Cannabis récréatif canadien : les médecins dénoncent le choix de leurs politiques

Bonjour

C’est un coup de tonnerre dans un ciel presque serein. Le Journal de l’Association médicale canadienne a, le 15 octobre, dénoncé la prochaine légalisation du cannabis récréatif dans leur pays : une « expérience incontrôlée » que le pouvoir exécutif devra, le cas échéant, savoir interrompre.

« Le 17 octobre, le gouvernement canadien va lancer une expérience nationale, incontrôlée, qui va opposer d’un côté les bénéfices des producteurs de cannabis et des revenus fiscaux, et de l’autre la santé des Canadiens » écrit ainsi Diane Kelsall la rédactrice en chef dans un courageux éditorial : « Watching Canada’s experiment with legal cannabis »

Le Dr Kelsall demande notamment au gouvernement fédéral d’Ottawa de surveiller l’évolution de la consommation du cannabis, notamment chez les jeunes, et de revenir sur cette légalisation en cas d’augmentation.

« Toute augmentation de l’usage du cannabis à des fins récréatives après l’entrée en vigueur de la légalisation, autant chez les adultes que chez les jeunes, doit être vue comme un échec de la législation, prévient-elle. Si finalement l’usage du cannabis augmente, le gouvernement devra avoir le courage d’admettre que la législation est imparfaite et revoir son projet ».

Moissonneuse-batteuse-lieuse

L’association médicale canadienne s’inquiète tout particulièrement des futures stratégies marketing des producteurs de cannabis – dont le nombre s’est multiplié ces derniers mois et qui ont vu leur capitalisation boursière flamber. La loi fédérale, en vigueur à partir de ce 17 octobre, limite toutefois le recours au marketing et à la publicité – mais on sait ce qu’il peut en être de la moissonneuse-batteuse-lieuse capitaliste travaillant à plein régime dans le champ des addictions.

« Leur but est de faire des bénéfices, et les bénéfices proviennent des ventes, rappelle le Dr Kelsall. Nous ne pouvons pas espérer que l’industrie du cannabis restreigne ses ambitions de croissance et se fixe comme objectif une réduction de la consommation ». Une partie des médecins canadiens s’oppose à la légalisation du cannabis récréatif en raison notamment des risques d’augmentation de la consommation chez les jeunes, rappelle l’Agence France Presse. Ils dénoncent également les conséquences sur le développement du cerveau des adolescents et les conséquences sur la sécurité routière.

Une étude, également publiée par le Journal de l’Association médicale canadienne, montre que les jeunes conducteurs voient leur risque d’avoir un accident de la circulation augmenter notablement jusqu’à cinq heures après avoir consommé du cannabis. Selon un tout récent sondage de l’institut Abacus Data seuls trois Canadiens sur dix sont opposés à la légalisation du cannabis récréatif. A l’inverse, 46 % des trois mille adultes interrogés en ligne la soutiennent et 24 % l’acceptent. On gardera toutefois en mémoire l’alerte lancée dans son éditorial par le Dr Diane Kelsall.

A demain

 

« Trente-trois ans de télé, il y a une vie après » nous explique le Dr Jean-Daniel Flaysakier

Bonjour

Médecine et journalisme. Gloire, ivresse et chausse-trappes. Une bien vieille affaire depuis notre double confrère Théophraste Renaudot (1586-1643). Quatre siècles plus tard, cet entretien que vient de publier Le Quotidien du Médecin (Stéphane Long) – un entretien avec un double confrère : le Dr Jean-Daniel Flaysakier. Nous nous autorisons, ici, à en rapporter des extraits.

« Pendant 33 ans, le Dr Jean-Daniel Flaysakier s’est évertué à décrypter la médecine pour la rendre intelligible aux Français. Avec talent et humour. Le 31 octobre prochain, le médecin, rédacteur en chef adjoint de France 2, tournera définitivement la page de la télévision. Pour Le Quotidien , il revient sur sa longue carrière médiatique, ses relations avec les médecins et évoque avec enthousiasme et passion son nouveau projet au service des patients.

Passer de la médecine au journalisme ? « Un pur hasard, explique-t-il. Au début des années quatre-vingt, je suis parti étudier l’épidémiologie à l’école de santé publique de l’université de Harvard, à Boston. En rentrant, je devais participer à la création d’un institut d’épidémiologie avec Jacques Drucker, le frère de Michel. Mais ça ne s’est pas fait. À l’époque, je faisais un peu de presse écrite et de radio. Le rédacteur en chef de France 3 dans ma région m’a proposé de faire un magazine santé de treize minutes. J’ai répondu oui, un peu par inconscience, car je ne me rendais pas compte de ce que cela représentait. C’était sans doute assez catastrophique au début et puis mieux par la suite… Martine Allain-Regnault, qui était à l’époque la patronne de l’info médicale sur Antenne 2, avait repéré certains de mes sujets. Et quand Télématin a démarré sur Antenne 2, on m’a proposé de la remplacer occasionnellement… jusqu’au moment où l’on m’a demandé de tenir la chronique santé de l’émission. »

Echine

Tenté de revenir dans le milieu médical ? « J’ai eu des opportunités dans le monde hospitalo-universitaire au cours de ma carrière, confie-t-il. Mais je n’avais plus la souplesse d’échine pour aller faire la cour ! (rires) »

Durant trente-trois ans, à la télévision, plutôt journaliste ou plutôt médecin ? « J’ai fait un travail de journaliste avant tout, au sein d’une rédaction, et avec les règles qui s’appliquent à ce métier, explique le Dr Flaysakier. Le fait d’être médecin, ça permet de décrypter l’actualité médicale un peu plus vite que le collègue, d’avoir un sens critique plus développé par rapport à ce que peuvent dire les experts et puis aussi d’avoir une curiosité à l’égard de sujets moins rebattus. Mais ça n’est pas parce qu’on est médecin qu’il faut étaler sa science. J’ai toujours considéré que j’avais un rôle de médiateur. Ce que j’ai toujours essayé de faire, sur Télématin comme par la suite, c’est de partager la connaissance pour que les gens puissent prendre des décisions un peu plus éclairées. Avec la télé, on a un instrument extraordinaire d’éducation et de vulgarisation, je pense qu’il faut l’utiliser. »

Delirium tremens

Un médecin devenu journaliste a-t-il plus de légitimité, faire des recommandations ? « Ça donne à notre discours un peu plus de poids, mais il ne faut pas en abuser, explique encore l’ancien de Télématin. À la télé, je me suis toujours interdit de prescrire, de donner des conseils médicaux comme le font souvent les chroniqueurs santé. Ce n’est pas mon rôle en tant que journaliste. Ce qui ne veut pas dire que je n’ai pas pris position sur certains sujets. Sur les vaccins par exemple, parce que c’est une question de santé publique. Là, j’estime que je dois endosser ma casaque. Dans le cas de Johnny Hallyday et de son fameux coma à Los Angeles, j’ai évoqué le problème de l’alcoolisme. Ce coma, c’était un delirium tremens qu’il a fallu sédater. On m’a reproché d’en avoir parlé en ces termes. Mais j’estime que c’est important de rétablir certaines vérités scientifiques. Quitte à flirter avec les limites du secret médical. »

 Et demain ? Une vie après l’écran ?

« Oui, bien sûr. J’ai un projet qui me tient à cœur. Je ne peux pas en parler dans le détail parce que ce n’est pas finalisé. Il y a une dizaine d’années, je me suis remis à la cancérologie. J’ai refait de la consultation. Je suis aussi passionné par la question de la qualité de vie des malades. Donc j’essaye, et j’espère qu’on va y arriver, de monter une consultation de qualité de vie, principalement chez des femmes traitées pour un cancer du sein.

«  Ce serait après le retour à la vraie vie, pour parler de tout, des relations avec le conjoint, des enfants, des douleurs, des séquelles de la chimio, de la reprise du travail, des relations avec les collègues, du retour à la sexualité, si les patientes le souhaitent, bien sûr… Le but est d’écouter et de résoudre, si possible, un certain nombre de problèmes qui altèrent la qualité de vie. Parce qu’il n’y a pas de raison que ces patientes subissent une double, voire une triple peine ! »

A demain

Cannabis récréatif légal au Canada : faudra-t-il applaudir ou s’en mordre les doigts ?

Bonjour

À compter du 17 octobre les adultes canadiens pourront acheter du cannabis « produit sous licence », à détenir jusqu’à 30 grammes de cannabis et, dans la plupart des provinces, à cultiver jusqu’à quatre plants de cannabis à domicile. Après l’Uruguay en 2013, le Canada est le deuxième pays du monde – le premier au sein du G7 – à légaliser la production, la distribution et la détention de cannabis à usage récréatif. Le Canada est aussi le premier État fédéral à décliner un modèle décentralisé de régulation du cannabis.

Pour mieux saisir les enjeux, voici un document essentiel – un document majeur pour celles et ceux qui portent un intérêt croisé à la politique, aux produits psychoactifs et à la santé publique de leurs contemporains : « La légalisation du cannabis au Canada » signé Ivana Obradovic, directrice adjointe de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT). Cette synthèse décrit le processus de réforme, les objectifs de la nouvelle législation et les modalités de régulation du marché mises en place au Canada, avant de conclure sur les points de vigilance à suivre

« La loi fédérale canadienne adopte une approche axée sur la santé publique et la sécurité des jeunes : elle crée un cadre juridique strict pour contrôler la production, la distribution, la vente et la possession de cannabis partout au Canada, explique Mme Obradovic. Cependant, chaque province ou territoire est chargé d’organiser la vente de cannabis et de ses dérivés et peut établir ses propres règles (sur l’âge minimum légal, les quantités, les lieux d’achat ou de consommation, etc.). Par ailleurs, les municipalités peuvent réglementer la consommation à l’échelle locale. »

Il reste d’autre part interdit de transporter du cannabis (quelle que soit la quantité) au-delà des frontières du Canada. La mise en œuvre de cette réforme engage donc différents niveaux de juridictions et donne lieu à des systèmes de régulation différenciés à travers le pays.

« Hormis ses disparités d’application, la mise en œuvre de la régulation du cannabis au Canada pose de nombreuses questions, souligne le directrice adjointe de l’OFDT. Ses effets sur la santé publique, la sécurité routière et l’économie sont les plus attendus, dans un contexte d’émergence d’une véritable filière industrielle du cannabis adossée au marché de l’alcool. »

Il faut aussi compter avec le retentissement de la réforme canadienne se situe au plan international. Le cannabis à usage médical y étant autorisé depuis 2001, le Canada constitue déjà le premier pôle producteur et exportateur de cannabis légal. Siège de plusieurs entreprises du cannabis cotées en Bourse, le Canada peut compter sur de fortes perspectives de développement économique compte tenu de l’interdit de production en vigueur presque partout ailleurs dans le monde.

« La légalisation du cannabis récréatif au Canada vise à assécher le marché illégal et à contrôler la qualité des produits. Mais à deux jours de son entrée en vigueur, elle suscite toujours de vives inquiétudes, notamment sur la santé des jeunes et la sécurité routière » résume pour sa part l’Agence France Presse (15/10/2018 07:54:58 – Montréal AFP). Risques pour la santé mentale des adolescents, impréparation de la police, règlementations variant d’une province à l’autre: les opposants, dont de nombreux médecins, craignent une flambée de la consommation et son cortège de conséquences néfastes.

Manitous français du sanitaire

« Ce gouvernement n’est absolument pas prêt pour la légalisation de la marijuana. Le pays n’est pas prêt » a prévenu le député conservateur John Brassard, dont le parti n’a cessé de dénoncer cette réforme phare du mandat de Justin Trudeau. « Comme médecin et comme père, je ne suis pas d’accord avec la légalisation du cannabis récréatif » a déclaré à l’AFP le Pr Antonio Vigano, cancérologue et spécialiste du cannabis thérapeutique (Centre universitaire de santé McGill). Comme nombre de ses confrères, il invoque les risques d’un accroissement de la consommation chez les jeunes qui, selon les provinces, pourront acheter de la marijuana dès l’âge de 18 ou 19 ans. « On sait que le cerveau est encore en phase de développement jusqu’à 25 ans », précise-t-il – et d’évoquer « l’effet synergique » entre cannabis et l’alcool, souvent associés en un cocktail ravageur.

D’autres s’inquiètent d’une recrudescence des accidents de la circulation liés à la conduite sous l’emprise de ce psychotrope. Une récente étude publiée par l’institut officiel Statistique Canada a révélé qu’un consommateur de cannabis sur sept (14 %) possédant un permis avait déjà conduit un véhicule dans les deux heures suivant sa consommation.

Mais pour Jean-Sébastien Fallu, spécialiste de toxicomanie à l‘Université de Montréal, tous ces risques ne pèsent finalement pas lourd face aux vertus de la légalisation. « Le cannabis n’est pas bon pour la santé, mais la prohibition est extrêmement nocive et pire que le cannabis, résume-t-il. Tous les arguments reposent sur la crainte de l’augmentation de l’usage mais ce n’est pas quelque chose qu’on prédit, du moins à court terme, sur la base des études menées ailleurs dans le monde et des sondages. Et puis je préfère un peu plus d’usage de cannabis et quelques méfaits de plus, que les conséquences catastrophiques de la prohibition en termes de stigmatisation, de violence, de criminalité, d’économie illicite, etc. »

Où l’on voit que le Canada pose ouvertement et en vraie grandeur la problématique de la réduction des risques – un sujet majeur que la France, son président de la République, son parti majoritaire et ses manitous du sanitaire, se refusent obstinément à aborder

A demain

Sur ce même thème, et sur Slate.fr : « Homme libre, toujours tu chériras le cannabis »  de Laurent Sagalovitsch

 

 

Arrêter de fumer avec (ou sans) conflits d’intérêts ? Rendez-vous à l’OpenMind Kfé !

Bonjour

C’est une invitation adressée aux journalistes de la presse spécialisée « santé ». Rendez-vous le 17 octobre 2018 de 9 h à 11h à « l’OpenMind Kfé », 165 Faubourg Saint Honoré, 75008 Paris. Métro : Ligne 9 / Saint Philippe du Roule. Bus : Ligne 28-32-52-80-83 et 93 / arrêt Saint Philippe du Roule. Parking : Le Relais de Ponthieu

Programme : « Regards croisés de deux experts de santé », par le Dr. Ivan Berlin, médecin pharmacologue-addictologue à l’Hôpital de la Pitié-Salpêtrière (AP-HP) & Le Dr. Anne-Laurence Le Faou, Médecin Généraliste, Addictologue, et Responsable du Centre de tabacologie de l’Hôpital Européen Georges Pompidou

Pitch : « Arrêter de fumer est un enjeu de santé publique. L’étude « Reduce to Quit » démontre qu’un arrêt progressif est une des solutions les plus adaptées pour réussir un sevrage tabagique ! A l’occasion du Moi(s) Sans Tabac, Pfizer, laboratoire engagé dans le sevrage tabagique, vous convie à la : Présentation des résultats de l’étude « Reduce To Quit » Arrêt progressif : solution adaptée pour un sevrage tabagique réussi ! »

Trois précisions ne figurent pas sur le bristol :

I Le Dr Anne-Laurence Le Faou est présidente de la Société francophone de tabacologie (SFT)

II Le Dr Ivan Berlin est secrétaire général adjoint chargé de la recherche de la SFT. Il conduit, sur fonds publics, l’étude ECSMOKE.  « L’AP-HP est promoteur de l’étude ECSMOKE, financée par le PHRC national, écrivions-nous en mai 2017. Cette étude comparera la cigarette électronique contenant de la nicotine à la cigarette électronique sans nicotine et à un médicament (varénicline- Champix®) qui a l’autorisation de mise sur le marché comme aide au sevrage tabagique. Ce sera une étude pivot dont l’objectif est de démontrer que la CE contenant de la nicotine est une aide au sevrage tabagique et a un rôle dans la prise en charge des fumeurs. 650 fumeurs seront randomisés et suivis dans treize consultations de tabacologie de différentes structures hospitalières du pays. Les résultats sont attendus pour 2020. »

Ce travail est financé par la Direction Générale de la Santé à hauteur de 900 000 €. Il est dirigé par le Dr Ivan Berlin (département de pharmacologie de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière), tabacologue, ancien président de la Société française de tabacologie. En 2016, dès l’annonce de l’étude, les meilleurs spécialistes de la vape en France avaient demandé à en savoir plus. Sans succès. Puis les modalités pratiques de ce travail de recherche clinique avaient été très sérieusement critiquées. Plus généralement pourquoi comparer un outil dont l’efficacité pratique était déjà connue à un médicament controversé ?

III La multinationale pharmaceutique Pfizer commercialise la varénicline – Champix®. Cet agoniste partiel des récepteurs nicotiniques cérébraux indiqué dans le sevrage tabagique chez l’adulte, est à nouveau remboursé (65%) depuis mai 2017 suite à une initiative de Marisol Touraine. Cette prise en charge ne s’applique, officiellement, que lorsque Champix® est prescrit en seconde intention, après échec des stratégies comprenant des substituts nicotiniques, chez des fumeurs ayant une forte dépendance au tabac.

Cette décision de remboursement est conforme aux recommandations de la Commission de la transparence (avis du 9 novembre 2016), basées sur plusieurs études ayant démontré l’efficacité de la varénicline en termes de taux d’abstinence continue sur 4 semaines (semaines 9 à 12) dans la population générale, chez des fumeurs souffrant de BPCO ou de maladies cardiovasculaires et chez des fumeurs avec ou sans antécédents psychiatriques.Ce taux s’applique à toutes les présentations de Champix® dont les prix publics (hors honoraire de dispensation) s’élèvent à 32,84 euros (11 comprimés à 0,5 mg + 14 comprimés à 1 mg), 36,36 euros (28 comprimés à 1 mg) et 69,25 euros (56 comprimés à 0,5 mg ou à 1 mg).

Une question : Ainsi donc Pfizer, « laboratoire engagé dans le sevrage tabagique » convie la presse à la présentation des résultats de l’étude « Reduce To Quit – Arrêt progressif : solution adaptée pour un sevrage tabagique réussi ! ». Que vont bien pouvoir annoncer, en toute liberté, à l’«OpenMind (sic) Kfé », les Drs Le Faou et Berlin ?

A demain

 

Esprit libre, spécialiste renommé de médecine interne, le Pr Pierre Godeau vient de mourir

Bonjour

C’est un grand nom doublé d’une personnalité hors norme de la médecine qui vient de disparaître. Le Pr Pierre Godeau, ancien patron de la médecine interne de la Pitié-Salpêtrière est mort, sans souffrir, le jeudi 11 octobre à l’âge de 88 ans. Avec lui disparaît l’un des derniers grands noms de la médecine hospitalo-universitaire de la seconde moitié du XXème siècle. Une grande élégance, un esprit libre, un humour doublé d’un puits de science et d’un médecin atypique. « Un ‘insoumis’ si le terme n’était pas, aujourd’hui, politiquement marqué » résume le Pr Jean-Charles Piette, l’un de ses plus proches élèves et son successeur à La Pitié.

Il était, aussi, l’auteur des « Héritiers d’Hippocrate – Mémoires d’un médecin du siècle »(Flammarion) d’ « Une aventure algérienne » (Flammarion) et, en 2014, de l’étonnant « Rue du Pas de la Mule » (éditions Fiacre).  Sans oublier, l’an dernier, «Caprices du destin, constance de l’amitié » (éditions Fiacre).

 

Nous reprenons ici des extraits du portrait que nous lui avions consacré, texte publié dans Le Monde du  17 janvier 2005 : « Pierre Godeau, un demi-siècle de médecine savante ». Alors âgé de 75 ans, il venait de superviser la quatrième édition du « Traité » qui, depuis un quart de siècle, porte son nom (« Le Godeau ») 1. Alerte, maniant l’humour avec finesse il montait aussi en première ligne pour défendre sa spécialité – la médecine interne – qu’il jugeait menacée.

« Le rendez-vous avait été fixé à Paris, au cœur du quartier historique de l’hôpital de la Pitié, dans ce mystérieux secteur pavillonnaire où, parmi tant d’illustres praticiens, Charcot, Freud et Babinski ont cherché et soigné. Pierre Godeau reçoit avec chaleur et simplicité dans un bureau d’où le XIXe siècle n’a pas totalement disparu ; un espace débordant de livres et de savoir humaniste dont son élève et successeur Jean-Charles Piette lui a élégamment laissé l’usufruit.

L’élégance, précisément ; voilà l’un des maîtres mots, une forme de règle de vie pour celui dont le nom est synonyme, dans le corps médical français, de cette discipline méconnue à laquelle on a donné en France le nom de « médecine interne », alors que lui préférerait que l’on parle de « médecine globale. »

Officiellement à la retraite de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris mais toujours présent, bénévolement, dans ce service qu’il a bâti, Pierre Godeau surveille aujourd’hui la sortie de la quatrième édition du Traité de médecine, une somme collective de plus de 3 500 pages qui, depuis un quart de siècle, est désignée dans le corps médical comme « le Godeau ».

Médecine « interne », médecine « globale » ? On pourrait schématiquement la définir comme la quête sans fin de la meilleure synthèse entre l’étendue des connaissances médicales (à laquelle tend la médecine générale) et l’approfondissement de ces mêmes connaissances dans un petit domaine que proposent les spécialistes de toutes les autres disciplines.

« On pourrait aussi définir l’interniste comme un décathlonien de la médecine, ajoute celui qui ne cache pas la passion qu’il a toujours nourrie pour le cyclisme, le ski et la natation. De la même manière que le décathlonien ne s’engage pas dans toutes les épreuves d’une compétition d’athlétisme, nous n’avons pas la prétention de tout connaître. Mais, comme lui, nous cherchons à avoir un niveau le plus correct et le plus large possible. »

L’ambition affichée de ces spécialistes hors normes a été largement caricaturée : on les réduit souvent à de pures figures intellectuelles, des espèces de Pic de La Mirandole de la médecine. « Disons plus simplement que, sans nous disperser, nous cherchons à garder le contact et à avoir une vue panoramique des choses, résume-t-il. C’est peut-être, si l’on veut, une définition de l’intellectuel, mais pour ce qui nous concerne nous sommes aussi des praticiens. Quant à devenir un Pic de La Mirandole, il y a bien longtemps que ce n’est plus possible. »

De fait, c’est bien à eux que l’on fait appel lorsque, en dépit de tous les examens complémentaires, aucun diagnostic ne peut être posé, aucune thérapeutique proposée ; c’est vers eux aussi que l’on se retourne lorsque la somme des pathologies dont souffre une même personne demande des connaissances, une expérience et un esprit de synthèse dont ils font profession.

Mieux : aujourd’hui, ce sont eux qui, avec sans doute quelques généralistes, défendent, non sans courage ni grandeur, une tradition médicale mise à mal par cette approche réductionniste, réductrice et parcellisante qui, depuis un demi-siècle, ne cesse de gagner du terrain dans la pratique de la médecine occidentale. Cette posture en fait précisément les victimes désignées d’un système qui ne veut rien prévoir, qu’il s’agisse d’assurer leur remplacement ou de prévoir des rémunérations adaptées à cette médecine savante autant que lente.

Sans nostalgie

Aussi Pierre Godeau va-t-il, à près de 75 ans, pleinement participer à la rédaction d’un Livre blanc et au mouvement de révolte aujourd’hui en germe chez les 1 500 « internistes » français. C’est pour lui l’occasion de prendre la mesure du chemin parcouru. Sans nostalgie aucune. « Rétrospectivement, je tremble à l’idée des responsabilités que l’on confiait aux jeunes internes des hôpitaux qui, à deux, dans les années 1950, pouvaient avoir la charge d’une centaine de malades », confie-t-il.

Il garde aussi intact le souvenir de ce que pouvaient être les profondes injustices d’un système hautement féodal où certaines « protections » facilitaient grandement la carrière hospitalière, l’exercice du pouvoir et les revenus qui s’y attachent. Et peut-être est-ce pour en avoir souffert que ce fils de chirurgien-dentiste spécialisé dans la prise en charge des « gueules cassées » affirme aujourd’hui qu’il n’a jamais voulu reproduire le modèle du mandarin. Sans nier l’absolue nécessité d’une autorité affirmée – il ne manque pas de rendre hommage à ses deux maîtres que furent le cardiologue Yves Bouverain et le gastro-entérologue Marcel Cachin -, Pierre Godeau juge que la médecine interne impose avant tout, à l’image des sports collectifs, le travail en équipe.

Ce qui est d’autant plus vrai que la gigantesque accumulation des publications scientifiques et médicales impose aujourd’hui la mise en commun du savoir et de son partage (…)

Politiquement, ce médecin ne cache pas ne pas partager les idées de la gauche. Sans colère ni rancune, mais avec conviction, il dénonce ces erreurs ou ces illusions que sont, selon lui, les nouvelles mesures concernant l’accès au dossier médical ou la transparence de la relation nouée entre le médecin et le malade, dont on voudrait croire qu’elle pourrait être une relation marchande parmi tant d’autres. Sur ce point, il reste sans aucun doute d’une époque où l’on préférait y voir la rencontre d’une confiance et d’une conscience.

Il ne craint pas non plus de dénoncer aussi cette tendance qui corsette la pratique médicale au moyen de statistiques, de réglementations et d’études contrôlées. « On voudrait nous faire croire que la qualité d’un concert de piano tient à la qualité de l’instrument, conclut-il. Selon moi, ce qui compte avant tout, et ce qui comptera toujours, c’est la qualité du pianiste. » »

A demain

1 La quatrième édition du Traité de médecine (Editions Flammarion-Médecine) avait été coordonnée par les Prs Pierre Godeau, Serge Herson et Jean-Charles Piette. Cette initiative, unique en langue française, remonte à la fin des années 1970, lorsque Jean Hamburger avait demandé à Pierre Godeau de réunir sous un titre unique les fascicules d’enseignement que publiaient alors les éditions Flammarion.

Après la première édition, publiée en 1981, l’entreprise n’a cessé de prendre de l’ampleur et d’affirmer son originalité, au point de se trouver en concurrence avec le « Harrison », autre traité de médecine, dont la puissance vient notamment de ce qu’il est rédigé en langue anglaise.

« Les congrès des diverses spécialités réunissent des milliers de participants, les publications des journaux scientifiques sont précédées de plusieurs jours, voire de quelques semaines, par leur mise en ligne sur Internet, les avancées pharmaceutiques font l’objet d’informations souvent prématurées anticipant la confirmation de leur légitimité, écrivaient les trois coordonnateurs dans l’avant-propos de cette quatrième édition. Face à cette accélération, il est de plus en plus difficile pour la communauté médicale de garder un juste milieu entre un conservatisme rétrograde et un modernisme dangereux. C’est dans ce contexte que l’excès de médiatisation a perverti l’information du grand public, à qui est livré en pâture un mélange non sélectionné de données authentiques, d’affirmations fantaisistes et de faux espoirs rapidement démentis. »

Les auteurs mettent aussi en garde contre la judiciarisation de leur profession et le risque d’une application systématique du principe de précaution, qui ne sont selon eux que « la contrepartie du rapport ambigu de l’opinion désinformée ou mal informée avec la magie idéalisée de la toute-puissance de la science ».

 

Nouvelle PDG à l’Inserm : Claire Giry succède à Yves Lévy nommé conseiller d’Etat extraordinaire

Bonjour

On songe immanquablement aux changements du Guépard. Le médecin et scientifique Yves Lévy, à la tête de l’Inserm depuis 2014, a été nommé mercredi 10 octobre en conseil des ministres « conseiller d’Etat extraordinaire », sur proposition du ministre de la justice. On se souvient de l’affaire, à la frontière des conflits d’intérêts – une longue affaire qui avait conduit in fine, M. Lévy à renoncer à maintenir sa candidature à un nouveau mandat de PDG de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), compte tenu de la fonction de son épouse (Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la santé).

Son maintien à la tête de l’organisme public de recherche médicale, après la nomination de Mme Buzyn au gouvernement en 2017 – puis  l’hypothèse de sa reconduction pour un nouveau mandat de quatre ans –  avaient valu des critiques à la ministre et au gouvernement. Mme Buzyn s’est constamment défendue, sans toujours convaincre, en faisant valoir que la tutelle de l’Inserm lui avait été retirée par décret, au profit du Premier ministre.

« M. Lévy exercera pour cinq ans des ‘’fonctions consultatives’’ pour le Conseil d’État, la plus haute juridiction administrative française. En clair, il endossera le rôle de conseiller juridique du gouvernement,  précise Le Figaro. À 61 ans, il hérite aujourd’hui d’une nouvelle fonction convoitée, que n’occupent que douze conseillers d’État. Il touchera à ce titre une somme fixe de 1 558 euros bruts par mois, et une somme variable de 4 583 euros bruts maximum par mois, en fonction de son assiduité aux séances, selon un arrêté de février 2018. Soit jusqu’à 6 100 euros bruts par mois.

Un lot de consolation, alors que le docteur en médecine devra conseiller le gouvernement sur la conformité des projets de loi au droit, sans ne l’avoir jamais étudié ? »

Et après ? C’est la directrice générale déléguée de l’Inserm, Claire Giry, qui prend  la présidence par intérim de l’Inserm annonce un arrêté publié samedi 13 octobre au Journal officiel. Claire Giry est docteure en biologie moléculaire et cellulaire et directrice générale déléguée de l’Inserm depuis décembre 2017. Auparavant elle était, depuis juillet 2016, responsable du programme « Centres d’excellence » du Commissariat général à l’investissement (CGI). Elle était précédemment Directrice adjointe de la recherche fondamentale du CEA et Directrice du centre de Fontenay-aux-Roses, centre de recherche principalement dédié aux sciences du vivant. Entre 2012 et 2014, elle avait dirigé le Département des partenariats et relations extérieures de l’Inserm (partenariats nationaux, européens et internationaux).

A demain

«PMA pour toutes» : effacement de la frontière de la reproduction sexuée chez les mammifères

Bonjour

Sans être véritablement une première scientifique c’est bien, a priori, un événement que l’on peut qualifier d’historique. Une équipe de biologistes dirigés par Zhi-Kun Li, membre de l’Académie chinoise des  sciences vient d’annoncer être parvenu à faire naître des souriceaux de deux souris femelles à partir de cellules souches embryonnaires associées à « une édition ciblée du génome ». Devenues adultes, les souris ont pu à leur tour donner naissance à des souriceaux en bonne santé. Tout, ou presque, est expliqué dans la revue Cell Stem Cell :  « Generation of Bimaternal and Bipaternal Mice from Hypomethylated Haploid ESCs with Imprinting Region Deletions »

Officiellement les chercheurs chinois cherchaient à expliquer « pourquoi, à la différence des reptiles, des amphibiens et de certains poissons, qui peuvent recourir à la parthénogenèse, les mammifères passent-ils obligatoirement par la reproduction sexuée ». La vérité est sans doute un peu plus compliquée, la Chine investissant largement aujourd’hui dans des travaux  (et des applications) situés au-delà des frontières définies, depuis plus d’un demi-siècle, par la bioéthique occidentale.

En 2028 ou 2038

Utilisation de cellules souches embryonnaires de souris femelles dotées d’un seul jeu de chromosome; modifications génétiques des régions identifiées comme participant à l’ « empreinte parentale » ; introduction de ces « succédanés de spermatozoïdes »  dans des ovocytes d’autre souris femelles…

Obtention d’embryons transférés dans les utérus d’autres souris où ils se sont développés jusqu’au terme. Sur 210 embryons, 29 souris sont nées viables et se sont reproduites de manière naturelle – donnant naissance à des souriceaux en bonne santé.

Une seconde expérience a été menée à partir de deux souris mâles : douze souriceaux sont nés de cette manipulation – mais ils sont tous morts 48 heures après leur naissance. Où l’on voit que les faits et la Nature peuvent parfois être têtus.

User de cette technique dans cette autre catégorie de mammifères qu’est l’espèce humaine ? Donner corps, chair et âme à la reproduction définitivement déba²rrassée de la sexualité ? « Il est peu plausible que ce genre de technologie puisse être appliqué à l’homme dans un avenir proche, estime Dusko Ilic (King’s College de Londres) qui n’a pas participé aux travaux. Le risque d’anomalies sévères est trop élevé et cela prendrait des années de recherche, sur différents types d’animaux, pour arriver à comprendre comment cette méthode pourrait être appliquée en toute sécurité ».

 Pour sa part, et sans se prononcer sur la dimension éthique de l’affaire, Axel Kahn, généticien et philosophe français, vient d’estimer, sur France Inter, à « dix ou vingt ans » le délai nécessaire avant de disposer, chez la femme, du savoir-faire.

A demain