-indication. »

Reprenons : « Ce n’est donc pas le fait d’être homosexuel, mais la pratique de relations sexuelles entre hommes qui constitue une contre-indication au don du sang.» Comment mieux exprimer l’angoisse des responsables politiques, depuis les affaires du sang contaminé, des conséquences multiformes de tout relâchement dans les mesures préventives de la sécurité transfusionnelles ? Des responsables par ailleurs toujours soucieux de ne pas être accusés de stigmatiser les communautés homosexuelles.

Quelques jours plus tard on crut, en juin 2006, que la page allait se tourner. « La contre-indication permanente actuelle visant «les hommes ayant des rapports sexuels avec d’autres hommes» ne me semblait pas satisfaisante, car elle stigmatisait de facto une population et non des pratiques. Elle va donc disparaître », déclarait au Monde, le ministre Xavier Bertrand. On apprenait alors que les responsables de l’Etablissement français du sang procédaient au renouvellement de tous les questionnaires auxquels sont soumis les donneurs de sang. M. Bertrand précisait aussi que les spécialistes « ne lui avaient pas apporté la démonstration que le don de sang d’un hétérosexuel ayant des rapports non protégés avec de multiples partenaires était moins dangereux que celui d’un homosexuel n’ayant aucune pratique à risque ».

« J’entends que l’on ne parle plus à l’avenir de «populations à risque» mais bien de «pratiques sexuelles à risque», ajoutait M. Bertrand qui ajoutait aussitôt qu’il ne fallait en rien ignorer la situation très préoccupante que constituait  la recrudescence de l’épidémie d’infection par le VIH chez les homosexuels masculins.  Cinq ans plus tard l’épidémie continue à progresser, Xavier Bertrand est de retour au ministère de la Santé. Et au delà des périphrases et des précautions langagières les homosexuels sont toujours exclus, de manière permanente, du don du sang. Une exclusion sur laquelle la France ne reviendra pas ?